--Prenez place sur ces coussins, chère amie, et assistez au spectacle.

Nous allons jouer une tragi-comédie dont le dénoûment sera, j'espère, à

notre gré à tous. Je ne vous excepte pas, lieutenant Owen...

--Mais ce brig est anglais, ainsi que deux des bâtiments marchands. Il

court sur nous pour protéger son convoi.

--Je ne vous ai parlé que du dénoûment, monsieur! répliqua le capitaine

en se rendant sur le gaillard d'avant.

Et là, ne se fiant à personne, pas même à son fidèle Taillevent, il

pointa la pièce à pivot.

Les deux brigs s'avançaient à contre-bord. L'anglais était le plus

grand, le plus fort d'échantillon, et le mieux monté en artillerie. Dans

un combat par le travers, il aurait assurément eu de grands avantages en

sa faveur; mais les deux navires marchant l'un sur l'autre se

présentaient l'avant, et l'ennemi était dépourvu de cette longue pièce

de chasse, chère aux corsaires, qui faisait maintenant la force du

_Lion_.

--Hissez le pavillon! commanda Sans-Peur.

En même temps, il déchargea sa bouche à feu.

Le boulet entama le mât de misaine du brig anglais, dont les projectiles

tombèrent inertes à plusieurs brasses en avant du _Lion_, qui mit en

panne.

--Chargeons vivement, et _bis_!

Un second boulet sapa le grand mât de l'ennemi, trois autres coups non

moins heureux mirent bas sa haute mâture. Sans-Peur, se tenant toujours

à grande distance, lui brisa successivement son gouvernail et tous ses

canots.

Puis, il courut sur le convoi.--Cinq escouades d'abordage étaient aux

ordres des cinq premiers capitaines de prise. Les marchands fuyaient,

prolongeant parallèlement la côte d'Espagne que le vent du sud,

absolument contraire, les empêchait de rallier. L'un d'eux essaya de

rétrograder dans l'espoir de se mettre sous la protection de la frégate;

il se mit par le fait sous la volée de la formidable pièce à pivot,

reçut un boulet en plein bois et amena les couleurs d'Espagne.

Presque au même instant, Sans-Peur passait à poupe du plus gros des

trois-mâts, et le rangeait de si près que le capitaine de prise, son

pilotin et son escouade, sautèrent à bord sans difficultés.--Les gens du

navire, ne pouvant opposer aucune résistance, furent mis aux fers; le

pavillon français arboré à l'arrière.

Trois fois, en vue du brig anglais désemparé, la même manoeuvre fut

renouvelée avec une égale adresse; mais, sur ces entrefaites, le

cinquième bâtiment, voyant que _la Guerrera_ se rapprochait, osa

rehisser pavillon.

Irrité de cet acte contraire aux lois de la guerre maritime, Sans-Peur

poussa un rugissement terrible, et revirant avec une témérité qui étonna

ses plus fidèles, il le cribla de trois bordées à la flottaison.

Le trois-mâts espagnol mit pavillon en berne; il coulait bas.

--Pendant que la frégate lui portera secours, nous rattraperons

facilement le temps qu'il nous a fait perdre! disait le capitaine du

_Lion_.

Par malheur, le premier des bâtiments capturés, lourd transport anglais

chargé de munitions de guerre, retardait la marche de ses conserves.

Ordre fut donné d'en enlever à la hâte tous les objets de prix et de

l'abandonner en y mettant le feu.--L'équipage de prise, l'équipage

primitif et le butin furent transbordés.

Cette opération donna le temps à la frégate espagnole de recueillir les

gens du navire coulé.--Elle reprit chasse. Inclinée sous son immense

voilure, elle labourait la mer avec une vitesse effrayante.

Le brig de guerre anglais démâté, le cap Ortégal même étaient hors de

vue.

Isabelle faisait les honneurs du déjeuner, qui réunit autour de la même

table, dans le carré, tous les officiers corsaires et le lieutenant

prisonnier Roboam Owen.

Personne n'eut le mauvais goût de parler de la frégate chasseresse. Une

conversation polyglotte s'engagea. Par courtoisie pour Isabelle, on

s'exprimait autant que possible en langue espagnole. De temps en temps,

avec une grâce charmante, le capitaine s'adressait en anglais à Roboam

Owen, profondément attristé de ses succès.

