Bien que le master eût écrit son billet fort avant l'arrivée à bord de

don Ramon et sans qu'il fût encore question de la frégate espagnole, le

moment favorable était parfaitement désigné par ces mots:

«Quand les corsaires, accablés de fatigue par les excès qu'ils ne

manqueront pas de faire dès l'arrivée au mouillage, seront assoupis,

profiter de la première occasion qui pourrait coïncider avec leur état

d'abattement.

«Désigner d'avance six hommes qui se glisseront un à un dans

l'entre-pont pour y éteindre les fanaux, pour s'emparer d'armes qu'ils

jetteront à leurs camarades, et pour nous rejoindre vivement, le

lieutenant Owen et moi, dans le carré.

«Guetter continuellement les factionnaires, les surprendre, les tuer et

les désarmer sans bruit. Puis, faire irruption par les deux panneaux à

la fois. S'emparer à l'arrière de la roue du gouvernail et masquer les

voiles; à l'avant, se saisir de la mèche à feu et de la pièce à pivot.»

Tout cela était fort bien combiné. La nouvelle du mariage du capitaine,

le discours de don Ramon, et la certitude qu'une frégate espagnole était

à la recherche du corsaire, exaltèrent les espérances des prisonniers,

très nombreux et vaillamment déterminés à prendre leur revanche.

Camuset, muni des instructions de maître Taillevent, fit de son mieux en

apprenti corsaire plein de bonne volonté. Libre enfin de ses mouvements,

il se rapprocha du factionnaire Farlipon et lui donna un coup de poing

dans les mollets.

Par malheur, Farlipon qui rêvait se réveilla en criant:

--La frégate espagnole!

Ce cri, diversement interprété par les prisonniers impatients, fit

éclater la révolte. La rumeur fut soudaine. Le master l'entendit, et

jouant quitte ou double, périt comme on l'a vu.

Le novice Camuset n'eut que le temps de se rejeter dans la soute aux

voiles et de regrimper par le trou noir; mais il fit une diligence

telle, que maître Taillevent, satisfait, laissa tomber le bout de ligne

en disant:

--Mais Pottle... as-tu revu ton Pottle?

--Non, maître, puisque vous m'avez pris par l'oreille pendant qu'on

mettait les Anglais aux fers sur le pont.

--Bon! es-tu sûr que ce Pottle n'est pas mort?

--Bien sûr, puisque le lieutenant Owen et notre second effaçaient sur le

rôle un nom chaque fois qu'on jetait un corps à la mer.

--Mais alors, tu as dû entendre appeler Pottle? Il a dû répondre:

Présent.

--Je n'ai rien entendu; on l'a passé.

--Prends-moi ce fanal, et montons sur le pont, que je fasse la

connaissance de cette peste-là!...

Pottle Trichenpot ne se trouva point parmi les prisonniers aux fers sur

le pont.

--Tonnerre d'enfer! cria Taillevent d'une voix menaçante, il y a encore

quelque trahison sous roche. Il ne faut pas beaucoup de coquins pour

mettre le feu à bord d'un navire! Camuset, Camuset, retrouve-moi ton

Pottle, ou tu n'es pas blanc!

Le novice s'était cru à l'abri des fureurs du maître. Hélas! à ces mots:

«Tu n'es pas blanc!» il se rappela que les requins passent pour trouver

la chair des nègres plus savoureuse que celle des hommes de race

blanche; mentalement, il décerna l'épithète de requin au menaçant maître

d'équipage. Mais presque aussitôt, avec un accent de joie:

--Pottle!... Il ne peut être qu'à la fosse aux lions!

--Chez moi?

--Chez vous, maître!

--Il y a une lampe allumée, gare au feu! courons!

Taillevent et quelques matelots couraient à la chambre du maître

d'équipage, mais Camuset, se jetant dans la cale, reprit pour la

troisième fois le chemin du trou noir.

Il avait deviné qu'au moment de la bagarre Pottle devait être caché dans

la soute aux voiles, demeurée ouverte. De là, il avait dû entendre tout

ce qui s'était passé entre le maître et lui; ensuite, il devait être

monté dans la fosse aux lions.

Pour lui couper la retraite, Camuset se précipita dans la soute.

Quand Taillevent rouvrit sa porte, Pottle se replongea dans le trou. Un

vacarme horrible s'y fit entendre sur le champ, car Camuset lui livrait

bataille au milieu d'une obscurité profonde.

