--Notre corvette, commandée par le vicomte de Roqueforte, mo

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Notes de transcription:

[NT1: Les mots signalés par NT1 ne sont pas lisibles sur l'original et

ont dû être interprétés par leur contexte.]

[NT2: Le mot signalé par NT2 est, dans l'original, écrit, d'une part la

tête en bas et de plus les lettres mélangées. Cette fantaisie

typographique semble indiquer que la vitesse du mouvement est telle

qu'elle en chamboule le mot. Dans la présente version du texte, l'ordre

des lettres a été conservé mais elles ont été retournées la tête en

haut; Une version Unicode a été faite pour avoir un rendu typographique

plus proche. La version HTML a également utilisé les codes Unicode

adéquats.]

SANS-PEUR LE CORSAIRE

RENÉ HATON, Libraire-Éditeur, 35, rue Bonaparte, PARIS

* * * * *

OUVRAGES DE M. G. DE LA LANDELLE.

* * * * *

LE DERNIER DES FLIBUSTIERS. 1 vol. in-8, franco... 4 fr. 50

Inspiré par des sentiments patriotiques, exécuté par un auteur

expérimenté qui sait avec une science parfaite mêler le plaisant au

sévère, d'un intérêt puissant constamment soutenu, _le Dernier des

Flibustiers_ est rigoureusement historique par le fond comme par les

détails, par les récits d'aventures comme par les peintures de moeurs.

Il résume et met en scènes la biographie extraordinaire d'un héros

polonais rendu célèbre par ses faits d'armes, sa captivité au

Kamtchatka, son audacieuse évasion, ses explorations maritimes et

surtout par ses travaux de colonisateur.

Sous ce dernier rapport, l'ouvrage emprunte aux événements contemporains

l'attrait de l'actualité; car le principal théâtre des événements est

Madagascar, dont Réniowski fut sur le point de donner à la France

l'entière possession. Aussi bien l'auteur a cru devoir compléter _le

Dernier des Flibustiers_ par une notice succincte, mais très complète,

consacrée à l'histoire de la grande île africaine, depuis les temps les

plus reculés jusqu'à l'époque actuelle.

* * * * *

DANS LES AIRS. Histoire élémentaire de l'aéronautique. Un vol. In-12,

2 fr.

Surexciter la curiosité en passant la revue historique de tout ce qui a

été inventé ou essayé par les hommes pour s'élever ou se mouvoir _dans

les airs_,--donner à ce recueil de propositions ingénieuses, de

découvertes inattendues, d'étranges expériences et de tentatives des

natures les plus diverses, un très vif intérêt à l'aide d'une foule de

récits souvent dramatiques, toujours instructifs,--ou, en d'autres

termes, emprunter à l'histoire même l'exposition complète des éléments

de la science aéronautique,--tel est l'objet que s'est proposé un

vulgarisateur d'une incontestable compétence, M. G. de la Landelle, dont

les études spéciales sur la question remontent à 1861. D'innombrables

recherches donnent à son ouvrage une base sérieuse. Son esprit enjoué en

corrige adroitement les passages les plus ardus et c'est le sourire aux

lèvres qu'on y recueille telles leçons, telles démonstrations qui ne

seraient pas mieux formulées à grand renfort d'x algébriques. Le lecteur

captivé s'étonne, par exemple, d'être diverti par l'étude préliminaire

des poids et mesures des animaux volants, dialogue récréatif qui sert

d'entrée en matière.

L'examen des précédents historiques depuis le moine écossais Roger

Bacon, _le docteur admirable_ du XIIIe siècle, jusqu'aux Pères Honoré

Fabri, François Lanu et autres savants précurseurs des découvertes

modernes, démontrent clairement que jamais l'Église n'a entravé les

oeuvres de la science lorsqu'elle reste dans le domaine des lois

naturelles. Les _titres de gloire_ des Mongolfier, depuis le temps des

croisades et l'importation du papier en Europe, jusqu'à nos jours, ont

été énumérés par l'auteur avec une prédilection dont on lui sait

d'autant plus gré que cette intéressante revue est remplie de traits

anecdotiques charmants. L'histoire du cerf-volant, celle du parachute,

les nombreux travaux de l'école moderne de l'aviation, l'esquisse des

aventures dramatiques du _Géant_, l'examen des divers systèmes en

présence, les biographies plus ou moins accidentées d'un certain nombre

d'inventeurs ou de chercheurs aventureux, les ascensions scientifiques

et l'effroyable catastrophe du _Zénith_, les services rendus à la France

par l'aérostation durant le siége de Paris, fournissent les principaux

sujets d'un ouvrage que nous offrons au public avec la conviction qu'il

y trouvera l'agréable et l'utile mélangés dans des proportions

parfaites. Ajouterons-nous que les nombreux documents qu'il renferme le

recommandent en outre aux spécialistes, car en somme la forme ne saurait

emporter le fond.

En dépit des pédants dont l'ennui est le cheval de bataille, le fond, en

effet, ne saurait perdre à être traité sous une allure littéraire par un

homme d'esprit, conteur expert, et qui comme tel, n'en a été que mieux à

même de donner de l'entrain à ses relations d'essais, d'aventures, de

doctrines opposées et de solutions multiples.

* * * * *

AVENTURES ET EMBUSCADES. Histoire d'une colonisation au

Brésil. Un vol. In-12 2 fr.

Le titre de cet ouvrage indique son genre mouvementé et la nature

d'intérêt qu'il provoque. Son sous-titre en dit l'objet d'une manière

générale, mais ne peut, en aucune sorte, faire pressentir le but élevé

que s'est proposé l'auteur. En peignant avec une consciencieuse

exactitude les moeurs des naturels du Brésil, et en relatant les travaux

d'un colonisateur tout à la fois prudent et hardi alliant la sagesse

avec la valeur, il s'est surtout attaché à faire ressortir l'influence

bienfaisante du christianisme sur les populations des contrées vierges

de l'Amérique du Sud. Dans ce dessein, il met en présence des hordes

sauvages dont il représente les rivalités implacables, une poignée

d'émigrants, les uns libres et chrétiens, Portugais, fuyant les

persécutions du redoutable Pombal, après le mémorable tremblement de

terre de Lisbonne, les autres esclaves, nègres récemment arrivés

d'Afrique, allant de concert à la recherche d'une patrie nouvelle. La

donnée de l'ouvrage est historique comme l'on voit, l'étude ethnologique

est constante, les conclusions d'ordre supérieur sont les fusions des

races et leur régénération pacifique par la propagation de la foi.

