--D'accord! fit Léon en souriant. Seulement, au nom du sens commun pour

la seconde fois, je trouve que pour parler de nos affaires de famille,

nous serions beaucoup mieux, mademoiselle votre soeur, vous et moi,

autour du _brasero_, que vous sur un balcon et nous à cheval, par la

froide brise qui souffle du large.

Don Ramon fit un geste maussade.

--Je ne veux pas entendre parler de vos prétendues affaires de famille.

Que ma soeur rentre chez elle, et finissons-en...

Sur ces mots, il fit mine de se retirer.

--Comme il vous plaira! dit Léon de Roqueforte en haussant les épaules.

Sans plus se soucier de don Ramon, il descendit de cheval, aida Isabelle

à en descendre aussi, et dit à son Galicien:

--J'épouse mademoiselle dans une heure; prends ces chevaux, va me

chercher un tabellion et un prêtre... Cent piastres pour toi à ton

retour.

--Mais, monsieur!... s'écria don Ramon stupéfait; de quel droit...

--Assez! interrompit Léon. Vous venez de mettre tout le pays en rumeur

sans le moindre motif. Je ne vous répondrai plus que _chez vous_ ou

_chez moi_, c'est-à-dire à mon bord; choisissez! Eh! que diable

pouvez-vous donc redouter en me recevant, quand c'est moi, au contraire,

qui devrais refuser d'entrer dans votre château rempli de gens armés par

vos ordres!... Assez, vous dis-je!

--Ah! monsieur le capitaine! s'écria Isabelle, il va ouvrir maintenant;

mais, au nom du ciel, n'entrez pas!...

--Ma soeur! dit don Ramon avec colère, me prenez-vous donc pour un

assassin?--Qu'on ouvre! qu'on ouvre à deux battants!

--Vous m'avez reniée et déshéritée; je ne suis plus votre soeur!

--De grâce, mademoiselle, n'envenimons pas la querelle; entrons! dit

Léon de Roqueforte en lui offrant le bras et sans même se retourner pour

donner ses ordres à maître Taillevent.

Mais celui-ci s'emparait de la position la plus convenable. Il postait

ses compagnons à la garde du seul chemin qui conduisît au lieu de

débarquement, se mettait en faction sur le perron du château, et se

tenait ainsi prêt, en cas d'alerte, à donner au brig le signal du

combat, tout en courant au secours de son intrépide capitaine.

* * * * *

Le grand salon du château de Garba, situé au rez-de-chaussée au delà du

vestibule, était une pièce sombre et sévère, de forme octogone, très

haute de plafond, carrelée en pierre, et communiquant par des corridors

avec les tourelles où les miquelets tenaient présentement garnison. Il

était, du reste, assez mal meublé de siéges armoriés mais vermoulus,

d'une longue table en bois de chêne et de quelques trophées couverts de

poussière.

De vieux portraits de famille noircis par le temps en décoraient les

murs, tapissés de velours bien déchiqueté par les vers.

Parmi les portraits, Léon remarqua ceux du marquis de Garba y Palos,

ancien gouverneur de Cuzco, et de ses deux femmes: l'une, la mère de don

Ramon, en costume espagnol du milieu du dix-huitième siècle; l'autre, la

mère d'Isabelle, en costume de Péruvienne indigène de la classe

supérieure, le _manto_ noir rejeté sur l'épaule, la robe blanche, à

demi-montante, sans garnitures, col ni fraise, les cheveux longs,

bouclés, et retenus sur le front par un cercle d'or formant diadème.

L'infortunée Catalina était représentée avec des bracelets ornés de

pierreries et un collier de rubis, un éventail chinois à la main, et

souriant de cet irrésistible sourire qui charma le marquis de Garba y

Palos dès le premier jour qu'elle lui apparut.

A l'époque où le fier hidalgo, devenu veuf, fut appelé à un gouvernement

dans les possessions espagnoles du Pérou, une paix profonde y régnait

entre les descendants des Indiens courbés sous le joug et ceux de la

race conquérante; mais les abus des _corregidores_ ou commandants de

districts devenaient plus intolérables de jour en jour. Quelques

plaintes étaient parvenues jusqu'en Espagne; le marquis, dont la cour

connaissait le caractère juste, ferme et intègre, reçut la mission de

les apprécier à leur valeur, pour y donner ordre si elles étaient

fondées.

