amassé la neige sur mon front. La vie des peuples est longue, et c'est
pourquoi, de mon côté, je crie: Patience, aux Quichuas du Pérou; mais la
vie d'un vieillard est courte; verrai-je jamais la jour de la
délivrance? J'ai abandonné la terre de mes pères, j'ai fait ma demeure
de ces ruines au bord de la grande mer; d'ici, à toute heure, je
redemande à l'horizon le compagnon de nos combats. Si j'avais perdu tout
espoir, vaillant Parawâ, je retournerais dans mes montagnes, et tu ne me
verrais point assis sur un rocher desséché par la brise de mer, les
regards toujours tournés vers les flots.
--Le chef des Condors parle avec sagesse! qu'il espère donc, et qu'il ne
désespère jamais!...
--Jamais il ne désespérera, dit Andrès.
--Courage! Fils du Soleil, ne laisse point noyer dans la tristesse le
coeur du vainqueur de Sorata.
--Baleine de l'Occident, le jour même où je déchaînais les torrents des
montagnes contre les murs de Sorata, mon coeur était plongé dans une
douleur qui dure encore! Mon prince et ma fille bien-aimée avaient péri
sous les coups féroces des Espagnols. La tristesse, brave Parawâ, peut
marcher à côté du courage. La tristesse convient au vieillard exilé que
le sort sépare de sa dernière enfant.
--Parawâ-Touma hait la tristesse, dit le sauvage néo-zélandais en
brandissant son _méré_ ou casse-tête; il est à des milliers de lieues de
sa terre, de sa nation, de ses femmes et de ses fils. La goëlette
taïtienne qui l'a conduit vers toi, grand chef des Condors, s'est
engloutie dans le tourbillon du Bourreau, la roche tranchante l'a
ouverte comme une noix de cocotier, et tous ceux qui étaient à bord ont
péri; seul, j'ai survécu. Et maintenant l'Océan s'étend entre ma hutte
chérie et moi. Me vois-tu dans la tristesse?... Non! non! Qu'elle
s'approche du coeur de Parawâ, il la chassera en chantant le _Pi-hé_ qui
remplit d'une joie terrible.
Le _Pi-hé_, hymne belliqueux de l'Union et de la Séparation, de la Vie
et de la Mort, est le chant national des indigènes de la
Nouvelle-Zélande. Il commence par une invocation à l'_atoua_ MAOUI
(l'Esprit-Suprême), qui détruit l'homme, mais absorbe en lui son âme. Il
se termine par la louange enthousiaste de ceux qui sont morts, et par
de fières consolations données aux survivants.
Sur l'invitation d'Andrès, Parawâ consentit à faire entendre le _Pi-hé_.
Hommes et femmes, tous les Péruviens, Quichuas pur sang ou métis,
formèrent cercle, tandis que le sauvage se recueillait profondément.
Il posa sa massue contre le rocher, se croisa les bras sur la poitrine,
et modula quelques vers d'un rhythme étrange. Bientôt il leva les mains
vers le ciel en jetant quelques éclats de voix; puis, saisissant son
casse-tête, il le brandit avec fureur. Ses gestes étaient menaçants, ses
regards vraiment terribles; par moments, quelques intonations douces se
mêlaient à ses cris bizarres, il s'exaltait en jouant sa pantomime
chantée; et malgré ce qu'avait de dur sa physionomie sillonnée de
tatouages affreux, elle prenait un caractère qui fit impression sur les
serviteurs chrétiens et civilisés du vieux cacique Andrès.
Qu'on juge donc de l'effet imposant et formidable du _Pi-hé_ lorsque,
dans une circonstance solennelle, il est chanté, ou pour mieux dire
exécuté, par plusieurs milliers d'indigènes, poussant tous à la fois les
mêmes cris, faisant tous à la fois les mêmes gestes de prière, de
menace, de joie ou de fureur, avec une précision dont nos corps de
ballets les mieux exercés ne sauraient donner une idée.
Après chacun des couplets, qui sont inégaux, mais tous très-longs,
Parawâ poussait le cri de vie et de mort: PI-HÉ!
Tout à coup, sans s'interrompre, il lui donna un accent triomphal. Sa
main se dirigeait vers l'horizon. Quelques mots d'espagnol se mêlèrent
aux paroles, «intraduisibles,» dit-on, du chant néo-zélandais.
LÉO!... _Puma del mar!_ PI-HÉ!... PI-HÉ!...
«Léon!... le Lion de la mer!... Vie et mort!... Vie et mort!»
