sombre castel? Fût-ce la voix de sa conscience? On ne sait.
Mais des paroles bénies le ravirent comme en extase, et la nuit entière
s'écoula pour lui dans la joie suprême d'un grand devoir accompli.
VIII
LA CHAMBRE NUPTIALE.
Le brig corsaire _le Lion_, construit et approvisionné au Havre, par les
soins du citoyen Plantier, armateur et correspondant de Léon de
Roqueforte, avait été emménagé avec une sollicitude toute spéciale par
son valeureux capitaine.
Ses officiers et matelots remarquérent, dès leur embarquement, que la
dunette, plus haute qu'aucune autre, occupait près du double de
l'emplacement réservé d'ordinaire à cette élévation,--qu'on supprime
parfois, et qui le plus souvent ne couvre que quelques pieds du pont en
arrière de la roue du gouvernail.
--Paraît que notre capitaine tient à être bien logé! dirent les
corsaires.
Mais le capitaine ne se logea point dans la dunette, ce qui donna lieu
aux plus étranges suppositions. Il s'était réservé, à l'extrême arrière
de l'entrepont, une très petite cellule communiquant, il est vrai, par
un panneau avec la chambre mystérieuse, où personne, si ce n'est
Taillevent, n'avait encore pénétré.
L'indiscret Camuset, s'étant avisé de demander ce qu'il y avait dans la
dunette, reçut, pour toute réponse, une taloche tellement magistrale,
que les anciens eux-mêmes se gardèrent de questionner le maître
d'équipage.
Garantie contre les regards curieux par des cloisons ou des vitraux
dépolis, les sabords fermés par des mantelets à jour derrière lesquels
se croisaient d'épais rideaux, la dunette dont les gens du bord
ignoraient le contenu, fournit aux bavards un thème inépuisable de
contes ultra-fantastiques.--Les moins superstitieux admettaient que
Sans-Peur en faisait son arsenal particulier, rempli d'armes inconnues
et d'artifices diaboliques au moyen desquels il se rirait d'une escadre
entière.
Le matin, au moment du branle-bas de combat, force fut pourtant d'ouvrir
la dunette pour faire usage des quatre canons qu'elle contenait.
Taillevent et le capitaine en avaient, pendant la nuit, retiré plusieurs
coffres qu'on logea provisoirement dans des recoins de la cale: mais ce
déménagement ne pouvait être que partiel. Aussi les canonniers, en
démarrant leurs canons, furent-ils bien surpris de voir, à l'arrière,
au-dessus de la tête du gouvernail, un magnifique lit suspendu à double
suspension, des meubles, des tentures, des tapis d'une élégance exquise
et d'une richesse inusitée.
Les quatre canons et leurs ustensiles participaient du luxe de
l'appartement. Les affûts étaient en bois d'ébène incrusté d'ivoire, les
roues en gayac poli, les pièces en bronze sculpté, les bragues et autres
cordages nécessaires à la manoeuvre en fil d'une admirable blancheur,
les caisses des poulies en acajou femelle massif, les couvre-lumière en
argent relevé en bosses. Les refouloirs, écouvillons, boutefeux, pinces,
anspects, seaux, bailles et fanaux de combat, les énormes crocs, anneaux
et pilons qui servent à l'amarrage des bouches à feu, devaient à l'art
ou à la matière une physionomie qui les empêchait de déparer la chambre
nuptiale.--On peut même dire qu'ils l'embellissaient.
L'ameublement de ce boudoir marin fut singulièrement mis en désordre
pendant le combat; mais dès que l'action fut terminée, tout fut
rapidement rétabli en l'état primitif.
Les bavards n'eurent pas beau jeu cette fois; il y avait à bord trop
d'ouvrage; on mettait les prisonniers aux fers, on bouchait les voies
d'eau, on lavait les ponts tachés de sang et de poudre, on réparait les
manoeuvres courantes, on rétablissait les cloisons, et l'on jouait serré
contre la fraîche brise, la mer houleuse et les brisants de la passe.
En apercevant Isabelle au sommet de la falaise, les moins malicieux
devinèrent:
--La dunette, parbleu, c'était la chambre de madame!...
* * * * *
Léon ouvrit la porte donnant sur le pont; la main de l'intrépide amazone
tremblait dans sa main:
--Voici votre appartement, madame, dit le corsaire souriant à son
trouble, puissiez-vous le trouver digne de vous.