Dès son arrivée, il se mit donc en rapports directs avec les chefs des

naturels, les _caciques_, comme l'on disait vulgairement, quoique le

vrai nom péruvien fût _curacas_. La conquête du Mexique ayant précédé

celle du Pérou, les Castillans importèrent les dénominations mexicaines

dans leur nouvelle conquête, où le nom de _cacique_ prévalut même parmi

les indigènes.

José Gabriel, qui passait déjà pour être de la race divine des Incas,

Andrès de Saïri, son neveu, père de Catalina, se présentèrent des

premiers devant le gouverneur de Cuzco. Les premiers, ils lui firent

entendre les doléances des malheureux habitants du pays.

--Seigneur gouverneur, dit Andrès, les _corregidores_ chargés de nous

fournir les objets qui nous sont nécessaires, abusent de leur privilége

et forcent les plus pauvres à payer fort cher toutes sortes de

marchandises inutiles.

--Expliquez-vous.

--Les Indiens n'ont presque pas de barbe et marchent nu-pieds, ils sont

obligés d'acheter des rasoirs et des bas de soie. Ils ont la vue

excellente, on les contraint à s'approvisionner de lunettes.

--Est-ce bien possible?... mais c'est aussi absurde qu'odieux.

--Ah! monseigneur, reprit José Gabriel, ces exactions ridicules sont

encore peu de chose, car enfin les pauvres gens parviennent à revendre

tant bien que mal ces genres d'objets; mais lorsqu'on leur fait acheter

à prix d'or des mules moribondes, des vivres avariés, des articles sans

valeur, on les ruine absolument. Ce régime dépeuple nos villages; on y

meurt de faim et de désespoir. Que Votre Excellence prenne enfin pitié

de nos maux!...

Le marquis de Garba y Palos, indigné de la rapacité de ses subalternes,

prit énergiquement la défense des Indiens. Il cassa plusieurs des

coupables _corregidores_; il conquit l'amour des naturels, qui le

regardaient comme leur sauveur; il s'attira par contre-coup la haine des

trafiquants et de tous les drôles qui profitaient antérieurement des

abus.

Des plaintes furent portées contre le gouverneur de Cuzco, que les

Espagnols accusaient de partialité en faveur des indigènes; elles

demeurèrent sans résultats tant que la calomnie ne put s'appuyer sur

aucun fait de nature à influencer le vice-roi.

Mais le marquis avait vu la belle Catalina, fille du cacique Andrès.

Elle aimait en lui le protecteur de sa race; ils s'unirent publiquement

aux pieds des autels, en l'église des Dominicains, bâtie sur

l'emplacement de l'antique temple du Soleil.

Le gouverneur crut que la politique se conciliait fort bien avec son

mariage. En épousant une noble jeune fille de la race des anciens rois,

il achèverait de s'attacher les indigènes et de leur rendre moins

pénible la domination espagnole; en même temps il démontrerait à ses

subordonnés, d'une manière éclatante, que leurs exactions ne seraient

plus tolérées. Ce calcul était faux.

La calomnie trouvait enfin son levier.

On dit que le gouverneur de Cuzco s'alliait avec les caciques pour

s'enrichir au détriment du trésor royal; on représenta son mariage comme

un pacte fait avec la nation vaincue; on ajouta qu'il s'était mésallié

par avarice; on donna même à entendre qu'il visait à s'insurger contre

la couronne. D'autre part, on ne manqua pas de prétendre que, loin de

protéger les indigènes, il se servait de leurs anciens tyrans pour les

pressurer à son profit.

Tous ses actes devaient être dénaturés par des rapports perfides.

Et la vice-royauté du Pérou venait d'échoir à un homme du parti opposé à

celui du marquis de Garba y Palos.

L'oeuvre civilisatrice et paternelle qu'il avait entreprise, les fruits

de sept années d'efforts incessants, tout fut perdu en quelques jours.

Le gouverneur de Cuzco, violemment arrêté dans son palais, fut conduit

avec les fers aux pieds et aux mains à Lima, où on le jeta dans un

cachot.

Alors dona Catalina, emmenant sa fille Isabelle, se réfugia chez le

cacique de Tinta, son père.

Tous les abus réprimés à grand'peine recommencèrent avec une

recrudescence qui les rendit plus sensibles. L'insurrection de 1780

éclata.

José Gabriel en fut le chef, Andrès l'un des héros.