* * * * *

LES LÉGENDES DE LA MER. 1 vol. in-12 2 fr.

G. DE LA LANDELLE

SANS-PEUR LE CORSAIRE

PARIS

RENÉ HATON, LIBRAIRE-ÉDITEUR 35, RUE BONAPARTE, 35

1886

Tous droits réservés

SANS-PEUR LE CORSAIRE

I

L'AMAZONE ET LE LION.

Sur la crête de la falaise à pic, l'éclair,--au milieu des brisants

battus par les lames du large, le tonnerre, «le tonnerre à la voile»

disaient les matelots.

Là-haut, au ras des précipices, la grâce, une jeune amazone se détachant

en silhouette sur le ciel bleu d'Espagne;--en bas, dans le chaos, le

courage, un hardi capitaine, le lion des ouragans, se confondant, lui,

son léger navire et ses toiles ouvertes à la brise, avec les rochers

noirs et leur écume irisée.

Dans le ciel, l'azur serein,--au ras des flots, des milliers

d'arcs-en-ciel mouvants.

Pas un nuage. Le soleil flamboyait; et ses rayons se subdivisant à

l'infini dans les jets de l'onde, le lion, qui semblait courir droit au

naufrage, voguait à travers toutes les couleurs chatoyantes du prisme;

tandis que l'amazone, sur son coursier emporté le mors aux dents, s'en

allait fulgurante, rasant les bords escarpés de droite et de gauche,

vers la pointe extrême de la falaise.

Deux catastrophes imminentes! Des éblouissements radieux! Splendide,

mais horrible!

Quelles imprudences! Quelle témérité! Délire et démence!

* * * * *

Des groupes sinistres ricanaient au bas du morne:

--Belles épaves tout à l'heure!

--Il est bien joli le brig corsaire français, et nous savons tous qu'il

y a dans sa coque de riches affaires à cueillir.

--Par-dessus le marché, on tirera de jolis profits de la chute de la

senorita et de son petit cheval du Pérou, tout caparaçonné d'ornements

d'argent et d'or, à la mode des Incas.

--A-t-elle son beau collier de perles?

--A-t-elle sa ceinture royale?

--Elle va si vite qu'on n'en voit rien; mais on peut être sûr que bijoux

de grand prix ne lui manquent pas.

--Le brig de Sans-Peur le Corsaire est bondé de trésors.

--Et cette nuit, il vient encore de piller des Anglais.

--Est-ce bien sûr?

--On a entendu le canon, voilà!

--La bague enrichie de diamants de dona Isabelle vaut bien au moins deux

sacs de doublons?

--Oh! la belle journée qui commence!

* * * * *

Délire et démence peut-être; double course vertigineuse!

Mais d'une part de nobles et de grands desseins, comme de l'autre

d'abjectes convoitises.

Dans l'iris de l'écume saline, un héros sublime de sang-froid, et sur

cette falaise abrupte une céleste créature digne d'être protégée par les

anges de la Pureté, de la Piété filiale, de la Reconnaissance, de tous

les sentiments généreux.

Belle, svelte, gracieuse,--belle d'une beauté inconnue même dans les

Espagnes,--svelte comme le palmier indien,--plus gracieuse que l'oiseau

du paradis,--dona Isabelle avait pour mobile l'amour de sa lointaine

patrie, le souvenir pieux de son noble aïeul. La fille des Incas

espérait, frémissante; elle avait tremblé pour celui en qui elle

retrouverait un libérateur. Certes! elle obéit à un mouvement

irréfléchi, lorsque après ses ferventes prières, réveillée en sursaut

par le canon, elle s'élança de son prie-Dieu sur son coursier

péruvien;--certes, ce fut avec une sorte de délire qu'elle prit l'abrupt

chemin de la falaise, et qu'elle osa stimuler la vitesse de sa fougueuse

monture, au point d'être ensuite incapable de la maîtriser;--mais rien

dans cette âme pieuse qui ne fût louable. Son exaltation était la

religion des ancêtres. Elle se souvenait du vieux cacique Andrès de

Saïri, son aïeul, et l'image de l'héroïque Catalina, sa mère, lui était

apparue disant:--«Oui! ma fille, c'est lui, c'est bien lui, c'est le

Lion de la mer! vivant encore! Va donc! cours à sa rencontre!...»

Un brig corsaire, ou pour mieux dire un aigle des flots, fier, effilé,

audacieux, menaçant,--fier comme le glorieux pavillon français qui

fouette la brise au-dessus de sa poupe,--effilé comme le roi des airs

dont il affecte la forme, dont il a le vol rapide,--plus audacieux qu'un

démon,--plus menaçant que le lion dont il porte le nom sur son tableau

d'arrière et l'image sculptée à son extrême avant, exécutait la plus

hardie des manoeuvres que l'on puisse concevoir. Toutes voiles hautes,

il brave la tempête qui siffle dans ses agrès, la mer qui rugit sous son

éperon, les écueils qui se dressent écumants dans ses eaux.

--O mon Dieu! murmura l'amazone en voyant le navire gouverner droit sur

un chenal que les vieux pilotes de la côte de Galice déclaraient

impraticable. Il va se briser! Il va périr!...

--Elle! Isabelle! lancée de la sorte au-dessus du précipice!... Son

cheval l'emporte! Elle est perdue!... disait à demi-voix le capitaine du

brig _le Lion_.

Et celui que les plus hardis marins de l'Océan avaient, d'une commune

voix, surnommé SANS-PEUR, Léon de Roqueforte, qui revenait du large,

vainqueur d'une corvette anglaise, le modèle des corsaires de la

république française proclamée depuis cinq mois, le héros de la nuit, le

brave entre les plus braves,--épouvanté par la témérité de la jeune

fille,--pâlit en commandant d'une voix terrible de jeter l'ancre et de

carguer toutes les voiles à la fois.

Isabelle poussa un cri de terreur; la foule accourue sur le rivage y

répondit par des clameurs bien diverses.

On entendit des rires moqueurs et des applaudissements barbares, des

accents de pitié, d'admiration, d'enthousiasme, et des voeux impies pour

un naufrage «infaillible.»

L'équipage du _Lion_ obéissait aveuglément. Le brig mouillait au milieu

d'un tourbillon entre les brisants et la côte. Ses voiles avaient été

carguées avec une merveilleuse promptitude, et l'ancre ayant mordu sur

une roche, il pivotait en reculant vers la falaise dont sa poupe passa

si près que son pavillon la frôla et s'y colla un instant.