Un prompt secours fut porté au novice, qui s'écria tout d'abord:

--Il avait allumé une mèche... ça sent le roussi dans la soute!...

--Que personne ne crie au feu! dit le maître.

Et laissant Pottle entre les mains de ses matelots, il alla inspecter la

soute aux voiles. La mèche y brûlait et avait même attaqué quelques

chiffons. Un seau d'eau suffit pour éteindre l'incendie.

--Il n'aurait plus manqué que le feu pour la nuit de noces de mon

capitaine! Assez de misères comme ça.--Toi, Camuset, tu peux aller te

coucher, je t'exempte de quart.

--Pardonnerez, maître, pardonnerez, murmura le novice abasourdi d'une

telle faveur, c'est-il pour de bon?

Taillevent, qui ne riait guère, se prit à rire bruyamment. Il tenait,

d'ailleurs, par la cravate le blême Trichenpot, qu'il traîna sur le

pont, tandis que les matelots,--avec une brutalité dont on pouvait bien

les absoudre,--lui distribuaient par derrière les horions les moins

respectueux.

--Oh! _shoking!_ le fond du haut-de-chausse céda, et les incivils

corsaires continuaient avec leurs souliers ferrés.--Pottle hurlait, mais

il ne hurla pas longtemps, attendu que Taillevent le bâillonna pour

qu'il ne troublât point le sommeil des nouveaux époux.

L'heureux Camuset se coucha en bénissant sa bonne étoile, mais tout

habillé, selon la consigne; Pottle, au contraire, ne se coucha point,

mais fut déshabillé jusqu'à la ceinture, d'après les ordres de

Taillevent, qui le fit attacher par les quatre membres à l'échelle des

haubans de misaine.

La brise était fraîche, le froid très vif, le pauvre garçon courait

grand risque d'attraper un mauvais rhume. Un fouet à douze branches

était pendu à son cou en attendant le jour.

Deux heures du matin sonnaient à la cloche du bord.

A cette époque, sur les navires corsaires et même sur les bâtiments de

l'État, les corrections corporelles à coups de corde pouvaient être

infligées sur l'ordre d'un simple officier; mais, à bord du _Lion_, le

capitaine avait expressément défendu qu'il en fût ainsi. Les sévères

mesures provisoires prises par le maître furent donc approuvées par le

lieutenant de quart qui veillait sur la dunette, tandis qu'à l'avant les

gens de bossoir ouvraient l'oeil avec une extrême vigilance.

Maître Taillevent, parfaitement tranquillisé, non sans peine, se retira

enfin dans sa fosse aux lions, en attendant le quart du jour qui

commence à quatre heures et se prolonge jusqu'à huit.

--La grosse affaire, maintenant, pensait-il en s'endormant, c'est la

frégate espagnole. Tout autre que mon capitaine aurait le cap au large;

lui, point. Il court au nord longeant la terre, mais il a son plan, ça

le regarde...

XII

STRATAGÈMES ET RUSES DE GUERRE.

A bord, les plus hardis trouvaient au moins fort dangereuse la route

suivie par _le Lion_.

Le lieutenant Roboam Owen, laissé libre sur parole, en fit la remarque,

et le dit même à l'officier de quart.

--Notre capitaine ne se conduit jamais comme les autres: au lieu de

prendre à l'avance des détours pour éviter le danger, il court droit

dessus et prétend que c'est le vrai moyen d'y échapper.

--Oh! oh! cette opinion a du bon: votre capitaine sait que la fortune

déjoue à plaisir les combinaisons timides.

--Il doit à son audace incroyable le surnom de Sans-Peur. Pendant qu'on

nous armait ce brig-ci au Havre, nous croisions dans la Manche avec une

goëlette de six canons. Il ne déviait pas de sa route pour la rencontre

d'un vaisseau de ligne. Tantôt il déguisait le navire sous des masques

en hissant pavillon étranger; tantôt il se bornait à ralentir sa vitesse

de manière à laisser passer l'ennemi en vue, et sa confiance détournait

les soupçons; quelquefois il courait droit dessus, le hélait en anglais,

lui donnait de fausses indications, et poursuivait son chemin, tandis

que le croiseur, trompé par ses renseignements, prenait une autre route.

--Votre capitaine, je m'en suis aperçu, parle l'anglais avec une rare

pureté. Cependant, il risquait bien gros en osant mentir à des navires

de guerre.