Les Péruviens, cette fois, répétèrent le refrain PI-HÉ; puis on se hâta
de gonfler les balses pour aller au devant du navire.
Le cacique de Tinta se mit à genoux en adressant au Dieu des chrétiens
d'ardentes actions de grâces, car à tous les mâts du brig se déployaient
des bannières sacrées:
A l'arrière le pavillon français,
Au grand mât le lion rouge sur champ d'or,
Au mât de misaine, enfin, le soleil des Incas sur champ d'azur au chef
d'argent, c'est-à-dire l'emblème national du Pérou sur l'écusson de
Garba y Palos.
--Elle est à bord!... elle est à bord!... Isabelle, ma fille, est à
bord! disait le chef des Condors en tremblant de bonheur.
Parawâ-Touma, Baleine-aux-yeux-terribles, se tenait fièrement, en
brandissant son _méré_, sur la première des balses qui s'élancèrent à la
rencontre du brig victorieux de Léon de Roqueforte.
--Ah! tonnerre des Cordillères! s'écria maître Taillevent, le plus brave
des anthropophages de mes amis! cet excellent cannibale de Parawâ-Touma,
le Grand-Poisson qui regarde à faire peur! Quelle chance de le retrouver
ici!
Une exclamation pareille devait donner beaucoup à penser au jeune et
vaillant Camuset. Or, depuis la grande victoire des corsaires de
Bayonne, et surtout depuis que _le Lion_ avait doublé le cap Horn,
maître Taillevent, beaucoup moins discret que par le passé, tenait des
propos inimaginables, dont il ne permettait à personne de douter, sous
peine de coups de poing inimaginables aussi.
XVIII
SALVES DES ÉLÉMENTS.
L'ancre mordait le fond, lorsque Baleine-aux-yeux-terribles, son
casse-tête au poing, bondit sur le pont du brig corsaire, courut vers la
dunette, en criant: PI-HÉ! puis, les bras croisés sur la poitrine,
s'inclina religieusement devant LÉO l'_Atoua_.
Isabelle ne voyait que son vénérable aïeul, debout maintenant sur le
rocher, d'où il lui faisait des signes de tendresse; elle n'entendait
que les clameurs enthousiastes des Quichuas qui, des balses ou de la
rive, criaient: «Vive la fille des Incas! Vive le Lion de la mer!» Des
larmes baignaient ses yeux, tandis que la folâtre Liména battait des
mains en riant.
Léon, cependant, ne craignit pas d'arracher Isabelle à ses émotions
filiales, pour lui présenter l'intrépide Parawâ.
--Tu connais mes marins d'Europe, disait-il, regarde l'un de mes plus
vaillants serviteurs sur la mer immense dont je suis le lion.
Isabelle put à peine réprimer un premier mouvement de dégoût à l'aspect
du farouche cannibale; elle sut être gracieuse pourtant, et d'un ton de
reine:
--Mon époux, dit-elle, m'a instruite des grands combats de
Baleine-aux-yeux-terribles, son ami fidèle.
--Gloire à LÉO l'_Atoua_! Gloire au Lion qui sort de la mer! Et à vous,
sa dame, bonheur sur les eaux et sur les terres, sous la lune et sous le
soleil!
S'adressant ensuite à Sans-Peur dans une langue inconnue de tous, si ce
n'est de Taillevent:
--Ton drapeau a été vu dans tes îles; partout il a été salué avec joie;
mais partout aussi, les hommes de l'Angleterre menacent les peuples de
la fureur des _hommes terribles de la tribu de Surville et de Marion_.
C'est sous ce nom redouté que les Français étaient et sont, encore de
nos jours, désignés aux indigènes par les navigateurs anglais.
--Ah! brigands d'Anglais de malheur! dit maître Taillevent qui s'était
rapproché de son ami Parawâ, ils n'ont pas manqué de gâter nos affaires
par ici, pendant que nous courions un bord de l'autre côté du cap Horn.
--Et qu'a dit Parawâ-Touma? demandait Léon.
--Il a dit: «La langue des _hommes de la tribu de Touté_[9] est double;
ils viennent pour nous acheter et nous vendre; LÉO l'_Atoua_ est leur
ennemi. LÉO l'_Atoua_ est un grand guerrier, un chef juste et puissant,
le père des hommes tatoués; son haleine est le courage; son oeil gauche
est le soleil.»
[Note 9:--Les Anglais,--le nom du capitaine Cook, corrompu par la
prononciation des Polynésiens, étant devenu _Touté_.]
