--Comment pourriez-vous désormais vous opposer au mariage de

mademoiselle votre soeur? Regardez ce qui se passe autour de votre

château. Les miquelets et les miliciens fraternisent avec les marins

français; tout le pays prend un air de fête. Les jeunes filles apportent

des bouquets; tous les gens du canton, convaincus de la générosité du

capitaine Sans-Peur, s'assemblent dans l'espoir qu'il leur donnera des

marques de sa munificence...

C'était à deux pas de la porte du vestibule, auprès de la fenêtre

ouverte sur la cour d'honneur, que le bon prêtre parlait ainsi. Don

Ramon l'interrompit avec rage:

--Je ne suis donc plus maître chez moi!... Il faudrait subir la loi de

cet étranger!... Non! non! je le tuerai plutôt de ma propre main!...

Le prêtre se plaça devant don Ramon qui essaya de le repousser, mais

Taillevent n'avait fait qu'un bond; de ses mains vigoureuses, il avait

saisi les deux bras de l'hidalgo:

--Voyons un peu, s'il vous plaît!... Tuez!... Allons! ne vous gênez

pas!... disait-il en ricanant.

--Laisse donc le marquis! s'écria Sans-Peur.

--Pardon, capitaine, un malheur est trop vite arrivé!

A ces mots, les pistolets de don Ramon lui furent enlevés avec une

dextérité charmante.

Par les ordres d'Isabelle, les portes de la grande salle s'ouvrirent à

tous venants.

Et le tabellion commença la lecture du contrat de mariage, tandis que la

chapelle du château était envahie par la foule.

Suivant les intentions de Léon de Roqueforte, et du consentement

d'Isabelle, l'acte avantageait au delà de toute prévision le jeune

marquis de Garba y Palos.

Don Ramon, confus, découragé, abattu et touché par les paroles du prêtre

autant que par la magnanimité de Léon, céda enfin; il apposa sa

signature sur l'acte notarié.

--Je savais bien, seigneur marquis, que nous finirions par être

d'accord, dit Sans-Peur le Corsaire en lui tendant la main.

Le jeune hidalgo y posa la sienne.

Isabelle était trop heureuse pour en exiger davantage.

La cloche de la chapelle sonnait enfin à toute volée, le brig _le Lion_

pavoisait en faisant des salves d'artillerie, et la moitié de

l'équipage, en élégants costumes de fantaisie, prenait place à la droite

de l'autel dont les miquelets et les miliciens, ravis d'un dénoûment si

pacifique, occupaient la gauche.

La toilette de la mariée ne dura qu'un instant. Vingt couronnes de

fleurs d'oranger lui étaient offertes; elle n'eut que l'embarras du

choix.

Au moment où la bénédiction nuptiale fut donnée aux époux, sous le poêle

tenu d'un côté par don Ramon et de l'autre par maître Taillevent, le

fidèle matelot du capitaine, l'un des officiers du brig fit un signal.

Une double bordée ébranla les échos de la petite baie de Garba.

Au sortir de la chapelle, le repas de noces fut servi. Don Ramon en fit

très convenablement les honneurs à son beau-frère, aux officiers et au

maître d'équipage du brig français, ainsi qu'au notaire et au prêtre.

Ensuite, l'attente des riverains fut largement comblée; Taillevent

défonça deux barils de piastres d'Espagne provenant de la prise faite le

matin. Le Galicien, pour sa part, reçut le double de la récompense

promise.

Mais après le dessert, tandis que, du haut du perron, Sans Peur le

Corsaire et sa jeune femme présidaient à ces libéralités, un homme

couvert de poussière s'approcha de don Ramon et lui remit avec mystère

une dépêche du gouverneur de la Corogne.

Don Ramon se retira pour la lire secrètement.

La brise du sud soufflait encore avec violence, mais les bois de chêne

vert et les murailles du château garantissaient de la froidure

l'esplanade où dardaient les rayons obliques du soleil.

Dans un ciel sans nuages, le disque enflammé descendait

perpendiculairement au-dessus de l'extrémité de la falaise.

Un bohémien, qui s'accompagnait sur la mandoline, improvisait ainsi:

«En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,

Il est des heures dont le soleil fait son nid.

Les grâces et la pauvreté se réchauffent à sa chaleur.

En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,

On trouve des fleurs d'oranger pour couronner les mariées.

Beaux époux qui donnez aux pauvres,

Vous êtes le soleil et la fleur parfumée.

