On apprit bientôt que Pichegru renonçait à tenir sa promesse. Il y a

lieu de penser d'ailleurs qu'il ne l'avait jamais faite et qu'elle

n'existait que dans l'imagination des deux artisans de sa prétendue

trahison, Fauche-Borel et Montgaillard[72]. Wickham, Précy et Imbert

Colomès se trouvèrent seuls au rendez-vous. C'est avec eux qu'eut à

délibérer le conseil du roi. Précy parla sans ambages. Il se disait

prêt à se jeter en France, à se mettre a la tête des royalistes de

Lyon et du Midi, mais à la condition que les succès des Autrichiens

lui frayeraient la route, obligeraient le Directoire à envoyer aux

frontières les troupes en garnison dans ces contrées et assureraient

ainsi la possibilité de s'en emparer. La première victoire des

Autrichiens devait être le signal de la mise en marche de Précy.

[Note 72: C'est à dessein, je crois devoir le répéter, que je

ne m'attarde pas ici à ce retentissant épisode de

l'Émigration, auquel j'ai déjà consacré un long récit: _La

Conjuration de Pichegru_, et dont j'aurai d'ailleurs à

reparler, dans le second volume de cette histoire, à propos

du 18 fructidor.]

Il ne manquait à ces plans que l'assentiment de la cour de Vienne.

Elle l'avait d'abord refusé parce qu'elle tentait une négociation pour

la paix, et ne voulait pas déplaire à la République; elle maintint son

refus même après que ces pourparlers eurent échoué. On a vu que Thugut

n'avait pas caché à Saint-Priest qu'il considérait la prétention de

«Monsieur» comme inadmissible. Dans sa correspondance, il la qualifie

«d'incongruité».

Il est vrai qu'il abhorrait les émigrés en général et les princes en

particulier. Le 27 juin, Louis XVIII étant encore au camp de Condé, il

écrit: «Personne, assurément, ne fait moins de cas de la personne de

ces deux princes que moi. Je reconnais plus que tout autre combien ils

sont peu estimables. Mais est-il de notre intérêt que la royauté soit

rétablie en France? Nul ne peut le contester. Peut-il nous convenir

que les sans-culottes de Paris choisissent d'autres pour les mettre

sur le trône et donnent cet exemple philosophique aux autres nations?

Non sans doute.» Il n'épargnait pas davantage les amis du roi de

France. À propos des rapports que Mallet du Pan adressait à

l'Empereur, il écrivait: «Il est bien vrai que ce verbiage, tiré

presque toujours des gazettes, ne vaut pas la plupart du temps

l'argent qu'il coûte; aussi serais-je d'avis qu'à la fin du trimestre

prochain l'on en pourrait supprimer l'envoi, en y donnant cependant

des tournures pour que cet enragé de Mallet du Pan ne s'avise pas de

nous déchirer dans ses écrits.»

Ces sentiments se manifestèrent par la brutalité avec laquelle, à la

fin de ce même mois de juin, l'Autriche notifia à Louis XVIII que,

s'il ne quittait pas l'armée sur-le-champ, elle userait de contrainte.

Ce langage comminatoire ne laissait au roi d'autre ressource que de se

résigner à obéir. Mais vers quel lieu se diriger? Le Directoire avait

demandé à la Confédération helvétique d'expulser les émigrés. Peu à

peu, les villes d'Allemagne se fermaient devant eux. Autour d'eux

montait une malveillance dont, à Riégel même, le roi avait surpris

plus d'un témoignage. Ni les petits princes germaniques, ni leurs

sujets ne voulaient continuer à leur donner l'hospitalité. C'est comme

par grâce que l'évêque de Passau consentait à recevoir dans sa ville

épiscopale la reine de France, à qui était devenu odieux le séjour de

Turin occupé par les Français. Quant au roi, nulle porte ne s'ouvrait

plus devant lui. Les diverses démarches faites de tous côtés, durant

son séjour à Riégel, afin de s'assurer éventuellement un asile,

avaient eu partout le même sort. À Dresde, à Lubeck, chez le prince

d'Anhalt-Dessau, ailleurs encore, Louis XVIII s'était vu refuser le

permis de séjour. C'est alors que naquit l'idée de demander un refuge

à la Russie. Avant de quitter Riégel, le prétendant écrivit au comte

Eszterhazy, à Saint-Pétersbourg, pour le charger de sonder les

intentions de l'impératrice Catherine. Puis, il se mit eu route, sans

but précis, allant devant soi, un peu au hasard, pensant gagner le

duché de Brunswick et y attendre la réponse de la cour moscovite.