Comme prisonnier de guerre et comme officier de la marine britannique,

il en était désolé; il n'essayait point, par une fausse contenance, de

dissimuler l'amertume de son découragement. Il savait gré pourtant au

capitaine d'avoir interdit qu'on s'entretînt des combats de la veille ni

des coups de main de la matinée.

--Camarades, dit Sans-Peur en se mettant à table, je vous demande, au

nom de Madame de Roqueforte, de ne point faire comme les avocats, qui ne

parlent que de procès, et les médecins, qui ne s'entretiennent que de

médecine. Ne tombons point,--pour ce matin, je vous en prie,--dans le

travers commun à toutes les professions, et dont les marins sont loin

d'être exempts. Pas un mot de marine si faire se peut.

--Bravo, capitaine! à l'amende qui manque à vos intentions! A la porte

le métier!...

Cette motion, approuvée à l'unanimité, n'était point faite en vue

d'Isabelle, encore fort avide d'entretiens de mer;--Roboam Owen le

sentit. Elle rendit d'ailleurs le repas extrêmement gai, car à chaque

instant, l'un ou l'autre des convives, bruyamment interrompu, se faisait

rappeler à l'ordre, si bien qu'avant la fin du déjeuner, ils avaient

tous été mis à l'amende, y compris le capitaine et même Isabelle, qui,

bien entendu, le firent exprès.

Comme hôte, Roboam Owen fut touché de l'attention délicate du capitaine;

comme marin, il était dans l'admiration. Il appréciait mieux que

personne l'habileté, le sang-froid et l'audace inouïe de Sans-Peur, qui,

la veille, avec un faible brig, avait su vaincre une corvette aviso, et

qui, ce matin, se surpassant lui-même, venait en quelques instants de

mettre hors de combat un brig supérieur en force, et d'amariner un

convoi, en vue d'une frégate dont l'approche ne diminuait même point sa

vaillante gaîté française.

_Le Lion_, au lieu de se charger de toute la toile qu'il aurait pu

mettre au vent, réglait sa marche sur celle de ses prises, l'une, brig

anglais d'un puissant tonnage, les deux autres, grands

trois-mâts-barques espagnols, bons bâtiments de commerce, bien

construits en leur genre, mais qui, n'ayant pu se soustraire au

corsaire, étaient à plus forte raison incapables de lutter de vitesse

avec la frégate.

Chacun sait qu'en règle générale, de deux navires également bien taillés

pour la course, le plus grand a la marche supérieure. Sans-Peur le

Corsaire avait, à la vérité, augmenté les qualités du brig _le Lion_ en

déployant dans son arrimage un savoir ou plutôt un instinct marin des

plus rares.--Il avait résolu le difficile problème d'installer sur son

avant une pièce à pivot du calibre de trente-six (en bronze, à la

vérité), sans que ce poids énorme détruisît l'équilibre, rendît le

bâtiment _canard_ ou ralentît sa marche. La solidité, la durée surtout

étaient sacrifiées,--il faut en convenir;--qu'importait cela au grand

tueur de navires!... Aussi avait-il assez aisément échappé depuis son

départ du Havre à plusieurs croiseurs ennemis d'un rang élevé.

Mais _la Guerrera_, marcheuse excellente, bien arrimée aussi et moins

gênée par la mer, grosse encore, gagnait environ un mille par heure.

Or, elle était à deux lieues, c'est-à-dire à six milles.

Dix heures du matin sonnaient.

A quatre heures de l'après-midi, par le travers du cap de las Pennas,

_la Guerrera_ n'était plus qu'à trois portées de canon; le capitaine

interrompit sa tendre causerie avec Isabelle et dit en souriant:

--Qu'on m'amène Pottle Trichenpot!

A cet ordre, une risée homérique retentit de l'extrême avant jusqu'au

pied du grand mât; la voix perçante de Camuset put être remarquée par

Taillevent, qui, grognant toujours, poussa Trichenpot au milieu du

gaillard d'arrière.

--Peut on rire bêtement comme ça! quand, avant une demi-heure...... Oh!

si le capitaine avait bien fait, il ne se serait pas amusé à vous

amariner des prises qui ne feront guère notre fortune!... Nous voici

bien calés, maintenant, avec ces trois traînards qui nous ont fait tort

de quatorze ou quinze milles pour le moins. Démâter l'anglais, bon!...

mais chasser l'un et l'autre quand on est chassé soi-même...

L'incorrigible grognard grognait ainsi, tandis que l'équipage ameuté

riait des cris de désespoir de l'infortuné Pottle, qui demandait

miséricorde sans savoir même quel sort on lui réservait.

