--Oui! dit Andrès, faisant un cruel retour vers le passé, il en a été là

comme ici autrefois. Les peuples asservis n'ont retiré aucun avantage

des querelles de leurs oppresseurs. Dès l'origine de la conquête,

lorsque les Castillans se déchiraient entre eux, lorsque les Pizarre et

les Almagro s'égorgeaient dans notre infortuné pays, pourquoi les

Péruviens ne surent-ils point profiter de leurs guerres civiles, ainsi

que les Espagnols avaient profité des nôtres? O José Gabriel, grand chef

des Condors, mon glorieux prédécesseur, que n'étais-tu vivant à cette

époque!... Mais elle reviendra, dis-tu, mon cher fils?... Tu crois que

les Espagnols d'Europe et ceux d'Amérique se diviseront... C'est bien!

soyons prêts, et alors, point de transactions, point d'alliances avec

l'un ni avec l'autre parti!...

Léon de Roqueforte approuvait-il ces paroles?--non, assurément;--mais se

gardant bien d'engager une discussion non moins inutile que prématurée:

--La vieille Europe, dit-il, tremble sur ses bases séculaires; le monde

est plus profondément ébranlé que ces rivages ne l'étaient tout à

l'heure. Ici les montagnes se fondent, des cavités souterraines

s'entr'ouvrent à miracle...

--Léon, un seul mot, demanda Isabelle, cette caverne est-elle ce que

vous désiriez?

--Oui, mon amie; j'en ai remercié Dieu.

--Remercions-le donc, nous aussi, ma fille!... dit Andrès en se levant

et en découvrant son front vénérable. J'ignore à quoi peut servir cet

antre profond; mais les Espagnols de Sorata ignoraient aussi à quoi

servirait la digue immense que je fis construire pour renverser leurs

fortifications surchargées d'artillerie.

Isabelle et son aïeul se tournèrent vers une sainte image du Rédempteur,

placée au point le plus apparent de la salle où avait lieu leur

mémorable conférence de famille.--Léon les imita; et après un instant de

religieux silence:

--Ici, continua-t-il, le sol bondit comme une mer agitée, ses entrailles

se déchirent et la terre du Pérou offre dans son sein un asile

mystérieux à mes vaisseaux. Je puis cacher sous les voûtes de la grande

caverne, non-seulement ma frégate et plusieurs autres bâtiments, mais

encore des approvisionnements pour plusieurs années de guerre. Je

cherchais un arsenal; j'avais conçu déjà divers projets d'une exécution

très difficile, la difficulté s'est résolue. J'ai mieux que tout ce que

je rêvais. Telle est la cause de ma joie. Voilà mon secret, que je ne

dévoile qu'à vous, car il faudra procéder avec une prudente défiance;

voilà le bienfait miraculeux dont nous venons de remercier la

Providence divine.

--Les enfants du Pérou, dit le successeur des Incas, savent garder les

secrets mieux qu'aucun autre peuple. Chacun sait que, durant trente ans,

nos pères ont conspiré contre la domination espagnole sans qu'aucun

d'eux ait trahi leur vaste complot[10].

[Note 10: Historique.]

--Le chef des Condors, quand il en sera temps, me fera aider par les

plus discrets de ses serviteurs; moi, de mon côté, je n'emploierai que

mes marins les plus fidèles.--Eh bien, de même qu'un formidable

tremblement de terre me vient aujourd'hui en aide, de même la terrible

commotion européenne qui renverse les trônes et allume la grande guerre

entre toutes les grandes nations, aura pour conséquence

l'affranchissement des peuples de l'Amérique. En attendant le

contre-coup de la révolution du vieux monde, que le monde nouveau se

tienne sur ses gardes! Tôt ou tard,--mais qui saurait dire quand?--les

laves du volcan qui fait explosion en France se répandront, comme un

torrent de feu, jusqu'en ces contrées. Alors, l'heure sera venue de

courir aux armes!