Alors,--en cet instant même,--de l'extrémité de la vergue basse qu'on

nomme _le gui_, un homme s'élança, par un bond désespéré, sur une des

aspérités de la côte à pic, il criait:

--Coupe le câble! Hisse le foc! Allez mouiller sous le château de

Garba!...

Puis, d'un élan furieux, il gravit le roc, et se dressant devant le

cheval de l'amazone, il en saisit la bride avec sa main ensanglantée.

Le cheval cabré ne s'arrêta point, mais fit un écart.

La bride s'était rompue.

Un corps lourd tombait dans l'abîme.

Mais Isabelle, adroitement enlevée de sa selle, était dans les bras du

capitaine Léon, qui bientôt s'inclinant devant elle dit avec joie:

--Dieu soit béni, mademoiselle, je suis arrivé à temps.

--Pour me sauver, seigneur capitaine, vous avez tout exposé, votre

navire, votre vie... Ah! combien j'ai tremblé pour vous!

--Merci de cette noble parole, dona Isabelle. Et vous me voyez trop

heureux, maintenant, car j'ai pu agir avant de parler... Mais, ajouta le

capitaine en souriant, vous êtes cause que je ne mérite plus mon surnom:

_J'ai eu peur_.

II

DÉSAPPOINTEMENTS.

Les ordres du capitaine corsaire furent admirablement exécutés. Léon de

Roqueforte pouvait compter sur ses valeureux compagnons.

Avant même qu'il se fût jeté au devant de l'étalon fougueux, la hache de

maître Taillevent frappait le câble, le foc était orienté de nouveau,

et, trompant l'attente des naufrageurs, _le Lion_ secouait sa crinière

d'écume en gouvernant vers le mouillage qu'il avait abandonné la veille

au coucher du soleil.

--Quel homme! quel homme! mille noms d'un tremblement à la voile!

s'écria l'alerte maître d'équipage quand la manoeuvre fut achevée. Il

sauta pis qu'un baril de poudre, foi de matelot! Tout le connaît, le

feu, l'eau, la brise carabinée, tout, jusqu'à la terre, jusqu'aux

chevaux...

--Pardonnerez, maître,--osa répondre Camuset le novice, qui, malgré les

usages républicains, ne se serait pas permis de tutoyer son ancien et

supérieur;--pardonnerez! Le cheval n'a guère eu goût à la connaissance,

m'est avis, vu qu'il s'est affolé en grand comme un paquet de

bêtisailles, parlant par respect...

A défaut de mieux, les pillards du rivage écorchaient le malheureux

cheval, et maître Taillevent disait à ses camarades:

--Voilà des coquins qui espéraient meilleure chance!... Un faux coup de

barre, garçons, notre vaillant _Lion_ était traité pis que cette pauvre

bête...

--Et le capitaine ne serait pas à la promenade avec la princesse de

là-haut.

--Camuset! Camuset! tu vas te faire amurer, dit le maître en serrant son

poing vigoureux.

Le novice recula prudemment.

--Est-ce que j'ai mal parlé? murmura-t-il.

--Celui qui se mêle des affaires du capitaine parle toujours mal. Ainsi,

pas un mot de plus, ou gare dessous! Va-t'en au poste des blessés,

failli mousse, tu sais bien qu'il y a là de la besogne pour toi.

Camuset _fila son noeud_, pour parler en style du gaillard d'avant; mais

les corsaires groupés autour de leur maître d'équipage continuèrent la

causerie, tandis que les riverains désappointés voyaient le brig

naviguer à son aise dans la crique située en dedans des récifs.

* * * * *

Les riverains, pourtant, n'étaient pas les plus désappointés.

Du balcon de son antique[NT1] château, le jeune seigneur don Ramon de

Gerba venait, à l'aide d'une lunette d'approche, de suivre tous les

mouvements du brig et de l'amazone, son imprudente soeur.

--Mort de mon âme! grommela-t-il en bon espagnol, un excellent cheval

tué, le brig sauvé encore une fois, ma soeur l'_Indienne_ en tête-à-tête

avec cet aventurier français, et une occasion rare perdue!...

La qualification d'_Indienne_ donnée avec amertume à dona Isabelle par

son aîné pourrait démontrer jusqu'à quel point étaient fraternels les

regrets de don Ramon pour la rare occasion qu'il perdait. Certes, il

n'aurait pas eu grand souci de l'excellent cheval, si Sans-Peur le

Corsaire n'avait pu arriver à temps.

--Mais aussi, pourquoi le marquis de Garba y Palos, son père, le

laissant tout enfant en Espagne, avait-il épousé, au Pérou, une femme

de race trop illustre et trop ardemment éprise de l'amour de ses

infortunés compatriotes?

Cette femme était la mère d'Isabelle, la célèbre Catalina de Saïri.

En 1780, lors de la dernière insurrection des Péruviens indigènes, elle

avait péri massacrée par les soldats espagnols. Isabelle, âgée alors de

sept ans, conservait le cruel souvenir d'une journée d'horreur qui lui

rendait odieux les oppresseurs de sa nation.

Depuis près d'une année, la jeune fille avait fermé les yeux du marquis

son père, mort au château de Garba;--elle n'aspirait maintenant qu'à

retourner au Pérou et à s'éloigner d'un frère qui la regardait au moins

comme une étrangère, sinon comme une ennemie.

Don Ramon rentra dans son appartement avec humeur et se rapprocha du

_brasero_ rempli de charbons ardents, car la brise était froide. Puis,

roulant entre les doigts un _papelito_ catalan, il songea aux biens

considérables que le marquis son père avait laissés au Pérou.--Sans

Isabelle, qui en était la seule héritière, il les aurait fait vendre et

serait devenu le plus riche seigneur des côtes de Galice.

On reconnaîtra que Sans-Peur le Corsaire avait assez mal mérité de don

Ramon de Garba y Palos en sauvant la vie à sa soeur. Sans-Peur le

Corsaire, il est vrai, tenait fort peu aux bonnes grâces de Sa

Seigneurie don Ramon de Garba y Palos.

III

RECONNAISSANCE.

Par un mouvement soudain qui n'était ni de la timidité, ni de la

retenue, ni de la fierté, dona Isabelle, l'amazone péruvienne, s'était

reculée. Immobile, silencieuse, plus troublée peut-être qu'à l'instant

où elle s'était vue suspendue sur l'abîme, elle contemplait comme une

vision d'outre-tombe le héros qui lui disait:

--Mademoiselle, ce n'est point un hasard qui m'a fait choisir cette

crique pour lieu d'abri. J'étais au Pérou, il y a deux ans... il y a

deux ans, quand vous en partiez...

