d'honneurs à un aristocrate fort mal défroqué, s'il fallait en croire
les gens de son propre bord: «Il s'était marié en Espagne, au pied des
autels catholiques, avec la soeur d'un marquis, et pavoisait son navire
d'armoiries nobiliaires.» Au club de l'Égalité, on parla de dénoncer
fraternellement à la commune le capitaine du _Lion_.
Les festins et les plaisirs des corsaires continuèrent à mettre en
rumeur les bas quartiers, tandis qu'un banquet civique était offert à
Léon, à Isabelle et aux officiers de leur bord, par toutes les
notabilités maritimes de Bayonne. Quelques sans-culottes imprudents se
firent rosser dans la rue des Cordeliers par les matelots du _Lion_,
lesquels furent traités d'aristocrates et de suspects.
* * * * *
Le troisième jour, en dépit de la mauvaise grâce du citoyen adjoint,
Léon de Roqueforte, dit Sans-Peur, et Isabelle de Garba y Palos furent
unis, conformément aux lois de la République une et indivisible. Aux
applaudissements de tous les marins, et malgré les murmures des
clubistes ameutés qui n'osèrent plus faire des leurs, les jeunes et
glorieux époux furent ramenés à leur bord, où Sans-Peur rendit un
banquet splendide à ses amphitryons de la veille.--_Le Lion_ devait
appareiller après le dessert.
La vigie de la côte signala tout à coup, comme croisant au large, une
frégate, une corvette et deux brigs, dont l'un paraissait de coupe
anglaise.
--Eh bien! faisons escorte à notre frère et ami Sans-Peur! s'écrièrent
les capitaines de Bayonne. A lui le commandement général!
--Frères, vous me comblez d'honneur! répondit Léon. A vos santés! au
succès de nos armes, et vive la patrie!...
Après le banquet d'adieux, le feu d'artifice!...
--Chacun à son bord!... attrape à prendre le large!...
A la faveur d'un beau clair de lune et d'un bon vent de sud-est,
l'escadrille des corsaires franchit la barre. Chaque navire traînait à
sa remorque une grosse barque chargée de matières incendiaires.
XVI
JOURNAL DE ROUTE.
Le style marin est d'une admirable concision, non sur le gaillard
d'avant lorsqu'on en est au chapitre des contes de bord ou des relations
de campagne, mais sur le journal de route ou table de loch, à la colonne
des événements. Aussi, le plus court moyen de raconter la traversée de
Bayonne au Pérou faite par _le Lion_, serait-il de transcrire les pages
les plus saillantes du journal rédigé par les officiers et pilotins de
quart, sous le contrôle du capitaine; en sorte qu'on lirait tout
d'abord:
10 mars.--_Quart de huit heures à minuit._
«Beau temps, belle mer, fraîche brise de sud-est, à neuf heures et demie
appareillé de conserve avec les six corsaires: _l'Adour_, _le Basque
libre_, _la Belle Républicaine_, _les Basses-Pyrénées_, _l'Égalité_, _le
Sans-Souci_, chacun notre brûlot à la traîne.--Quatre voiles en vue: une
frégate, une corvette et deux brigs de guerre, courant largue tribord
amures.--Couru droit dessus.--Rien de nouveau.
«_L'officier de quart_: PAUL DÉRAVIS.»
Ce laconisme est excellent et mérite d'être imité, mais les termes
techniques rendraient par trop obscure la transcription littérale de la
table de loch.
11 mars.--_Quart de minuit à quatre heures._
Le ciel était pur, un superbe clair de lune permettait aux deux[NT1]
flottilles ennemies de juger de leurs manoeuvres respectives[NT1];
toutefois les corsaires, naviguant de front vent arrière, masquaient
ainsi les barques-brûlots qu'ils traînaient à leurs remorques.
A une heure et demie tout le monde sur le pont,--les chaloupes des
corsaires de Bayonne sont mises à la mer pour remorquer à leur tour les
brûlots, et les corsaires, maîtres du vent, se forment en ligne de
bataille hors de portée de canon, tandis que quatre des brûlots, chargés
de toile, se dirigent sur la frégate, et deux sur la corvette, le
septième étant mis en réserve par les ordres de Sans-Peur.
La frégate et la corvette canonnent les barques incendiaires: l'une
d'elles est coulée; trois autres abordent la frégate en y mettant le
feu. La corvette évite les deux brûlots lancés sur elle, mais non sans
faire un mouvement qui permet au trois-mâts-barque _les Basses-Pyrénées_
de lui envoyer une bordée d'enfilade.