Liména venait d'allumer les candélabres qui se balançaient au roulis et
illuminaient l'intérieur de la dunette. La jeune fille attendait sa
maîtresse.
--C'est une merveille, mon ami! dit Isabelle rassurée par la présence de
sa camériste. Quel luxe attentif! quelle délicatesse ingénieuse! Vous
avez su rassembler dans ce petit palais de fée tout ce que peut désirer
une jeune femme.--Dieu! s'écria-t-elle en se retournant, les portraits
de mon père et de ma mère, ici!...
--Ces portraits ont été copiés au Pérou sur les originaux que possède le
cacique Andrès.
--Je regrettais les images chéries de mes parents; vous avez voulu,
noble ami, qu'aucun regret ne pût troubler mon bonheur!
--Cher ange, dit Léon, un capitaine vigilant a toujours quelque ronde à
faire, quelques ordres à donner. Liména va vous servir; ensuite elle
descendra dans sa chambrette située au-dessous de notre appartement.
Permettez-vous que je revienne bientôt!...
Isabelle baissa les yeux en balbutiant un consentement timide; Léon,
dont le coeur battait, sut être mari et capitaine sans trahir aucune de
ses émotions, sans négliger le moindre de ses devoirs. Le sang-froid
devant le péril est moins admirable peut-être que le calme devant le
bonheur. Léon, nature forte, voulut se vaincre. Il agit avec le même
ordre, la même attention, la même activité méthodique qu'à l'heure la
plus indifférente de sa vie d'officier de mer. Ses subalternes, harassés
de fatigue par une journée de dangers, de travaux et de plaisirs non
interrompus, attendaient peut-être, pour se relâcher, l'instant où il se
retirerait auprès de sa jeune compagne. Il jugea nécessaire de se
montrer plus vigilant que jamais.
Quand il reparut sur le pont, un murmure d'étonnement parcourut les
groupes des gens de quart.
Il examina la voilure et donna quelques ordres au lieutenant de service;
puis il passa sur l'avant, interrogea l'horizon qu'argentait la lune à
son lever, chercha dans le lointain la frégate ennemie, et ne découvrant
rien, il encouragea ses vigies du bossoir à faire bonne veille:
--Point de cris; si vous apercevez une voile, qu'on m'avertisse sans
bruit.
--Suffit, capitaine, on coulera doucettement la chose dans le pertuis de
l'oreille au lieutenant.
Après avoir pris ses mesures pour que la quiétude d'Isabelle ne pût être
troublée, il se rendit au poste des blessés afin de s'assurer qu'ils
étaient soignés convenablement. Il adressa quelques encouragements
paternels à ceux qui ne dormaient pas encore. Il descendit ensuite à
fond de cale, où les soldats et matelots anglais prisonniers étaient aux
fers sous la surveillance de quelques factionnaires. Un silence profond
y régnait.
Liména caquetait avec un entrain folâtre.
--Heureusement, chère maîtresse, disait-elle, nous sommes amarinées par
nos grands voyages. Nous avons le pied marin; voyez comme je vais et
viens malgré ce roulis. Et nous ne craignons plus le mal de mer, comme
voici deux ans passés, en partant du Callao. Ah! l'on est vaillante
quand on a doublé le cap Horn en plein hiver, au mois de juillet. Quand
je disais aux gens de Garba que j'ai toujours vu l'hiver en été avant
de venir en Espagne, ils me traitaient de menteuse ou de folle.
--Menteuse, ils avaient tort; mais folle...
--Laissez-moi dire, belle petite chère dame, car vous voici dame et
_lionne_ de la mer, encore; vous souvenez-vous de mon rêve du mois
passé? Je vous peignais, comme ce soir, et vos cheveux prenaient la
couleur fauve...
--Si je suis lionne, tu peux te vanter d'être une fameuse pie.
IX
MAITRE TAILLEVENT.
En remontant de la cale dans l'entrepont, Léon vit Taillevent endormi
tout habillé et tout armé dans un hamac pendu à côté du panneau des
prisonniers de guerre.
Le maître avait pourtant à l'extrême avant un petit réduit particulier,
appelé, selon l'usage, _la fosse au lions_; mais il avait trouvé sage
d'être plus près, en cas d'accident, du lieu le plus dangereux du
navire.
--Brave et loyal serviteur, pensa Léon, il fait toujours plus que son
devoir.