Après une journée du marche, il s'arrêta à Dillingen, petit bourg de

la Prusse rhénane. Il descendit avec ses compagnons dans une pauvre

auberge. Comme sa présence paraissait devoir passer inaperçue, il se

décida à demeurer là jusqu'à ce qu'il fût mis en demeure d'en sortir.

Il s'y trouvait à proximité du théâtre des opérations militaires, en

état de profiter de tout événement heureux qui se produirait. Le

groupe de ses fidèles s'était grossi du duc de Fleury et d'un petit

nombre d'émigrés qui l'avaient rejoint après sa fuite de Vérone,

tandis que les évêques d'Arras et de Vence retournaient à Londres.

Les pourparlers engagés avec l'agence royaliste de Paris se

continuèrent. De Dillingen, on discutait sur les conditions du

gouvernement royal, comme s'il eût été rétabli ou à la veille de

l'être. On discutait ces conditions, alors que la tournure de la

guerre indiquait chaque jour plus clairement qu'on n'aurait pas à les

appliquer de sitôt. On les discutait sans parvenir à se mettre

d'accord sur l'étendue et le caractère des concessions qu'il convenait

de faire à l'opinion publique. On rédigeait des rapports volumineux,

des lettres pressantes, dictées non par l'intérêt bien entendu de la

monarchie, mais par les illusions nées de l'ignorance des émigrés sur

les transformations qui s'étaient, depuis l'origine de la Révolution,

opérées en France.

Les dramatiques événements qui maintenant allaient se succéder vinrent

interrompre, à l'improviste, le cours de ces préoccupations. Le 30

juin, Wurmser, qui s'apprêtait à passer le Rhin, fut devancé par les

Français, obligé de battre en retraite. L'armée de Condé dut en faire

autant. Le roi qui était venu se remettre à sa tête, faillit être pris

dans une escarmouche à Kuppenheim. Il se réfugia dans l'abbaye de

Schutter. Condé le fit partir sous escorte pour Dillingen où il le

rejoignit le 11 juillet. La partie engagée par l'Autriche semblait

alors compromise, sinon perdue. Moreau s'avançait à grands pas. Les

troupes impériales rétrogradaient devant lui. Cependant, comme le

corps de Condé avait trouvé à Dillingen une forte position, Louis

XVIII laissa passer quelques jours sans arrêter un parti. Il espérait

encore un retour heureux des Autrichiens. À la fin de juillet, cette

espérance fut détruite par l'ordre de retraite générale que donna

Wurmser. De nouveau, le roi dut songer à s'éloigner. Il était venu au

quartier général de Condé pour entrer en France et non pour défendre

l'Allemagne contre ses sujets.

Au moment de quitter ses fidèles soldats, il voulut leur adresser ses

adieux. Il le fit en ces termes dans une proclamation qui leur fut

communiquée:

«Lorsque je suis venu avec tant d'empressement me réunir à vous dans

l'espoir de délivrer mes malheureux sujets du joug qui les opprime,

j'étais loin de prévoir que ce moment heureux dût être suivi d'une

séparation déchirante. Des motifs impérieux l'exigent aujourd'hui:

mais j'ai besoin de toutes les forces de mon âme pour m'y déterminer.

Si quelque chose peut adoucir le sentiment douloureux que je ne

cesserai d'éprouver jusqu'au moment où je viendrai rejoindre mes

braves compagnons d'armes, mes fidèles soldats, c'est de les laisser

entre les mains d'un prince de mon sang dont le courage, la constance

et le dévouement lui ont acquis le droit de me représenter, et à qui

je demande comme ami et j'ordonne comme souverain de continuer à

commander, ainsi qu'il l'a fait jusqu'à présent, cette illustre armée

dont, en ce moment même, la voix de nos amis et celle de nos ennemis

attestent également l'énergie et l'intrépidité.»