On chantera longtemps, sur les montagnes de Galice,

Sans Peur, le capitaine des lions de la mer,

Et la royale Isabelle du Pérou, la terre de l'or.»

Corsaires, soldats, paysans, paysannes, se tenant par la main, dansaient

et chantaient.

On ne se faisait pas, non plus, faute de boire.

Le brig avait fourni le vin de France, les caves du château et

l'hôtellerie des _Rois mages_ fournissaient le vin d'Espagne.

Les Galiciens criaient: «Vive le généreux capitaine Sans-Peur!... Vive

le Lion!... Vive Isabelle... Que Dieu leur donne longues années!»

Les corsaires faisaient entendre des hourras joyeux.

De haute lutte, leur capitaine venait de conclure en peu d'instants un

mariage rêvé, ambitionné, ardemment voulu depuis longtemps; en un clin

d'oeil, à la baguette, il avait réalisé ses voeux. Au dire des matelots,

Sans-Peur enlevait ce soir à l'abordage le contrat, la bénédiction

nuptiale et la belle des belles, comme le matin la corvette anglaise

_the Hope_ (l'Espérance), un nom d'heureux augure.

La dépêche remise au frère d'Isabelle était ainsi conçue:

«La guerre est déclarée à la République française. Une frégate de Sa

Majesté Catholique appareille pour couper la route au redoutable

corsaire mouillé sous votre château. Employez tous les moyens pour

retarder son départ. Usez de ruse; attirez le capitaine chez vous;

donnez-lui des fêtes. Il nous importe de délivrer les nombreux

prisonniers anglais qu'il retient à son bord. Dès demain il vous

arrivera des troupes et six pièces d'artillerie qui coopéreront avec les

canots de notre frégate _la Guerrera_ pour le surprendre au mouillage.

«Dieu vous garde longues années!»

VII

PAVOIS ET ADIEUX.

Reconnaissant à la cime des mâts et aux bouts des vergues des bannières

qu'un jour Taillevent, Camuset et quelques camarades avaient déroulées

pour l'avertir, Isabelle admirait les étranges pavois du brig corsaire.

--Au Callao et sur les mers que j'ai parcourues, disait-elle, j'ai vu

parfois des navires arborer en signe d'allégresse des pavillons aux

vives couleurs, mais je n'en ai jamais vu de pareils aux vôtres.

--Assurément, dit Léon. En général, on se borne à hisser en tête des

mâts et au bout des vergues les pavillons des diverses nations amies,

disposés suivant un ordre qui indique le degré d'honneur qu'on veut leur

faire, et on achève le pavois au moyen de pavillons de signaux placés

arbitrairement. Aujourd'hui, chère Isabelle, j'ai autrement procédé. Ces

pavois ont été imaginés en songeant à vous et à notre union. Ils disent

ma vie et la vôtre; ils sont le symbole de notre passé, de notre gloire,

de notre avenir. Je me suis complu dès longtemps à les composer pour la

fête de notre mariage.--Isabelle, me disais-je, sera surprise de voir

ces bannières; elle m'en demandera la signification, et je lui répondrai

avec bonheur.

--Parlez donc, parlez! Isabelle est heureuse et fière de vous entendre.

--A l'arrière, d'abord, le pavillon de la France surmonte celui

d'Angleterre, renversé en signe de défaite. Ceci est un détail improvisé

ce matin pour compléter mon bouquet naval. Au grand mât flotte la

bannière des Roqueforte, d'or au lion _rampant_[3] de _gueules_[4],

selon le blason de ma famille. Au mât de misaine, le pennon de la vôtre,

azur au chef d'argent. A tribord de la grande vergue, la première place

d'honneur, le pavillon d'Espagne, suivant l'usage marin qui veut qu'on

rende ainsi hommage à la nation amie dans les eaux de laquelle on est

mouillé. A babord, vous reconnaissez les couleurs du Pérou, votre

patrie. A ma vergue de misaine, les antiques traditions de nos deux

familles sont représentées, d'un côté, par le drapeau du royaume

d'Aragon, de l'autre par la chape bleue de Saint-Martin, qui fut celui

de la première race des rois Francs. En Océanie, quand j'arborais cette

bannière sacrée à la tête de mon grand mât, mes peuples disaient avec un

respect profond: «Le Lion célèbre sur son vaisseau la mémoire de ses

pères.»

[Note 3: _Rampant_, en blason, signifie droit, debout, par opposition à

_passant_, qui veut dire marchant.]

[Note 4: _Gueules_, rouge.]

--La République française, dit Isabelle, tolérerait-elle tant de

démonstrations aristocratiques?