La voix maternelle retentissait dans le coeur de l'intrépide jeune

fille:--«C'est lui! c'est bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant

encore!...»

--Je vous revis alors, avec une joie et une douleur sans égales; votre

noble père était rendu à la liberté, vous étiez à son bras, radieuse,

profondément émue et fière des clameurs enthousiastes qui saluaient

votre délivrance, mais une barrière infranchissable nous séparait...

--Oh! oui, c'est lui! c'est bien le Lion de la mer, vivant encore!

murmurait dona Isabelle, qu'une réminiscence vague, mais constante,

n'avait cessé de préoccuper depuis l'instant où elle s'était rencontrée,

huit ou dix jours auparavant, avec le capitaine du brig _le Lion_.

Le corsaire, mouillé sous les murs du château, n'en était pas assez loin

pour que, de sa fenêtre, dona Isabelle ne vît parfaitement Léon chaque

fois qu'il était sur le pont de son bord.

Dès le premier jour, il s'inclina respectueusement à sa vue.

Elle se recula étonnée de la fixité de son regard et du geste éloquent

qu'il fit comme pour remercier le Ciel de ce qu'elle lui apparaissait.

Le soir, une guitare péruvienne modula les airs qui avaient bercé son

enfance.

Le lendemain, le capitaine français, de crainte de l'intimider, ne se

montra point; mais il n'eut point de peine à voir avec quelle attention

elle regarda plusieurs pavillons aux emblèmes, connus d'elle seule, que

déroulèrent et replièrent successivement quelques hommes du bord.

Elle avait ressenti coup sur coup d'indéfinissables impressions.

Les airs du pays natal retentissaient dans le silence de la nuit, et en

fermant les yeux, elle vit en ses plus lointains souvenirs d'enfance cet

étranger à grands cheveux blonds, aux traits aquilins, au teint blanc et

ardemment coloré, au sourire doux et fier, ce corsaire français qui

l'avait saluée en levant les mains au ciel.

Les jours suivants, elle ne se permit même plus d'entr'ouvrir ses

rideaux; mais attirée par un charme secret et puissant, elle ne cessait

d'observer à la dérobée. Et toujours se reproduisait en elle la même

impression, la même réminiscence mystérieuse qui se transformant en

vision se traduisit en ces paroles de Catalina, sa mère:--«Oui! ma

fille, c'est bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant encore!...»

Et le canon retentissait, et tandis qu'agenouillée sur son prie-Dieu,

elle demandait au Ciel comme un miracle que son rêve fût une réalité, et

que celui pour le salut éternel de qui elle priait depuis sa tendre

enfance fût à la fois Sans-Peur le Corsaire et le Lion de la

mer,--tandis qu'elle délirait palpitante, son petit cheval péruvien

hennit en frappant des pieds.

--Je voudrais garder le silence, mademoiselle, disait Léon, et pourtant

il faut que je parle. Pour vous épargner une douleur, je donnerais ma

vie, et cependant, il faut que j'éveille en vous d'affreux souvenirs.

Isabelle poussa un cri,--cri d'horreur, de reconnaissance et de joie:

--Ah!... mon Dieu!... C'est vous qui vengiez ma mère, c'est vous qui

m'arrachiez aux assassins et me rendiez à mon malheureux aïeul... Vous

êtes _le Lion de la mer_?

--Les Péruviens indigènes m'appelaient ainsi! dit l'aventureux

capitaine.

--On nous fit croire que vous aviez péri; nous avons pleuré votre

généreuse mémoire.

Isabelle s'était agenouillée; de pieuses larmes baignaient ses yeux.

Elle invoquait sa mère Catalina, l'Indienne; elle remerciait Dieu de la

mettre providentiellement en présence de celui qui l'avait, tout enfant,

sauvée du massacre.

Léon s'unit de coeur aux saintes pensées de la jeune fille. De quelques

instants, il ne rompit le silence.

Les gens du pays remarquaient, au sommet de la falaise, les mouvements

du corsaire et ceux de la noble demoiselle. La curiosité en poussa

quelques-uns à gravir le sentier par lequel descendaient enfin le

corsaire français et la jeune fille appuyée à son bras.

IV

LE LION DE LA MER.

Léon de Roqueforte disait:

--J'avais dix-sept ans,--c'était pendant la guerre d'Amérique, et je

servais dans la marine de roi Louis XVI, de douloureuse mémoire, en

qualité d'enseigne de vaisseau.

Au nom du roi Louis XVI, décapité le mois précédent, sur la place de la

Révolution, le corsaire de la république se découvrit le front avec un

respect religieux.

Un groupe de curieux s'approchaient:

--Le démon de la mer!...

--Un tueur de rois!...

--Un bourreau de France!...

--Un damné maudit!...

--Il n'est pas laid, malgré ça!...

--De ma vie je n'ai vu plus beau cavalier, dit une femme.

--Satan est plus beau encore quand il ose reprendre sa forme d'ange du

ciel!...

Sans-Peur devina plutôt qu'il n'entendit ces propos, et s'adressant à

celui des Galiciens qui paraissait le plus vigoureux:

--Homme, lui dit-il en espagnol et d'un ton hautain, la demoiselle de

Garba y Palos est à pied, et tu oses nous regarder en face!

--Mais, seigneur capitaine, que voulez-vous, je ne suis pas un

cheval!...

--Je vois bien, drôle, que tu n'es qu'un mulet manqué, repartit le

corsaire en riant. Cours à la _pasada_ des _Rois mages_, et reviens avec

trois chevaux, tu nous accompagneras!... Marche!

En même temps, il lui jeta deux pièces d'or. Il distribua en outre

quelque argent au reste du groupe, pour aller chanter le cantique de

Notre-Dame-du-Salut à l'endroit même où Isabelle avait été sauvée.