--Un jour, reprit l'officier de quart, nous chassions deux bâtiments

marchands séparés de leur convoi par quelque accident de mer. Tout à

coup, à l'arrière, on signale une frégate. Le capitaine, qui la

reconnaît pour anglaise, calcule qu'elle n'a pu encore voir les deux

bâtiments chassés. Nous changeons de route cap pour cap, nous nous

chargeons de toile à tout rompre, nous approchons à portée de voix. Pour

ma part, je traitais notre capitaine d'écervelé; je m'attendais à être

pris sans miséricorde; mais lui, avec une adresse surprenante, donne à

la frégate le signalement des deux navires, dit les avoir rencontrés en

détresse sous le vent, prétexte une mission pressée qui l'a contraint à

ne pas les secourir, supplie le commandant de ne point manquer à ce

devoir d'humanité, salue et reprend chasse. La frégate aussitôt gouverne

dans l'aire de vent indiquée. Elle nous laisse ainsi le champ libre,

nous rejoignons nos deux gros marchands, nous les amarinons, et ils ont

été pour nous de très bonne prise.

--Si votre capitaine joua d'audace, les pauvres diables jouèrent de

malheur.

--Un autre jour, reprit l'officier, un convoi escorté par une grande

corvette se montre à l'horizon; nous mettons nos masques, nous nous

rangeons dans les eaux de la corvette, et pendant une journée entière

nous naviguons à petite portée de son canon. Elle nous prend pour un

Anglais qui se joint au convoi. Tout à coup, vers le coucher du soleil,

nous virons de bord et coupons la route aux derniers navires. La

corvette, où l'on n'a rien compris à notre manoeuvre, ne vire sur nous

qu'au bout d'un instant; elle nous canonne sans nous atteindre, et

bientôt s'arrête prise par le calme plat.

--Vous ne m'apprenez rien, interrompit Roboam Owen, j'étais troisième

lieutenant sur ce navire. Nous vous vîmes piller un trois-mâts, couler

un transport, et mettre le cap sur les côtes de France. Sans le calme,

pourtant, que seriez-vous devenus?

--Notre capitaine nous dit qu'il était sûr que le vent tomberait pour la

tête de la colonne, et durerait assez du bord contraire pour nous

permettre de rallier Boulogne.

--Peut-on être sûr des variations du vent?

--Voilà ce que nous disions tous. Et pourtant, chaque fois que le

capitaine affirme que la brise fraîchira, mollira ou tournera, il dit

juste. Nous ne l'avons jamais trouvé en défaut.

--Ceci est un don qui tient du prodige, ou plutôt de la sagacité des

sauvages qui voient des pronostics certains là où nous n'apercevons que

de vagues indices.

--Notre capitaine ne se vante pas de prédire toujours à coup sûr;

souvent il doute, il hésite tout comme un autre marin; seulement, chaque

fois qu'il annonce positivement un changement de temps, ce qu'il a dit

se réalise.

--Eh bien, il doit avoir beaucoup fréquenté des sauvages navigateurs.

--Ceci se pourrait.

--Ignorez-vous donc l'histoire de votre capitaine?

--Personne à bord ne la connaît à fond, à l'exception d'un seul homme

qui n'en parle jamais.

--Dans vos ports, cependant, la curiosité a dû être excitée par

l'audacieux surnom de Sans-Peur, qui serait le comble du ridicule s'il

n'était mille fois justifié.

--Les traits que je vous ai cités, plusieurs autres non moins certains,

notre combat de ce matin contre votre corvette, notre mouillage dans les

brisants, son mariage plus téméraire encore, tout, jusqu'à la route que

nous suivons, justifie assez, ce me semble, le beau surnom de Sans-Peur.

--J'ai vu par moi-même, dit Roboam Owen. Ne vous méprenez pas, de grâce,

sur la portée de ma question. Serait-elle indiscrète?

--Elle ne peut l'être, puisque je suis incapable d'y répondre. Aucun de

nous n'a de secrets à garder, et vous avez pu vous apercevoir que le

capitaine, tout en nous laissant ignorer sa biographie, tient hautement

les plus étranges discours. A bord d'un corsaire de la République, dont

la cale était pleine de prisonniers ennemis, et qui traînait à sa

remorque une barque de pilotes galiciens, vous avez entendu ce qu'il a

osé dire. Ces franges de _borla_ royal, ces titres nobiliaires, son

pavois aristocratique et bizarre, le pouvoir mystérieux dont il paraît

disposer dans le grand Océan, ses relations avec les indigènes du Pérou,

sont pour nous des choses nouvelles et complétement obscures.