--En barrique et à l'eau! commanda Sans-Peur.

Les hurlements de Pottle Trichenpot redoublèrent: on ne l'en mit pas

moins dans une barrique bien lestée, qu'on descendit à la mer. Pour

toute consolation, le triste garçon avait en main une longue gaule à

laquelle pendait un chiffon blanc.

Le commandant espagnol vit que le corsaire français, comptant sur son

humanité, voulait le forcer à mettre en panne, pour amener un canot et

recueillir le prisonnier.

--Dix fois, vingt fois, cinquante fois peut être le coquin

renouvellerait la farce!... et à la fin il nous échapperait!... Non,

non!... Tant pis pour l'homme à la barrique!

_La Guerrera_ ne s'arrêta point, comme l'avait espéré le capitaine du

_Lion_. Le calibre de son artillerie, inférieur à celui du canon à

pivot, était de beaucoup supérieur à celui des autres pièces du

corsaire. La frégate restait maîtresse de rapprocher la distance. Elle

traiterait _le Lion_ comme _le Lion_ avait traité le brig anglais. Elle

éviterait l'abordage, et pour le combat à coups de canon, elle ne

recevrait que le feu d'une seule pièce.--Ces réflexions n'avaient rien

de très gai.

--Riez donc, maintenant, tas d'imbéciles nés d'hier!... disait à

demi-voix maître Taillevent.

Mais il vit son capitaine qui souriait de pitié en haussant les épaules;

il entendit les gens de l'équipage qui disaient:

--Baste! est-ce que Sans-Peur est jamais à sec d'_idées_!...

--L'_idée_, au fait!... répéta le grognard en sourdine. Allons! vous

verrez que je vas encore avoir tort... et, dame! je n'en serai pas trop

fâché!...

Pottle, abandonné dans sa barrique, poussait en vain de lamentables

clameurs.

Sans-Peur, voyant que _la Guerrera_ le dépassait, fit mettre en barrique

et affaler à la mer deux autres prisonniers, choisis cette fois parmi

les plus braves. L'un était le maître d'équipage de la corvette

anglaise, l'autre un sergent d'infanterie de marine; tous deux, pendant

la révolte, s'étaient signalés par une rare énergie.

Isabelle essaya d'implorer leur grâce:

--Madame, interrompit Léon d'un ton sévère, je commande seul sur mon

bord; et à l'heure du danger, je ne souffre jamais qu'on partage avec

moi la responsabilité des mesures à prendre.

Isabelle se retira dans son appartement,--elle avait le coeur gros.

Liména vit des larmes dans ses beaux yeux noirs.

--Chère maîtresse, dit-elle, vous avez tort, j'espère...

--Il est dur! il est cruel!...

--Son maître d'équipage, un bel homme de trente-deux ans tout au plus,

me disait tout à l'heure qu'il est toujours trop bon... Et, tenez, voici

ce qu'il me contait...

Roboam Owen, indigné, gardait un morne silence.

Sans-Peur le Corsaire l'interpella:

--Je vous ai annoncé un dénoûment heureux pour nous tous, monsieur Owen.

Le moment est venu de jouer votre rôle. Vous me traitez de barbare, vous

avez tort.

--Je ne me suis pas permis d'ouvrir la bouche.

--Je sais lire sur des physionomies loyales comme la vôtre. Nous sommes

encore à deux portées de canon de cette frégate, dont le capitaine

répond par des actes inhumains à un stratagème de bonne guerre. Je vais

vous donner un canot; vous le monterez avec la moitié de vos marins, qui

y trouveront de quoi s'armer; vous accosterez la frégate; vous

réclamerez, au nom de l'Angleterre, alliée de l'Espagne maintenant, des

secours qui sont dus à vos compatriotes. Eh quoi! je serais un barbare,

moi, d'essayer d'échapper à ma perte par une simple ruse! et le

commandant de cette frégate ne le serait pas,--lui qui croit ne courir

aucun danger,--en abandonnant non-seulement ces trois hommes, mais

encore le brig démâté, qui, dérivant sans secours, est entraîné par le

courant vers la côte, où il périra corps et biens!

Déjà, sur un signe de Sans-Peur, la moitié des prisonniers étaient

retirés des fers, des armes étaient mises au fond du canot. On

n'attendait plus que l'ordre de l'amener.