Le marquis, étroitement incarcéré à Lima, ne fut point envoyé en Espagne

comme il le demandait, mais soumis aux plus cruels traitements, tandis

que Catalina, son enfant dans ses bras, parcourait le pays en criant

vengeance, soulevait les populations et les conduisait au combat avec

l'espoir de fondre un jour sur la capitale pour y délivrer son

malheureux époux.

On sait comment périt cette femme digne à tous égards de son illustre

origine; on sait comment elle fut vengée par Léon de Roqueforte, le

_Lion de la mer_, qui, se trouvant tout à coup en présence de son image,

dit avec une pieuse émotion:

--Isabelle, je prends a témoin votre infortunée mère de mon dévouement à

votre aïeul Andrès et de mon attachement sans bornes pour vous.

Don Ramon entrait dans la salle par la porte opposée à celle du

vestibule.

* * * * *

Brun, pâle, maigre, à traits réguliers et qui ne manquaient pas de

caractère, le jeune marquis de Garba y Palos était Espagnol de pied en

cap. Élevé en Galice par ses vieux parents maternels, il avait appris

dès l'enfance à blâmer tous les actes d'un père qu'il ne connut que fort

peu, et dont la juste prédilection pour sa fille Isabelle irrita sa

jalousie. Il avait les qualités de sa race ainsi qu'il en avait les

défauts: le sentiment de l'hospitalité, par exemple, dominait son

naturel ombrageux.

Du haut de son balcon il venait d'être rude jusqu'à la grossièreté; mais

Léon était sous son toit maintenant, il se piqua de courtoisie envers

cet hôte qu'il recevait de guerre lasse, et saluant sans roideur:

--Monsieur le capitaine, dit-il, que Dieu garde Votre Seigneurie!

Léon, qui n'ignorait aucune des formules de la politesse castillane,

répondit sur le même ton:

--Puisse Votre Excellence vivre de longues années avec la bénédiction de

Dieu!

Isabelle, bien résolue à exiger la réparation des insultes publiques de

son frère, observait en silence dans une attitude à la fois fière et

réservée.

Don Ramon présenta un siége au corsaire; ils s'assirent, Isabelle resta

debout, sa cravache à la main.

--Monsieur le marquis, dit Léon, mes instants sont comptés; avant le

coucher du soleil, je veux être sous voiles; vous me permettrez donc

d'aller droit au fait.

Après une inclination silencieuse de don Ramon, le corsaire ajouta:

--J'ai pris, il y a dix jours, mon mouillage sous les murs de votre

château, avec le dessein, bien arrêté dans mon esprit depuis deux ans,

d'épouser mademoiselle votre soeur.--Qui je suis, pourquoi et comment

j'ai formé cet espoir de bonheur, vous allez le savoir. Avant tout, je

devais m'assurer que le coeur et la main de dona Isabelle fussent

libres, qu'aucune parole n'était donnée, et qu'en un mot je n'arrivais

pas trop tard. J'espérais que le glorieux marquis votre père dont Dieu

ait l'âme! vivait encore.

Don Ramon et Léon se levèrent, Isabelle s'inclina au souhait pieux de

Léon; les deux cavaliers se rassirent, la conférence continua.

--Je voulais enfin me présenter d'une manière éclatante à celle aux

pieds de qui je dépose mes voeux. J'ai eu le temps d'apprendre tout ce

qu'il m'importait de savoir, et notre combat de ce matin m'a fourni

l'occasion que je cherchais. _Le Lion_ a pris à l'abordage et brûlé une

corvette anglaise; ma cale est pleine de prisonniers de guerre; c'est

même un motif de plus pour que j'aie hâte de toucher en France, où je

les déposerai; après quoi je donnerai suite à mes vastes projets, qui se

rattachent d'ailleurs à mon mariage.

Don Ramon se contint non sans un mouvement d'humeur qui n'échappa point

à Isabelle.

--Qui je suis? continua le corsaire. Le chef des plus braves entre les

enfants de la mer,--l'égal des plus grands et des plus fiers, monsieur

le marquis,--un citoyen français, avant tout citoyen du monde,--un homme

dont la vie est chère à des peuples entiers,--un fléau pour les méchants

et les traîtres,--un ami sûr et dévoué pour les gens de bien.

--Vous me pardonnerez, seigneur capitaine, dit don Ramon avec une nuance

d'ironie, de ne pas bien comprendre ces titres nouveaux pour moi. Votre

renommée n'est point parvenue jusqu'en ces montagnes reculées, votre

naissance et votre fortune seraient-elles à son niveau?

--Sous le rapport de la naissance, et même sous celui de la fortune, le

comte de Roqueforte ne le cède point aux Garba y Palos.