Léon, après un moment de silence, reprit avec lenteur:

--Quant à moi, vous le savez, Andrès, et toi, Isabelle, qui connais

maintenant toute ma vie, tu le sais mieux encore, ce n'est pas à

l'affranchissement du Pérou que je dois consacrer mes principaux

efforts.--Avant tout, je suis Français, et mon devoir, qu'un roi de

France m'a légué, est de m'opposer par tous les moyens à ce qu'aucune

influence étrangère ne prédomine sur ces mers, leurs îles et leurs

rivages. L'Angleterre est prête à recueillir l'héritage de

l'Espagne.--Esclavage pour esclavage, à quoi bon changer? L'Angleterre a

l'ambition d'assujettir tous les peuples de la mer; la France ne veut

que les civiliser en protégeant leur indépendance. Or, tandis qu'en

Europe éclate la guerre qui, de longtemps sans doute, ne permettra

point à la France de tourner les yeux vers ces parages,--mon rôle obscur

à moi est de paralyser les efforts qu'y fait l'Angleterre, efforts

prévus par le roi Louis XVI depuis l'époque de la guerre d'Amérique.

Telle est ma mission, elle sied à mon patriotisme et à mon amour de

l'humanité; elle coïncide avec les intérêts de ma patrie, avec ceux de

la vôtre. Soyez indépendants, peuples de l'Amérique du Sud, mais vous,

braves indigènes des archipels du grand Océan, ne devenez pas esclaves!

Mexicains et Péruviens, secouez le joug de l'Espagne, mais qu'aucun

peuple nouveau ne subisse celui des Anglais! Nos descendants verront les

Indes imiter les Amériques; il ne faut point qu'alors l'Angleterre règne

sur un nouvel empire dans l'Océanie, où j'ai juré de la combattre, où je

dois l'empêcher de faire de rapides progrès à la faveur des guerres qui

ensanglantent la vieille Europe.

--Je ne puis que vous louer, mon cher fils, dit Andrès, et pourtant je

déplore que vous vous proposiez des tâches si diverses. Le Pérou est à

plus de six cents lieues des îles polynésiennes les moins éloignées;

nous abandonnerez-vous donc sans cesse?

--Si ma tâche est complexe, elle est une, répondit Sans-Peur. Je suis

marin et corsaire, la mer est mon champ de bataille naturel; mais celui

qui a fait sa compagne de la fille des Incas ne négligera jamais les

intérêts sacrés du Pérou. Ma mission, je le sais, est au-dessus des

forces d'un seul homme, je ne l'accomplirai point tout entière; mes

fils, s'il plaît à Dieu, continueront mon oeuvre de libérateur.

Isabelle rougit à ces mots; Andrès se prit à sourire; l'entretien devint

intime, tendre et paternel.

On parla du fils que Léon se promettait déjà, de l'aîné de la famille,

de l'enfant du Lion et de l'Amazone. Comment nommerait-on dignement ce

descendant des Mérovingiens, des Incas et des rois d'Aragon, cet

héritier des nobles ambitions du comte Léon de Roqueforte, l'_Atoua_ de

la Polynésie, le _Puma del mar_, Sans-Peur le Corsaire?

Le vieux cacique opina pour un nom emprunté aux annales du Pérou; rien

ne valait à ses yeux Manco-Capac, Sinchi-Roca ou Tupac Amaru.--Léon

proposa Mérovée, Clodion et Clovis.--Isabelle souriait sans réclamer

pour que son fils s'appelât Sanche, Garcie ou Ramon.

--Et si j'avais une fille? dit-elle malicieusement.

--C'est impossible! s'écria le vieil Andrès avec feu.

Sur quoi le capitaine se prit à rire de bon coeur.

* * * * *

Le brig _le Lion_ avait regagné son mouillage. Camuset entendait sans y

rien comprendre Baleine-aux-yeux-terribles qui causait avec maître

Taillevent. En matelot bas normand qu'il était, l'honnête garçon se

permettait de traiter d'affreux charabia l'idiome harmonieux et sonore

de la Nouvelle-Zélande.

Les deux anciens amis se racontaient alternativement leurs navigations,

leurs aventures, leurs combats.

Parawâ se vantait parfois d'avoir mangé quelqu'un de ses ennemis tués à

la guerre.

--LÉO l'_Atoua_ vous a pourtant interdit cette vilaine coutume,

objectait le maître, qui, racontant à sa manière la révolution

française, faisait rugir l'aristocratique cannibale.

Taillevent n'avait d'autre but que d'exalter l'audace de son capitaine,

qui, malgré sa qualité de gentilhomme, osa fréquenter les ports de

France sous le régime de la Terreur.