Ensuite, il continua son récit:

--Notre corvette, commandée par le vicomte de Roqueforte, mon oncle,

venait d'explorer les Iles de l'Océanie; elle avait visité à plusieurs

reprises les Marquises, Taïti, Tonga, la Nouvelle-Zélande et les côtes

de la Nouvelle-Hollande, où le roi se proposait de fonder une colonie;

nous nous dirigions sur le Callao pour expédier de là nos dépêches en

Europe, avant de continuer nos explorations. Tout à coup, deux frégates

anglaises nous appuient la chasse. Elles avaient à en venger une

troisième que nous avions mise hors de combat dans la mer des Moluques,

six mois auparavant. On nous cherchait, comme je l'ai su depuis. Une

corvette contre deux frégates n'est pas de force à lutter, nous prîmes

chasse. Par malheur pour mes braves camarades,--par bonheur pour moi,

j'ose le dire aujourd'hui,--le combat ne put être évité. Notre corvette

fut coulée après six heures d'une défense héroïque; la plupart de nos

gens périrent et le reste fut fait prisonniers de guerre à l'exception

de deux hommes, un matelot et un enseigne. Le matelot s'appelle

Taillevent; il est aujourd'hui maître d'équipage du corsaire _le Lion_,

et l'enseigne, vous le devinez, dona Isabelle, c'est moi!... J'avais été

chargé par mon oncle et commandant, blessé à mort, des dépêches

destinées au roi et au ministre de la marine; je les portais à la

ceinture dans une petite boîte de plomb. Lorsque les canots anglais

vinrent nous recueillir, je me laissai couler au dernier moment. Je me

retrouvai bientôt seul avec Taillevent sur les débris de notre navire:

«--Ah! monsieur de Roqueforte! quelle chance! me dit-il, nous sommes

deux.

«--Camarade, répondis-je, il y a mieux que moi de sauvé. Les dépêches

pour le roi sont à ma ceinture. Si je péris et que tu en réchappes, je

t'en charge.

«--Soyez calme, _mon capitaine_,» répliqua-t-il en me donnant pour la

première fois un titre que je n'ai jamais voulu perdre.

J'étais capitaine d'un tronçon de mât, et tout mon équipage se composait

de Taillevent.--La côte de Pérou était à trois lieues; un courant fort

rapide nous poussait du sud au nord parallèlement à elle. Je n'avais pas

mangé depuis près de dix heures, et je sentais que mes forces

s'épuisaient. Taillevent s'en aperçut:

«--Je n'ai que vingt et un ans, me dit-il, mais ce n'est pas pour la

première fois, capitaine, que je coule avec mon navire. Ce matin, voyant

les deux frégates nous gagner, j'ai eu souvenance de mon plus grand mal

de l'autre fois, à savoir de souffrir la faim et la soif deux jours et

deux nuits d'une bordée.

«--Ah! ah! m'écriai-je, tu aurais des vivres sur toi?

«--Une ration de fromage, à votre service, capitaine, et mieux que ça,

une topette de sec dans cette corne d'amorce.»

Nous partageâmes fraternellement le fromage et l'eau-de-vie, après avoir

mis en réserve la moitié de notre petite provision pour le lendemain

matin.--Le soleil se couchait.

Au beau milieu de la nuit, notre tronçon de mât heurta violemment un

corps dur; nous nous retrouvâmes à la nage.

«--Diable de roche! disait Taillevent.

«--Rattrapons notre espar avant tout!» criai-je.

Mais l'obscurité profonde nous empêchait de le revoir, il était emporté

dans le remous du récif _el verdugo_ (le bourreau) trop tranchant et

trop accore pour que nous pussions y grimper.

«--Je ne trouve rien! faisons la planche! le courant nous emportera vers

l'espar!...

«--Peut-être!...»

Peut-être, car repoussé par le choc, notre mât avait aussi bien pu

glisser dans le contre-courant. Tout à coup, une vive fusillade illumine

la mer; nous apercevons de tous côtés des balses péruviennes qui

fuyaient, chassées par une grande péniche espagnole.

* * * * *

Isabelle de Garba, née au Pérou, n'avait pas besoin qu'on lui expliquât

qu'on y appelle _balsa_, en français balse, une sorte de radeau d'un

genre fort singulier.

Deux outres formées de peaux de veaux marins fortement cousues ensemble,

gonflées comme d'énormes vessies, et terminées en pointe comme des

souliers à la poulaine, servent de base à un plancher triangulaire de

bois très léger. L'ensemble est assez large pour que, d'ordinaire, trois

passagers et un rameur y trouvent place. L'Indien qui conduit imprime le

mouvement au moyen d'une pagaie à deux pelles. On voit, en outre, des

balses de grandes dimensions, qui ont plus de soixante pieds de long sur

dix-huit ou vingt de large; elles naviguent fort bien le long des côtes.

Grandes ou petites, les balses poursuivies étaient chargées d'une foule

d'indigènes de la faction de José Gabriel _Cuntur Kanki_, littéralement

le condor par excellence, le grand maître des cavaliers, chef de la

grande insurrection contre la domination de l'Espagne et les habitants

de race espagnole[1].

[Note 1: Historique.]

Prenant le nom et le titre de son aïeul Tupac Amaru, le dernier des

Incas, le héros péruvien avait obtenu d'éclatants succès et régnait déjà

sur plusieurs provinces. Mais ses partisans du littoral, mis en déroute,

se trouvaient réduits à n'avoir d'autre refuge que leurs frêles radeaux.

Les balles des soldats de la péniche perçaient les outres de veau marin,

les balses coulaient.

Léon et Taillevent n'hésitèrent point à s'accrocher aux débris de l'une

des plus grandes.--Elle flottait encore.--Ils y montent, se trouvent

confondus avec les Indiens au désespoir, armés pour la plupart, et qui,

faisant de nécessité vertu, s'apprêtent à se défendre contre la péniche.

Une foule de petites balses se groupaient autour du radeau.

La lune se leva. Les Péruviens virent deux inconnus au milieu d'eux:

--Je suis le _Lion de la mer_! s'écrie Léon en langue espagnole;

courage! cette péniche est à nous, suivez-moi!

Les indigènes croient à un secours du Ciel.

Le jeune étranger a les cheveux blonds et le teint d'une blancheur rare

parmi les Espagnols; il vient de surgir par miracle du sein des flots.

Il donne des ordres, il promet la victoire.

Est-ce un ange, est-ce un lion transformé en guerrier, est-ce l'un des

génies protecteurs de la race opprimée? Quoi qu'il soit, c'est un

vengeur. Il commande, on obéit.

Léon et Taillevent, qui le seconde, sont déjà sur une balse de grandeur

moyenne où pagaient plusieurs rameurs habiles. Ils ont saisi des armes,

ils se montrent pleins d'une invincible ardeur.

De sauvages cris de triomphe ont retenti. Une confiance superstitieuse

succède parmi les naturels à leur terreur panique; les balses qui se

dispersaient se rallient. Par les ordres de Léon, elles abordent de tous

les côtés à la fois la péniche, prise d'assaut en quelques instants.

Le Lion de la mer en est proclamé capitaine.