Quatre actions s'engagent simultanément.
_Le Lion_ et _le Sans-Souci_, secondant les brûlots, canonnent, l'un par
l'avant, l'autre par l'arrière, la malheureuse _Guerrera_, qui sauta
vers trois heures du matin, après une agonie héroïque.
Le brig anglais est enlevé par l'abordage simultané de _l'Adour_ et du
_Basque libre_, pendant que le brig espagnol amène pavillon sous le feu
de _l'Égalité_.
Mais la corvette anglaise _la Dignity_ remporte un avantage signalé;
non-seulement elle s'est débarrassée des deux brûlots lancés contre
elle, mais encore elle coule le troisième, et serrant de près _les
Basses-Pyrénées_, démâte le grand trois-mâts-barque.--_La Belle
Républicaine_ n'est pas mieux traitée; un grave incendie se déclare à
son bord,--et à la faveur d'une saute de vent, la corvette prend
chasse.
Voici en quels termes se termine sa relation des événements du quart:
«A quatre heures, jolie brise variable de l'est au nord-est. _Le Basque
libre_ va secourir _la Belle Républicaine_. _L'Égalité_ donne la
remorque aux _Basses-Pyrénées_. _L'Adour_, _le Sans-Souci_ et _le Lion_
chassent la corvette anglaise.
«_L'officier de quart_, ÉMILE FÉRAUX.»
Pendant le quart du jour qui finit à huit heures du matin, _la Belle
Républicaine_, secourue par les équipages du _Basque libre_, des
_Basses-Pyrénées_ et de _l'Égalité_, parvient à éteindre son incendie.
_Le Lion_, _l'Adour_ et _le Sans-Souci_ mettent _la Dignity_ dans
l'absolue nécessité de s'échouer sur le cap de la Higuera.
Un signal de ralliement général réunit toute la flottille française dans
les eaux des _Basses-Pyrénées_ et de _la Belle Républicaine_, qui se
regréent durant un déjeuner patriotique dont Isabelle fait encore les
honneurs à tous les capitaines et principaux officiers.
Le journal de route parle des honneurs funèbres rendus aux braves tués
en combattant, et ajoute:
«Adieux fraternels.--A onze heures, les corsaires de Bayonne et les deux
brigs amarinés font route de leur bord en nous saluant de vingt et un
coups de canon.--Rendu le salut coup pour coup. Lavé le pont. Service
ordinaire de propreté.--A midi, dîner de l'équipage.
«_L'officier de quart_, BÉDARIEUX.»
_Le Lion_ gouvernait de manière à s'élever au vent, pour doubler dès le
surlendemain les pointes occidentales de l'Espagne.
Isabelle s'étant tenue sur la dunette, à côté de son valeureux époux,
tant que dura la bataille, son sang-froid fit l'admiration de tous les
gens du bord.
Les capitaines, ses convives, lui décernèrent à l'envi le titre de
_Lionne de la mer_. Elle leur répondit en souriant qu'elle
s'efforcerait de s'en rendre digne par l'étude de leur beau métier.
Si la table de loch n'enregistra ni ces paroles ni les toasts portés à
la vaillante compagne de Sans-Peur, à plus forte raison n'y est-il pas
question de Roboam Owen, que le capitaine du _Lion_ remarqua fort bien
faisant son service à bord de _la Dignity_.
Sur la même corvette se trouvait aussi, mais dans les profondeurs de la
cale, le misérable Pottle Trichenpot, qui rendait avec usure à tous les
Français les malédictions du prudent grognard maître Taillevent. A peine
l'équipage anglais eut-il pris terre au cap de la Higuera, que Pottle
Trichenpot conçut le projet de se rendre au château de Garba, où il
espérait bien trouver l'occasion de faire quelque mauvais coup.
Provisoirement, comme s'il eût deviné que le loyal Roboam Owen
préméditait le même voyage, il trouva le moyen d'entrer à son service.
Sous la date du 12 mars, le journal de bord disait que _le Lion_ avait
fait route vers le sud-sud-ouest.
Le 15, à la hauteur du détroit de Gibraltar, il mit ses masques, et prit
l'apparence d'un gros brig marchand espagnol pour passer sous le canon
d'une division de vaisseaux de ligne anglais. Le soir du même jour il
amarinait, pillait et brûlait un vaisseau de la Compagnie des Indes.
