France, ces chances se relevaient. Les élections du mois de mai
venaient en effet de donner la majorité aux partis modérés. Le conseil
des Anciens avait élu pour le présider Barbé-Marbois, un royaliste; le
conseil des Cinq-Cents, Pichegru, qu'on devait croire disposé à se
rallier. Enfin, les deux assemblées ayant à pourvoir à une vacance
survenue dans le Directoire, y avaient nommé Barthélemy, naguère
encore ambassadeur à Berne, non inféodé au royalisme comme
Barbé-Marbois et Pichegru, mais résolument hostile aux doctrines
jacobines que le Directoire affichait ouvertement.
D'autre part, sur toute l'étendue du territoire, en Vendée, en
Franche-Comté, dans le Midi, dans les montagnes de la Loire et de
l'Auvergne, dans le voisinage de Lyon, se préparaient des
soulèvements, s'ourdissaient des complots. La France était inquiète,
agitée, fiévreuse. Ses divisions se reproduisaient dans le Directoire
dont les membres formaient deux camps qui se bravaient. Elles avaient
leur contre-coup jusque parmi la population de Paris. L'influence et
l'audace des royalistes, dont les rangs s'étaient grossis de tous les
émigrés rentrés depuis thermidor, s'affirmaient en traits de bravade
et de violence, symptômes précurseurs de conflits inévitables.
En de telles conjonctures, alors que l'Émigration tout entière se
livrait à l'espérance d'empêcher la paix ou tout au moins d'en abréger
la durée, il devenait urgent pour le roi de connaître les intentions
de Paul Ier. De cette urgence reconnue naquit l'idée de lui envoyer
Saint-Priest. Cette idée était surtout sienne; il en eut l'initiative:
il la fit adopter. Il considérait le concours de l'empereur moscovite
comme la dernière espérance, comme la ressource suprême de la
monarchie.
La mission de Saint-Priest se compléta de divers objets accessoires.
Elle consistait en premier lieu à convaincre le tsar de la nécessité
de reprendre la politique de sa mère et d'entrer dans la coalition,
soit avant, soit après la paix. S'il ne réussissait pas dans cette
partie de sa tâche, les efforts de Saint-Priest devaient s'exercer à
l'effet d'amoindrir les douloureuses conséquences qu'aurait pour les
intérêts du roi une pacification générale, et surtout de lui obtenir
un asile plus sûr que celui de Blanckenberg, ainsi qu'un revenu pour y
vivre avec sa famille. La ville et le château de Gevers, dans le duché
d'Oldenbourg, appartenant à la princesse douairière d'Anhalt et sur
lequel l'Empereur avait des droits, semblaient à Louis XVIII une
retraite digne de lui. Saint-Priest devait solliciter pour son maître
l'autorisation d'y résider.
Après ce premier objet, il en était un autre non moins important qui
fut recommandé à l'habileté du diplomate royal. L'armée de Condé,
jusqu'à ce jour à la solde de l'Angleterre et de l'Autriche, était
menacée de licenciement. Le roi formait le voeu que le tsar la prît à
son service, assurât une existence honorable aux gentilshommes qui la
composaient. Déjà Condé avait obtenu de Paul Ier, à cet égard, des
promesses rassurantes. Saint-Priest était chargé de les rappeler et
d'en presser l'exécution.
Le roi désirait encore avoir un représentant auprès du tsar en
remplacement d'Eszterhazy. Il s'en remit à son ministre du soin de le
choisir parmi les émigrés établis à Saint-Pétersbourg, de le faire
agréer par la cour de Russie et en même temps d'obtenir la protection
de cette cour pour les nombreux agents répandus à l'étranger,
notamment pour le comte d'Antraigues resté à Venise et dont, à
Blanckenberg, on ignorait encore l'arrestation.
Enfin, le dernier objet auquel Saint-Priest eut mission d'intéresser
le tsar avait trait à Madame Royale, toujours retenue à Vienne, et à
diverses concessions à obtenir de l'Autriche pour faciliter le mariage
de cette princesse avec son cousin, le duc d'Angoulême. C'est avec des
instructions détaillées sur chacun des sujets confiés à sa
sollicitude, qu'à la mi-juillet le comte de Saint-Priest se mit en
route pour la Russie.