Assurément, le passé de Sans-Peur le Corsaire a provoqué dans nos ports

des bavardages de tous genres, qui font de lui un personnage de légende.

Le faux et le vrai, le fantastique et le réel, le vraisemblable et

l'impossible se mêlent dans ce tissu de récits contradictoires.

--J'admire l'imagination des Français! dit le lieutenant Owen en

souriant.

--Sans-Peur est à la fois en Europe et dans l'Inde, au Mexique et aux

terres australes. Il possède au pôle sud une île admirable où règne la

température des tropiques.

L'officier anglais se prit à rire à ces mots.

--Les anges, le diable, saint Martin et bien d'autres encore sont à ses

ordres. Des requins apprivoisés portent ses dépêches à la flotte

sous-marine dont il serait l'amiral.

--De mieux en mieux.

--On raconte tout bas que, dépositaire de grands secrets d'État, il a

reçu les confidences du roi Louis XVI. On dit que longtemps encore après

la guerre d'Amérique, il faisait la course contre les Anglais.

--Ceci serait de la piraterie, fit observer le lieutenant Owen.

--On affirme qu'il a pris part à des festins de cannibales. L'on prétend

même que, comme Nathan le Flibuste, il a été tué plusieurs fois, et s'en

porte d'autant mieux, car chaque fois qu'il ressuscite, c'est avec dix

ans de moins.

--A ce compte-là, dit Roboam Owen d'un ton léger, il n'aurait pas grand

mérite à être Sans-Peur.

--Mille pardons! Il devrait trembler de redevenir nourrisson à la

mamelle, puisque en trois fois, il en serait là.

--En effet, il ne paraît guère avoir plus de trente ans.

--Il les a d'aujourd'hui même, car notre rôle d'équipage atteste qu'il

est né au château de Roqueforte en Lorraine, le 5 mars 1763. En dépit

des contes du gaillard d'avant qui tournent toujours dans le même cercle

de fables, sa réputation parmi les gens éclairés est intacte; parmi les

officiers de la marine marchande, elle est héroïque. Parmi nous, qui

avons l'honneur de servir sous ses ordres, il passe pour habile, sévère,

loyal et chevaleresque au point d'en être suspect.

--_Suspect_? répéta Roboam Owen.

--Oui, sous le rapport politique, par le temps d'agitations

révolutionnaires qui changent de fond en comble les institutions de la

France et jusqu'au caractère de ses habitants...

--Et vous allez en France?

--Par ma foi, je n'en sais rien!...

Il était fort tard, la conversation de Roboam Owen avec l'officier de

quart ne se prolongea guère. Toutefois, le lieutenant prisonnier eut

l'occasion d'esquisser en peu de mots sa propre biographie:

Irlandais, catholique, cadet d'une famille noble, entré tout jeune dans

la marine britannique, médiocrement traité par les officiers anglais,

ses collègues, il n'avait pu se faire nommer capitaine malgré

d'excellents services de guerre en Amérique, des travaux hydrographiques

très pénibles faits durant une campagne d'exploration autour du monde,

et plusieurs actions d'éclat récentes dont il parla sans jactance et

sans fausse modestie.

--Le capitaine, qui se connaît en hommes, vous a bien jugé du premier

coup d'oeil, dit à ce propos l'officier dont le service devait, sans

autres incidents, se prolonger jusqu'à quatre heures du matin.

La route donnée était le nord; _le Lion_ avait sensiblement dépassé la

hauteur du cap Finistère, et se trouvait en latitude de la Corogne, sans

que _la Guerrera_ eût été aperçue.

Maître Taillevent, à califourchon sur la pièce à pivot, s'était remis à

interroger l'horizon.

--Le capitaine a calculé juste comme d'ordinaire, ça y est. J'avais

tort, et il a encore raison; voilà! Tandis que nous longions la côte de

tout près, la frégate aura pris du tour et couru au large dans l'ouest;

nous lui passons par derrière.

Le maître, en vertu de ce raisonnement, observait plus spécialement

l'arc compris entre l'ouest et le sud-ouest, ou _surouâ_, comme disent

les marins. Au petit jour, il entrevit un point gris dans cette

direction, et frappant sur l'épaule de l'homme du bossoir:

--La voilà! dit-il à voix basse. Pas de cris! c'est la consigne!...

Il courut vers la dunette, dit à l'officier de quart: «Voile dans le

_su-surouâ_,» et il allait discrètement frapper à la porte de la chambre

nuptiale, quand cette porte s'ouvrit.