--J'en doute fort, répondit Léon. Mais si j'envoie le rapport de mon

combat de ce matin à la Convention nationale, je m'abstiendrai de lui

faire part de mon mariage et de ma manière de pavoiser.

--Ne craignez-vous pas les indiscrétions de vos gens, les rapports des

espions, l'esprit ombrageux du nouveau gouvernement de la France?

--C'est en France surtout que je suis Sans-Peur le Corsaire... Mais,

dites-moi, au-dessus du pavillon de l'Espagne reconnaissez-vous

l'emblème qui se déroule au gré de la brise?

--Je reconnais sur un fond d'azur le Soleil des Incas, répondit

Isabelle, et du côté opposé, le serpent _Uscaguai_ à tête de cerf, et

portant à la queue des clochettes d'or. Plus loin, je vois le cercle de

feu que le père de ma mère fit peindre sur le drapeau de Tinta, et enfin

le glorieux étendard de José Gabriel. Je ne doutais pas de vos paroles,

cher Léon, mais ces enseignes symétriquement déployées, ces insignes,

qui, dès le lendemain de votre entrée au port, furent déroulées pour

moi, sont autant de preuves éloquentes de leur sincérité.

--A égale distance du grand mât et du mât de misaine, entre les deux

flèches, Isabelle, le grand oriflamme blanc qui se balance porte notre

chiffre brodé; il est consacré à notre mariage, et lorsque mon navire

grandira sous mes pieds, quand mon brig se transformera en corvette, en

frégate, en vaisseau de haut bord, quand le bâtiment que nous monterons

sera un trois-mâts, cet oriflamme, aux jours de fête, flottera au sommet

du plus grand.

--Vous espérez donc métamorphoser votre navire?

--Je referai sans doute ce que j'ai déjà fait bien souvent. Comme un

hardi cavalier tue ses chevaux sous lui, ainsi j'ai tué sous moi des

bâtiments de tous genres depuis le jour où de mon tronçon de mât brisé

je passai capitaine de la péniche enlevée aux Espagnols par les balses

péruviennes. Le navire change, son nom reste. _Le Lion_ coule, brûle ou

saute, vive _le Lion_! Tel que le phénix, il revint toujours. Et quand

les peuples de l'Océanie le voient glisser au large de leurs îles,

aujourd'hui goëlette légère, demain vaste trois-mâts, simple pirogue ou

brig armé de canons, corvette, aviso ou jonque chinoise, ils le

reconnaissent à ses couleurs,--d'or au lion rouge,--et disent en leurs

idiomes: «C'est _le Lion_ qui a changé de tatouage.»--Tous les autres

pavillons que vous voyez d'ici dans ma mâture ont leur signification

précise. Ils représentent mes relations avec les îles Marquises, Taïti,

Tonga, la Nouvelle-Zélande, et les contrées diverses dont je suis le

grand chef, le libérateur ou le simple allié. Chacune de ces enseignes

est une page de mon aventureuse histoire; l'oriflamme blanc à notre

chiffre, chère Isabelle, était réservé au plus beau jour de ma

vie.--Mais où donc est don Ramon, votre frère? s'écria tout à coup Léon

de Roqueforte.

--Mer d'huile! fond de vase! veillez au grain, capitaine, dit tout bas

maître Taillevent, il y a encore quelque trahison dans le coin...

--Explique-toi.

--On a l'oeil américain. Votre marquis vient de recevoir à la muette un

pli cacheté qui sent le roussi.

--Mets ta cravate rouge en ceinture et rallie nos gens d'un coup de

sifflet.

Au coup de sifflet qui domina la clameur générale et retentit,

longuement répété par les échos de la falaise, les gens qui étaient à

bord et ceux qui étaient à terre tournèrent, tous, les yeux du côté de

maître Taillevent.--Ils remarquèrent tous sa ceinture rouge, et

comprirent qu'il s'agissait de se tenir sur ses gardes.

Les danseuses galiciennes furent abandonnées sans merci.--Chacun se

porta vivement à son poste. Les rameurs coururent à leurs canots, les

officiers se mirent à la tête de leurs escouades respectives, les pavois

arborés à bord furent amenés en un clin d'oeil, et l'on put voir à

chaque sabord un petit mouvement qui consistait à refouler sur la charge

de salut un double projectile,--précaution toute naturelle du reste,

car, même en temps de paix, un navire bien commandé ne prend jamais la

mer sans avoir chargé ses pièces d'artillerie.