Cette proclamation faite, il différa encore son départ jusqu'au 19

juillet. Ce jour-là, quelques instants avant de partir, il était, avec

le duc de Fleury, à l'une des croisées de son auberge, quand un coup

de pistolet fut tiré sur lui. La balle effleura son front et alla

s'aplatir contre le mur derrière sa tête. Si elle l'avait atteint un

peu plus bas, c'en était fait de sa vie: comme il le dit autour de

lui, le roi se serait appelé Charles X. Cette blessure, qui pouvait

être mortelle et dont l'auteur demeura inconnu, n'eut d'autre

conséquence que l'obligation pour le roi de rester alité pendant huit

jours. Dès qu'il put se tenir debout, il se mit en route. Quelques

jours après, il arrivait à Blanckenberg, dans le duché de Brunswick,

le seul État d'Allemagne qui voulût le tolérer. Après de courts

pourparlers avec le duc régnant, il était autorisé à y séjourner

temporairement.

III

MORT DE L'IMPÉRATRICE CATHERINE

Dans ce trou de Blanckenberg, la petite cour du comte de l'Isle tant

bien que mal s'installa. Il était aisé de prévoir que son séjour s'y

prolongerait; trois chambres, louées chez la veuve d'un brasseur,

devinrent le domicile du roi de France. L'une lui fut réservée. Les

«gentilshommes de service», le duc de Fleury, le duc de Gramont, le

comte d'Avaray occupèrent la seconde qui servait de chapelle. Durant

le jour, on se tenait dans la troisième, à la fois salon et salle à

manger. Les autres compagnons de Louis XVIII se logèrent en ville,

comme ils purent. La détresse financière ne permettait pas de faire

mieux.

Il y avait, il est vrai, dans le voisinage un château appartenant au

duc de Brunswick. Mais ce prince ne l'offrit pas; on n'osa le lui

demander. C'était bien assez qu'il tolérât le séjour du comte de

l'Isle dans ses États, en feignant de l'ignorer. On redoutait

d'éveiller ses susceptibilités; on s'en tint à la maison du brasseur.

C'est là que le comte de l'Isle allait vivre et qu'il reçut, pendant

dix-huit mois, les rares Français qui venaient se concerter avec lui,

vêtu «d'un habit bleu fort sec, d'une veste et culotte noire râpée,

mais l'air très affable».

À Blanckenberg, comme à Vérone, comme à Riégel, comme à Dillingen, la

politique, un moment négligée dans les émotions d'une fuite rapide et

les soucis d'une précaire installation, reprit bientôt ses droits.

Entre les agents de Paris et la cour proscrite, il s'agissait de

savoir si Louis XVIII persisterait à vouloir rétablir l'ancien régime,

comme il n'avait cessé de le dire, ou si, pour faciliter sa

restauration, il prendrait, ainsi qu'on le lui conseillait,

l'engagement de se rallier à un système de royauté constitutionnelle,

soit à titre définitif, soit à titre transitoire, si, une fois

rétabli sur son trône, il jugeait préférable de revenir aux habitudes

du passé. Ce système, fondé sur un équitable accord des idées

nouvelles nées de la Révolution, et des idées anciennes, était celui

des agents de Paris qui connaissaient la France. Pichegru lui-même le

considérait comme le meilleur, comme le seul réalisable:

«Si le souverain légitime, disait-il, voulait cesser de parler de

l'ancien régime dans toute sa pureté, il n'est pas douteux qu'un peu

plus tôt ou plus tard, tous les individus bien pensants de tous

genres, de tous partis, pourraient se rallier autour de son drapeau.»

Il était d'autant plus urgent de se décider que si d'une part, depuis

thermidor, la cause royaliste avait fait des progrès en France,

d'autre part, des factions dissidentes s'étaient créées, les unes

soutenant la nécessité de donner la couronne au duc d'Orléans, sans

s'être informées d'ailleurs s'il l'accepterait, les autres disposées à

faire appel à quelque prince étranger. Mais la cour de Blanckenberg ne

voulait pas revenir sur ses précédentes déclarations. Les conseillers

du roi plus encore que lui-même, La Vauguyon surtout, s'opposaient à

toute concession. Ils ne rêvaient qu'aux moyens de rallumer la guerre

civile en Vendée et dans le Midi, en y employant les nombreux émigrés

rentrés en France depuis la chute de Robespierre.