--Je suis inhumain, moi! poursuivait le capitaine corsaire. Mais, cette

fois, je suis disposé à sauver les Espagnols et les Anglais aussi bien

que les Français; car veuillez prévenir le commandant de la frégate

qu'il ne peut éviter un grand désastre s'il s'obstine à me poursuivre.

Mes instructions données à mes capitaines de prise seraient exécutées à

la lettre, et les voici: «Tandis que je me ferai écraser à bout portant

en m'accrochant à _la Guerrera_, mes prises s'élèvent au vent, mettent

le feu à leurs voiles et abordent en masse.» On n'évite point trois

brûlots à la fois, et on ne peut m'empêcher de faire sauter mes

poudres.--Ainsi, que la frégate aille secourir votre brig de ce matin,

ou bien, hommes et navires, tout ce qui est sur l'horizon à cette

heure, va périr... sauf peut-être sa seigneurie Pottle Trichenpot,

ajouta le capitaine en riant.

--Vos moyens sont formidables! dit Roboam Owen d'un ton calme.

--Ils sont dignes de mes braves compagnons!

L'équipage criait avec enthousiasme:

--Vive Sans-Peur!

--Oh! j'ai tort!... décidément, j'ai tort, comme toujours, disait maître

Taillevent. L'_idée_!... l'_idée_!... voilà ce que c'est que l'_idée_!

Pendant qu'on achevait les préparatifs nécessaires, Roboam Owen, le

front serein, s'avança la main ouverte.

--Brave capitaine! disait-il; vous êtes le marin selon mon coeur! Je

suis désolé que vous soyez l'ennemi du pavillon que je sers. Un homme

tel que vous ferait la gloire de la marine britannique!... Je vous

admire, je vous estime, je vous demande pardon d'avoir pu interpréter à

mal vos mesures énergiques, et enfin je vous remercie de la leçon que

vous me donnez!... Roboam Owen en profitera, s'il plaît à Dieu!

--A la bonne heure, lieutenant! répondit Sans-Peur en plaçant sa main

dans celle de l'Irlandais. Je ne vous dirai pas, moi, que l'Irlande,

votre patrie, a mes sympathies comme tous les pays opprimés;--ma vie

sera trop courte pour que mes actes puissent témoigner de la sincérité

de mes voeux pour elle;--les mers d'Europe ne seront jamais mon théâtre.

Un jour peut-être, les fils de Sans-Peur... Mais je m'égare, les

instants pressent; les boulets de l'ennemi atteignent déjà mon sillage;

un seul mot encore: Sachez que j'avais espéré finir par où je commence,

et que je comptais vous délivrer le dernier, après avoir échappé à mon

chasseur.

--Je vous crois, capitaine. Je vous remerciais tout à l'heure de m'avoir

donné une grande leçon de sang-froid maritime, je vous remercie

maintenant de me rendre la liberté. Adieu!... adieu!... adieu!...

_Le Lion_ mit bravement en panne, le canot fut amené. La moitié des

Anglais et le peu d'Espagnols prisonniers qu'on avait à bord s'y

jetèrent précipitamment.

_La Guerrera_ tiraillait avec ses quatre pièces d'avant. Ses boulets

finirent par tomber presque au ras du bord; mais en revanche, elle reçut

par son avant un projectile de trente-six qui coupa ses drailles de

focs, troua sa misaine et brisa la roue de son gouvernail.--C'était

maître Taillevent qui le lui avait adressé par occasion.

A peine l'embarcation fut-elle à la mer, que _le Lion_, chargé de toile

à tout rompre, reprit sa course avec un élan nouveau pour rejoindre son

convoi. La chute des focs et la rupture de la roue du gouvernail

occasionnaient à bord de la frégate un certain désordre qui la retarda.

La distance perdue fut ainsi vivement rattrapée.

Cependant, un grand pavillon anglais était arboré sur le canot que

dirigeait Roboam Owen.

Un porte-voix en main, il se tenait prêt à héler la frégate; mais

craignant que le commandant espagnol ne fût assez opiniâtre pour refuser

de s'arrêter, il ne fit point ramer, se tint sur les avirons et

attendit, en donnant l'ordre à ses gens de s'accrocher le long du bord

et d'y monter comme à l'abordage. La frégate, en effet, malgré les

signes et les clameurs des prisonniers, ne se disposait pas à mettre en

panne. En moins d'une minute, elle passa si près du canot qu'elle

faillit l'écraser.