Pendant quelques minutes encore, Léon interrogea Parawâ en sa
langue;--puis, satisfait de ses réponses, il le regarda fixement et fit
un pas vers lui.
Alors, avec une joie grave, l'indigène se rapprochant de même, appuya le
nez contre le sien en aspirant son haleine.
Tel est le salut fraternel qui, à la Nouvelle-Zélande, équivaut à nos
embrassements.
Après avoir bu l'haleine de l'_Atoua_, _Rangatira-Rahi_, ou chef des
chefs, Baleine-aux-yeux-terribles, _Rangatira-para-parao_, c'est-à-dire
chef de rang supérieur, ne dédaigna pas d'accorder un honneur semblable
à son vieil ami Taillevent, bien que celui ci, d'après la hiérarchie
néo-zélandaise, ne fût qu'un _Rangatira-iti_, ou sous-chef.
Le canot du capitaine déborda bientôt.
Escorté par les balses, il se dirigeait vers le rivage aux acclamations
de tous les Quichuas fidèles à la fortune d'Andrès de Saïri.
Le brig _le Lion_ fit une salve de trois bordées.
Isabelle aborda enfin et se jeta dans les bras débiles de son illustre
aïeul, le vainqueur de Sorata.
Au même instant, une secousse de tremblement de terre se fit sentir; la
mer gronda, les rochers gémirent, les rares arbres qui entouraient le
vieux château se balancèrent comme ébranlés, et les condors qui
planaient au-dessus des mornes poussèrent des cris aigus.
--Amis! s'écria Léon de Roqueforte, la terre et la mer du Pérou saluent
le retour de votre reine!
--Pi-hé! pi-hé!... vie et mort! hurlait Baleine-aux-yeux-terribles.
--Attention! criait à bord maître Taillevent, tenons-nous parés à filer
le câble par le bout.
Déjà le premier lieutenant rangeait son monde aux postes d'appareillage.
XIX
TREMBLEMENT DE TERRE.
Les tremblements de terre, très fréquents au Pérou, y ont occasionné
d'effroyables désastres. En 1678 et 1682, Lima et le port de Callao,
situé à deux petites lieues, furent éprouvés cruellement; en 1746, les
deux villes s'écroulèrent, et la mer couvrit l'emplacement occupé par
l'ancien Callao, dont on aperçoit encore les ruines sous les eaux dans
la partie de la baie appelée _mar Braba_. Sur quatre mille habitants,
d'après la tradition, il n'en survécut qu'un seul.
Le 19 octobre 1682, la ville de Pisco fut engloutie. En 1755, à l'époque
du fameux tremblement de terre de Lisbonne, Quito s'écroula de fond en
comble.--De nos jours, les villes d'Aréquipa, d'Arica et vingt autres
ont souffert les plus grands dommages, malgré la nature des
constructions faites désormais en vue de résister aux secousses.
La baie de Quiron, où le brig corsaire _le Lion_ venait de jeter
l'ancre, était sans contredit le point du littoral le plus dévasté par
les convulsions souterraines. La forme abrupte des mornes, fendus comme
par des haches géantes,--les déchirements du rivage,--les incroyables
différences des fonds sous-marins, insondables en certains points très
voisins de la côte,--la coupe étrange des récifs qui la bordaient,--le
bouleversement des terres arables qui, en plusieurs endroits, s'étaient
évidemment déplacées, le démontraient moins encore que l'abandon du
territoire par tous ses colons primitifs.
En 1755, la bourgade de Quiron disparut dans un gouffre d'où
s'échappèrent des flammes; la garnison espagnole s'enfuit du château,
dont il ne resta que les murs d'enceinte. Durant plusieurs années
consécutives, des grondements semblables au bruit du tonnerre ne
cessèrent de se faire entendre. Il fut avéré dans la province que sous
ce sol mouvant existait une cavité volcanique, où plages et montagnes
s'effondreraient quelque jour. Personne n'osa se fixer à moins de cinq
ou six lieues. La terreur s'accrut avec le temps, si bien que les gens
du pays avaient l'habitude de faire un long circuit pour éviter de
traverser cette région maudite.
Plus elle était déserte, plus elle convenait au cacique Andrès et à Léon
de Roqueforte, qui s'y rembarqua, en 1790, sur la goëlette taïtienne
avec laquelle il avait mystérieusement abordé au Pérou. En 1791, après
avoir répandu le bruit de sa mort, le vieux chef des Quichuas s'y
établit. Depuis, les secousses de tremblement de terre avaient été rares
et sans grands effets. Celle qui se faisait sentir maintenant était
formidable.