Le 18, en vue de Madère, il capturait une goëlette espagnole bonne
marcheuse, qui reçut un équipage de prise.
Le 25, relâche à Saint-Antoine, île du cap Vert, pour faire des
provisions fraîches;--débarqué les prisonniers anglais et espagnols,
bouches inutiles et embarrassantes;--appareillé le soir.
Le 1er avril, fête du passage de la ligne.
Le journal de route ne dit pas que Camuset et vingt autres furent
baptisés par la pompe à incendie, avec toutes les farces et
bouffonneries d'usage.
Tandis que Sans-Peur racontait à Isabelle l'histoire héroïque de ses
navigations passées, le maître d'équipage en donnait une version non
moins intéressante à la soubrette péruvienne.
Le calme plat qui dura jusqu'au 8 avril rendait les longs récits
nécessaires. L'impatiente curiosité de Camuset lui valut chaque jour
plusieurs taloches paternelles, qui accrurent son profond respect pour
maître Taillevent.
Le 8, un temps à grains rafraîchit le brig et la goëlette, qui mirent le
cap sur le Brésil. Isabelle, avec un petit porte-voix d'argent, commanda
la manoeuvre pour la première fois.
Les jours suivants, elle fit augmenter et diminuer de voiles, fit
prendre et larguer des ris, et dirigea des virements de bord.
Le 20, le cap Frio fut signalé en même temps que plusieurs voiles.
Branle-bas de combat. Enlevé trois gros navires marchands et un
transport ennemi chargé de prisonniers français.
Le 26, à l'île Sainte-Catherine, vendu les prises, fait des provisions
fraîches.
Le 2 mai, croisière au bas du Rio de la Plata. Rançonné, en l'espace de
quatre jours, quinze bâtiments anglais ou espagnols.
Le 6, combat acharné contre une petite frégate hollandaise. La goëlette
et un trois-mâts armé de Français sont coulés, mais la frégate est
enlevée et reçoit un équipage de prise suffisant pour la manoeuvre.
Les prisonniers de guerre sont abandonnés au bas du fleuve, sur un
radeau de débris qu'escorte une de leurs chaloupes.
Sans-Peur reste à bord du _Lion_, sa frégate le suit.
Le 20 mai, relâche aux îles Malouines.
Isabelle, remplissant les fonctions d'officier de manoeuvre, commande le
mouillage dans la baie de la Soledad.
Taillevent, ravi, laisse tomber une larme d'enthousiasme sur son
sifflet; le respect dû à la Lionne de la mer contient les
applaudissements, mais non les murmures élogieux de l'équipage.
La mer est grosse, le froid piquant, le ciel chargé de nuages qui
présagent de prochaines tempêtes; les baleines bondissent et lancent des
jets d'eau écumante; les albatros, aux grandes ailes, leur livrent
d'étranges combats.
Les corsaires vont à la chasse aux boeufs et au chevaux. On embarque à
bord de la frégate un troupeau des uns et des autres. Les boeufs seront
abattus pour la nourriture des équipages; les chevaux sont destinés à
être débarqués sur les rives sauvages qu'habite le cacique Andrès.
Le 25, Isabelle commande l'appareillage par une brise fraîche et dans
une situation périlleuse. Sans-Peur l'observe en souriant. Les officiers
du bord sont émerveillés de la justesse de son coup d'oeil.
--C'est un matelot! un matelot fini! murmura maître Taillevent.
--Pardonnerez! se permit de dire l'incorrigible Camuset, _matelote_,
serait plus vrai, m'est avis.
Une taloche mémorable fut le prix de cette observation grammaticale.
--Bon homme, mais trop brutal!... soupira Camuset, dont les progrès en
matelotage ne le cédaient point à ceux qu'avait faits en manoeuvre
madame la commandante. Par les plus mauvais temps, il prenait une
empointure avec l'adresse d'un vieux gabier. Il commençait à avoir de
l'_idée_, tellement qu'en diverses rencontres il se signala par sa
présence d'esprit.
Au combat de la Plata, par exemple, un grappin d'abordage casse, il
rattrape le bout de la chaîne, saute avec sur la vergue de misaine de
l'ennemi, reçoit trois balles dans le corps, mais ne s'affale au poste
des blessés qu'après avoir achevé un double amarrage d'une solidité à
toute épreuve.