À Saint-Pétersbourg, où il arriva dans les derniers jours du mois de
juillet, il allait retrouver la plupart des personnages qu'il y avait
connus sous le règne de Catherine: le prince Bezborodko, chancelier de
l'empire, «fort intelligent, mais paresseux et même timide,» le prince
Kourakin, vice-chancelier, «borné et sans crédit,» le comte de Markof,
que menaçait sourdement la disgrâce de son maître, le comte Platon
Zoubof, encore en possession des honneurs et des emplois qu'il tenait
de la faveur de la défunte impératrice et qu'un décret d'exil
attendait à dix-huit mois de là[76].
[Note 76: En 1799, le prince Repnin, ministre de Russie à
Berlin, avait écrit à une dame d'honneur de l'Impératrice.
Cette lettre, dans laquelle il se plaignait des procédés du
tsar, tomba aux mains de celui-ci. Furieux, il chassa la dame
d'honneur, dépouilla Repnin de ses charges, l'exila et exila
du même coup trente personnes, parmi lesquelles se trouvait
Platon Zoubof. Ce dernier rentra en grâce, cependant. Il
était à Saint-Pétersbourg, en 1801, lors de la conspiration
ourdie contre Paul Ier. Il fut un des assassins de ce prince.
Voir mon livre _Conspirateurs et Comédiennes_ Paris, Juven.]
Saint-Priest devait rencontrer aussi de nouveaux venus: le comte de
Pahlen, Rostopchin, le grand écuyer Koutaïkof, ancien valet de chambre
de l'Empereur, devenu son favori; d'autres encore, que Paul Ier, peu à
peu, tirait d'une position modeste ou obscure pour les placer en des
postes élevés. Il avait nommé son héritier le grand-duc Alexandre,
ministre de la guerre et gouverneur de Saint-Pétersbourg. Ses autres
fils, au nombre de trois, commandaient des régiments de la garde. L'un
de ces jeunes colonels avait encore sa nourrice.
«La cour de Pétersbourg, écrivait Saint-Priest à Louis XVIII, peu de
temps après son arrivée, ne ressemble à aucune autre, comme la
position du roi n'a pas sa pareille. L'Empereur ne s'occupe d'autre
chose que des affaires militaires, et cependant ne met pas les
ministres en droit de prendre sur eux. Nul n'est assez hardi pour lui
proposer de son chef quelque chose. Ce n'est qu'en ayant le droit de
traiter une matière, à l'occasion de quelque Mémoire présenté, que les
ministres de l'Empereur osent lui faire quelque insinuation. Sans
cela, tout ce qu'il n'imagine pas lui-même demeure sans être proposé.
On sait seulement que Mlle de Nélidof, amie de l'Empereur et non pas
sa maîtresse comme on l'a cru longtemps, est seule affranchie de cette
gêne. Elle ose, dit-on, lui présenter des projets, s'ils lui
paraissent utiles. Elle le blâme dans ce qu'elle croit le mériter,
avec une mesure et une amitié qui font tout passer. Enfin, elle seule
a du crédit auprès de ce prince, et ce n'est qu'en se liant avec elle
que l'Impératrice a recouvré le sien[77]. L'Empereur est assez
difficile à joindre pour traiter d'affaires. Les ministres étrangers
ne sont à sa portée que les jours de cour, et ne peuvent guère lui
parler alors qu'en répondant à ce qu'il leur dit. Ils sont obligés de
recourir aux princes de Bezborodko et Kourakin.»
[Note 77: L'opinion de Saint-Priest sur Mlle de Nélidof est
confirmée par les faits, notamment par la vive et durable
affection que la favorite inspira à l'Impératrice, modèle de
dévouement et de vertu, dont la piété eût répugné à couvrir
ainsi l'adultère de son mari. Les billets qu'échangeait
quotidiennement le tsar avec son amie donnent une grande
autorité aux défenseurs de Mlle de Nélidof. Publiés récemment
dans le recueil des Archives russes, ils attestent le
désintéressement de la favorite, son esprit, sa bonté, dont
les émigrés eurent souvent à se louer. Elle refusa tous les
présents que lui offrit l'empereur, et particulièrement deux
mille paysans. Elle n'accepta de faveurs que pour son frère,
page à la cour, et qui devint plus tard ministre de la
guerre. On peut donc supposer qu'il n'y eut entre elle et son
impérial adorateur qu'une sorte d'amitié mystique qui était
bien dans la nature de Paul Ier. Elle n'était pas jolie, mais
pleine d'amabilité et de grâce. Peu de temps avant la mort de
l'Empereur, impuissante à faire le bien, elle se retira au
couvent de Smolnoï, où elle mourut en 1840, entourée de la
vénération de la famille impériale. La princesse Lise
Troubetskoï a publié récemment la correspondance de
l'Impératrice, femme de Paul Ier, avec Mlle de Nélidof.