--Camarades, disait Sans-Peur, il est temps d'appareiller!... Adieu donc

aux bonnes gens de ce pays, et en route!...

Don Ramon accourait, tandis que les effets d'Isabelle étaient emportés à

bord de la chaloupe par les soins de sa camériste, jeune Péruvienne qui

l'avait accompagnée en Espagne et qui, s'attachant à sa destinée, devait

embarquer avec elle.

Le novice Camuset, en cette occasion, se signala par un zèle admirable.

On le vit se charger de boîtes, de cartons et de colifichets avec une

ardeur héroïque; dix fois, il courut de la chaloupe au perron du

château, dix fois il fit preuve du plus aimable empressement.

--Mon frère, disait don Ramon, c'est à votre bord que je voudrais vous

faire mes adieux!

--Très bien, répondit le corsaire; je ne vous l'aurais pas proposé, mais

je suis heureux de vous recevoir à mon tour.

On s'embarqua.

Les voiles trouées, les cordages coupés, les espars avariés par le

combat du matin avaient été, dès la première heure de mouillage, réparés

ou changés en vertu des ordres du second, qui reçut à bord son

capitaine, Isabelle et don Ramon avec tous les honneurs d'usage.

Les chaloupes et canots furent rehissés, l'ancre arrachée du fond, les

voiles établies avec ensemble. Une barque du pays se mit à la remorque

du brig, et le léger navire s'élança, bâbord amures, vers les passes

rocailleuses qu'il devait franchir pour la quatrième fois avec autant

d'audace que de bonheur.

Pendant l'appareillage que dirigea le capitaine, don Ramon, le front

radieux, n'avait cessé de causer fraternellement avec Isabelle, qui

souriait à l'écouter. Dès que la manoeuvre fut finie et que _le Lion_,

couché sur le flanc de tribord, navigua sur la mer houleuse sans courir

aucun danger:

--Mon frère et ami, dit le jeune marquis à Sans-Peur le Corsaire, c'est

en présence de votre équipage, témoin de nos querelles de ce matin, que

je veux à présent vous adresser des paroles de paix et d'adieu.

--Sur l'arrière tous, et silence à bord!... commanda Léon de Roqueforte.

Les deux tiers des matelots comprenaient l'espagnol et devaient

naturellement servir d'interprètes à leurs camarades.

--Braves Français, dit don Ramon avec une emphase castillane qui

convenait à son allure hautaine, hier, ce matin, quelques minutes

encore avant l'union de votre valeureux capitaine avec la fille de mon

père vénéré, s'il n'eût dépendu que de ma volonté, votre navire se fût

abîmé dans les flots. Seul contre tous, jusqu'au dernier moment, j'ai

opposé la plus vive résistance à un dessein qui contrariait mes vues. Je

ne m'en repens pas, je ne désapprouve point ma propre conduite, je ne

renie point ce que j'ai fait.--Mais, à cette heure, ma main a serré la

main de Léon de Roqueforte, un acte régulier signé de mon nom, et la

bénédiction d'un prêtre chrétien font de lui l'époux de ma soeur, il a

mangé du pain et du sel sous le toit de ma maison; il est mon ami, mon

frère et mon hôte.--Or, par le nom sacré de Dieu qui m'entend, le

marquis de Garba y Palos n'est et ne sera jamais traître à l'amitié, à

la famille ni à l'hospitalité.--Voici une dépêche que m'envoie le

gouverneur de la Corogne; elle m'est arrivée une heure trop tard par la

volonté du Ciel; je veux vous la lire à tous.

Il lut.--Et l'équipage applaudit.--Et Isabelle, se jetant dans ses bras,

dit avec transport:

--C'est à partir d'à présent, Ramon, que vous êtes vraiment mon frère!

--Devant eux, ma noble soeur, je ne devais pas m'humilier, dit le jeune

marquis à voix basse, mais je m'incline devant toi; pardonne-moi ma trop

longue erreur!

--En exprimant sa vénération pour notre père, don Ramon a rétracté sa

seule parole coupable. Quant au reste, je sais faire la part des

préventions injustes dans lesquelles on t'éleva. J'étais pour toi une

étrangère qui usurpait ton nom et la meilleure part de tes richesses.

--Tu es ma soeur, et tu m'as abandonné plus de biens que je n'y avais

droit.

--Ma mère fut pour tous les tiens une femme d'une contrée barbare, une

beauté sauvage dont les attraits séduisirent le marquis notre père...

--Ta mère est une héroïne dont je vénérerai le grand souvenir.