Le capitaine, en costume de combat, la referma sans bruit, et dit le

premier:

--Tu l'as vue dans le _su-surouâ_?

Taillevent fit un signe affirmatif.

--Loffez sur tribord! commanda Léon, loffez!

L'objet de cette manoeuvre était de placer une pointe de terre entre la

frégate et le brig; mais avant que _le Lion_ fût caché, _la Guerrera_

mit le cap sur lui.

Léon, qui l'observait à la longue-vue, prit le commandement de la

manoeuvre, n'essaya plus de se dérober à la vue du chasseur, et gouverna

grand largue, de manière à doubler le cap Ortégal.

--Eh bien! quoi donc encore? demanda-t-il après la manoeuvre à maître

Taillevent, qui revenait son bonnet à la main.

--Capitaine, c'est à l'effet d'avoir vos ordres rapport à un certain

Pottle Trichenpot, qui prend le frais pour le quart d'heure à l'échelle

des haubans de misaine, étant l'auteur, _primo_, du branle-bas d'hier

soir, et pareillement d'une petite invention pour nous mettre le feu

dans la soute aux voiles... Aïe! aïe! fit le maître, s'interrompant

lui-même, voiles droit à l'avant!...

La situation se compliquait.

XIII

TOUJOURS TROP BON!

Les voiles entrevues droit à l'avant étaient noyées dans les vapeurs du

matin, plus épaisses aux approches de la terre que dans la direction du

large. Une sorte de mirage les faisait paraître haut mâtées, mais cette

illusion d'optique est fréquente. On ne pouvait les compter, car elles

formaient un groupe confus.--Léon de Roqueforte laissa courir pour y

voir mieux.

A l'arrière, la frégate était si loin qu'on la distinguait à peine. Il

fallait le regard perçant du maître et le coup d'oeil exercé du

capitaine pour qu'il n'y eût pas de doute sur son compte, car on n'avait

aperçu d'abord que les extrémités supérieures de ses trois mâts, fondus

en un seul depuis qu'elle appuyait la chasse. A la longue-vue, on ne

voyait conséquemment que son petit perroquet, sur lequel frappaient les

premiers rayons du soleil et qui brillait comme une étoile au ras de

l'horizon obscur du couchant.

Au levant, au contraire, le brouillard était rose, et de longues ombres

brunes hérissées de flèches s'y agitaient à l'ouvert du cap Ortégal, qui

formait une masse noire à liséré de feu. Plus haut et à gauche,

au-dessus des flots, le ciel était couleur d'or, verdâtre au zénith, et

enfin, du côté de _la Guerrera_, d'un bleu qui, par opposition, semblait

presque noir.

--Nous avons du temps devant nous, mon vieux Taillevent, ajouta

Sans-Peur le Corsaire. Explique-toi. Qu'a donc fait ton certain Pottle

Trichenpot dont le nom n'est pas plus gracieux en anglais qu'en

français?--«_Pottle_, demi-mesure,--et Trichenpot ou rogne-portion....»

Est-il donc cambusier, ton coquin?

--C'était le domestique du master...

Taillevent, là-dessus, fit son récit sans omettre la juste part d'éloges

due à Camuset le novice.

--Et depuis deux heures du matin, par ce chien de froid, le drôle est

les épaules au vent?

--En attendant la dégelée qui le réchauffera, capitaine, avec votre

permission.

--Non! Taillevent, le misérable est assez puni. S'il était Français, il

périrait sous le fouet; mais il est prisonnier de guerre, il n'a rien

fait que nous ne nous crussions le droit de faire si nous étions

nous-mêmes prisonniers à bord de l'ennemi...

--Oui, capitaine, d'accord, si vous voulez; mais, sauf votre respect,

c'est un lâche qui s'est sauvé par le trou noir pendant qu'on écharpait

ses camarades...

--Tu viens de dire qu'il voulait nous mettre le feu à bord. Sa ruse

était bonne. Il ne pouvait être à deux endroits à la fois. Je ne vois

point que ce soit un lâche.

--Et moi, capitaine, je répète qu'il en est un.--Il pousse les autres à

la révolte, et au moment du tremblement, il se jette dans la soute sans

savoir qu'au fond il trouverait un trou menant chez moi, où il aurait

tout juste sous la main de la mèche et de la lumière.--Ensuite, il

profite de l'occasion; ça prouve qu'il n'est pas bête, le roué.--Il

avoue qu'il attendait que nous fussions bord à bord de l'espagnole pour

mettre le feu à nos voiles de rechange; mais mon petit Camuset ayant de

l'oeil et du nez, la mèche est tombée par accident.....