La tête du maître était à moitié hors de son hamac; il écoutait
d'instinct, ou pour mieux dire l'oreille était encore éveillée tandis
que le corps reposait. Évidemment, il serait debout au moindre bruit
suspect.
--Il dort maintenant, il dort à la hâte et d'un sommeil léger, parce
qu'il sait bien que je ne puis être endormi. Encore suis-je bien sûr que
dix hommes pour un ont l'ordre de l'éveiller avant le milieu de la nuit.
Et pourquoi tout ce zèle? Par ambition? il n'en a point; par amour du
gain? il ne tient pas à l'argent; par passion pour notre existence
aventureuse? non, il ne désirait autrefois qu'une barque de caboteur à
Port-Bail, sur la côte de Normandie, et ses goûts n'ont pas changé.
Pourquoi donc? parce qu'il partage obscurément, depuis quinze ans
bientôt, tous les dangers que je cours. A moi les honneurs, les
richesses, les dignités, les succès, la gloire, le bonheur; à lui les
privations, les fatigues, les soucis, et cela sans autre compensation
que l'amitié de son capitaine.
Le maître, tout en dormant, dit quelques mots mal articulés; Léon saisit
seulement ceux-ci:
--Sois curieux, c'est le cas, espèce de mousse!... Allons, Camuset,
ouvre l'oreille!...
Léon sourit, traversa le faux-pont où dormaient les hommes qui n'étaient
pas de quart, et pénétra dans le logement réservé à son état-major.
Là, dans une étroite cabine, ouverte et gardée à vue par un
factionnaire, se trouvaient deux officiers anglais prisonniers, un
lieutenant et un master, les seuls qui eussent survécu au combat.
Léon leur demanda s'ils avaient été convenablement traités, et s'excusa
de n'avoir encore pu leur permettre de monter sur le pont.
Le lieutenant parut touché de la courtoisie du capitaine français. Il
répondit en faisant allusion à son mariage, avec une simplicité d'autant
plus agréable au corsaire que celui-ci l'avait remarqué comme un brave
pendant l'action du matin.
Quant au master, il dit sèchement que des officiers devraient toujours
être laissés libres sur parole.
--Monsieur, je n'aime pas les leçons, interrompit Léon avec vivacité.
--Et moi, monsieur, répliqua le master d'un ton insolent, j'aime à en
donner à mes ennemis.
Depuis quelques instants, un bruit sourd de ferrailles se faisait
entendre à fond de cale. Le master le prit sans doute pour un signal,
car il bondit hors de sa cabine, arracha brusquement un pistolet au
factionnaire, et fit feu sur Léon de Roqueforte.
Les cris: «Trahison! révolte! aux armes!» retentissaient de toutes
parts.
Isabelle, échevelée, se précipitait hors de la dunette; Liména,
tremblante, essayait de la retenir.
Sautant hors de son hamac, maître Taillevent sabrait déjà les révoltés
tout en criant:
--Ah! brigand de Camuset! tu as mangé la consigne!... tu n'as pas été
assez curieux!
--Pardonnerez, maître, dit le novice qui se dressait à côté de lui, je
sais tout!...
Les fanaux étaient éteints dans le faux-pont; à la faveur de
l'obscurité, les Anglais essayaient de monter sur le gaillard d'avant,
mais rencontraient une résistance singulièrement énergique.
Camuset, pour sa part, s'en donnait d'estoc et de taille.
--Tu sais tout, sauvage de Landerneau, il est bien temps!
--Mais c'est moi qui ai fait la chose...
--Quelle chose, donc?
--Leur révolte, maître...
--La belle besogne!... Tais-toi, innocent, et tapons dessus!
Camuset, on le sait déjà, tapait en conscience, secondant ainsi de son
mieux le brave Taillevent.
--Courage! courage, enfants! criait en anglais le plus enragé des
prisonniers de guerre; voici la frégate espagnole!... Leur capitaine est
mort!... En avant!... Hourra!
Les Anglais, armés de leurs fers, de boulets de canon trouvés dans la
cale et de quelques armes blanches enlevées aux matelots endormis,
dirigeaient tous leurs efforts sur les deux panneaux de l'avant.
X
DROITS DES PRISONNIERS.
L'état-major du corsaire _le Lion_ était fort nombreux pour un
état-major de brig du commerce.