--Les Garba y Palos descendent des rois d'Aragon.

--Je le sais, et je sais de même que dona Isabelle descend par sa mère

des illustres souverains du Pérou.

--Pour Dieu! s'écria don Ramon, prétendriez-vous être issu de

Charlemagne?

--De plus loin et de plus haut, avec la permission de Votre Excellence.

Charlemagne portait la couronne du dernier Mérovingien, aïeul de ma

race; les Roqueforte sont fils de Clovis, leurs titres de famille

l'attestent.

Un sourire d'incrédulité rida les lèvres de don Ramon.

Léon de Roqueforte dit avec une insouciance railleuse:

--Oh! tout ceci, mon cher hôte, n'est pas article de foi. Seulement la

tradition de ma famille vaut tout au moins celle de la vôtre, avouez-le.

Entre nous, je fais peu de cas de nos prétentions respectives et de nos

parchemins. Je suis, je suis moi-même; voilà mon plus beau titre. Je

suis, sur les mers d'Europe, SANS-PEUR LE CORSAIRE: ce nom, je ne me le

suis pas donné par ma bouche, par mes actions à la bonne heure. Au

Pérou et dans le grand Océan, je suis le _Lion de le mer_!

--Le _Lion de la mer_, vous!... s'écria don Ramon en se levant avec une

évidente colère.

--Ah! ah! dit Léon, ce nom-là ne vous est plus inconnu. Tant mieux!...

Je suis le _Lion de la mer_ que dix nations de l'Océanie reconnaissent

pour leur grand chef. Roi sur mon brig corsaire, je suis plus puissant

encore à la Nouvelle-Zélande, à Tonga, aux Marquises... Je vois avec

plaisir que le _Lion de la mer_ n'est point étranger au fils du loyal

gouverneur de Cuzco...

--L'insurgé! le rebelle! l'aventurier! dit avec dédain don Ramon, nourri

dans la haine de l'homme qui avait préservé du massacre Isabelle enfant.

Combien de fois chez ses parents maternels n'avait-il pas entendu

maudire le _Lion de la mer_! Ce nom résumait tous les griefs de sa

famille galicienne. Sans l'intrépide inconnu qui le portait, Isabelle

eût péri, et dès lors plus de vestiges de la prétendue mésalliance du

marquis avec la Péruvienne, point de rivalités, plus de partage de la

fortune, plus de tracas, plus d'ennuis, plus d'influence étrangère.

Aux qualifications d'insurgé, de rebelle et d'aventurier, Sans-Peur le

Corsaire, loin de répliquer avec violence, salua galamment comme si don

Ramon lui eût décerné des éloges; mais Isabelle s'écriait:

--Le vengeur de ma mère lâchement assassinée! mon sauveur à moi! le

compagnon d'armes et l'ami de mon aïeul! le serviteur dévoué de la plus

juste des causes!...

--_Demonio!_ interrompit don Ramon. Taisez-vous, Isabelle. Cet homme ose

se faire gloire d'être l'allié des José Gabriel et des Andrès de

Saïri... Cet homme se fait un mérite d'avoir combattu les Espagnols...

--Oui, certes! s'écria Sans-Peur à bout de patience. Si le marquis votre

père vivait encore, il m'accueillerait comme un fils et vous maudirait,

vous, comme un enfant dénaturé. Notre cause était la sienne...

--Mon père fut un insensé qui épousa une femme barbare.

--Paroles impies! disait Isabelle. Vous nous insulterez donc tous,

vivants ou morts, tous, mon aïeul, ma mère, mon fiancé, moi, et jusqu'à

mon père!... Vous l'avez appelé _insensé_, vous; eh bien! c'est moi qui

vous renie maintenant... Osez regarder son portrait... osez lever les

yeux sur sa fille!

Don Ramon voulut répondre à ce défi.

Il pâlit en voyant derrière sa soeur le tabellion et le prêtre amenés

par le Galicien qui les avait mis au courant de la situation.--Ils

avaient tout entendu; leur désapprobation se lisait sur leurs traits.

--Au nom de Dieu, marquis de Garba, rétractez-vous! dit le prêtre avec

autorité.

Le comte de Roqueforte remettait au tabellion un pli qu'il destinait

d'abord au frère d'Isabelle, mais au seul nom de _Lion de la mer_, la

conférence avait dégénéré en querelle; bien des explications

regrettables faisaient ainsi défaut.