* * * * *

--Ce fut ainsi, mademoiselle, poursuivit Sans-Peur le Corsaire, que je

combattis pour la première fois en faveur de vos infortunés

compatriotes, dont la cause, d'ailleurs, avait déjà toutes mes

sympathies. La force des choses m'y poussa. Je n'étais point libre de

rester neutre. Et du reste, la politique ombrageuse des Espagnols, qui

nous fermaient leurs ports, me les rendait odieux. J'avais à craindre,

en abordant sur leurs terres, d'être tout au moins traité en suspect,

honteusement fouillé et dépouillé de mes dépêches pour le roi de France.

J'agissais donc de manière à sauvegarder ma mission en me jetant à corps

perdu dans les rangs d'une insurrection qui me protégeait. J'en fus

immédiatement l'un des chefs principaux.

--Les exploits du Lion de la mer sont gravés dans ma mémoire, dit

Isabelle d'une voix émue.

--José Gabriel, ou, comme nous l'appelions, l'inca Tupac Amaru,

m'accueillit noblement. Votre aïeul, le brave Andrès, son neveu, devint

mon mentor et mon compagnon d'armes. Je connus alors la marquise

Catalina, votre mère; vous étiez enfant, j'étais à peine sorti de

l'adolescence, et bien des fois j'admirai vos grâces naissantes en

prenant plaisir à partager vos jeux.

--J'aurais dû vous reconnaître plus tôt, dit Isabelle, mais mon aïeul

Andrès vous crut mort; je me souviens qu'il fit réciter des prières

publiques par tous ses malheureux sujets pour le repos de l'âme du Lion

de la mer.

--Votre aïeul, mon vieil ami, sait maintenant que je vis; il compte sur

moi pour lui ramener la fille de sa fille. Mon brig corsaire est à vos

ordres. Vous en serez la reine. L'Océan nous est ouvert; mais

hâtons-nous; avant peu, sans doute, la guerre s'allumera entre l'Espagne

et la République française.

--Fuir l'Espagne, revoir ma patrie et mon noble aïeul sont mes voeux les

plus ardents, répondit la jeune fille avec impétuosité.

--Bien! dit Léon d'une voix contenue. Mais, en un mot, maintenant,

décidez du bonheur de ma vie.

Ils étaient en ce moment au bas de la falaise, non loin de _posada_ des

_Rois mages_, où leurs chevaux devaient les attendre.

La jeune fille leva les yeux vers le ciel; puis, comme si elle le

prenait à témoin de ses paroles:

--Hier soir, quand don Ramon, mon frère, fut averti qu'un navire de

guerre anglais croisait à l'ouvert de la passe et que _le Lion_ mettait

sous voiles, je priai du fond de l'âme pour Sans-Peur le corsaire

français. J'ai passé la nuit à demander au ciel le succès de vos armes.

Dès l'instant où vous m'étiez apparu, un écho mystérieux avait retenti

au fond de mon coeur; ma mémoire infidèle se taisait, mon âme avait

parlé. Et l'esprit de ma sainte mère m'est apparue en me disant:

«--C'est lui!» Ce matin, au point du jour, quand le canon a grondé au

large, je me suis élancée sur le plus impétueux de nos chevaux pour

aller à l'extrémité de la falaise voir quel était le vainqueur... Ah! si

le brig de Léon de Roqueforte avait succombé, aurais-je eu la force de

retourner vers le château de mon frère?...

--Je suis trop heureux! s'écriait Léon avec transport.

--Et moi, je bénis le ciel, dont les bienfaits dépassent mes espérances.

Ma vie, que vous avez sauvée deux fois, devait vous appartenir.

Léon de Roqueforte plia le genou et baisa respectueusement la main de

l'amazone.

--Soyez mon époux et mon seigneur! dit-elle ensuite.

--Eh bien! au château de Garba! s'écria le capitaine corsaire. Il est

au-dessous de vous et de moi, madame, d'user de ruse à cette heure. Tout

au grand jour du soleil! Il ne faut pas que la fille des Incas et du

marquis de Garba y Palos passe un seul instant pour avoir été enlevée

par un aventurier sans aveu. Non! mille fois non! Je veux que la

bénédiction nuptiale nous soit donnée dans le château de vos ancêtres

paternels. Votre honneur de jeune fille l'exige, et il le faut encore

pour celui des Roqueforte, dont le sang ne le cède à celui d'aucune

maison royale des deux mondes!... Ah! ah! continua Sans-Peur en riant,

pour un corsaire de la République, je suis passablement aristocrate.

Quand vous saurez toute mon histoire, vous la trouverez tissue de

contradictions apparentes plus étranges encore... Tout cela, pourtant,

se tient, se lie et ne fait qu'un. Dans ma patrie, aujourd'hui, les

propos que je tiens méritent la mort; je n'en suis pas plus mauvais

patriote pour cela; les Anglais le savent!... Mais l'heure presse!... A

cheval! J'ai vaincu au large ce matin, j'ai hâte de remporter ce soir

une victoire plus douce.

--Léon, dit la jeune fille, vous semblez ne tenir aucun compte des

volontés de don Ramon de Garba, mon frère.

--Je connais d'avance ses sentiments, mais s'il est de fer, je suis de

feu, moi!... s'il a ses miquelets et ses vassaux, j'ai mon équipage!...

s'il me suscite des obstacles, je les pulvériserai.

Sur ces mots, changeant de ton, comme il lui arrivait sans cesse:

--Quelque pressé qu'on soit, dona Isabelle, il faut déjeuner, surtout

lorsqu'on ne sait quand on dînera. J'ai passé la moitié de la nuit à

surveiller les mouvements de l'ennemi; au point du jour, j'ai livré

combat, et le feu lui même s'éteint faute d'aliments.

Ce jeu de mots fit sourire l'amazone, qui ne refusa point de partager la

collation matinale.

Le repas fut court et frugal. Dès qu'il fut achevé, Sans-Peur offrit

l'appui de son épaule à la jeune fille, qui sauta légèrement à cheval;

lui-même fut aussitôt en selle. Le Galicien de la falaise, écuyer

improvisé, se tenait prêt à les suivre.

V

BRANLE-BAS DE COMBAT.

La crique de Garba n'est défendue par aucun fort.--Soit négligence de la

part du gouvernement espagnol, soit confiance dans les bancs de récifs

qui en rendent l'entrée presque inabordable, soit enfin parce qu'il

n'existe aux alentours aucune place de quelque importance, elle est

ouverte à tout navire audacieux qui, comme _le Lion_, ose se risquer

parmi les brisants.

Sans-Peur était trop habile marin pour qu'une savante prudence ne

tempérât point sa témérité. Il jouait sa vie avec un sang-froid

merveilleux; il n'exposait pas niaisement son navire aux probabilités du

naufrage. Aussi, n'avait-il rien moins fallu qu'un triple intérêt

d'amitié reconnaissante, d'ambition et d'union conjugale, pour que le

capitaine du _Lion_ choisît un tel abri, pendant la saison d'hiver,

quand les coups de vent des Açores mettent à chaque instant en fureur

les eaux dangereuses de ces parages.