Cet exploit n'échappa point à l'oeil clairvoyant du maître, qui en
rendit compte à son capitaine en présence de tout l'équipage. Sur sa
proposition expresse, Camuset, à l'âge de dix-neuf ans, fut élevé à la
dignité de matelot de deuxième classe.
Le 1er juin, au sud du cap Horn, une effroyable tempête assaillit le
brig corsaire et sa conserve la frégate.
Les brouillards et les nuits interminables de la saison finirent par les
séparer, ce qui explique pourquoi, à partir du formidable coup de vent,
il n'est plus question sur le journal de route du _Lion_ de la frégate
capturée par le travers de la Plata.
XVII
LE GRAND CHEF DES CONDORS ET BALEINE-AUX-YEUX-TERRIBLES.
Sur une côte rocailleuse, presque déserte, désolée, incessamment battue
par les flots du grand Océan,--à plus de cent trente lieues au sud de la
capitale du Pérou,--un groupe de serviteurs respectueux entoure le
cacique Andrès de Saïri.
Le vieillard, pensif, est assis sur un rocher d'où ses yeux, rougis par
les larmes, interrogent l'horizon, l'horizon toujours muet. L'âpre brise
du large fouette les longs cheveux blancs qui encadrent sa figure
austère. A ses pieds se tord la mer irritée, dont les vagues rendent un
bruit monotone, triste comme ses soupirs.
L'aïeul d'Isabelle attendait.
Il attendait, cherchant l'avenir aux confins de ces ondes qui le
séparent de l'enfant de sa vieillesse,--ne pouvant se résigner au
présent,--rêvant avec amertume à son glorieux passé.
L'âge et la douleur avaient bien changé le valeureux compagnon d'armes
de José Gabriel, grand chef des Condors. Le front appuyé sur sa main
amaigrie, il songeait au héros dont il fut le vengeur, en maudissant le
manque de foi des Espagnols qui laissaient renaître la tyrannie; il se
rappelait en frémissant la fin terrible du frère de sa mère, de José
Gabriel, son ami, son modèle et son prince.
Toute l'histoire de la grande insurrection de 1780 se déroulait dans
ses pensées sombres comme le deuil de sa patrie, car aux heures de lutte
et aux années de trêve succédaient les jours de servitude.
--Et désormais, hélas! murmurait-il, je ne suis plus qu'un vieillard
impuissant!...
Les heures de lutte furent courtes, mais sublimes.
José Gabriel, le grand chef des Condors, avait fait trembler les
Espagnols. A la tête d'une multitude indisciplinée, il sut l'emporter
sur les troupes régulières, conquit rapidement six provinces, gagna
plusieurs batailles, se fit proclamer inca sous le nom royal de Tupac
Amaru, et fut sur le point d'affranchir la race opprimée.
Le sort des armes le trahit; il fut fait prisonnier et puni de son
héroïsme par un supplice infâme.
Les Espagnols le mirent à mort avec des raffinements de cruauté
dignes,--a dit un historien[5],--des premiers conquérants du Pérou.--En
présence de sa femme et de ses enfants, on lui arracha la langue, puis
on le fit écarteler.
[Note 5: FRÉDÉRIC LACROIX, _Pérou et Bolivie_.]
Ces barbaries, loin d'intimider les insurgés, redoublèrent leur fureur
en légitimant leurs représailles. Andrès, cacique de Tinta, prit le
commandement;--à son tour, selon l'usage antique, il reçut le titre
éminent de grand chef des Condors (_Cuntur-Kanki_).
Le soleil, le feu, l'aigle et le lion sont des emblèmes religieux ou
nobiliaires, communs à la plupart des peuples. Chez les anciens
Péruviens, le soleil passait pour Dieu; le feu, son symbole, était
entretenu par des vierges soumises aux mêmes lois que les vestales
romaines.--Le plus redoutable des oiseaux de proie de leurs montagnes,
gigantesque vautour, le _cuntur_ ou condor, donnait son nom aux
guerriers, qu'on décorait également de celui de _Puma_, c'est-à-dire de
lion. Ainsi, Léon de Roqueforte ne fut connu que sous le surnom fameux
de _Puma del mar_, le lion de la mer.
«Un chef de guerre était appelé _Apiu Cuntur_, grand vautour; _Cuntur
Pusac_ était le titre réservé au chef de huit Condors; le titre
supérieur, _Cuntur-Kanki_, n'était décerné qu'au chef des chefs, au
général[6].»
[Note 6: VALDES Y PALACIOS, _Voyage de Cuzco au Para_.]