La nature semblait s'être reposée longuement avant de faire un effort
suprême pour déchirer les flancs de la montagne de Quiron.
Les serviteurs du cacique se souvinrent de l'opinion accréditée;--ils
crurent à bon droit que l'heure dernière sonnait pour eux;--les uns se
jetèrent à genoux en faisant le signe de la croix, les autres poussèrent
des cris affreux.
La contenance calme d'Andrès, que l'écroulement du monde entier n'aurait
pu distraire de ses émotions de bonheur, le sang-froid radieux
d'Isabelle, et surtout les nobles paroles du Lion de la mer raffermirent
leur courage au moment même où le péril augmentait.
Un craquement strident, prolongé, métallique, indéfinissable, à vrai
dire, puisque aucun autre bruit ne saurait en donner l'idée, retentit
au loin. La terre et les flots gémissaient. Tout à coup, à égale
distance des récifs de l'ouest et de la plage, au centre de la chaîne de
mornes rocailleux qui forment la côte nord de la baie, un éclat se fit
dans le sens vertical; quelques blocs énormes se détachèrent de la
montagne, et roulant avec fracas, laissèrent apercevoir une caverne
profonde. L'ouverture de cet antre, jusqu'alors fermée, affectait la
forme d'un angle très aigu, d'environ cinquante pieds de large sur la
ligne du niveau de la mer, qui, du reste, n'y pénétra point. De la
distance où se trouvaient Andrès, Isabelle et Léon, l'on ne pouvait
juger de sa configuration intérieure.
D'autres craquements ouvrirent d'autres fissures, diverses chutes de
rochers eurent lieu çà et là, il sembla même que la disposition des
récifs venait de changer.
La mer, arrachée de son lit, s'éleva par sept fois à une hauteur
effrayante; par sept fois, laissant le fond à sec, elle recula vers le
large, à tel point que le brig _le Lion_ toucha par la quille, et
faillit se briser. Mais le câble était filé par le bout, quelques voiles
s'ouvraient à un vent encore frais; le navire, entraîné au dehors,
parvint à s'y maintenir.
Le canot qui venait d'amener à terre Isabelle et son époux fut fracassé
tout d'abord; heureusement les matelots purent s'accrocher aux balses
que les ras de marée les plus furieux ne sauraient submerger.
Le plateau sur lequel étaient réunis Andrès, Isabelle et leurs amis
oscilla sur ses bases et se fendit sous leurs pieds; mais on n'eut à
déplorer aucun malheur.
Le brig était hors de péril: étrangers ou Péruviens, tous les hommes
étaient sains et saufs, et le vieux château de Quiron ne souffrit point.
Soit que ses murs, contretenus par des étais, dussent à leur vétusté
même l'élasticité qui manque aux constructions neuves, soit par l'effet
de la disposition des terrains ou par toute autre cause, il résista.
Et quand les épais nuages de poussière soulevés par la commotion furent
lentement retombés, Andrès, qui venait d'embrasser et de remercier avec
effusion le Lion de la mer, désormais son fils, put s'écrier enfin:
--Venez vous reposer, mes enfants, dans la demeure que le Ciel nous a
conservée.
--Oui, mon père, allons, dit Léon de Roqueforte en lui offrant l'appui
de son bras. Je n'y entrerai pas, cependant, avant d'avoir jeté un coup
d'oeil dans cette cavité qui s'est ouverte,--miraculeusement
peut-être,--à l'instant même où nous abordions.
--Quel est donc ton dessein? demandait le cacique.
--A quoi bon en parler, si je n'ai qu'une idée vaine?
On gravit la pente sablonneuse qui conduisait de l'observatoire d'Andrès
au château de Quiron. Une joie respectueuse rayonnait sur les fronts de
tous les serviteurs.
Parawâ, qui suivait de près le _Rangatira-Rahi_, son _atoua_, disait en
langue espagnole:
--Le Lion de la mer ne meurt pas!... non, non! il ne meurt pas, le Puma
des grandes eaux salées, le Vautour des mornes et des îles, le Feu qui
éclaire et qui brûle, le Soleil de l'Océan!... Ce qu'il annonce arrive.
Ce qu'il dit est vrai toujours. Ce qu'il a promis, il le donne. Ce qu'il
se propose, il le fait.--A tous les peuples qu'il aime, bonheur! A vous
donc, bonheur, hommes de la tribu du chef des Condors!