Un corsaire, étant armé par des particuliers, ne fait point partie de la
marine militaire;--tout belliqueux qu'il est, il se trouve donc rangé
dans la catégorie des bâtiments marchands;--aussi les corsaires
s'intitulent-ils en riant: _Marchands de boulets_.
A bord se trouvaient six capitaines de prise, embarqués en supplément,
outre le premier lieutenant ou second, le lieutenant, le
sous-lieutenant, et quatre pilotins susceptibles de faire fonctions
d'officiers.
Les pilotins, sur les navires de guerre, ne sont que des mousses
attachés au service de la timonerie;--les pilotins du commerce sont des
jeunes gens destinés à devenir lieutenants, et, plus tard, capitaines
dans la marine marchande. Les quatre pilotins du _Lion_ couchaient dans
des hamacs suspendus au milieu du carré ou chambre du brig;--les
domiciles des officiers et du chirurgien donnaient sur la même pièce,
très long boyau partagé en deux par l'escalier d'arrière, et qui se
prolongeait jusqu'à la chambrette échue en partage maintenant à la
soubrette Liména.
Au bruit du coup de pistolet tiré sur le capitaine, toutes les portes
s'ouvrirent;--les deux pilotins qui n'étaient pas de quart se jetaient
bas de leurs hamacs;--déjà justice était faite.
Le matelot de faction, à qui le master avait arraché son pistolet, avait
le sabre en main. D'un coup de manchette, il abaissa l'arme et le
poignet du prisonnier; la balle se perdit dans le bordage. D'un coup de
pointe, il l'étendit mort à ses pieds, en disant:
--Pardon, excuse, capitaine; si ce bruit a réveillé madame, il n'y a pas
de ma faute.
Sans-Peur tenait en joue le lieutenant anglais, que dans leur fureur les
officiers et pilotins menaçaient aussi de leurs armes.
Roboam Owen, le prisonnier, demeura impassible.
--Par ma foi, monsieur, lui dit Sans-Peur en langue anglaise, vous êtes
un homme comme je les aime.
Avec un sourire triste et fier, le lieutenant anglais répondit en
français:
--Si mon pauvre camarade avait voulu me croire, il n'aurait pas tenté de
se révolter sans chance de réussite.
--C'est bien cela, monsieur! reprit le capitaine. Des prisonniers de
guerre ont toujours le droit de s'insurger pour redevenir libres; mais
la question est de ne pas manquer son coup. Venez donc inviter vos
malheureux compagnons à ne pas se faire égorger jusqu'au dernier.
D'un geste impérieux, Léon avait montré le faux-pont à ses officiers qui
s'y précipitaient. Puis, il monta sur le gaillard d'arrière, emmenant
avec lui le lieutenant Roboam Owen.
Isabelle, à leur vue, poussa un cri de joie, voulut courir vers son
époux, mais tomba défaillante entre les bras de Liména, que Léon seconda
aussitôt.
Alors, pressant Isabelle contre son coeur:
--Monsieur! hâtez-vous!... dit-il à l'officier anglais.
Celui-ci se portait au bord du grand panneau, et d'une voix éclatante:
--Camarades, on vous a trompés! cria-t-il. La frégate espagnole n'est
pas en vue, et les Français sont à leurs postes!... Bas les armes!...
--Tout le monde sur le pont! ajouta Sans-Peur le Corsaire.
Puis il dit à voix basse à son premier lieutenant:
--L'appel général!... Les prisonniers aux fers sur le pont, au pied du
mât de misaine!... Les cadavres à la mer!... et ensuite, à coucher qui
n'est pas de quart!...
--Mais l'officier anglais?
--Libre sur parole tant qu'il n'y aura pas d'ennemi en vue, ou aux
arrêts forcés, à son choix.
--Je vous donne ma parole, capitaine, dit Roboam Owen en bon français,
et mille grâces!
--Très bien!... Bonne nuit, messieurs!...
A ces mots prononcés d'une voix ferme et douce, Léon emporta Isabelle
dans la dunette dont la porte se referma. Comme une mère met son enfant
dans un berceau, il déposa la jeune femme encore palpitante sur la
couchette à roulis, et congédia Liména, qui descendit dans sa cellule
par l'escalier intérieur.
--J'étais à genoux, murmura Isabelle; je faisais ma prière du soir pour
vous, mon ami, quand ce bruit affreux...
--Oubliez cela, interrompit Léon, mais laissez-moi me rappeler que mon
bon ange priait pour moi!...