Après José Gabriel, son neveu Andrès sut s'illustrer par un grand
stratagème dont l'histoire lui attribue tout le mérite.
Il avait mis le siége devant la ville de Sorata, où les Espagnols
s'étaient retranchés derrière des fortifications de terre, défendues par
une puissante artillerie. Les Péruviens, mal armés, ne parvenaient point
à prendre la place. Andrès fait construire avec une merveilleuse
promptitude une longue jetée qui réunit les eaux des montagnes d'Ancoma,
dirige le torrent contre les remparts, ouvre la brèche par ce moyen et
envahit la ville, dont les défenseurs furent massacrés en punition du
supplice hideux infligé à l'Inca José Gabriel[7].
[Note 7: Historique.]
Les Espagnols durent, bientôt après, conclure un traité avec le cacique
victorieux, qui venait en même temps de venger mille fois sa fille
Catalina.
Enfin le marquis de Garba y Palos, retiré des prisons de Lima, ayant
repris le gouvernement de Cuzco, les années de trêve commencèrent.
Isabelle grandit sous les yeux de son aïeul. Elle se développait en
force et en grâce, telle que sa mère. Un noble rejeton de la race
antique des Incas fleurissait sur une tige,--espagnole il est vrai, mais
arrosée d'un sang vénéré par les nations indigènes.
Malheureusement, le marquis de Garba, rappelé en Espagne, fut remplacé
par un despote. Les jours de servitude revinrent. Andrès ne dut son
salut qu'au dévouement de ces mêmes sujets, qui sont à cette heure
pieusement groupés autour de lui.
Il vivait au désert, dans les ruines d'un château-fort abandonné à la
suite des fréquents tremblements de terre qui rendaient la contrée
presque inhabitable. Ses compagnons d'exil ayant recouvert de
branchages et de chaume l'enceinte dévastée, la meublèrent peu à peu
avec un luxe inattendu.
Formés en petites troupes de cavaliers, ils pénétraient, par des chemins
connus d'eux seuls, jusque dans l'intérieur du pays, dépassant parfois
Tinta et Cuzco, villes situées à près de cent lieues de leur mystérieux
asile.
On était parvenu à faire croire aux Espagnol que le vieil Andrès de
Saïri était mort;--pour mieux les tromper, on célébra ses funérailles
selon les rites péruviens. Les dépouilles mortelles qui passaient pour
les siennes furent accompagnées avec pompe, durant un trajet de trente
lieues, par les tribus quichuas du territoire, et enterrées dans l'île
de Plomb, que baignent les eaux du lac Sacré[8].
[Note 8: La géographie conserve à ce vaste et remarquable lac,--le plus grand
de ceux qu'on connaisse dans l'Amérique méridionale,--son nom quichua ou
péruvien de _Titicaca_, littéralement _île de Plomb_. Il s'appelle aussi
lac de _Chiquito_ ou _Chucuito_, du nom des peuples nomades qui campent
sur ses bords et de celui d'une ville bien déchue aujourd'hui, qui
comptait trente mille âmes lors de l'insurrection de José Gabriel
_Condor-Kanki_, s'intitulant l'Inca Tupac Amaru.
Le _lac de l'île de Plomb_, situé sur le territoire habituel des
républiques de Bolivie et du Pérou, est plus élevé au-dessus du niveau
de la mer que le sommet du pic de Ténériffe; son bassin est formé par
les plus hautes montagnes de toute l'Amérique. Il a plus de cent lieues
de tour; sa plus grande longueur est d'environ quarante lieues du
nord-ouest au sud-est; sa plus grande largeur de vingt à vingt-cinq.]
Mais à l'état de légende pour les populations indigènes, à l'état de
document pour les caciques, le bruit était incessamment répandu que le
chef des Condors, retiré dans son aire, y attendait l'heure de s'abattre
avec ses aiglons sur les Castillans traîtres à la parole jurée.
Les serviteurs d'Andrès montraient aux caciques péruviens,--aymaras ou
chiquitos,--les franges du _borla_ de leur grand chef; ils levèrent
aisément ainsi l'impôt de la fidélité, de l'esclavage, de l'espérance.
Le vieux castel recouvert en chaume se meubla, s'arma, et surtout
s'approvisionna d'armes et de munitions.
Par malheur, Andrès ne se sentait plus capable de diriger un nouveau
soulèvement. Digne et ferme devant l'adversité, il ne pouvait parfois
contenir sa trop juste douleur.
