entraîner ce funeste événement, et dans quel embarras nous pouvons
nous trouver au milieu des grands changements qui peuvent survenir,
sans armée, sans finances, et avec tous les désordres intérieurs de
notre administration écrivante. Quoi qu'il en soit, le principal et le
premier soin dans ce moment me paraît être de faire bonne contenance
et de ne pas laisser apercevoir à nos ennemis nos transes et les
inquiétudes que cet événement doit nous causer. Si, jusqu'ici, j'ai
pris la liberté de solliciter vivement le retour de Sa Majesté, j'ose
croire qu'actuellement, il serait bon peut-être que Sa Majesté restât
un jour de plus à Presbourg, pour montrer de la tranquillité au public
et ne pas faire croire que c'est l'événement qui l'ait engagé à tout
abandonner et à quitter Presbourg avec précipitation. Nous serons
peut-être bien mal désormais; mais, si nous pouvons nous sauver
encore, c'est surtout par la constance, la réflexion et l'ordre, et il
ne nous reste certainement pas d'autres remèdes.»
Indépendamment de l'émotion que révèle cette lettre, on peut encore en
conclure que la cour de Vienne aux abois ne croyait pas à la durée des
succès remportés en ce moment par l'archiduc Charles sur les armées de
la République, que nous avons montrées battant en retraite devant lui.
Et, assurément, ces succès étaient aussi précaires que momentanés. Ils
ne se poursuivirent pas. La nécessité d'envoyer une partie de ses
troupes au secours de celles qui combattaient en Italie contre
Bonaparte, empêcha l'archiduc de tirer parti de ses avantages. La
frontière française ne fut pas franchie. L'espoir que caressait Condé
d'entrer en Alsace s'évanouit.
Les nouvelles reçues ultérieurement de Russie à Blanckenberg finirent
par apaiser la violente émotion provoquée par la mort de Catherine. À
la vérité, on apprit, au mois de janvier que le comte Eszterhazy,
représentant de Louis XVIII à Saint-Pétersbourg, ne trouvait pas,
auprès du nouvel Empereur, le favorable accueil auquel l'avait
accoutumé Catherine. Mais ce n'était là, de la part de Paul Ier, que
l'effet d'une antipathie toute personnelle, car, au même moment, il
écrivait au «roi de France» une lettre bienveillante, propre à faire
supposer qu'il voulait suivre les traces de sa mère. Il assurait à ses
courtisans qu'il continuerait la politique de celle-ci, que nul
changement ne serait apporté dans le personnel qui exerçait le pouvoir
en son nom. Il commençait même par déclarer au favori de Catherine,
Platon Zoubof, qu'il lui conserverait ses emplois et ses grades. Mais,
en même temps, il arrêtait les préparatifs de l'expédition que devait
commander Souvarof, éloignait ce général, renvoyait le ministre
Markof, rappelait à sa cour Repnin, Romanzof, d'autres encore, tombés
en disgrâce sous le précédent règne. On racontait enfin qu'ayant
trouvé sur la table de sa mère le projet du traité avec l'Angleterre,
il l'avait mis en morceaux.
De Vienne, où il se trouvait encore et où il recueillait des
impressions et des bruits de nature à lui créer une opinion,
Saint-Priest mandait au roi, le 22 décembre: «Quant aux dispositions
de l'Empereur, on tire, à cet égard, plus de conjectures de ses
actions que de son langage, lequel, ainsi qu'il arrive ordinairement
dans les premiers moments, a été confirmatif des engagements de
l'Impératrice défunte.» Tout était donc encore incertitude et
désarroi; du souverain russe, on pouvait également tout espérer et
tout redouter.
C'est à ce moment que, de nouveau, Louis XVIII comprit la nécessité
d'avoir auprès de lui un homme de jugement ferme et de grande
expérience. Il était las de l'imprévoyance du duc de La Vauguyon qui,
jusqu'à ce jour, avait excité et encouragé sa résistance aux conseils
des agents de Paris. Ce personnage, dans ses fonctions de premier
ministre, avait en outre encouru le ressentiment de d'Avaray dont le
crédit sur le roi était tout-puissant. Soit que le prince cherchât à
donner une satisfaction à son favori, soit que ses premières opinions
sur la politique à suivre se fussent modifiées et que, pour appliquer
ses idées nouvelles, il voulût un autre collaborateur, il décida le
renvoi de La Vauguyon. Il résolut d'appeler Saint-Priest pour le
remplacer et pour remplacer du même coup le baron de Flachslanden, que
l'état de sa santé condamnait au repos, et qui mourut peu après.