Parawâ trouvait que la persécution des _Rangatiras_ (des nobles et des

chefs) par les _Tangata-itis_ et les _Tangata-waris_ (les bourgeois et

les gens du peuple) était le comble de la barbarie; la mort du

_Rangatira-rahi_ Louis XVI lui parut monstrueuse.

--Moi, dit-il, quand je tue un chef, mon ennemi, c'est pour le manger,

afin que sa vertu s'ajoute à la mienne; mais eux, vos _Tangatas_, quel

avantage ont-ils eu à tuer ce grand chef qui était, je m'en souviens,

l'ami de LÉO l'_Atoua_?

Maître Taillevent, se trouvant incapable de faire comprendre la

fraternité de la guillotine à un anthropophage pareil, lui raconta les

courses de son capitaine dans la Manche, dans le golfe et sur les côtes

de Galice.

--Est il donc heureux ce maître Taillevent! pensait le jeune Camuset; il

vous parle espagnol, il vous parle sauvage, mieux que je ne parle

français et anglais!...

La nuit était descendue sur la baie de Quiron.

Dans leurs cases, qui n'étaient, pour la plupart, que des dépendances du

vieux château, les Péruviens se disaient:

--Le Lion de la mer a ramené la fille du Soleil, la terre des Incas a

tremblé d'espoir et d'orgueil. Et nous savons, nous, que le grand chef

des Condors n'est pas endormi dans l'île de plomb.

XXI

LES DÉBUTS DU LION.

Les vastes desseins auxquels Léon de Roqueforte devait consacrer son

existence aventureuse lui furent inspirés par des causes diverses, dont

la combinaison décida de sa destinée.

Dès l'enfance, d'abord, son imagination s'enflamma aux vieilles

traditions de sa famille, qui, de tout temps, s'était montrée hostile à

l'autorité royale. Tour à tour vassaux rebelles, chefs de partisans,

ligueurs, frondeurs, conspirateurs, ou au moins boudeurs obstinés, les

Roqueforte, dont l'arbre généalogique est hérissé des noms mérovingiens

de Clodomir, Chilpéric, Thierry, Childebert, et autres analogues, ne se

résignèrent jamais complètement à n'être que de simples comtes lorrains.

L'oncle de Léon servait néanmoins dans la marine du roi. Le désir

romanesque d'aller fonder par delà les mers une nouvelle monarchie

mérovingienne fut le mobile, aussi puéril que bizarre, qui poussa Léon à

s'embarquer, dès l'âge de treize ans, sous les ordres de son oncle.

Moins d'un an après, il s'enflammait pour la cause de l'indépendance

américaine, qui passionnait la plupart des jeunes officiers de la marine

française.

Au retour d'une brillante campagne de guerre dans les Antilles et à la

Nouvelle-Angleterre, le vicomte de Roqueforte, capitaine de vaisseau du

plus grand mérite, reçut la mission délicate d'explorer l'Océanie et d'y

faire prévaloir l'influence française. On sait comment se termina cette

campagne de circumnavigation, dont le roi Louis XVI avait, de sa propre

main, tracé l'itinéraire.

La frégate du vicomte de Roqueforte périt après un beau combat en vue

des côtes du Pérou.--Léon se trouva dépositaire de tous les documents

officiels renfermés, selon l'usage, dans une boîte de plomb.

Mêlé tout aussitôt à l'insurrection péruvienne et craignant que ces

pièces importantes ne fussent détruites, il les apprit par coeur; il les

confia ensuite à son matelot Taillevent, qui lui-même en connaissait la

substance.

Cette étude remplit Léon d'une admiration enthousiaste.

Dès lors, il rattacha très logiquement les projets libéraux du roi, non

à ses vaines idées d'enfance, mais à la cause de tous les peuples

d'outre-mer opprimés par les nations européennes. Il avait combattu sous

le drapeau de la France pour les Américains du Nord; il combattait sous

la bannière des Incas pour les Péruviens; et les instructions royales

disaient littéralement:

«La France ne veut pas conquérir, mais protéger. Les établissements

qu'elle fondera aux terres australes ne seront des points militaires que

pour résister à l'influence britannique. Il importe de respecter

l'indépendance des indigènes, de les civiliser, de les convertir au

catholicisme, de leur faire aimer notre pavillon, et non de les

asservir.»