Alors eut lieu une scène indescriptible, qui ne dura pas l'espace de

cinq secondes.--Avec des gaffes et un grappin, l'embarcation s'accrocha,

chavira et fut brisée par le choc. Une partie des gens qu'elle contenait

se cramponnèrent au navire. Les uns sautèrent sur les canons de dessous

le vent, d'autres prirent à bras-le-corps l'ancre du bossoir ou se

saisirent de manoeuvres pendantes;--les drailles coupées par le boulet

de la pièce à pivot furent d'un grand secours, plus de dix Anglais se

suspendirent à ces cordages qui traînaient encore à la mer. Les moins

heureux nageaient en appelant au secours.

Roboam Owen entra par les porte-haubans de misaine, courut sur le

gaillard d'arrière, et dit au commandant:

--Au nom du Ciel! secourez mes hommes à la mer!

--Qui êtes-vous?

--Un officier de la marine britannique, comme vous le dit mon costume.

Quiconque tient à savoir comment jure un gosier espagnol, aurait dû se

trouver là. Avec mille imprécations, le commandant de _la Guerrera_

donnait aux diables les Français, les Anglais et sa propre personne. Il

aurait voulu que l'embarcation eût coulé avec tous ceux qui la

montaient.

--Puisque le corsaire vous laissait libres, pourquoi ne pas gouverner

sur la côte?...

--Vous le saurez, dit Roboam Owen que ralliaient ses hommes ainsi que

les matelots espagnols provenant de la première prise du _Lion_.

Malgré toute sa fureur, le commandant espagnol mettait en panne, car il

sentait bien que l'officier anglais présent à son bord porterait tôt ou

tard témoignage contre lui s'il n'envoyait pas des canots à la recherche

des gens à la mer.

A peine eut-il masqué ses voiles, que du _Lion_ et des trois prises

descendirent sans interruption des barriques de prisonniers.

Les corsaires riaient; les prisonniers eux-mêmes riaient de bon coeur,

car ils échappaient à la captivité en France et ne pouvaient craindre

d'être abandonnés par la frégate où leur officier plaidait pour eux.

Sans-Peur fit prier Isabelle de venir assister à ce débarquement

burlesque:

--Eh bien, chère amie, suis-je un barbare, un monstre qui se fait un jeu

de la vie de ses ennemis?... Regardez ces gaillards-là! ils sont tentés

de me remercier.

Isabelle sourit en présentant son front blanc comme l'ivoire aux lèvres

de son époux, dont Liména, d'après maître Taillevent, venait de lui

raconter dix traits de générosité magnifique.

--Pardonnez-moi, Léon!... Je ne me mêlerai plus d'affaires de service.

On n'était pas hors de danger, à beaucoup près; mais l'ennemi perdait un

temps précieux. Sans-Peur ne se borna point à forcer de voiles; on le

vit faire à ses conserves des signaux qui ne devaient avoir rien

d'obscur pour Roboam Owen ni pour le commandant espagnol.

Les menaces de l'intrépide corsaire n'étaient pas de vaines

fanfaronnades. Il prenait ses mesures pour transformer en brûlots ses

bâtiments capturés, dont deux serrèrent le vent en se rapprochant de la

côte.

--Seigneur commandant, disait le lieutenant anglais au capitaine de _la

Guerrera_, votre équipage entier connaît maintenant les desseins de

Sans-Peur le Corsaire, qui ne reculera pas, j'en suis certain.

--Mon équipage obéit à mes ordres!... Je sauve vos gens à mon grand

préjudice, mais ensuite, je prétends faire mon devoir.

--Votre devoir ne peut être de laisser incendier votre frégate, ce qui

est infaillible. Du reste, je vous adjure, au nom de mon gouvernement,

de porter en toute hâte secours à notre brig désemparé qui, se trouvant

sans canots, doit être sur le point de périr corps et biens!...

--Voulez-vous donc que je me déshonore!

--Non, commandant. Je pense même que vous avez un moyen assuré de

prendre votre revanche.

--Ah! ah! voyons?...

--Rejoignez notre brig, fournissez-lui les moyens de se réparer; en

quelques heures il peut, avec le concours de votre frégate, avoir établi

une mâture de fortune, et se trouver en état de vous suivre. Allez

ensuite croiser devant Bayonne. _Le Lion_, je le sais, ne doit que s'y

approvisionner et ne tardera pas à en ressortir.