(Paris, Ernest Leroux.)]
N'osant s'aventurer seul dans une cour où tout était difficultés et
périls, Saint-Priest demanda à deux de ses compatriotes, émigrés comme
lui, résidant depuis longtemps en Russie, d'y guider ses premiers pas.
L'un était le comte de Choiseul-Gouffier, nommé par l'Empereur
directeur des arts, admis à ce titre à sa table et dans son intimité;
l'autre, le marquis de La Ferté-Meun. C'est à ce dernier
qu'Eszterhazy, obligé d'abandonner la direction des affaires du roi à
Saint-Pétersbourg, l'avait remise. Ils semblaient être tous deux en
mesure de seconder les efforts de Saint-Priest, de contribuer au
succès de sa mission.
Il s'aperçut bientôt qu'il n'y avait pas à compter sur leur crédit. La
Ferté voyait assez facilement le prince chancelier. «Mais ce dernier
ne fait aucun état de ses offices.» Peut-être lui reprochait-on
d'avoir aliéné son indépendance en sollicitant humblement des secours
de l'Empereur. Toujours est-il qu'il était sans crédit. Quant à
Choiseul, «outre qu'il est d'une paresse et d'une négligence extrêmes,
il est encore extrêmement en réserve par la crainte de déplaire. Je ne
dissimulerai pas à Votre Majesté qu'elle ne doit y compter que pour
les choses où il ne craindra pas de se compromettre. Il prétend que
l'Empereur est fort difficile à voir. Il est du moins certain que ce
prince veut en un instant et ne veut pas.» En cet état de choses, il
ne restait à Saint-Priest d'autre ressource que celle d'agir seul.
C'est ce qu'il fit. Il s'aboucha avec le prince Bezborodko. En
souvenir de leurs relations passées, il lui demanda de solliciter pour
lui l'honneur d'une audience impériale. Il lui exposa les divers
objets dont il désirait entretenir le tsar. Il obtint des promesses
encourageantes.
De ces objets, celui qui appelait le plus impérieusement une solution,
concernait la petite armée du roi. Quelques heures après Saint-Priest,
était arrivé à Saint-Pétersbourg un gentilhomme français, le baron de
La Rochefoucauld, chargé de lui remettre une lettre du prince de
Condé. Dans cette lettre datée d'Uberlingen, le commandant des troupes
royales parlait sans détours de la pénible situation dans laquelle il
se trouvait. Entretenue jusque-là aux frais de l'Angleterre et de
l'Autriche, son armée, dont ces deux puissances considéraient le
concours comme désormais inutile, allait être licenciée. Déjà les
Anglais l'avaient abandonnée en accordant aux soldats une
gratification égale à six mois de solde. Les Autrichiens annonçaient
qu'ils cesseraient de pourvoir à ses besoins le 1er septembre suivant.
Les derniers défenseurs de la royauté proscrite étaient donc réduits à
se disperser s'ils n'étaient promptement secourus.
Dans cette détresse, le prince de Condé avait eu l'idée de s'adresser
à l'empereur de Russie pour le supplier de prendre à son service ces
quelques milliers de braves gens, soit qu'il voulût les enrôler sous
ses drapeaux, soit qu'il préférât leur assurer un établissement sur
les bords de la mer d'Azof et en former une colonie, ainsi que le leur
avait offert déjà, en 1793, l'impératrice Catherine. N'ayant pas
encore reçu de réponse, Condé invitait Saint-Priest à obtenir du tsar
que son corps ne fût pas licencié. La Rochefoucauld avait ordre de
rapporter une solution à Uberlingen, où elle était anxieusement
attendue par ceux des membres de l'armée qui n'osaient rentrer en
France.
La requête de Condé figurait déjà parmi les instructions que
Saint-Priest avait emportées de Blanckenberg. Sa lettre n'eut donc
d'autre effet que de rendre l'envoyé du roi plus impatient d'aboutir.
Malheureusement, Paul Ier ne se pressait pas d'accorder l'audience
sollicitée de lui. Saint-Priest avait vu Bezborodko, pour la première
fois, le 25 juillet. Quand il le revit le 8 août, la réponse qu'il
espérait ne lui fut pas donnée. Le chancelier lui apprit cependant
qu'aussitôt après avoir reçu l'avis du désir exprimé par Condé, le
tsar avait chargé M. d'Alopéus, son ministre à Dresde, d'aller
conférer avec ce prince. Bien que ce fût quelque chose, c'était loin
d'être tout ce que souhaitait Saint-Priest. Il en fit la remarque.