La présence de Saint-Priest à Vienne n'y était plus nécessaire, depuis
qu'il avait obtenu du baron de Thugut l'assurance que la cour
d'Autriche ne songeait pas, ainsi qu'on l'en accusait, à marier Madame
Royale à l'archiduc Charles, et la promesse de renvoyer cette
princesse à son oncle aussitôt que celui-ci la réclamerait. Pour les
négociations à suivre ultérieurement, l'évêque de Nancy pouvait
suffire, l'Empereur étant maintenant disposé à lui rendre ses bonnes
grâces. Le roi écrivit donc à Saint-Priest, le 17 janvier, pour le
mander près de lui. Mais le duc de La Vauguyon, chargé d'expédier
cette lettre qui lui avait été remise cachetée, l'ouvrit, en prit
connaissance et ne la fit pas partir. Cet incident ne fut découvert
que le 28 février. La Vauguyon, convaincu d'avoir abusé de la
confiance de son maître, reçut l'ordre de quitter Blanckenberg
sur-le-champ. Ses pouvoirs lui furent retirés; les agents du roi en
furent avertis.
Il ne devait jamais pardonner cette injure, et quelques semaines plus
tard, à Hambourg où il s'était rendu, il se vantait «d'avoir toujours
assez méprisé son maître pour faire le contraire de ce qui lui était
ordonné». Un nouvel avis envoyé à Saint-Priest l'invita à se mettre en
route sans délai pour rejoindre le roi. «Je vous attends, Monsieur,
avec une impatience égale à mon estime, à ma juste confiance et à tous
les autres sentiments dont je désire vous donner de plus en plus les
preuves.»
À cette date, un douloureux événement s'était produit à Paris. La
police du Directoire avait de nouveau mis la main sur les membres de
l'agence royaliste reconstituée après la journée de vendémiaire. La
Villeheurnoy, Duverne de Praile, Brottier étaient arrêtés, et, cette
fois, la saisie de leurs papiers les plus importants ne leur
permettait pas de dissimuler les complots qu'ils s'attachaient à
ourdir. Le roi, à peine averti de cette catastrophe, écrivait au duc
d'Harcourt, le 16 février 1797, en l'invitant à supplier en son nom le
roi d'Angleterre de profiter des bons rapports qui existaient en ce
moment entre lui et le Directoire, à la faveur des négociations
entamées à Lille en vue de la paix pour intervenir en faveur de ces
malheureux, «victimes de leur courageux dévouement». Mais, en même
temps, le prétendant, en proie à une aberration dont il avait été
maintes fois le jouet, revenait à l'idée de conquérir à sa cause un
des généraux de la République. N'attendant plus de Pichegru les
services qu'il en avait espérés, c'est sur Moreau que, maintenant, il
jetait les yeux.
«Proposez à Sa Majesté britannique et à ses ministres, mandait-il à
d'Harcourt, _de déposer entre les mains de M. Wickham, ou de telle
autre personne qui serait choisie pour cela, des fonds qui seraient
employés à gagner l'armée aux ordres du général Moreau, à l'habiller,
à lui fournir les vivres, médicaments dont elle a besoin, et à la
solder pendant quelque temps_. Le moment est pressant, il peut être
décisif, c'est en déployant de plus grandes ressources, à l'instant où
l'on en perd une importante, que l'on peut étonner ses ennemis,
ranimer ses partisans, et se faire un moyen de succès de ses revers
mêmes. Les tyrans de la France ont saisi ceux qu'ils regardaient comme
les chefs du parti royaliste; qu'ils voient le roi lui-même à sa tête,
et bientôt la trahison qui leur a livré ceux pour qui je tremble
aujourd'hui retombera sur eux-mêmes.»
À peine est-il besoin de mentionner que cette étrange proposition
n'eut pas de suites, soit que d'Harcourt n'eût pas jugé opportun de la
transmettre, soit que le cabinet britannique ne s'y fût pas arrêté.