La discussion dura jusqu'à ce que les chaloupes et canots de _la

Guerrera_ eurent recueilli tous les Anglais à la nage ou en barriques,

sans même excepter le misérable Pottle Trichenpot, qui était alors à

plus d'un mille au vent.

_Le Lion_ et ses prises virent enfin la frégate reprendre au plus près

bâbord amures la route du cap Ortégal, où elle devait retrouver à

l'ancre, mais en perdition, le brig anglais qui, de minute en minute,

tirait le canon de détresse.

--La coque est parée!... s'écriaient les corsaires. Vive Sans-Peur! La

frégate n'a pas eu goût à la brûlée! et nous voici gouvernant sur

Bayonne avec trois belles prises.

Isabelle, jusqu'alors fort alarmée, respira enfin; elle ne se permit pas

de faire des questions; mais prévenant ses désirs, Léon lui dit

affectueusement:

--Au moment même où je menaçais les ennemis d'en venir aux plus

horribles extrémités, je ne désespérais pas de l'avenir, chère Isabelle;

mais il entre, dans ma manière de commander et d'agir, de ne jamais

instruire mes gens de mes ressources de sauvetage. Je leur présente la

mort sous des couleurs héroïques; je me réserve de songer à leur salut.

Cette fois il m'importait plus que jamais de paraître déterminé à périr

afin d'imposer à Roboam Owen.

--Vous aviez donc quelque espoir de retraite?

--Le meilleur marcheur de nos trois bâtiments capturés aurait attendu à

quelque distance le moment de l'incendie. Avant d'aborder, je faisais

jeter dehors toutes nos embarcations. Vous deviez être enlevée par

Taillevent lorsque j'aurais mis le feu aux mèches communiquant avec ma

soute aux poudres. La frégate, prise entre trois bâtiments incendiés,

accrochés à elle, n'aurait guère pu s'opposer à la manoeuvre de nos

chaloupes et canots; mais j'aurais perdu beaucoup de braves, deux de mes

prises et mon cher _Lion_, encore tout imprégné des parfums de notre

union.

* * * * *

Le lendemain, pendant la nuit, Sans-Peur le Corsaire entrait triomphant,

avec ses trois captures, dans le port de Bayonne, où il ne passa que

trois fois vingt-quatre heures.

XV

RELACHE DE TROIS JOURS.

Le premier jour, un courrier fut expédié au Havre, à l'armateur

Plantier, afin qu'il eût à se rendre à Bayonne pour s'y occuper de la

vente des prises; un contrebandier basque fut chargé des lettres

adressées par Isabelle et Léon à don Ramon, marquis de Garba y Palos. Le

mariage civil du corsaire Sans-Peur fut affiché à la porte de la maison

commune, avec demande de dispenses de publications appuyée comme

d'urgence par le citoyen commissaire de la marine. L'équipage entier eut

_campo_ et mit sens dessus dessous tous les cabarets de la ville. Le

club des capitaines et des marins libres vota, en séance solennelle,

qu'une ovation civique serait décernée au glorieux Sans-Peur, corsaire

du Havre, digne concitoyen des corsaires de Bayonne.

* * * * *

Le second jour, des gens du port, payés à la journée, emmagasinèrent à

bord cinq mois de vivres et autant de munitions qu'il était possible

d'en embarquer.

A l'auberge où avait élu domicile le citoyen capitaine du _Lion_,

Sans-Peur le Corsaire, ci-devant comte de Roqueforte, se rendit une

députation de capitaines renommés pour la plupart. C'étaient: Soustra,

qui, l'année suivante, commandant la corvette corsaire _la Bayonnaise_,

enlevait à l'abordage la frégate anglaise _l'Embuscade_;--Bastiat et

Dufourc, ses généreux armateurs;--Pellot et Jorlis, jeunes encore, et

dont la renommée naissante n'atteignit son apogée qu'en 1811, à bord du

_Général Augereau_ et de _l'Invincible Napoléon_;--Dubédat, le

capitaine, et Régal, son lieutenant, qui, avec _la Citoyenne française_

de vingt-six canons, mirent hors de combat une frégate anglaise de

soixante;--Darribeau, qui, en 1808, monta le corsaire _Amiral

Martin_;--Brisson, Garrou, Halsouet, et dix autres dont les exploits

sont demeurés célèbres dans les fastes de Bayonne.

Tous les marins du pays les escortaient.

Sans-peur le corsaire · 第 6 / 21 段