Mais le langage de Bezborodko ne put apaiser son impatience.
Bezborodko n'avait-il pas osé dire dans l'entretien que la France
n'était «nullement disposée pour les Bourbons».
Le même jour, Saint-Priest fut reçu par le vice-chancelier. Les
paroles du fonctionnaire impérial accrurent ses inquiétudes. Kourakin
pensait que son maître ne voudrait pas donner satisfaction au roi de
France sur tous les objets que Saint-Priest était chargé de lui
présenter. Sous l'empire de ces inquiétudes, et après avoir sondé les
dispositions des ministres russes, l'envoyé du roi écrivait à
Blanckenberg le 9 août: «Je ne dois pas dissimuler à Votre Majesté que
l'Empereur Paul n'a pas d'autre ultérieure intention que de tenir en
Europe une balance imaginaire sans vouloir se compromettre d'aucunes
suites. Il en résulte que la considération à laquelle Catherine
seconde avait élevé son empire décroît visiblement. Ses voisins voient
clairement qu'ils n'ont plus rien à espérer ni à craindre de la Russie
dont l'armée est désorganisée et les finances épuisées, et ils
agissent en conséquence.»
Plusieurs jours s'écoulèrent. Le 15 août, Saint-Priest n'avait pas
encore obtenu son audience. Il lui revenait que l'Empereur était
indécis sur la forme qu'il convenait d'y donner. Dans la soirée de ce
jour, il assistait à un bal au palais de Pawlowski, au souper qui
suivit. Mais le tsar ne lui adressa pas la parole. La fête touchait à
sa fin. Il allait se retirer, déçu et attristé, quand un chambellan
vint l'inviter à se rendre à la réception diplomatique qui devait
avoir lieu au palais le lendemain dans la matinée. Il n'eut garde d'y
manquer, encore qu'il n'espérât pas être admis, dans une audience
publique, à exposer en détail l'objet de sa mission. Mêlé aux
ministres étrangers, il attendait que le tsar parût. Tout à coup il
entendit prononcer son nom. C'était l'introducteur des ambassadeurs
qui l'appelait. Il le suivit et fut conduit ainsi dans le cabinet de
l'Empereur.
Une cordialité qui le surprit fut le trait caractéristique de
l'accueil de Paul Ier. Après avoir lu la lettre du roi, dont
Saint-Priest était porteur, le tsar mit l'entretien sur sa mère
Catherine.
--Elle s'est toujours montrée favorable à la bonne cause, dit
Saint-Priest; elle avait fini par armer pour la soutenir.
--Trop tard, objecta l'Empereur; on ne serait pas arrivé à temps.
--Votre Majesté croit-elle la paix certaine?
--À peu près.
--N'est-ce pas pourtant l'avis de Votre Majesté qu'il faut se préparer
à une rupture nouvelle, et tenir le roi en mesure d'agir, d'attendre
les événements avec convenance et sûreté?
C'est ainsi que l'entretien s'engagea à fond. Le tsar ne se refusait
pas à accorder à Louis XVIII un asile et des ressources pour y vivre.
Il accepta des mains de Saint-Priest une note, que ce dernier tenait
prête à tout événement, dans laquelle il demandait que le château de
Gevers fût mis à la disposition de sou maître, ainsi qu'un traitement
annuel pour lui, pour sa famille, pour les gentilshommes qui
viendraient y vivre à ses côtés, et pour ses gardes du corps qu'il
avait le dessein d'y appeler. Malgré ce que pouvait offrir d'excessif
et de coûteux une telle installation, plus conforme à l'éclat d'un roi
sur son trône qu'à la pauvreté d'un roi dans l'exil, Paul Ier ne se
récria pas. Il objecta seulement qu'il serait plus opportun de traiter
de cette organisation quand on serait sûr de la conclusion de la paix.
Pour ce qui concernait le mariage de Madame Thérèse de France avec le
duc d'Angoulême, il promit d'envoyer à son ambassadeur à Vienne
l'ordre de seconder toutes les démarches que le roi trouverait bon d'y
faire à cet effet.