--Mon époux, mon aïeul, ma race étaient maudits par les tiens.

--Mes yeux se sont ouverts, ils sont éblouis par la grandeur de ton

époux. Je suis fier, maintenant, d'être le frère d'un héros.

Les gens de l'équipage d'un côté, les officiers et leur capitaine de

l'autre, s'entretenaient encore de la solennelle déclaration du marquis

espagnol, quand Isabelle, au comble de la joie, se rapprocha de son

époux et lui dit:

--Répondez maintenant.

Le silence se rétablit, et Léon de Roqueforte dit d'une voix mâle et

fière:

--Soyez loué comme vous méritez de l'être, monsieur le marquis, mon

frère et mon ami désormais. Vos adieux rachètent noblement l'accueil

hostile que vous me faisiez ce matin. Au moment où la guerre s'allume

entre nos deux patries, la paix se conclut entre nos deux familles qui

n'en feront qu'une à l'avenir. Si nous nous rencontrons dans les

combats, nous nous épargnerons loyalement, nous nous porterons secours

en frères. Tous les miens recevront l'ordre de protéger les biens et la

personne du marquis de Garba y Palos. Et si, ce qu'à Dieu ne plaise, le

gouvernement espagnol vous persécutait pour ce que vous venez de faire,

sachez que votre cause serait ma cause, comme ma fortune serait la

vôtre. En tous pays, vous avez le droit de trouver aide et appui parmi

les sujets, les serviteurs, les compagnons d'armes ou les amis du _Lion

de la mer_. En foi de quoi, seigneur marquis, je vous donne cette

poignée de franges d'or tressées à la péruvienne comme les franges du

_borla_ royal, bandeau des Incas. Les anciens monarques du Pérou

n'avaient qu'à confier à un de leurs officiers un insigne semblable,

pour que d'une extrémité à l'autre de leur empire on obéît à sa vue.

J'ai adopté cet usage. Ces franges sont ma crinière de lion. Quiconque

en possède un seul brin est reçu en allié par tous les chefs des îles du

grand Océan, depuis le Pérou jusqu'aux Carolines.

Don Ramon, sur ces mots, échangea une accolade fraternelle avec Léon de

Roqueforte; il embrassa de nouveau sa soeur et descendit enfin dans sa

barque aux acclamations de l'équipage entier.

Seul, maître Taillevent fronçait les sourcils. Léon s'en aperçut:

--Qu'as-tu encore, éternel grognard?

--Pardonnerez, capitaine; je ne doute pas plus que vous de la bonne foi

de votre beau-frère... Il a du bon, ce _segnor_ à maigre échine!... Mais

les panneaux de la cale étaient grands ouverts... et on a connu des

Anglais qui entendent l'espagnol...

--Ces Anglais-ci sont prisonniers.

--Demain peut-être ils seront libres.

--La guerre commence à peine. Nous allons à Bayonne.

--On ne sait jamais où on va toutes fois et quantes on met le cap au

large. Voici deux ans passés, m'est avis, que nous sommes en route pour

le château de Garba, et au lieu de nous y marier comme nous le voulions,

nous avons fait les cinq cents coups aux quatre coins du monde...

--J'ai atteint le but, pourtant!

--Oui, capitaine; mais, une heure plus tard, nous étions de bonne

prise...

--Eh bien! ça aurait chauffé dur!

--On le sait... mais on sait aussi que, par la brise qui souffle de

Paris, tout votre attirail de prince, de grand chef, de roi et de comte,

n'est pas sain à Bayonne en Bayonnais.

--Je veux faire enregistrer mon mariage en France; je veux revoir mes

braves camarades, les corsaires de Bayonne; je veux me débarrasser de

mes prisonniers.

--Ce que vous voulez, capitaine, je le veux toujours; c'est connu. Ce

que vous aimez, je l'aime. Ce que vous haïssez, je le hais. Votre vie,

c'est ma vie...

--Brave Taillevent! dit le corsaire en lui tendant la main que le maître

serra dans les siennes avec une émotion reconnaissante.

--Mais...

--Voyons ton _mais_, dit Léon en souriant.

--Mais, dame! ça s'entend; si votre vie est ma vie, j'ai, fichtre, bien

le droit d'y veiller, et j'y veille. Vos Anglais d'en bas, je les

voudrais au fin fond de l'eau; vos camarades de Bayonne au tonnerre à la

voile, et les ports de notre république à deux bonnes mille lieues à

l'arrière de ce navire. Voilà!...

--C'est bien!