--Plus de deux ans, et rien!... toujours rien!... murmurait-il. Pour
comble de maux, celui que j'attends aurait-il donc péri?... Je n'ai su
qu'une chose, c'est que le marquis de Garba y Palos est mort en son
château de Galice. Et là gémit à cette heure la fille de ma fille,
Isabelle, mon sang, l'espoir de mes vieux jours!... O Lion de la mer! ne
t'aurais-je revu un instant que pour te perdre encore!...
Un homme fort différent des cavaliers et des pêcheurs quichuas qui
entouraient le vieillard, un homme dont la face et le corps presque nus
étaient tatoués des insignes belliqueux en honneur à la
Nouvelle-Zélande,--Parawâ (la Baleine), tel était son nom,--répondit
avec emphase en langue espagnole:--Grand chef des Condors, toi qui n'es
ni un Anglais maudit, ni un Castillan sans foi, pourquoi parles-tu comme
une femme de race blanche!... Le Lion de la mer ne meurt pas!... Il ne
meurt pas, le Puma des grandes eaux salées, le Vautour des mornes et des
îles, le Feu qui éclaire et qui brûle, le Soleil de l'Océan!...--Il m'a
dit: «--Parawâ, Grand-Poisson, parcours la mer, passe d'île en île,
navigue sans cesse en montrant mon drapeau à mes peuples, mon drapeau
d'or où bondit un lion de feu.»--Et moi, le Grand-Poisson, j'ai rangé
mes esclaves sur les pagaies de ma pirogue de guerre, j'ai parcouru la
mer, j'ai passé d'île en île, naviguant sans cesse sous le drapeau d'or
où bondit le lion de feu!
--Nous savons tous, dit Andrès, que Parawâ, l'homme-baleine, est un
serviteur fidèle et un navigateur habile.
Le Néo-Zélandais reprit:
--LÉO, le _Puma del mar_, le _Rangatira-Rahi_, grand chef des chefs des
îles de la mer, m'a dit encore: «--Parawâ, guerrier-poisson, tu iras
vers le cacique Andrès, qui est pour moi tel qu'un père, et tu lui
crieras: «Courage!...» et tu crieras à tous les peuples: «Courage et
patience!...» Car moi, je vais dans mon pays de France y faire connaître
le lion Sans-Peur; je vais au pays d'Espagne y prendre pour femme la
fille du chef des Condors!»
Andrès soupira sans interrompre Parawâ-la-baleine.
«--... Le soleil s'éteint au couchant et se rallume au levant, le Lion
de la mer monte sur son vaisseau qui plonge dans la nuit, il reparaîtra
dans la lumière des grandes montagnes!...» Ainsi m'a parlé la chef des
chefs, LÉO, qui est maintenant, sois-en sûr, l'époux de ta fille
bien-aimée.
Andrès hochait la tête, le Néo-Zélandais s'écria vivement:
--Je ne suis qu'un homme et j'ai pu obéir... Il est _atoua_, esprit,
maître et souverain, plus fort que la tempête!... Pourquoi donc
restes-tu dans le doute et la douleur?--Je ne suis qu'un homme, un chef
de guerriers,--il est vrai,--_Parawâ-Touma_, la baleine au regard
terrible,--mais quand j'ai réussi à parcourir plus de trois mille
lieues, tantôt avec ma pirogue, tantôt sur de petits navires de
Taïti,--quand il m'a suffi à moi, pour rire de toutes les chances
contraires et pour venir jusqu'à toi, d'être le serviteur qui a bu
l'haleine de LÉO,--peux-tu craindre, chef des Condors, que LÉO l'_Atoua_
ait été mangé par ses ennemis?... Il reviendra comme il l'a promis aux
nations de l'Océan... Le Lion de la mer ne meurt pas!...
Porter la moindre atteinte à la confiance fanatique de
Baleine-aux-yeux-terribles, eût été une faute dont Andrès, n'eut garde
de se rendre coupable. Assez d'autres, dès lors, s'efforçaient
d'ébranler la foi des Polynésiens en la puissance surhumaine de LÉO
l'_Atoua_. Les Anglais et leurs missionnaires sillonnaient déjà
l'Océanie; et les premières colonies pénales étaient fondées sur les
rives de la Nouvelle-Hollande, où la révolution de 1789 empêcha les
Français de s'établir, selon les desseins du roi Louis XVI, dont Léon de
Roqueforte avait connu avec détail les instructions officielles.