Il était prêt, de même, à prendre à son service l'armée de Condé. Il
fit connaître à Saint-Priest que M. d'Alopéus avait déjà rendu compte
de ses premières conférences avec le prince qui la commandait. Dans
ces conférences, auxquelles assistaient les principaux chefs, le
marquis de Bouthillier-Chavigny, le comte de La Laurencie, le marquis
de Montesson, les bases d'un accord avaient été établies. Elles
étaient maintenant soumises au tsar qui, les ayant revêtues de ses
observations, se préparait à les renvoyer à M. d'Alopéus par un de ses
aides de camp, le général-prince Basile Gortschakof, porteur de ses
ordres et des fonds nécessaires pour en assurer l'exécution. Ces
ordres disaient en substance que le corps de Condé serait conduit, par
la Gallicie, en Volhynie, province de la Pologne russe, où il
prendrait ses quartiers. Sur ce point, la mission de Saint-Priest se
trouvait accomplie. Il demanda seulement que le baron de La
Rochefoucauld fût autorisé à quitter Saint-Pétersbourg avec le
commissaire russe pour retourner à Uberlingen, ce qui fut accordé,
ainsi qu'un don de cinq cents ducats pour l'envoyé du prince de Condé,
destiné à payer son voyage. Le tsar ajouta qu'il serait heureux de
voir ce prince venir résider à Saint-Pétersbourg, et qu'il le lui
avait fait savoir.
À la fin de cette longue audience, Saint-Priest se trouvait, vis-à-vis
de Paul Ier, dans une situation analogue à celle dans laquelle il
s'était trouvé vis-à-vis de Catherine lorsqu'elle l'avait reçu en
1796. Les divers sujets dont il devait entretenir le tsar étaient
épuisés à l'exception d'un seul, le plus important: l'entrée de la
Russie dans la coalition. Il fallut bien y arriver. Mais, à ce qui lui
fut dit à cet égard, Paul Ier opposa une indifférence, une froideur
égales à la froideur et à l'indifférence manifestées par sa mère
dix-huit mois avant: «Je ne veux pas entrer dans une affaire aussi
avancée,» dit-il. Saint-Priest insistait; le tsar répondit que les
espérances des royalistes n'étaient qu'illusions. Il révéla au
représentant du roi que la cour de Vienne avait aussi tenté de le
faire entrer dans l'alliance austro-anglaise, mais qu'il s'était
dérobé à ses obsessions. Il ne croyait pas à l'efficacité de la
guerre. Elle n'avait eu d'autre effet que de consolider les
républicains en faisant d'eux les défenseurs de la patrie contre
l'étranger. Il préférait la paix qui serait le signal d'une
contre-révolution en France, en faciliterait le développement et le
triomphe.
Après ces explications, il voulut faire conduire Saint-Priest chez
l'Impératrice. En le congédiant, il l'engagea à souper pour le soir.
Dans cette seconde entrevue, il déploya la plus irrésistible bonne
grâce; mais il ne fut pas dit un seul mot des questions traitées le
matin. Au milieu du repas, on annonça au tsar qu'un incendie venait
d'éclater dans un des quartiers populeux de la ville; il y courut avec
ses fils. Au retour, il était «ravi de la rapidité des secours»;
jusqu'à la fin de la soirée, il ne parla pas d'autre chose. Quand
Saint-Priest crut devoir prendre congé de lui, il l'engagea à revenir.
Au lendemain de cette importante journée, dont il rendit à Louis XVIII
un compte minutieux, le diplomate royal disait: «J'ai bonne
espérance.»
À quelques jours de là, mandé par le prince Bezborodko, il apprenait
de lui qu'une lettre de change de deux cent mille roubles, payable à
vue, venait d'être expédiée au roi pour pourvoir aux frais de son
installation à Gevers; il recevait communication de la lettre écrite
par le tsar à la princesse douairière d'Anhalt.
«La position du roi de France a attiré toute mon attention, tant par
l'amitié personnelle que j'ai vouée à ce prince, que par l'intérêt que
ses malheurs m'ont inspiré. En lui faisant tenir une somme assez forte
pour subvenir à ses besoins, je lui ai imposé de choisir la ville de
Gevers pour asile et demeure avec les princes de sa maison. En
communiquant à Votre Altesse Sérénissime ma démarche, je la préviens
que le séjour du roi de France ne doit troubler nullement son
administration, ni y apporter aucun changement. Je la prie seulement
de témoigner à Louis XVIII l'amitié et l'intérêt qui lui sont dus tant
par sa qualité de souverain que pour ses vertus personnelles.»