Cependant, la physionomie des événements parut bientôt se modifier

assez pour ranimer les espérances des royalistes. À la suite de la

rupture de l'armistice sur le Rhin, pendant les six semaines qui

suivirent, les armées autrichiennes avaient été plus souvent vaincues

que victorieuses. Les défaites se succédant, elles s'étaient vues

contraintes de rétrograder, entraînant dans leur retraite, comme on

l'a vu, l'armée de Condé et le prétendant. Mais, à partir du

commencement du mois d'août, la fortune des armes changea. L'armée de

Sambre-et-Meuse, commandée par Jourdan, ne put opérer sa jonction avec

l'armée du Rhin, commandée par Moreau. La première fut battue en

plusieurs rencontres; la seconde, après s'être avancée jusqu'en

Bavière, dut se replier. Les Autrichiens reprirent l'offensive.

L'archiduc Charles à leur tête, ils marchaient sur les pas des

Français. À Blanckenberg et au quartier général de Condé, on était

convaincu qu'ils arriveraient aux frontières, entreraient en Alsace,

et qu'à ce moment le roi pourrait y entrer derrière eux.

En même temps, les nouvelles venues de Saint-Pétersbourg et de Londres

annonçaient que l'impératrice Catherine, effrayée par les succès

militaires de la République pendant la première partie de la campagne

sur le Rhin, et surtout par la marche victorieuse des Français en

Italie, s'était décidée à la guerre. En vue d'un traité d'alliance,

une négociation se poursuivait entre les cabinets russe et anglais,

dont l'Impératrice avait pris l'initiative par une lettre à son

ambassadeur à Londres, le comte de Woronzow.

Cette lettre était arrivée le 18 septembre. Après avoir exprimé

combien elle était touchée du péril que couraient l'Autriche et

l'Europe entière, Catherine annonçait sa résolution d'envoyer au

secours de l'Empereur une armée de soixante mille hommes; mais, comme

ses finances ne lui permettaient pas d'entretenir celle armée si loin

de ses États, elle demandait que l'Angleterre lui fournît d'abord

trois cent mille livres sterling pour porter ces soixante mille hommes

sur le Rhin; puis cent vingt mille livres sterling par mois pour leur

entretien, non compris les vivres et les fourrages, que l'Angleterre

fournirait; et enfin, qu'à la paix, on lui comptât encore trois cent

mille livres sterling pour ramener ses troupes en Russie. Elle

s'engageait à tenir au complet ses effectifs pendant toute la durée de

la guerre. Elle venait d'écrire au roi de Prusse pour lui faire part

de sa détermination et le solliciter de reprendre dans la coalition

une part active.

Ces propositions, malheureusement, se présentaient en une heure

inopportune. Elles trouvaient le cabinet britannique en proie au

découragement et disposé à prêter l'oreille aux propositions

pacifiques de la France. Il était las de combattre, et la situation de

ses finances lui commandait la paix. Rien que pour ses entreprises

contre les colonies françaises, les dépenses évaluées à cinq cent

mille livres sterling avaient atteint le chiffre colossal de trois

millions et demi. Les frais d'entretien et d'approvisionnement de sa

flotte dans la Méditerranée avaient dépassé de beaucoup le calcul

approximatif qui en avait été fait. L'impossibilité d'ouvrir un

emprunt au profit de la cour de Vienne, dont les besoins devenaient de

la dernière urgence, avait obligé le ministre à accorder un secours

d'argent mensuel. Les revers sur le continent, des insuccès dans les

îles, où la prise de Sainte-Lucie avait été le seul fruit des plus

grands armements que l'Angleterre eût jamais envoyés dans ces parages,

influaient d'une manière très fâcheuse sur les fonds, et, pour comble

d'embarras, Pitt, en donnant dans les derniers emprunts une confiance

exclusive à une nouvelle maison de banque, s'était aliéné les plus

anciennes. Les capitalistes, enchantés de trouver l'occasion de se

venger, s'évertuaient à entraver toutes ses opérations financières.