Les candélabres étaient éteints; la chambre nuptiale n'était éclairée
que par la lampe de la boussole appendue au-dessus du chevet des
nouveaux mariés.--Léon accrocha sa ceinture de corsaire à l'affût d'un
canon voisin.
La mer bruissait en se brisant contre le gouvernail dont la barre
gémissait sous ses pieds. La brise sifflait dans la voilure et le
gréement. Mâts, vergues, échelles, cloisons craquaient aux balancements
du roulis. Sur le pont, on entendait achever l'appel général.
XI
LES OREILLES DE CAMUSET.
L'appel fini, l'oreille du novice Camuset se trouva comme par
enchantement entre un pouce et un index inflexibles:
--Aïe! aïe! maître, pardonnerez! balbutia le pauvre garçon.
--Chut! fit Taillevent en serrant plus fort.
Quand il eut descendu l'escalier du grand panneau où tout à l'heure on
se battait avec furie, traversé le faux-pont encore désert, ouvert et
refermé la porte de sa _fosse aux lions_, le maître d'équipage lâcha
enfin la malheureuse oreille plus rouge qu'un coquelicot de juin.
--Explique-toi, ver de cambuse, mais parle bas!... dit-il en s'asseyant
sur un rouleau de cordages. Si tes raisons sont bonnes, tu en seras
peut-être quitte pour passer le restant de la nuit au bout de la grande
vergue...
--Si elles sont bonnes? répéta le novice consterné; que ferez-vous donc,
mon Dieu, si vous les trouvez mauvaises?
--Toujours trop curieux! fit le terrible maître en grinçant des dents
comme un cannibale de la Nouvelle-Zélande.
A la vue de cet éblouissant râtelier, le novice se souvint qu'au dire du
gaillard d'avant le maître avait fraternisé avec bon nombre de peuplades
chez lesquelles les oreilles passent pour le mets le plus délicat.
--Commençons par le commencement, reprit Taillevent toujours en
sourdine; ce soir, après le branle-bas de couchage, qu'est-ce que je
t'ai dit?
--Vous m'avez dit tout doucettement: «Mon petit Camuset, c'est le cas
d'être curieux!...» Et là, sans mentir, cette parole-là m'a étonné pis
qu'un miracle.
--N'embardons pas, mousse de malheur!
--Pardonnerez, maître, vous m'avez dit de plus: «Mon garçon, tu entends
nativement l'anglais, naturellement et particulièrement,
personnellement?--Oui, maître, vu que maître Camuset mon père s'étant
fait contrebandier sur la côte de Normandie...»
--Connu, après?
--Après donc, maître, vous me montrez ce trou noir qui est pour le
présent derrière vous, et vous me dites: «Glisse-toi là dedans comme un
serpent, sans bruit, et arrive jusqu'à l'endroit où les prisonniers sont
aux fers; écoute, regarde, veille au grain, et s'ils font, par malheur,
quelque mauvaise invention, viens en double me réveiller dans mon hamac,
premier croc de tribord ras le grand panneau.»
--Eh bien! enfant damné de la colique, pourquoi ne m'as-tu pas
réveillé?... mais réponds-donc, ou je te mange!...
--Pardonnerez, maître!... Je m'affale à la muette par votre scélérat de
trou, je tombe dans la soute aux voiles quasi étouffé, je décroche la
fermeture sans faire plus de bruit qu'une mouche; me voilà dans la cale
à eau, je m'y reconnais. Je rampe sur les boulets, je me hale à plat
ventre entre les barriques, d'une vitesse à faire quatorze lieues en
quinze jours. J'arrive sur la fin proche le grand câble, et je reste là
sans bouger pieds ni pattes pis qu'un lézard empaillé.
--Ça n'est pas trop mal, navigue toujours!
--Nos factionnaires, maître, en avaient assez de la journée de
tremblement, de noces et de tra la la d'aujourd'hui, qui donc est déjà
hier, vu que...
Un grognement magistral coupa court à la digression.
--Il y avait en faction sous le fanal devant le grand câble, ce pauvre
Farlipon, une manière d'endormi qui se frottait les yeux et bâillait...
--Il peut dormir à son aise, maintenant! dit le maître d'un ton
farouche.
Camuset en frissonna, car l'infortuné factionnaire avait été la première
victime de la révolte, si bien qu'on venait de jeter son corps à la mer
pendant l'appel général.