--Maître, disait Léon au notaire, lisez et procédez conformément aux

lois.

L'acte rédigé en due forme était le consentement d'Andrès de Saïri,

cacique de Tinta, au mariage de sa petite-fille et unique héritière,

Isabelle de Garba y Palos, avec le comte de Roqueforte son ami. On y

avait annexé l'état des biens laissés au Pérou par le défunt marquis, et

la copie du testament déposé par lui à Lima avant de se rembarquer pour

l'Espagne.

--Ces pièces sont parfaitement en règle, dit l'homme de loi. Prévenu par

votre messager, j'ai apporté tout ce qu'il me faut pour dresser le

contrat de mariage.

--Faites large la part de don Ramon, dit le corsaire. Ceci n'est pas

pour moi une étroite question d'argent.

Léon rejoignit Isabelle.

--Votre frère va se rendre aux paroles de ce vénérable prêtre. Oubliez

ses emportements, noble amie, daignez partager ma joie. Dans une heure,

vous aurez à jamais rompu avec l'Espagne et avec la famille de votre

frère; dans une heure, vous serez Française, et rattachée cependant par

un lien nouveau à la patrie de votre mère, dont la cause fut la mienne.

Isabelle, doucement émue, se laissait captiver par les doux propos de

Léon, qui bientôt ne lui parla plus que du passé:

--Je vous vis en costume de voyage. L'enfant de Catalina était devenue

jeune fille, et l'emportait par ses grâces même sur les grâces de sa

mère. Je vous aurais reconnue à votre ressemblance avec elle. Vous

m'apparaissiez radieuse comme le soleil dont vos aïeux se disaient les

fils; je fus ravi en extase. Je revenais au Pérou, après dix ans

d'absence, avec le dessein d'y rejoindre votre aïeul, mon vieil ami, et

de m'y présenter à votre père qui ne m'a jamais connu que de nom. J'y

revenais, non sans penser que vous étiez sans doute une charmante jeune

fille, et que vous pourriez bien être celle qui s'associerait à mon

étrange destinée; mais ce n'était là qu'une idée sans consistance. A

votre seul aspect, elle se transforma en résolution inébranlable. Il y a

deux ans que je vous connais, Isabelle, telle que vous connaît le brave

Andrès, et telle que vous êtes, Ô digne fille de Catalina!--deux ans que

votre souvenir se marie à toutes mes pensées, se mêle à tous mes

desseins et grandit avec mes plus grandes ambitions.

--Mais me direz-vous, demanda Isabelle, pourquoi m'ayant vue avec mon

père, vous ne nous avez point parlé?

--La fatalité m'en empêcha. Écoutez!... L'accès du Pérou m'était

doublement interdit; j'étais étranger, j'étais proscrit comme ayant pris

part à l'insurrection de José Gabriel. Votre aïeul fut amnistié en vertu

d'une capitulation royale; votre père, délivré de prison, fut remis en

possession de ses titres et dignités, avec la noble mission d'achever

par la douceur la pacification de la contrée; mais moi, je n'étais

amnistié, ni gracié; je ne pouvais même l'être, à cause de ma qualité

d'étranger. Qu'on reconnût le _Lion de la mer_, il était pris et

condamné au dernier supplice, comme le fut l'illustre José Gabriel.

--Et vous osiez revenir au Pérou, imprudent!

--J'abordai secrètement sur une plage isolée, où je me travestis en

mineur. Je brunis légèrement mes cheveux et mon teint pour me donner

l'apparence d'un _métis_ aux yeux bleus[2]. Puis je me rendis à Lima, où

je m'informai du marquis votre père. J'apprends qu'arrivé de Cuzco

depuis peu de jours, il va partir avec vous pour l'Europe; je cours à

son hôtel, il en sortait.--Il en sortait entouré d'une foule de

personnages que j'aurais bravés sans doute s'il ne se fût agi que de ma

liberté ou de ma vie, mais une entrevue publique de votre père avec le

_Lion de la mer_ l'aurait compromis.--Il ne m'avait jamais vu, et

d'ailleurs j'étais méconnaissable sous mon déguisement. Que faire?

comment parler? Je vous suivis mêlé à la foule qui vous admirait, mon

Isabelle; je jurai que vous seriez, avec la permission du Ciel, la

compagne de ma vie!