Sous le rapport militaire et politique, la situation du ministère

était encore plus pénible. En Allemagne, la continuité des revers

faisait craindre qu'il n'arrivât quelque grand désastre, qui forcerait

l'Autriche à une paix instantanée. On avait vainement attendu des

secours de la Russie; on redoutait quelque coup de Jarnac de la

Prusse. Les échecs de l'Autriche en Allemagne ne laissaient pas

l'espoir qu'elle pût défendre l'Italie, où un avantage momentané avait

été suivi de plusieurs défaites. Le roi de Naples ne pouvait mettre

ses troupes en mouvement, sans des subsides que l'Angleterre n'était

pas en état de lui donner. L'imminence d'une rupture avec l'Espagne

imposait une augmentation des forces navales, de lourdes dépenses à

Gibraltar et des renforts dans la Méditerranée. Le Portugal menacé

réclamait l'exécution d'un traité, en vertu duquel on lui devait un

contingent de seize mille hommes. À Saint-Domingue, l'intempérance et

le climat avaient détruit un tiers de l'armée et des équipages de la

flotte, et l'on n'était pas maître de la sixième partie de l'île. Aux

îles du Vent, la Guadeloupe restait entière aux Français. La Grenade

et Saint-Vincent étaient en partie occupées par les rebelles, les

Caraïbes ou les nègres marrons, et, en général, ces îles exigeaient

des renforts.

En France, depuis l'écrasement des armées royalistes dans les

provinces de l'Ouest, un corps de troupes nombreux campait sur les

côtes. Hoche faisait des préparatifs qui semblaient annoncer des

projets de descente en Irlande. Les rapports de l'intérieur, après

s'être accordés pendant quelque temps sur ce point avec les bruits

publics, finissaient par annoncer la descente comme certaine et sa

réussite comme très probable, ce qui obligeait les Anglais à une

augmentation de forces et des préparatifs de défense très coûteux.

Enfin comme, l'année précédente, Pitt avait déclaré au Parlement que

la France était maintenant constituée de manière à ce qu'on pût

traiter avec elle, les partisans même du cabinet ne voyaient plus dans

les hostilités qu'une guerre de spéculation qu'il fallait terminer,

dès que l'objet qu'on se proposait d'atteindre était hors de portée.

L'opposition exploitait habilement la déclaration de Pitt, et, de

toutes parts, le pays réclamait la paix. Jusque dans le ministère,

elle comptait des partisans énergiques et résolus.

Influencé par les périls auxquels il était exposé, le cabinet prit

diverses résolutions qui témoignaient de sa volonté de terminer la

guerre, et, en attendant, de réduire ses dépenses en se bornant à

défendre celles de ses conquêtes qu'on ne lui disputait pas.

L'évacuation de Saint-Domingue, la concentration sur deux ou trois

points des troupes employées aux colonies, l'abandon de la Corse, que

l'Angleterre occupait, et enfin le rappel de la flotte de la

Méditerranée, furent successivement adoptés. Les protestations de la

cour de Naples, celles de l'Autriche suspendirent l'exécution de ces

mesures. Mais le cabinet persévéra dans son projet de négocier avec la

France. Telle était la situation contre laquelle vinrent se heurter

les offres de Catherine, présentées au mois de septembre par son

ambassadeur. Woronzow avait requis, en vue de ses démarches, l'appui

du comte de Stahremberg, ambassadeur d'Autriche à Londres. Mais leurs

efforts réunis, les influences qu'ils firent agir, leurs prières

pressantes ne parvinrent pas à ébranler les dispositions des ministres

anglais. Ceux-ci ne formulèrent pas un refus formel; mais ils

déclarèrent n'être pas encore en état de prendre une décision.

Pendant ce temps, l'Impératrice recevait du roi de Prusse, à qui

elle s'était adressée, une réponse négative. Loin d'être du même

avis qu'elle quant aux dangers qui menaçaient l'Autriche,

Frédéric-Guillaume considérait qu'entre les belligérants, succès

et revers étaient suffisamment balancés pour leur inspirer une

lassitude réciproque et amener une paix équitable. Quant à une

nouvelle coalition, il déclarait avoir trop vivement senti

l'inutilité de la première, dont il avait porté presque

exclusivement le fardeau, pour croire à l'efficacité d'une seconde.