--Qu'on démarre, qu'on rhabille et qu'on m'amène ce Pottle Trichenpot.

Devant un ordre précis, maître Taillevent ne savait qu'obéir,--mais non

sans grommeler, car il était dans toute l'étendue du terme grognard

d'eau salée comme les deux tiers de ses pareils:

--Le capitaine, toujours trop bon!... Ce Pottle a une face de vent de

bout!... Il nous portera malheur!... Un boulet ramé aux talons, et

par-dessus le bord! Ça serait mon sentiment particulier, mon idée à moi,

qui ne suis pas anthropophage comme pas mal de nos bons amis!... Mais,

serais-je le brave Parawâ de la Nouvelle-Zélande, je ne voudrais pas

manger du Pottle, physiquement, ni politiquement:--physiquement, c'est

maigre, sec, dur, mauvaise viande, vilain morceau;--politiquement, vu

que c'est un poltron, j'en suis sûr, tonnerre de potence! et on ne doit

faire qu'à un brave l'honneur de le manger. Manger du poltron, vous avez

pour la vie des coliques devant le danger; ça, c'est connu à la

Nouvelle-Zélande, et j'y crois. «--Ah! me disait dans ses meilleurs

moments l'ami Parawâ-Touma, comme qui dirait

_Baleine-aux-yeux-terribles_, ah! si je pouvais vous manger, ton

capitaine et toi, du coup, je serais trois fois brave, lion, requin,

sans peur, tigre, tempête et le reste!...» Voilà un homme qui fait cas

de nous!... Et moi, je dis que mon capitaine aurait besoin de manger un

couple de nos meilleurs amis de sauvages pour devenir suffisamment

sévère... Trop bon coeur, trop doux pour ses ennemis!...

Pendant ce monologue, Pottle fut démarré, rhabillé, amené sur la dunette

et livré à l'interrogatoire du capitaine. Le misérable grelottait,

tremblait, gémissait, pleurait à faire pitié.

Sans-Peur, lui jetant un regard de mépris, ne daigna plus l'interroger:

--Aux fers, isolément, dans la poulaine! dit-il.

Ensuite, il ordonna de goudronner à l'extérieur et de cercler avec de

bons cordages une cinquantaine de barriques vides, qu'on retira de la

cale et qui furent préparées selon ses indications, après quoi on les

empila sous le grand panneau.

XIV

IDÉES DE CORSAIRE.

--Je voudrais bien savoir, disait Camuset, la raison particulière à ces

cinquante barriques!

--La patience, mon petit, dit maître Taillevent sans le traiter de

curieux, est la troisième vertu du bon matelot.

--Et les deux premières, pour lors?

--Dis-le, vite et bien!... ou gare dessous.

--Eh bien, là, c'est le courage et l'idée.

--Oui, mon garçon, tu as bien répondu, et tu gagnes main sur main en

_inducation_; ça te servira. Le courage, ça va de soi; qui manque de

courage, n'est qu'un Pottle Trichenpot. Mais l'idée, voilà le malin!...

l'idée, c'est ce qui fait que tu as coupé la route à ce caïman d'Anglais

dans la soute aux voiles.

Camuset, heureux et fier de l'approbation de maître Taillevent,

n'attrapa que deux taloches amicales jusqu'au moment où fut donné

l'ordre de se mettre en branle-bas de combat.

Isabelle parut alors. Elle ne pâlit pas à la nouvelle du péril, annoncé

du reste dans les termes les plus rassurants:

--La mer est moins dure, la frégate très éloignée, et selon toute

apparence, les autres navires ne sont que des bâtiments marchands.

Roboam Owen saluait le capitaine et sollicitait l'autorisation de

rester sur le pont; Sans-Peur y consentit en ces termes:

--Tant que j'aurai votre parole, soyez libre à bord! Vous êtes brave et

loyal; j'aime à vous prouver ma confiance.

--Vous me comblez de bontés et d'éloges, répondit l'Irlandais.

_Le Lion_ pénétrait dans la zone des brouillards.

On ne tarda point à reconnaître que le groupe des navires de l'avant se

composait de cinq bâtiments de commerce, convoyés par un brig de guerre.

--Isabelle, dit Léon, voici votre corbeille de mariage.

--Qu'entendez-vous par là?

Sans-peur le corsaire · 第 5 / 21 段