[Note 2: _Métis_, fils d'un blanc et d'une Indienne, généralement robuste,

basané, mais glabre. Dans l'intérieur du Pérou, on trouve un grand

nombre de métis; là, leur teint est moins foncé: pendant leur enfance,

ils ont les yeux bleus et les cheveux blonds; mais, avec l'âge, leurs

yeux et leurs cheveux brunissent.]

--Léon, vos récits emplissent mon coeur d'une ineffable joie; tout ce

que vous dites me pénètre et me charme.

--J'eus la douleur de vous voir vous embarquer sans pouvoir me nommer à

votre père. Jusqu'au dernier instant, je fis des efforts inouïs; je

m'embarquais dans un canot qui suivit le vôtre; je vis votre vaisseau

mettre sous voiles, et pour me faire recueillir à bord, je me jetai à la

nage en criant au secours.

--Dieu!... je m'en souviens!... mon père voulait qu'on allât vous

sauver; mais le commandant du vaisseau dit que votre ruse n'était pas

nouvelle, que les esclaves fugitifs s'en servaient souvent pour se faire

transporter en Espagne et devenir libres.--Mon père insista:

«--Remarquez, seigneur marquis, répondit le commandant, que cet homme

nage comme un poisson et qu'il peut aisément remonter dans sa

barque.»--Et, en effet, on vous vit à la longue-vue regagner votre canot

et puis vous diriger sur la terre.

--Ce n'était point ma liberté, mais mon bonheur qui s'enfuyait avec

vous, dona Isabelle. Je repris terre, le deuil dans l'âme; mais rien

n'égale ma persévérance. Ce que je veux une fois, je le veux toujours;

je sais lasser la fortune par ma ténacité. Aussi me voyez-vous à cette

heure au château de Garba. Votre main est dans ma main. Un notaire

dresse notre contrat de mariage, et l'on pare l'autel de la Vierge pour

y bénir notre union.

--Vous me transportez d'admiration, vous me ravissez de bonheur! dit

Isabelle frémissante.

--Je partis pour Cuzco, j'y retrouvai votre aïeul Andrès qui m'avait cru

mort et rendit au ciel des actions de grâces en me serrant dans ses

bras. Votre destinée l'inquiétait; il pressentait que votre père ne

vivrait que peu d'années; il devinait que sa chère Isabelle serait la

malvenue dans la maison de Garba y Palos: «--Léo, mon cher fils, au nom

de notre vieille amitié, promets-moi de veiller sur elle!...»

«--Accordez-moi sa main!...» m'écriai-je alors.--Il se mit à genoux et

remercia Dieu qui lui envoyait un secours providentiel. Il bénit mes

voeux.--Je repartis du Pérou très peu de temps après, ignorant encore la

grande révolution de 1789. Ses conséquences qui ébranlent le monde

retardèrent, comme vous le saurez, l'exécution de mes desseins. Ce que

le gouvernement espagnol était parvenu à cacher dans ses possessions

d'outre-mer, si habilement isolées du reste des nations, tous les

peuples le savaient déjà. Il fallut que le _Lion de la mer_ parcourût

son vaste empire, avant de pouvoir revenir en Europe. En France, il dut

se faire reconnaître et se signaler comme corsaire. Ce n'a point été

sans dangers que le comte de Roqueforte est parvenu, à la faveur de son

surnom de Sans-Peur, à équiper le navire qu'il met à vos ordres. Voilà

pourquoi depuis la fin de 1790, depuis deux mortelles années perdues

pour notre bonheur, le noble Andrès nous attend. Dans peu de mois,

Isabelle, il vous aura pressée sur son coeur.

--Mais les ports du Pérou sont toujours fermés aux navires des nations

étrangères, objecta la jeune fille.

--Si Dieu me prête vie, ces ports inhospitaliers s'ouvriront largement à

tous les pavillons.

--Mais vous êtes toujours dans ce pays un rebelle, un insurgé, un

proscrit?

--Oui, sans doute... Qu'importe! je suis toujours aussi le _Lion de la

mer_. Les côtes du Pérou n'ont pas de secrets pour moi. J'en ai sondé

toutes les passes, j'en connais tous les écueils, tous les courants,

tous les dangers, qui seront mes auxiliaires à l'heure du péril, et je

sais dans quelle anse isolée nous attend Andrès de Saïri.

* * * * *

Don Ramon ne s'était pas rendu aux ordres évangéliques du prêtre, l'un

des plus vénérables ecclésiastiques du canton. Après avoir parlé au nom

du ciel, le ministre de paix employa des arguments purement terrestres:

Sans-peur le corsaire · 第 2 / 21 段