Il avait fallu plus encore pour que l'effrayante manoeuvre de la matinée

eût été combinée et exécutée par un tel marin.

Mais surpasser en audace Isabelle l'amazone, et cela pour lui sauver la

vie, c'était assurer d'un coup le triple but qu'il se proposait,--non

depuis quelques jours, mais depuis de longues années, et surtout depuis

le moment où,--déguisé en simple mineur péruvien,--il avait revu la

jeune fille passant au bras du marquis son père, et s'embarquant pour

l'Espagne.

Et tout l'édifice de son avenir s'écroulait, s'il la laissait

misérablement périr.--Il risqua tout; il réussit.

Le succès justifia sa tentative presque insensée, qui ravit d'admiration

les corsaires, en imprimant aux Galiciens du canton une terreur

superstitieuse.

Il avait su être plus que téméraire, on le prit pour un démon.

Il sut être magnifique en semant l'or à pleines mains.

Il fut adroit en ordonnant des prières à Notre-Dame-du-Salut;--mais au

demeurant, cette adresse ne fût point hypocrite: il avait la foi d'un

matelot, tout gentilhomme et tout républicain qu'il était. Le comte Léon

de Roqueforte n'était pas un freluquet de cour trouvant matière à

railleries dans les mystères de la religion chrétienne; le corsaire

républicain Sans-Peur n'était pas un sans-culotte voulant à la Diderot

«des boyaux du dernier prêtre, serrer le cou du dernier roi.»

Du reste, il était roi lui-même,--il était roi, comme on le verra,--et

ne souhaitait aucunement de finir par la corde, fût-elle de boyaux.

--S'il veut qu'on prie la sainte Vierge, il n'est ni le diable de

l'enfer, ni un suppôt de Satan, disaient les femmes émerveillées de la

beauté virile du corsaire aux cheveux d'or.

En Galice, les montagnards ont cela de commun avec les Basques leurs

voisins, qu'ils se piquent d'être alertes et habiles à l'exercice du

saut. Le bond du capitaine corsaire, de l'extrémité d'une vergue mobile

sur la pointe aiguë et glissante du roc, son agilité à le gravir

devaient prédisposer en sa faveur un certain nombre de jeunes gens.

A la _posada_ des _Rois mages_, il avait payé sans compter et

libéralement fait l'aumône aux curieux attroupés sur son passage.

Son courage, son dévouement, sa belle mine, sa récente victoire, le

succès de sa manoeuvre dans les récifs de la passe, et enfin sa

conduite envers la fille du marquis de Garba, transformaient presque en

sympathie les préventions des riverains. Les plus timides voyaient à sa

ceinture une paire de pistolets étincelants. Les plus hostiles

songeaient aux cent vingt hommes d'équipage et aux dix-sept canons du

brig, dont la pièce de bronze à pivot était,--au dire des bavards,--un

prodige d'artillerie.

Du milieu de la foule partit un souhait qui plut à Léon et à Isabelle:

--Bonheur aux futurs époux.

--Pour boire à leur mariage, qui sera célébré ce soir dans la chapelle

du château! répondit Léon en jetant une dernière bourse d'or à

l'hôtelier des _Rois mages_.

Et les fiancés partirent au galop.

* * * * *

Déjà depuis près d'une heure _le Lion_ avait repris son mouillage sous

le château de Garba.

Maître Taillevent, perché sur l'affût de la longue pièce à pivot,

dirigeait les travaux du bord, surveillait la réparation des avaries, et

attendait impatiemment que son capitaine reparût.

--Tiens! il est à cheval! s'écria Camuset le novice, revenu de

l'infirmerie où les pansements étaient enfin achevés.

--Tu vois donc bien, failli mousse, que ça le connaît, les chevaux. Ah!

si tu avais vu ce que j'ai vu, moi...

--Et qu'avez-vous donc vu, maître Taillevent? demanda fort avidement le

novice, qui eut le tort, cette fois, de se rapprocher si bien qu'une

taloche magistrale le renseigna au mieux sur les dangers de

l'indiscrétion.

Un éclat de rire bruyant fut le seul témoignage de compassion donné par

les matelots corsaires à l'intéressant Camuset.

--Ils vont comme la brise de _nordet_, le capitaine, la dame et un

sauvage de l'endroit.

A peine en vue du brig, Léon agita son chapeau.

--Lieutenant, dit le maître, ordre du capitaine de mettre toutes les

embarcations à la mer.

Au lieu de se recouvrir, Léon abaissa son chapeau.

--Nous tenir parés à les armer en guerre au premier signal! ajouta

maître Taillevent.

--Bon!... du nouveau!... Attrape à s'amuser! firent les corsaires.

Un troisième geste de Léon apprit au maître que son capitaine l'appelait

à terre avec quelques hommes de bonne volonté.--Un canot déborda.

* * * * *

Don Ramon de Garba y Palos, qui ne cessait de maugréer contre le

voisinage assez peu rassurant du brig corsaire, alors qu'une rupture

était imminente entre l'Espagne et la République, avait, dès l'origine,

pris toutes les précautions en son pouvoir. Il s'était assuré que la

milice du canton était en état de se lever en armes; il avait à grands

frais fourni des fusils et de la poudre à tous ses vassaux; enfin, il

avait obtenu du gouverneur de la Corogne une garde extraordinaire de

miquelets qu'il nourrissait et payait, soldats, caporaux et sergent,

dépense tout au moins fort désagréable.

Lorsqu'il vit sa soeur revenir de compagnie avec le capitaine corsaire,

dont le navire avait repris son poste, il fut alarmé, fit sonner la

cloche du château, rassembla les miquelets et s'arma jusqu'aux dents.

--A la bonne heure! dit Sans-Peur le Corsaire, on va nous recevoir avec

les honneurs qui nous sont dus.

Mais il ne s'en tint pas à ce propos badin, et voyant accourir de divers

côtés des Galiciens armés d'escopettes, il déchargea en l'air un de ses

pistolets, ce qui signifiait pour son lieutenant: «--Branle-bas de

combat.»

Taillevent et ses camarades, cartouchières et pistolets en ceinture,

sabre ou hache d'abordage au côté, le mousqueton sur l'épaule,

gravissaient la colline au pas de course.

Don Ramon, qui avait fait barricader ses portes, attendait à son balcon.