IV
SAINT-PRIEST, PREMIER MINISTRE
Au mois d'avril suivant, Saint-Priest était à Blanckenberg. Il y
prenait aussitôt possession du poste que lui assurait la confiance du
roi, que méritaient ses services passés, et qui était en réalité celui
de premier ministre d'un monarque sans couronne.
Fort de cette confiance, soutenu par l'appui de d'Avaray qui ne le lui
marchandait pas encore comme il le fit plus tard, le comte de
Saint-Priest imprima aux ordres du cabinet royal plus d'homogénéité et
de suite qu'ils n'en avaient eu jusque-là, tint la main à leur
exécution, disciplina les agents diplomatiques que Louis XVIII
entretenait dans les diverses capitales. Dans la direction de la
politique royale, il s'appliqua à faire prévaloir les idées modérées
auxquelles se ralliait maintenant le roi après les avoir écartées
longtemps. Ce n'était ni trop de sagesse, ni trop de prudence. Jamais
la situation générale n'avait exigé plus de ménagements, d'attention,
d'habileté. Elle se présentait, pour les débuts de Saint-Priest,
pleine de complications et de troubles.
L'Europe n'était pas encore remise de l'émotion produite par le
changement de règne survenu en Russie. Elle restait impuissante à en
prévoir les conséquences. Les négociations entamées à Paris, entre le
gouvernement anglais et le Directoire, en vue de la paix, et sans
qu'aucun des partis y portât la sincère intention d'aboutir, venaient
d'être interrompues par le brusque renvoi du plénipotentiaire
britannique, lord Malmesbury. Sur le Rhin, les opérations de guerre
subissaient un temps d'arrêt. Mais, en Italie, les armées de la France
accomplissaient des prodiges. Ils allaient aboutir aux préliminaires
de Léoben. À Paris, nous l'avons dit, les agents royalistes avaient
subi la plus cruelle avanie. Dénoncés au Directoire, leurs papiers
saisis, leurs secrets divulgués, ils se voyaient l'objet de mesures de
rigueur. Une procédure, commencée avec éclat, révélait à la France
républicaine, en l'exagérant, le danger qu'elle avait couru. Enfin,
les élections étaient prochaines; il ne semblait pas qu'elles pussent
échapper à l'influence d'événements si divers et si graves.
Saint-Priest courut au plus pressé. C'était la reconstitution de
l'agence royaliste de France. À peine dissoute par l'arrestation de la
plupart de ses membres, elle se reformait déjà grâce au zèle de l'un
d'entre eux, Despomelles, assez heureux pour se dérober au sort de ses
complices. Sur sa proposition, un conseil royal fut créé à Paris. Il
se composait de neuf personnes. Pour le présider, le roi désigna le
prince de La Trémoïlle, émigré qui demandait sa radiation, espérait
l'obtenir, et, une fois en France, recommencer à conspirer. À l'effet
de tracer la conduite de ce conseil, le roi écrivit de sa main le
programme détaillé de ce qu'il lui enjoignait de faire.
«Mon conseil, y était-il dit, dès le début, s'assemblera deux fois la
semaine, et si quelqu'un de ses membres reçoit, dans l'intervalle
d'une séance à l'autre, une pièce qui lui paraisse demander une
discussion prompte, il en avertira ses collègues, afin qu'il y ait
sur-le-champ une séance extraordinaire.»
Tous les détails étaient réglés, tous les incidents prévus, toutes les
questions résolues avec la même précision.
«Mais l'objet principal des délibérations de mon conseil sera ce qui
concerne l'intérieur du royaume; ces affaires souffriraient trop s'il
fallait attendre mes ordres pour continuer la correspondance; ainsi,
je charge mon conseil de la faire aller suivant les bases que je vais
poser. Le premier effet que doivent produire les revers actuels et la
paix générale qui, probablement, en sera bientôt la suite, doit être
un grand découragement de la part des royalistes. Ne pas leur donner
quelques encouragements ou leur en donner trop sont deux écueils
également a craindre ... Il faut donc prescrire à nos agents de
l'intérieur et ne cesser de leur prescrire de s'abstenir de toutes
déclamations soit de bouche, soit par écrit contre le gouvernement,
quel qu'il soit, mais de répandre et faire répandre sans éclat de
grandes vérités telles que celles-ci: Un grand État ne peut supporter
longtemps la forme républicaine. L'établissement et les victoires de
la République française ne prouvent rien contre cette assertion,
puisqu'ils n'ont été dus, l'un qu'au despotisme paré du nom de
liberté, les autres qu'à l'enthousiasme de la nation qui n'a pu
supporter l'idée d'un joug étranger, et à la faute des puissances qui
ont fait tout ce qu'il fallait pour lui persuader qu'elles voulaient
lui imposer ce joug.»