Ces paroles du sauvage cannibale faisaient impression sur les Quichuas,
bien que ceux-ci fussent relativement civilisés.
Ils étaient chrétiens, possédaient pour la plupart quelques
connaissances élémentaires, devaient à leur contact avec les Espagnols
des idées opposées aux féroces préjugés d'un anthropophage, et
appartenaient à une nation sortie de la barbarie fort antérieurement à
la conquête des Pizarre; mais aucun d'eux n'était de la classe
supérieure. Serviteurs d'Andrès, pêcheurs, chasseurs, mineurs ou simples
paysans, ils ne possédaient pas l'éducation nécessaire pour se
soustraire à l'influence de l'enthousiaste Parawâ. Eux-mêmes fondaient,
d'ailleurs, leurs plus chères espérances sur le retour du Lion de la
mer et de la fille des Incas; comment ne se seraient-ils pas complus à
écouter le Néo-Zélandais, dont l'intelligence naturelle était, du reste,
bien au-dessus de la leur?
Devant eux, le dernier représentant de la race toujours vénérée de leurs
anciens rois marchait appuyé sur l'épaule d'Isabelle, leur reine, et sur
le bras du Lion de la mer, leur vengeur, leur libérateur et leur prince.
Ils croyaient donc, avec Parawâ, que la terre, la mer, le ciel du Pérou
et les Condors, emblèmes vivants de leur patrie, avaient salué comme eux
le débarquement des jeunes époux.
Aux approches du château de Quiron, Sans-Peur, laissant Isabelle avec
son aïeul, fit un signe au Néo-Zélandais; puis, ils se dirigèrent
ensemble vers la grande caverne, d'où s'échappaient d'épaisses vapeurs.
Une chaussée de roches empêchait seule la mer de remplir le bassin qui
en occupait le fond. Cramponnés à quelques saillies, le capitaine et son
sauvage s'aventurèrent dans la galerie naturelle. Sous une voûte de cent
cinquante pieds environ, elle décrivait une sorte de courbe et se
prolongeait fort avant vers la gauche.
--Victoire! s'écria Léon de Roqueforte.
--Pi-hé! dit le fanatique insulaire, la terre a obéi à LÉO l'_Atoua_!
--Non, Parawâ, ce n'est point à moi qu'elle a obéi, reprit Léon de
Roqueforte, comme pour atténuer le blasphème naïf de son compagnon; non!
mais le Dieu tout-puissant qui protège les opprimés a permis qu'un
phénomène terrible servît mes projets.
Il voulait bien passer pour un _atoua_, pour un génie disposant d'une
force supérieure,--et d'un bout à l'autre de la Polynésie, des
circonstances étranges avaient contribué à propager cette
croyance,--mais il aurait craint d'attirer sur sa tête les châtiments
célestes en se laissant attribuer un pouvoir qui n'appartient qu'à Dieu.
--Toute âme est immortelle; en ce sens, je suis _atoua_, je suis
esprit, je le suis encore comme dépositaire de la grande pensée royale
qui survit en moi, et qui me survivra, je l'espère, avec la protection
du Ciel.»
Telle était, à ses propres yeux, la justification de Léon de Roqueforte;
il se laissa rattacher, par un mythe étrange, à la mémoire de Surville
et de Marion; il jugea nécessaire de laisser croire aux peuples qu'il
était immortel.
--LÉO l'_Atoua_, le Lion de la mer, ne meurt point! devint la formule
des larges desseins de civilisation et de liberté qui guidaient Léon
lui-même. Les Polynésiens dévoués à sa cause la prirent au propre; ils
en firent un cri de ralliement qui, mille fois en son absence, retentit
dans les combats.
Au sortir de l'immense caverne voûtée, casemate naturelle, dont un
cratère de volcan occupait les profondeurs, Baleine-aux-yeux-terribles,
croisant les bras sur la poitrine, dit d'un accent pénétré:
--Léo l'_Atoua_, dans le ventre de la montagne, a crié: «Victoire!» Léo
l'_Atoua_ voulait donc que le roc s'ouvrît comme un fruit mûr. Dans quel
dessein? Parawâ ne le sait point, mais le Grand Esprit du Ciel, Maouï,
l'Ombre immortelle, le sait. Et Maouï a ordonné ce que Léo voulait,
parce que Léo est un _atoua_ sage, juste et brave devant le Souffle
tout-puissant de Maouï.