Son peloton de miquelets se tenait derrière lui. Par tous les sentiers

affluaient des mariniers, de simples paysans, des mendiants, des

bohémiens prêts à se mêler à la bagarre.

Léon et Isabelle s'avancèrent sans descendre de cheval. Les gens du

_Lion_, maître Taillevent en tête, les rejoignaient.

--Bien! très bien! dona Isabelle, la fête aura toute la solennité, tout

le retentissement que je veux. Par sainte Clotilde et saint Cloud,

patrons de ma race, notre mariage ne manquera pas de témoins!

A ces mots, élevant la voix et saluant avec courtoisie:

--Marquis de Garba y Palos, dit le capitaine, Votre Seigneurie

voudrait-elle faire au comte Léon de Roqueforte l'honneur de le

recevoir?

--Monsieur le Français, répondit le marquis avec hauteur, la porte de

mon château ne s'ouvrira que pour ma soeur Isabelle de Garba y Palos.

--Monsieur mon frère, dit aussitôt la jeune fille, Isabelle de Garba

croit avoir le droit d'introduire dans la maison de son père le héros

qui vient de lui sauver la vie.

Des murmures en sens divers se faisaient entendre dans la foule. Les

miquelets, impassibles, attendaient des ordres; Léon, qui avait eu soin

de recharger son pistolet, vit ses gens à leur poste et sourit.

--Mademoiselle ma soeur, vous manquez de respect au chef de votre

famille!... Rentrez, et rentrez seule, je l'exige!... Si cet homme vous

a sauvé la vie, nous saurons lui témoigner notre reconnaissance plus

tard... Maintenant, obéissez!...

Maître Taillevent ne put s'empêcher de dire:

--En voilà une finesse cousue de fil d'Espagne!...

--J'ai fait choix d'un époux, répondait Isabelle; je comptais vous le

présenter en soeur soumise et respectueuse; votre accueil étrange

m'oblige à vous déclarer que je ne rentrerai point sans lui dans notre

château.

--Et moi, s'écria don Ramon, je vous déclare indigne du nom de Garba y

Palos, déchue de tous vos droits et à jamais étrangère à ma famille.

Léon dit avec calme:

--En quoi indigne?... Pourquoi déchue?... Mademoiselle de Garba y Palos

rentrera dans sa demeure; j'ai l'honneur de vous le déclarer sur ma

parole, moi!...

--De quoi se mêle cet homme?... interrompit le marquis. Osez violer mon

domicile, vous ne serez qu'un pirate!... Je suis prêt, vous le voyez, à

repousser la force par la force.

--Dieu me garde d'user de violence envers le frère de dona Isabelle,

reprit Léon, qui mesurait ses paroles sans lâcher la crosse de son

pistolet et sans perdre de vue les moindres gestes du châtelain. Mais, à

cause de moi, vous fermez votre porte à mademoiselle, dont je suis le

cavalier. Gens d'Espagne, je vous prends tous à témoin; écoutez-moi!

Le silence, un moment troublé par des cris et des murmures, se rétablit

à ces mots.

--Je jure devant Dieu, et je proclame publiquement que, du consentement

du noble Andrès de Saïri, cacique de Tinta, au Pérou, je suis le fiancé

de sa petite-fille et unique héritière dona Isabelle de Garba...

--Imposture! interrompit don Ramon en dirigeant un pistolet sur Léon de

Roqueforte.

Isabelle jeta un cri.

--Taillevent, retiens-la! dit le corsaire qui ajustait don Ramon.

Le maître empêcha l'amazone de se placer devant son fiancé, sous le coup

d'une arme fratricide.

Matelots français, soldats et miliciens espagnols apprêtèrent leurs

fusils; la foule poussait des hurlements.

A bord du brig, le canon de bronze était pointé à toute volée sur

l'antique castel des seigneurs de Garba.

VI

MARIAGE DE HAUTE LUTTE.

De part et d'autre les fusils étaient en joue. Les miquelets, les

miliciens et les vassaux de don Ramon ajustaient le petit peloton

français, composé de Taillevent, de ses camarades et de Sans-Peur le

Corsaire, qui reprit à très haute voix:

--Je veux la paix!... et je tremble pour vous, gens d'Espagne; car au

premier coup de mousquet, mon brig ouvre le feu à boulets et à

mitraille, mes lions de mer débarquent, et ceux de nous qui auraient

péri seraient terriblement vengés.--Relevez donc vos armes sans

maladresses... Tâchons de nous entendre!

--Par pitié pour vous-même, mon frère, soyez prudent, ajouta Isabelle.

Profitant du conseil, le sergent des miquelets, de son autorité privée,

fit redresser les armes.

Taillevent l'imita aussitôt.

Don Ramon, découragé, abaissa son pistolet.

Léon de Roqueforte en fit autant, et dit:

--Au nom du sens commun, seigneur marquis, convenez que si j'avais

l'intention de violer le droit des gens, je serais un grand fou! Venir

frapper tout tranquillement à votre porte, au lieu d'emmener à mon bord

mademoiselle votre soeur, de faire feu sur votre château sans canons et

de descendre ensuite à la tête de mes gens pour piller ses ruines;

parlementer au lieu d'agir, et s'aventurer presque seul sur vos

domaines si bien gardés, mais ce serait de l'ineptie. Je ne suis et ne

serai jamais _pirate_, don Ramon. Je ne souffre point qu'on m'assimile

de près ni de loin à un écumeur de mer, à un pillard sans aveu. J'ai

l'honneur d'être corsaire de la République française; je suis

régulièrement pourvu de lettres de marque pour courir sus aux ennemis de

ma patrie, je me sais en pays ami et n'ai garde de violer le territoire

espagnol. La force est de mon côté, je n'en fais pas usage. Vous me

menacez, j'attends patiemment l'effet de vos menaces. Vous semblez

craindre que j'attaque votre domicile, soyez sans craintes. Je puis au

besoin être téméraire, je ne suis pas sans raison.

Si les bohémiens, les naufrageurs de la côte et les bandits de la

montagne, tout disposés à profiter des résultats désastreux de la

bagarre ne furent point trop satisfaits de ce discours, en revanche, les

paysans, les miliciens et les miquelets eux-mêmes se réjouissaient de la

tournure des choses.

--Quel brave et loyal hidalgo français! disaient les femmes.

--Il a cent fois raison, murmuraient les gens pacifiques.

Don Ramon fronçait les sourcils avec humeur.

--Mais enfin, monsieur, dit-il, je suis bien libre, ce me semble, de ne

pas vous recevoir.

Sans-peur le corsaire · 第 1 / 21 段