Ces considérations étaient longuement développées, à l'effet de
démontrer que les agents desserviraient la cause royale s'ils
essayaient de provoquer des secousses violentes. Sur le chapitre des
concessions, et sans en refuser aucune, le roi pensait qu'il serait
dangereux de toucher à l'ancienne constitution du royaume; il ne
renonçait plus cependant à la modifier s'il était démontré qu'une
modification était nécessaire. Le conseil devait entretenir la
correspondance la plus active avec le comte d'Artois et le prince de
Condé. Les délibérations devaient être prises à la majorité des voix.
En certains cas, cependant, aucune ne pouvait devenir définitive sans
que le roi eût donné son avis. À ces instructions secrètes était
jointe une proclamation destinée à être rendue publique, dans laquelle
le roi insistait encore pour le maintien de l'ancienne constitution
améliorée.
Saint-Priest, à qui ces pièces furent soumises, y trouva «trop de
détails et trop de beau dire». Il rédigea de son côté un projet plus
simple et plus court, qui différait sensiblement de l'autre. «Tout ce
qui a été fait depuis la Révolution au véritable avantage du bien
public sera maintenu, y disait le roi; si cela peut dépendre de moi,
tout ce qui y manque encore sera ajouté; et ce ne sera ni la
nouveauté, ni l'antiquité des lois qui en fera le mérite, mais leur
véritable utilité. Quand je réduis tout à l'utilité publique, sans
parler de la justice due à chacun, c'est que je la regarde comme la
vraie base du bien public; la liberté, ce mot dont on a tant abusé,
s'y trouve également comprise, et, dans sa véritable acception, elle
n'est pas moins importante pour le souverain que pour les sujets.»
Les documents d'après lesquels sont écrits ces récits ne disent pas
lequel des deux projets, celui de Louis XVIII ou celui de son
ministre, fut utilisé, imprimé, répandu. Ce qui est plus certain,
c'est que ni les exaltés du parti royaliste, ni les constitutionnels
ne furent satisfaits. Ceux-ci déploraient qu'il n'y eût auprès du roi
personne qui possédât «la notion exacte de ce qu'est une assemblée
populaire ni du gouvernement mixte». Ceux-là écrivaient: «Il paraît
que l'on veut régner coûte que coûte et vaille que vaille. On ne peut
rien faire avec de pareilles intentions ... Il ne s'agit plus que de
gagner l'opinion en promettant des récompenses, des places, en
assurant l'oubli des erreurs, l'oubli même des crimes.»
C'est au milieu de ces tiraillements que l'agence de Paris fut
reconstituée. Elle reçut la mission spéciale de préparer les élections
annoncées pour le mois de mai. La Trémoïlle qui était venu à
Blanckenberg pour conférer avec le roi, alla en prendre la direction,
après avoir fait un court séjour à Édimbourg afin de s'entendre avec
le comte d'Artois. De ce côté, il y avait beaucoup à faire. À la
faveur de l'autorité que lui donnaient ses fonctions de lieutenant
général du royaume, à la faveur surtout de l'éloignement où il était
de son frère, ce prince s'était créé un pouvoir indépendant que ses
agents opposaient fréquemment à la volonté du roi. À Édimbourg comme à
Paris, on pensait autrement qu'à Blanckenberg. Saint-Priest s'attacha
à atténuer les effets de ces divisions. Il imprima plus d'activité à
la correspondance avec le duc d'Harcourt qui représentait Louis XVIII
auprès du gouvernement anglais. Les affaires qui se traitaient en
Angleterre échappèrent moins fréquemment à l'oeil du roi.