D'ailleurs, n'ayant qu'à se louer des Français depuis la conclusion

de la paix, il ne voulait pas leur faire la guerre. À Blanckenberg,

on fut, durant plusieurs semaines, à ignorer ces incidents. On ne

les connut qu'au mois de novembre par un rapport détaillé du duc

d'Harcourt[73], lequel disait, en terminant, que les récents succès

de l'Autriche sur le général Jourdan semblaient avoir modifié les

dispositions de l'Angleterre. La négociation avec la Russie,

considérée d'abord comme ne pouvant aboutir, prenait meilleure

tournure. D'autre part, on prêtait à l'Impératrice le dessein de

n'en pas attendre l'issue pour agir et donner suite à ses projets

d'intervention.

[Note 73: C'est de ce rapport inédit que sont extraits les

détails qui précèdent. Il porte la date du 28 octobre 1796.

Nous en avons trouvé la minute dans les papiers du maréchal

de Castries.]

Ces circonstances fortifièrent Louis XVIII dans son projet de rester à

Blanckenberg, tant qu'il ne serait pas contraint de s'en éloigner. Il

croyait de nouveau à sa prochaine restauration. Les pourparlers avec

les agents de Paris devenaient plus actifs. Ils roulaient toujours sur

l'étendue des concessions que devait promettre le prétendant pour

grossir le nombre de ses partisans. On le pressait de se prononcer.

Les élections pour le renouvellement d'un tiers du Corps législatif

étaient prochaines. Elles exigeaient de promptes décisions. Louis

XVIII hésitait encore à obéir aux conseils des agents de Paris. Il

parlait de perfectionner l'ancien régime, et non de renoncer à le

rétablir. Tout en promettant de réformer les abus, il écartait comme

dangereuse la théorie du gouvernement constitutionnel.

Au commencement de décembre, arriva brusquement à Blanckenberg la

nouvelle de la mort de l'impératrice de Russie. Le 18 novembre, cette

princesse avait été trouvée mourante dans sa garde-robe. Relevée par

ses femmes, elle avait expiré sans reprendre connaissance. C'est son

fils qui lui succédait sous le nom de Paul Ier.

Grave et inquiétant était l'événement. Il survenait au moment où, même

sans attendre la conclusion du traité qu'elle négociait avec

l'Angleterre, Catherine venait de donner l'ordre à Souvarof de se

porter avec soixante mille hommes, au secours des Autrichiens; il

suspendait cette expédition; il livrait le pouvoir en Russie à un

prince connu surtout par son caractère mobile et fantasque. Sa mère,

qui le jugeait faible d'esprit et espérait transmettre la couronne,

non à lui, héritier direct, mais à son fils Alexandre, l'avait tenu

éloigné de Saint-Pétersbourg, pour ne pas l'admettre aux conseils du

gouvernement. Ce qu'on savait de lui, ce qu'on en disait était propre

à justifier les préoccupations qu'allait susciter par toute l'Europe

son avènement.

Celles de la petite cour de Blanckenberg furent vives. Elles durèrent

pendant plusieurs semaines. À Paris, on n'éprouva pas une moindre

anxiété. À la suite d'une tentative avortée de rapprochement avec la

Russie, le Directoire, qui redoutait l'intervention de cette puissance

dans le conflit européen, avait songé à soulever contre elle les

Tartares et les Cosaques, à encourager, par l'envoi d'une ambassade au

shah de Perse, la guerre que ce souverain soutenait contre

l'Impératrice, à provoquer une révolte en Pologne, à liguer enfin la

Suède, le Danemark, la Prusse, les républiques de Hollande, de Venise

et de Gênes pour paralyser le mauvais vouloir de la terrible

Catherine. Sa mort donnait à ces projets non encore réalisés une

actualité pressante. On se demandait si Paul Ier allait continuer la

politique de sa mère ou y renoncer; s'il resterait neutre ou s'il

s'immiscerait «dans la vieille querelle des rois et des peuples». On

le savait en relations d'amitié avec le roi de Prusse. Cette bonne

intelligence aurait-elle pour effet de le rapprocher de la France, ou

d'enlever, au contraire, la Prusse à l'alliance de la République?

À Vienne, le trouble et l'effroi furent à leur comble. On en trouve la

preuve dans le langage du baron de Thugut. Le 10 décembre, il écrivait

au comte de Colloredo:

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 34 / 37 段