_Maouï_, ailleurs _Nouï_, est le Dieu triple: «L'habitant du ciel, le
dieu de la colère et de la mort, et le dieu des éléments.»--Ou encore,
d'après une classification très différente: «Dieu le Père, Dieu le Fils
et Dieu l'Oiseau.»--Enfin, suivant quelques indigènes, Maouï-Moua et
Maouï-Potiki seraient leurs dieux principaux, devenus un seul et même
Dieu, attendu que l'aîné tua, mangea et s'assimila ainsi son frère. Et
de cette fable dériveraient la coutume de manger les ennemis et la
croyance qu'en les dévorant, on absorbe en soi leur courage, leur
intelligence, leur âme.--En tous cas, les Néo-Zélandais définissent Dieu
ou Maouï, l'_Atoua_ suprême, par les remarquables qualifications
d'_Ombre immortelle_ et de _Souffle-tout-puissant_.
--Plaise à Dieu que Parawâ dise vrai! répondit Léon avec une émotion
pieuse.
Il mesurait de l'oeil la longue ouverture de la caverne et se
réjouissait en remarquant combien il serait facile de la dissimuler, car
elle était oblique et fort étroite au sommet. On pourrait aisément la
murer avec un léger échaffaudage de terre grasse mêlée à des roches
brisées et au besoin la rendre impénétrable.
Parawâ reçut ordre de rallier les canotiers de l'embarcation brisée, de
monter avec eux la plus grande des balses et de se rendre à bord du brig
pour dire au lieutenant de revenir au mouillage.
XX
VASTES DESSEINS.
Léon de Roqueforte se dirigea vers le château de Quiron, où Isabelle,
quand il reparut, achevait de faire à son aïeul le récit de ses deux ans
d'exil en Espagne, de la mort de son père, de la conduite de don Ramon,
de la romanesque histoire de son mariage et de la glorieuse traversée du
brig _le Lion_.
Le vieux cacique était vivement ému.
--Mon fils, vous avez dépassé mes espérances, dit-il; vous ne vous êtes
point borné à combler mes voeux en me ramenant ma fille bien-aimée; vous
avez encore servi avec votre valeur ordinaire la cause de notre
affranchissement; vous revenez avec un brig bien armé, avec des armes et
des munitions de guerre, et vous avez en outre à vos ordres une belle
frégate, à ce que m'apprend Isabelle.
--Trop faiblement armée d'un équipage de prise, et hors d'état de
résister à un navire de même rang.
--Nous compléterons son équipage! s'écria Andrès. Votre dernière
victoire navale, en grandissant votre renommée, prédisposera, je
l'espère, en notre faveur la République française, protectrice naturelle
des peuples esclaves qui veulent s'émanciper. Et vous saurez accomplir
avec son concours la mission que vous aviez reçue du roi Louis XVI.
Léon de Roqueforte hocha la tête, non qu'il trouvât la proposition par
trop contradictoire dans les termes, mais parce qu'il avait vu de près
et sainement apprécié la situation de la France.
--Noble Andrès, dit-il, ne nous faisons pas d'illusions. La vie de
l'homme est courte relativement à celle des peuples. Ouvrier de
l'avenir, verrai-je, moi qui parle, les jours de la délivrance?
L'Amérique du Sud, tout entière, s'émancipera comme s'est émancipée
celle du Nord. Le Portugal d'un côté, l'Espagne de l'autre, perdront
leurs vastes possessions comme l'Angleterre a perdu les siennes. Des
États nouveaux se formeront; le Mexique, la Nouvelle-Grenade, le Chili,
le Paraguay, le Brésil, le Pérou, deviendront autant d'empires
indépendants; une politique nouvelle régira ces contrées. Malheur,
alors, malheur aux nations indigènes qui se laisseront dépouiller de
leurs droits!... Dès aujourd'hui, mon père, nos efforts doivent tendre à
les préparer à jouer leur rôle dans la guerre que je prévois, sans
pouvoir en assigner la date.
--Bien! fit Andrès, le dernier Inca sortant de la tombe parlera dans ce
sens aux peuples qui le vénèrent!
--Votre fille, s'écria Isabelle, parcourra les plaines et les montagnes
en criant à ses frères: «Combattez en hommes libres!...»
--Qu'est-il arrivé aux États-Unis d'Amérique? ajouta Léon: les
malheureux Indiens, depuis la proclamation de l'indépendance, sont
restés dans la même situation que sous la domination anglaise.