Saint-Priest voulut aussi que les relations avec Hambourg fussent plus
régulières et plus fréquentes. La situation de cette grande cité à
l'embouchure de l'Elbe en faisait le passage le plus fréquenté de
l'Europe; l'importance de son commerce, sa puissance financière la
mettaient en rapport avec le monde entier. Grâce à ces circonstances,
grâce à la neutralité que lui assurait sa qualité de ville libre, elle
était devenue le centre le plus important de l'Émigration, sans cesser
de vivre en paix avec la République française, qu'un plénipotentiaire,
Reinhart, y représentait. Tous les autres États de l'Europe y
entretenaient des ministres. Ceux de Russie, d'Angleterre et
d'Autriche protégeaient les émigrés, vivaient avec eux, défendaient
leurs intérêts auprès du Sénat de Hambourg.
Placé entre leurs exigences et celles de l'agent français, le Sénat
était tenu à des prodiges d'habileté pour vivre en bon accord avec
tous. S'il accordait à des émigrés le droit de bourgeoisie, de Paris
on lui reprochait de les favoriser; s'il appuyait les démarches du
Directoire qui cherchait à contracter un emprunt chez les banquiers
hambourgeois, de Saint-Pétersbourg on lui reprochait de favoriser les
jacobins. Reinhart se plaignait d'être sans cesse exposé à d'obscurs
assassins. Et en fait, les émigrés le menaçaient, le bravaient,
organisaient l'espionnage autour de lui, jusque dans sa maison. Il le
leur rendait, il est vrai, en surveillant leurs réunions, leurs
salons, celui de la princesse de Vaudémont, celui de Mme de Genlis,
celui du libraire Fauche-Borel, chez qui trônait Rivarol.
Chez la princesse d'Holstein-Beck, royalistes et républicains se
rencontraient; ils se coudoyaient dans les rues, les premiers
chamarrés des décorations de l'ancien régime. Au théâtre, ils
s'asseyaient les uns à côté des autres, chacun voulant imposer la loi.
Un soir, un acteur ayant chanté un air dont les paroles: «Je meurs
pour mon roi,» électrisèrent les royalistes, ceux-ci le soulignèrent
de frénétiques applaudissements. Les républicains de protester. Un
commencement de rixe s'ensuivit. La pièce fut interdite. Mais le
ministre d'Autriche intervint le lendemain, exigea qu'elle fût de
nouveau représentée[74]. Dans ces querelles, la population prenait
parti. À l'image des étrangers dont la présence au milieu d'elle
l'enrichissait, elle s'était divisée. Il en résultait un état
permanent de troubles et de conflits, à la faveur duquel les
royalistes conspiraient librement[75]. Saint-Priest pensait avec
raison qu'il y avait lieu de tirer parti de cette situation pour le
bien de la cause royale: si le roi allait en Russie, il fallait
s'assurer à Hambourg une organisation propre à faciliter les
correspondances avec le reste de l'Europe, les allées et les venues
des agents royalistes, les envois d'argent.
[Note 74: Voir encore, pour le séjour des émigrés à Hambourg,
le très attachant ouvrage de M. de Lescure sur Rivarol.]
[Note 75: La France, en 1798, exigea l'expulsion des émigrés
et ne put l'obtenir. Les relations diplomatiques avec
Hambourg furent rompues, et rétablies seulement en 1800.]
Un Français, M. de Thauvenay, allié à la famille de Loménie, établi
depuis quinze ans à Hambourg, reçut des pouvoirs étendus pour
s'occuper des affaires du roi, réunir des renseignements, les
communiquer aux représentants russes dans le nord de l'Allemagne, en
même temps qu'il les enverrait à Louis XVIII. Il devint simultanément
agent politique, agent financier et même simple distributeur de
lettres. Le roi demanda pour lui au tsar le patronage de la légation
de Russie.
«M. de Thauvenay, disait-il à l'appui de sa demande, né gentilhomme
français, mais établi depuis quinze ans à Hambourg, d'où il est devenu
citoyen, réunit à la probité la plus exacte la plus grande
intelligence, une activité infatigable, un zèle et un dévouement sans
réserve pour la bonne cause. Ses nombreuses liaisons, la connaissance
du local et l'habitude de la manière dont les affaires se traitent,
jointes à ses autres qualités, font qu'il est instruit de ce qui se
passe à Hambourg et de ce que méditent les agents du Directoire, comme
s'il était admis dans leurs conciliabules ... Il m'est, je ne dirai
pas utile, mais d'une nécessité indispensable, et, si jamais il était
obligé de s'en éloigner, rien au monde ne pourrait me dédommager de
cette perte.»