Le vicomte de Roqueforte s'était fort habilement conformé à ces vues

généreuses; les rapports et mémoires qu'il adressait au roi en étaient

la preuve. Il y passait en revue tous les archipels; il déterminait les

principaux points sur lesquels la France devrait fonder des

établissements défensifs; il relatait ses conférences avec les chefs et

donnait un aperçu judicieux des querelles intestines des peuplades

importantes.

Partout où sa frégate avait relâché, il avait recherché la cause la plus

juste afin de l'embrasser au nom de la France, fort estimée en général

depuis le voyage de Bougainville, fort redoutée depuis ceux de Surville

et de Marion du Fresne.

Cependant les Anglais avaient fait des progrès immenses. Le renom du

capitaine Cook l'emportait sur celui de tous les autres navigateurs. A

l'île d'Haouaï (Sandwich), où il avait été massacré le 14 février 1779,

après y avoir été accueilli comme le dieu Rono, attendu par les

insulaires, la légende antique reprenait le dessus. Les indigènes

rendaient les honneurs divins à sa mémoire, et croyaient fermement qu'il

ressusciterait pour se venger[11].

[Note 11: Historique.]

Léon de Roqueforte s'écria en lisant ce passage:

--Armons-nous des mêmes armes que nos ennemis. Aux légendes, opposons

les légendes. Ce que les indigènes des Sandwich croient de l'Anglais

Cook, dont ils font leur dieu Rono, il faudrait que tous les Polynésiens

le crussent d'un Français tel que Marion du Fresne. En 1771, à la

Nouvelle-Zélande, les naturels, jaloux d'user de représailles envers les

compatriotes de Surville, massacrent Marion. Eh bien, que Marion,

Surville et Bougainville lui-même, deviennent pour eux un seul _Atoua_,

un esprit sévère, mais bienfaisant; terrible, mais juste; représentant

l'influence libérale de la France, comme le dieu Rono, qu'ils appellent

aussi _Touté_, représente le pouvoir tyrannique de l'Angleterre.

A dix-sept ans, dans les gorges du Pérou, entre deux combats, Léon de

Roqueforte conçut cette idée. Au bout de peu d'années, il l'avait mise à

exécution; la légende du _Lion de la mer_ luttait contre celle du dieu

Rono. Une foule de circonstances non moins invraisemblables que celle

qui fit un dieu du capitaine Cook le servirent à la vérité; mais aussi

eut-il toujours la présence d'esprit nécessaire pour les faire tourner à

son avantage.

* * * * *

En 1781, les insurgés péruviens s'étaient divisés par bandes, dont

l'une, sous les ordres de Léon, se dirigeait vers la mer. Les Espagnols

l'attaquèrent avec des forces supérieures dans la vallée de Siguay.

Léon les repousse; il va remporter une victoire qui rouvrira les

communications entre l'intérieur et le littoral. Mais, hélas! le jeune

capitaine, frappé d'une balle, tombe sur le champ de bataille; on l'y

laisse pour mort; les Quichuas, épouvantés, se débandent et retombent

sous la domination espagnole.

Léon dut son salut au fidèle Taillevent, qui, chargé de son corps,

franchit à la nage un bras de rivière, trouve asile dans la hutte d'un

mineur, l'y soigne, le guérit, et enfin se rend au port d'Aréquipa, où

il finit par s'enrôler à bord d'un petit bâtiment du pays. A la faveur

d'un déguisement, Léon se risque dans la ville, s'introduit dans le

navire, s'y cache et ne se montre qu'en pleine mer.

Avec le coup d'oeil d'un franc matelot, Taillevent avait bien jugé que

le caboteur devait faire quelque commerce interlope. En effet, son

patron exportait des matières d'or et d'argent en dépit des lois

espagnoles, et avait des rapports secrets avec des contrebandiers

établis aux îles Gallapagos. La fraude ayant été découverte, un

garde-côte se tenait embusqué au lieu du rendez-vous ordinaire. On n'a

que le temps de prendre chasse. L'équipage aurait été condamné aux

travaux des mines, le patron à la corde; Léon et Taillevent ne pouvaient

espérer aucune grâce. La consternation régnait à bord. Léon se nomme

enfin, il promet de sauver la barque pourvu qu'on lui jure obéissance;

de l'aveu commun, il s'empare du commandement.

De là date sa vie de grandes aventures maritimes.