--Un des Anglais, un maigre, pâle, rouge de crin, mauvaise figure, que
je connais particulièrement de nom et de surnom pour des motifs
particuliers...
--Son nom, langue de jacasse?
--Pottle Trichenpot, sans vous commander, maître...
--Après, failli chien, après?
--Ce Pottle donc se lève en douceur sur le coude, voit le Farlipon qui
roupille et commence à bavarder avec son voisin, si bas, si bas, que
j'avais grand mal à l'entendre. Ils se disaient en se disant, qu'il dit,
un tas d'histoires qu'un autre que moi, maître Taillevent, pas même
vous, sans vous offenser, n'y aurait compris goutte, par la raison
particulière qu'il fallait savoir ce que je savais, à seule fin d'avoir
la finesse de deviner ce qui s'appelle particulièrement leurs
inventions...
Crispé par cet amphigouri, le maître d'équipage lança comme un grappin
sa main gauche sur l'oreille la moins rouge de Camuset, et le poing
droit fermé:
--Navigue droit, sans embardées, marsouin! ou je...
--Dame, maître, mangez-moi, là!... et que ça finisse!... Je raconte
comme je peux, et faut m'écouter si vous voulez savoir.
--Si ton plan est de filer la chose en longueur, tu n'y gagneras rien.
Autant de palabres de trop, autant d'heures en plus au bout de la grande
vergue!
Le maître lâcha l'oreille devenue cramoisie, et montrant un mince
cordage:
--Tu as raison, gringalet de mauvais temps! pour savoir, faut écouter,
je t'écoute. Je n'ouvrirai plus le bec; mais toutes fois et quantes tu
dériveras, je fais un noeud sur cette ligne. Autant de noeuds, autant
d'heures que tu passeras à reverdir, tu sais où. C'est clair! Saille de
l'avant à ton idée.
Camuset remonta au déluge.
--Arrivé au mouillage, l'état-major au met à déjeuner, comme de juste...
Taillevent fit un premier noeud pour cette parenthèse inutilisable[NT1].
--Mais ce n'est pas juste, ce noeud-là!
Un deuxième noeud suivit le premier. Camuset soupira et reprit:
--Notre second me dit de porter un beau poulet rôti aux officiers
anglais prisonniers, et sur la fin, le master, celui qui est mort...
Troisième noeud, deuxième soupir.
--... demande permission d'envoyer les restes à son domestique à lui,
qu'il dit, dit-il, qui est malade. C'est donc moi, sans vous offenser,
qui ai reçu ordre de notre second de servir à ce brigand de Pottle la
carcasse où il a trouvé le ressort de la montre du master avec un billet
rapport à l'heure de la révolte. Ils avaient déjà scié tous les cadenas
des fers, quand j'écoutais par votre ordre.
Le maître fronçait les sourcils sans rompre le silence.
--Notre second, pensait-il, a fait une boulette gros calibre, et pour un
fils de contrebandier, ce novice-là ne vaut pas un gabelou de deux
liards.
--Ah! bâtard que je suis, que je me dis en moi-même, poursuivit le
novice, je n'ai pas fouillé la carcasse de la bigaille; je vas être
cause d'un malheur. Le papier, bien sur, parle d'un signal pour
s'entendre avec leurs officiers; et ils espèrent apparemment que la
frégate espagnole soit à nous appuyer la chasse; allons réveiller maître
Taillevent.
Maître Taillevent, avec une admirable équité, défit l'un des noeuds,
comme pour récompenser Camuset de ses louables intentions. Le novice
respira, et avec moins d'inquiétude:
--Le tonnerre de chien, dit-il, c'est que, pour mieux entendre, j'étais
quasiment au milieu des Anglais, et que le genou de Pottle portait sur
le pan de ma vareuse. Si je bouge, il le sent; il se retourne; on
m'étrangle net, et je ne pourrai plus prévenir maître Taillevent.
Un autre noeud fut défait.
Camuset, encouragé par cette approbation tacite, expliqua comment il
avait adroitement coupé sa propre vareuse avec son couteau déjà ouvert à
tout événement. Mais cette opération fut aussi longue que difficile. Les
prisonniers, faisant semblant de ronfler, s'agitaient sourdement; Pottle
tapait à intervalles égaux sur une barrique vide. Ce signal, que le
master attendait, avait pour objet de l'informer que tous les crampons
des fers étaient sciés, et qu'au moment favorable on s'insurgerait en
masse.