En dépit de cette recommandation chaleureuse, Paul Ier n'accorda pas à
Thauvenay le patronage que sollicitait le roi. Sous ses ordres, un
émigré, M. de Septeuil, ancien receveur de la liste civile, fut le
trésorier de la monarchie dans l'exil. Ses fonctions le mettaient, à
toute heure, en rapports avec Grimm, qui résidait lui aussi à
Hambourg, en qualité d'administrateur de la caisse de secours créée
dans cette ville par l'impératrice Catherine en faveur des émigrés et
maintenue par son successeur. C'est par les mains de Grimm que
passaient toutes les sommes accordées par le souverain russe. C'est
lui qui verse en 1795 au maréchal de Castries, de la part de
l'Impératrice, une somme de cinq mille roubles et lui en promet autant
pour l'année suivante; c'est lui qui, après la mort de Catherine,
annonce aux émigrés qu'elle pensionnait, que le tsar tiendra tous les
engagements pris par elle envers eux. C'est enfin chez Grimm que le
favori Platon Zouboff vient répandre les larmes que lui arrache la
perte de sa souveraine et manifester sa douleur:
«Son aspect m'a fait un bien et un mal inexprimables, écrit Grimm au
maréchal de Castries, le 10 juin 1797. Je n'ai pu lui dire un mot; je
n'ai pu que sangloter. J'ai été très content de son maintien, de son
ton avec moi, de ses propos, de tout, jusqu'à sa réserve.»
À ce moment, la représentation des intérêts royalistes était partout
organisée aussi fortement que le permettait l'état confus du
continent. Partout, on pouvait agir, exprimer des voeux, recueillir
des informations, solliciter des appuis, profiter des occasions
favorables. Le roi était représenté à Londres par le duc d'Harcourt, à
Vienne par La Fare, à Madrid par le duc d'Havré, à Lisbonne par le duc
de Coigny, à Naples par le comte de Chastellus et l'abbé de Jous, à
Rome par M. de Vernègues. À Saint-Pétersbourg seulement, où le comte
Eszterhazy était tombé en disgrâce, le roi n'avait plus d'agent.
C'était une lacune à combler. La cour de Blanckenberg s'en
préoccupait. On avait épuisé la bonne volonté de toutes les cours; on
connaissait les dispositions et les possibilités de chacune d'elles.
Il n'y avait plus lieu de compter ni sur l'Espagne, ni sur la Prusse,
depuis la paix de Bâle détachées de la coalition, résolues à n'y pas
rentrer.
L'Italie ne pouvait rien. Entre l'Autriche qui voulait s'y tailler un
royaume et la France qui le lui disputait, elle restait asservie. Le
roi de Naples, menacé par l'invasion qui grondait à ses portes comme à
celles de Rome, ne songeait qu'à se défendre. Les États scandinaves
étaient condamnés à la neutralité. L'Autriche, lassée de la guerre,
inclinait vers la paix. Si elle ne désarmait pas, si les préliminaires
de Léoben n'étaient pas encore ratifiés, c'est qu'elle nourrissait
l'espoir qu'un suprême effort lui assurerait dans des conditions plus
avantageuses cette paix qu'en la souhaitant elle feignait de
dédaigner.
L'Angleterre, galvanisée par l'énergique haine de Pitt contre la
Révolution, exaspérée par la rupture des négociations commencées à
Paris, était disposée à combattre. Mais, isolée, elle était
impuissante, réduite à laisser la République s'emparer de la Suisse et
de Hambourg, que le Directoire accusait d'être des nids de
conspirateurs. De cet examen de la situation de l'Europe, le roi et
Saint-Priest arrivaient à conclure que, sans une intervention décisive
de Paul Ier, sans la remise en vigueur de la politique dont la mort de
Catherine avait suspendu les effets, les chances de la monarchie
étaient compromises.