Une navigation audacieuse au milieu des récifs et un naufrage simulé le

débarrassent de son chasseur; il ravitaille le navire tant bien que mal

aux Gallapagos, part pour les îles Marquises, s'y fait reconnaître par

un chef de tribu, ami du vicomte son oncle, embrasse les querelles de ce

chef et ne tarde pas à diriger un hardi coup de main contre un

trois-mâts anglais mouillé à Nouka-Hiva.

Le trois-mâts enlevé prend le nom de _Lion de la mer_, il arbore le

drapeau de la France; puis, armé de contrebandiers, d'insulaires et

même d'un certain nombre d'aventuriers français recueillis ça et là, il

parcourt tous les archipels, où Léon renoue des relations utiles avec

les principaux chefs.

La nature de l'équipage met le jeune capitaine dans l'impossibilité

absolue de regagner les mers d'Europe; il veut pourtant donner de ses

nouvelles en France, et songe à se rendre dans les possessions

hollandaises ou espagnoles.

Aux approches des Moluques, il est attaqué par des pirates chinois qui,

croyant faire une belle prise, sont pris eux-mêmes et pendus à bout de

vergues.

Léon se transporte sur la jonque armée de quelques bouches à feu, et

navigue de conserve avec son trois-mâts.

Aux abords de Manille, sans explications aucunes, il est salué par la

bordée à mitraille d'un brig de guerre espagnol. Cette agression brutale

le met dans le cas de légitime défense; le brig, pris à l'abordage,

devient le navire amiral de Léon, qui, après un tel exploit, n'a plus la

témérité de se rendre à Manille. En vain le capitaine espagnol se

confond en excuses et réclame la restitution de son bâtiment.

--La France indemnisera l'Espagne s'il y a lieu, lui répond Léon de

Roqueforte. Malgré la paix des deux couronnes, vous m'avez attaqué;

malgré la paix, je déclare votre brig de bonne prise.

--Mais, à votre allure, j'ai cru que vous étiez un pirate chinois.

--J'avais arboré mes couleurs. Du reste, voici un pli adressé au

ministre de la marine française; il ne relate que des faits dont vous

convenez vous-même. Fondez vos réclamations sur mon rapport, et que Dieu

vous garde!

Une chaloupe fut mise à la disposition du capitaine espagnol et de ses

gens, tandis que Léon se dirigeait vers la Nouvelle-Zélande, où une

belle corvette anglaise était au mouillage dans la baie des Iles, quand

les trois navires parurent à l'horizon.

XXII

DERRIÈRE LE RIDEAU.

Au point du jour, moins de douze heures après le tremblement de terre de

Quiron, Taillevent et Parawâ, tout en fumant la pipe sur le gaillard

d'avant, feuilletaient leurs vieux souvenirs et parlaient de la fameuse

journée de la baie des Iles.

--Quelle entrée!... Quel branle-bas!... Quels coups de feu!... Te

rappelles-tu la chose, mon vieux sauvage?

--Quand j'entendis le canon, quand je vis le pavillon de LÉO l'_Atoua_,

nous faisant à nous le signal du ralliement général à vos bords, je

poussai le cri de guerre: «Pi-Hé!...» je me jetai dans ma pirogue...

Parawâ s'interrompit brusquement.

--J'entends le canon! murmura-t-il.

--Vrai? fit le maître.

--J'entends le canon, là-bas! répéta le Néo-Zélandais en désignant du

geste le côté du sud-ouest.

Le maître d'équipage donna le coup de sifflet du silence; les matelots

interrompirent leurs travaux du matin, le silence se fit.

Et chacun entendit fort distinctement le canon qui grondait au large,

par delà les terres du sud-ouest.

--Ah! tonnerre du tonnerre! s'écria maître Taillevent, c'est notre

pauvre frégate, je parie, qui est chassée par quelque croiseur

espagnol. Un canot à la mer! Qu'on aille prévenir le capitaine!

Déjà une balse se détachait du rivage; Léon, qui la montait, faisait

signe de lever l'ancre en larguant les voiles.

A peine était-il sur le pont que le brig prit le large.

Andrès, Isabelle et leurs serviteurs priaient pour Sans-Peur le

Corsaire.

Du sommet du promontoire. Ils aperçurent bientôt _la Lionne_, qui fuyait

chassée de près par une frégate espagnole. Le brig gouvernait sur elles.

--O mon Dieu!... dit Isabelle, il a voulu partir seul! et je tremble...

Pourquoi ne suis-je point à bord avec lui?