Le comte de Saint-Priest avait donc lieu de se louer du résultat de
ses démarches. Sauf sur un point important, à la vérité, mais au sujet
duquel le dernier mot de l'Empereur n'était peut-être pas dit, il
avait obtenu des solutions conformes à ce que souhaitait Louis XVIII.
La nécessité de régler divers détails le retint encore à
Saint-Pétersbourg durant plusieurs semaines. Elle lui fournit
l'occasion de revoir le tsar, mais aussi de subir les effets de sa
bizarre humeur. C'est ainsi qu'après avoir accordé à Louis XVIII les
gardes du corps que ce prince désirait appeler près de lui, Paul
s'avisa, non sans raison, que cette fantaisie d'un proscrit
entraînerait une lourde dépense. Il parla de la gêne du Trésor; il
venait d'employer quinze millions en habillements neufs pour son
armée. De nouveau, il fallut négocier. Saint-Priest déjà songeait à
renoncer à sa demande, quand un matin le chancelier Bezborodko lui
dit:
--Votre affaire est faite. C'est au roi à désigner les hommes qu'il
voudra prendre à son service.
Pour arriver à ce dénouement, il avait fallu que l'envoyé du roi de
France rappelât ce que Louis XIV avait fait autrefois pour la famille
royale d'Angleterre et invoquât la solidarité des rois entre eux,
«dans les revers auxquels ils sont exposés».
En une autre circonstance, il fut moins heureux. Le marquis de La
Ferté, chargé des intérêts du roi à Saint-Pétersbourg, homme «plein
d'honneur et de zèle», manquait «de cette sorte d'usage du monde et de
l'esprit d'instruction dont il faut au moins avoir quelque chose pour
parler d'affaires aux ministres». Saint-Priest aurait voulu le
décharger d'une tâche à laquelle ce diplomate improvisé se
reconnaissait lui-même inhabile. Le tsar n'y consentit pas.
Saint-Priest dut abandonner cet objet, qui ne fut repris que deux
années plus tard.
Dans la seconde quinzaine de septembre, arrivait à Saint-Pétersbourg
la nouvelle du coup d'État du 18 fructidor. Elle venait infliger le
plus cruel démenti aux assurances par lesquelles Saint-Priest,
interprète des espoirs de Louis XVIII, avait essayé d'entraîner Paul
Ier dans la coalition. Elle démontrait avec évidence combien s'était
trompé le roi, quand il écrivait au tsar que la France était prête
pour une restauration. Puis ce fut la conclusion de la paix entre la
cour d'Autriche et le Directoire, qui vint donner raison aux
résolutions impériales.
Saint-Priest, dès ce moment, n'avait plus aucun motif de rester à
Saint-Pétersbourg. Il sollicita et obtint, dans les premiers jours
d'octobre, une audience de congé. Il retrouva l'Empereur affectueux et
bienveillant comme au début de leurs relations, et, par surcroît,
généreux. La générosité se traduisit par le don de mille ducats et
d'un domaine en Lithuanie qui rapportait annuellement une somme égale.
En quittant la Russie, Saint-Priest se dirigea vers Stockholm, où
l'appelait sa famille. Il ignorait encore quelles suites avait eues
pour Louis XVIII le succès remporté par le Directoire sur ses
adversaires dans la journée du 18 fructidor.
FIN DU PREMIER VOLUME
TABLE DES MATIÈRES
LIVRE PREMIER
LES PREMIÈRES ÉTAPES
I.--Les débuts de l'émigration 1
II.--L'arrivée à Turin 8
III.--Les dissentiments et les conflits 21
IV.--L'agitation à Turin 31
V.--La politique de Calonne 44
VI.--Les émigrés et l'empereur d'Autriche 58
VII.--Sur la route de Coblentz 67
LIVRE SECOND
COBLENTZ
I.--La diplomatie des princes 79
II.--La déclaration de Pilnitz 87
III. Une cour d'exilés 96
IV.--Autour de la Constitution de 1791 110
V.--La France menace 117
VI.--L'émigration en 1792 125
VII.--Missions multipliées 136
VIII.--Le marquis de Bombelles en Russie 156
LIVRE TROISIÈME
LA CAMPAGNE DE 1792
I.--À l'approche de la guerre 176
II.--Brunswick et le roi de Prusse 189
III.--Les derniers jours de Coblentz 195
IV.--La retraite de Brunswick 205
LIVRE QUATRIÈME
HAMM ET VÉRONE