Taillevent salua et alla reprendre son poste au pied du grand mât, non

sans mâcher avec humeur son sifflet de manoeuvre.

--Sans-Peur... Sans-Peur, grommelait-il, mais sans peau ou sans tête, ça

ne serait plus si gai... J'en ai vu guillotiner au Havre qui n'avaient

pas dit le quart de ce qu'il crie en plein gaillard-d'arrière... Il y a

des espions et des traîtres partout, en comptant ou sans compter nos

Anglais...

Le monologue du digne grognard d'eau salée se prolongea ainsi de manière

à défrayer tout le grand quart. Camuset s'avançait à l'étourdie,

comptant trouver le maître sur son bien dire; mais le grognement aigu

qui faisait ronfler son sifflet en sourdine détourna fort heureusement

la curiosité du novice. Il recula, glissa dans le panneau de

l'entrepont, faillit se casser le nez, et se releva en disant:

--Quel ours salé!... quel ours à la moutarde!... Son capitaine est aux

anges, et pour la noce il vous a une mine à faire chavirer le _Grand

Chasse-Foudre_!... J'espère bien que cette mine-là ne sera jamais du

goût à Mademoiselle Liména, et voilà ce qui me console!...

Isabelle suivait des yeux don Ramon, emporté à terre par sa barque

galicienne; ses regards émus s'arrêtaient sur les tourelles du vieux

château de Garba, sur la terre où reposaient les restes mortels de son

père, sur la haute falaise où Léon lui avait sauvé la vie. Mille pensées

confuses se heurtaient dans son esprit. Faisait-elle un rêve? Était-il

bien possible qu'elle fût mariée au _Lion de la mer_?

--Ce n'est point un rêve, dit Léon en se penchant sur elle.

--Eh quoi! vous lisez dans ma pensée?

Le canot de don Ramon disparut derrière les récifs. Peu d'instants

s'écoulèrent. Puis, au sommet du morne, on vit un homme à cheval qui

demeura là, tel qu'une statue, les yeux fixés sur le brig emporté vers

l'horizon.

Aux dernières lueurs du jour, Isabelle et Léon le reconnurent.

--Mon frère, dit la jeune femme, craint d'apercevoir au large la frégate

qui vous cherche, mais vous...

--Je l'attends!... Je n'ai que dix-sept canons, elle en a quarante ou

davantage... je n'ai que cent vingt hommes en comptant mes blessés, elle

en a trois ou quatre cents... cette mer houleuse est plus nuisible à ma

marche qu'à la sienne... Mais ne serais-je point Sans-Peur le Corsaire,

je m'avancerais plein de confiance, Isabelle. Notre amour est béni!...

Oh! soyez sans inquiétudes; mes mesures sont prises, et je ne livrerai

point un combat trop inégal.

--Serez-vous maître de l'éviter?

--Le lion, quand il le veut, sait se conduira en renard. Un de nos

grands marins, que l'Espagne dispute à la France, Jacobsen, né à

Dunkerque, l'un des ancêtres de Jean Bart, se glorifiait du surnom de

Renard de la mer. Je ne dédaignerais pas d'être appelé de même si je

n'avais conquis des surnoms qui valent au moins autant. Tous les

stratagèmes sont permis au plus faible, tous, excepté de faire feu sous

de fausses couleurs.--Le soleil s'éteint à l'occident, notre pavillon

descend en même temps que lui, on ouvre l'oeil aux bossoirs. Venez dans

ma chambre de capitaine, et laissez à mes braves compagnons le soin de

veiller.

Le brig s'étant assez élevé au large, arrivait au nord pour doubler le

cap Finistère. Les ordres pour la nuit étaient donnés à l'officier de

service.

--Bon quart partout! dit le capitaine; qu'au premier signal chacun soit

à son poste de combat!

--Adieu, mon frère, adieu! murmurait Isabelle.

Léon lui offrait le bras, la soutenait au roulis, et la conduisait vers

la dunette, disposée, depuis le jour de l'armement, en chambre nuptiale

d'un étrange caractère.

Une pointe de terre venait de s'interposer entre la falaise et le brig

_le Lion_.

Don Ramon, marquis de Garba y Palos, pressant enfin les flancs de son

étalon noir, reprit la route du vieux château.

Et une fois dans la grande salle, s'adressant aux portraits de son père,

de sa mère et de Catalina la Péruvienne:

--Êtes-vous contents de moi? demanda-t-il au milieu du plus profond

silence.

Sans-peur le corsaire · 第 3 / 21 段