--Ma fille, tu m'oublies, répondit le vieux cacique d'un ton de doux

reproche; tu ne m'as été rendue qu'hier, chère enfant, et je serais déjà

séparé de toi, et tu partagerais leurs grands dangers!... Prends pitié

de ma faiblesse; je frémis, moi aussi, mais au moins je puis te presser

sur mon coeur.

Isabelle, d'un regard enflammé, suivait les mouvements des trois

navires; digne compagne de l'habile corsaire, elle expliquait leurs

manoeuvres aux Péruviens étonnés:

--Il ne veut que sauver sa frégate!... Il évitera un combat trop

inégal!... Mais non!... Il s'avance toujours!... il se met en travers...

L'espagnole court droit sur lui... elle va l'écraser!...

Une bordée éclata; un épais nuage de fumée enveloppait les trois

combattants.

Le rideau qui s'épaississait à chaque bordée nouvelle, ne tarda point à

cacher aux Péruviens les deux frégates et le brig _le Lion_. Aucun d'eux

n'ignorait que la frégate espagnole, complétement armée en guerre,

présentait une force bien supérieure à celle de Léon de Roqueforte. Les

alarmes d'Isabelle s'étaient trahies; elle cessa de parler; alors le

vieux cacique lui dit, avec un accent de tendresse:

--Ayons confiance, mon enfant, dans le Dieu qui, jusqu'à ce jour, n'a

cessé de protéger ton époux. Admire l'enchaînement des faits

providentiels qui l'ont successivement conduit à toutes les extrémités

du monde pour y accomplir de grands devoirs. Tantôt sa valeur honore et

fait respecter le pavillon de sa patrie; tantôt il embrasse la cause

d'un peuple malheureux dont il relèvera le courage. Ici, tu le vois

apparaître en libérateur; là, il venge des offenses ou punit des crimes.

En Espagne, il t'arrache à une sorte de servitude; il change, par ses

nobles exemples, la jalousie de don Ramon en une amitié généreuse, il te

rend un frère. En France, malgré les troubles civils, il se fait

glorifier par tous les partis; un roi lui lègue une de ses plus grandes

pensées; une République le compte parmi ses plus braves citoyens. Un

jour, guidé par un sentiment pieux, il aborde sur ces rives

inhospitalières dont l'Espagne bannit tous les pavillons étrangers; il

m'y retrouve, et jure de consoler ma vieillesse, en me ramenant la fille

de ma fille;--hier, enfin, je t'ai serrée dans mes bras; et aujourd'hui,

je tremblerais!... je douterais de la justice et de la bonté divines!

--Je suis pleine de foi, comme vous! interrompit Isabelle; mes

espérances égalent les vôtres! Ce canon qui retentit dans mon coeur me

dit: «Victoire! et salut!...» Mais aussi je ne puis oublier que le sort

des armes trahit les plus braves!

--Ma fille, reprit le vieillard, étouffe ces craintes; ne te rappelle

que le cri des peuples qui aiment ton époux: «_Le Lion de la mer_ ne

meurt pas!...»

--Les décrets de Dieu sont impénétrables, répondit Isabelle. José

Gabriel périt ignominieusement, et le vainqueur de Sorata en est réduit

à vivre caché dans des ruines!

Andrès courba le front en soupirant. Isabelle ajoutait à voix basse:

--Les revers, trop souvent, suivent les succès. Léon lui-même, après

avoir eu sous ses ordres une escadre entière, a dû battre les mers avec

une frêle pirogue.

--Sans cela, aurait-il jamais revu la France; aurait-il pu continuer son

oeuvre en temps de paix, comme en temps de guerre?

Andrès faisait allusion à l'un des plus dramatiques épisodes de la

carrière du héros de l'Océanie. Pour inspirer à sa fille une confiance

qui, par moments, lui manquait à lui-même, il citait tour à tour les

principaux événements d'une vie de périls, thème des entretiens

héroïques de maître Taillevent et du Néo-Zélandais Parawâ.

XXIII

HISTOIRE DE DIX ANNÉES.

Origines de la légende.

Après leur évasion du Pérou, Léon et Taillevent avaient successivement

combattu aux îles Marquises et dans les principaux groupes de l'Océanie,

peuplés par la belle race polynésienne, au teint légèrement bronzé, au

front haut et intelligent, aux longs cheveux noirs, aux formes

correctes.

Sans-peur le corsaire · 第 9 / 21 段