doit remarquer le jeune duc d'Orléans. Ce prince, entraîné à l'âge de
seize ans par son père dans une faction scélérate, a montré à la
guerre de l'énergie et du talent. Il a quitté ce parti criminel, lors
la désertion de Dumouriez. Il a depuis passé son temps dans la
retraite et les voyages, dans le plus grand incognito, accompagné du
seul comte de Montjoie et de trois domestiques. Il vient de parcourir
le nord de l'Europe et a pénétré de ce côté jusqu'aux dernières
limites de notre continent. Apprenant à Stockholm que j'allais
repartir pour joindre le roi, il est venu chez moi me prier de mettre
aux pieds de Sa Majesté ses regrets, sa fidélité et son zèle pour son
service. Il promet de faire désormais un utile et loyal usage de ses
moyens et m'a dit, en même temps, de rendre compte de ses dispositions
à Sa Majesté l'Impératrice, dont le suffrage est d'un si grand poids
et de mettre à ses pieds l'hommage de son admiration. Je regarde comme
important d'accueillir ces dispositions du duc d'Orléans. On a lieu de
croire qu'il a été sondé par des Français, factieux d'une nouvelle
espèce, qui ont pensé à mettre la couronne sur sa tête, ce dont ce
prince a rejeté l'idée avec l'horreur qu'elle mérite. Il dit que ses
frères pensent comme lui. C'est à les faire sortir de France ainsi que
la duchesse sa mère qu'il veut consacrer tous ses soins. Alors il
fera, dit-il, connaître ses sentiments par un écrit public et ira aux
pieds du roi recevoir en personne son pardon et les ordres de Sa
Majesté.»
Enfin, en terminant cette longue note où se trouvaient résumés les
voeux du roi proscrit et présentées les difficultés de sa situation,
Saint-Priest affirmait que les conseils qu'il sollicitait «serviraient
d'encouragement et de guide au prince et à ses serviteurs».
Ce rapport n'eut pas de meilleurs effets que la visite de Saint-Priest
à Catherine. Zoubof ne mit aucun empressement à l'appuyer auprès de
l'Impératrice. Saint-Priest ne trouva point parmi les autres
courtisans plus de bonne volonté. Aucun d'eux ne voulut employer son
crédit à le seconder. Toute la cour était en ce moment occupée à se
distribuer les terres confisquées en Pologne. Chacun réservait son
influence pour réaliser ses desseins et ses ambitions.
Saint-Priest obtint cependant de la tzarine une lettre pour le roi.
Dans cette lettre, elle s'engageait à faire les diverses démarches qui
lui étaient demandées pour obtenir soit la reconnaissance de Louis
XVIII, soit l'autorisation pour Madame Royale de rejoindre son oncle,
soit enfin des subsides de l'Angleterre pour aider aux opérations
militaires. Elle autorisait en outre son ministre à Venise à aller
résider près du roi à Vérone. Mais elle s'obstina dans la volonté de
ne prendre aucune part effective aux opérations. Saint-Priest dut se
contenter de ce qu'on lui accordait, se résigner à renoncer à ce qu'on
lui refusait.
Il se préparait à quitter Saint-Pétersbourg pour se rendre à Vienne,
quand il reçut une lettre du roi, en date du 9 janvier 1796. Louis
XVIII l'interrogeait sur les véritables dispositions de la cour de
Russie. Convaincu à tort que Catherine était au moment de s'unir à
l'Angleterre et à l'Autriche, il voulait connaître le but de cette
alliance. L'impératrice avait-elle consenti au démembrement de la
France? Allait-elle se prêter à des changements de constitution ou de
dynastie? En quoi consistaient ces changements? Pour répondre à ces
questions, Saint-Priest n'eut pas besoin de renouveler ses démarches.
Il n'eut qu'à se souvenir de ce qui lui avait été dit. Il le fit
connaître au roi. Puis, sans obtempérer au désir exprimé par ce
dernier de le voir prolonger son séjour en Russie, certain qu'il ne
pouvait plus y servir la cause royale, il se rendit à Vienne.
Il comptait n'y faire qu'un séjour de courte durée et rejoindre
ensuite son maître à Vérone. Mais lorsque, reçu par l'Empereur, il lui
annonça que Louis XVIII avait désigné le comte de Choiseul comme son
représentant à Vienne, ce prince déclara qu'il n'en voulait pas. Un
autre émigré, le bailli de Crussol, fut alors proposé et également
refusé. On ne souhaitait que Saint-Priest ou personne. Cette exigence
modifia ses projets. Il se décida à rester en Autriche jusqu'au jour
où il serait parvenu à faire cesser la disgrâce de l'évêque de Nancy,
La Fare, qui, longtemps avait occupé les fonctions que lui-même allait
maintenant exercer à titre provisoire, et qui, d'ailleurs, ne tarda
pas à les reprendre pour les garder jusqu'en 1801.
Les audiences que lui accorda l'Empereur confirmèrent ce qu'il savait
déjà du mauvais vouloir de l'Autriche. Malgré les recommandations de
Catherine, les ministres autrichiens, et surtout le baron de Thugut,
le premier d'entre eux, n'entendaient rien céder de ce qui leur était
demandé, ni la reconnaissance du roi, ni sa présence à l'armée de
Condé, ni le départ de Madame Royale. À propos de celle-ci,
Saint-Priest recueillit même le bruit que, bien qu'il fût connu
qu'elle était, dès avant la mort de son père, fiancée au duc
d'Angoulême, la famille impériale rêvait de lui donner un archiduc
pour époux, avec l'Alsace et la Lorraine pour dot. Fondé ou non en ce
moment, le bruit ne se confirma pas. Il n'en causa pas moins de vives
inquiétudes à la cour de Vérone. Saint-Priest put constater en outre
que l'empereur d'Autriche était las de la guerre, disposé à accueillir
des propositions de paix.
Ainsi semblaient perdus tous ses efforts et jusqu'aux minces résultats
de sa mission à Saint-Pétersbourg. Il lui fut cruel d'avoir à en faire
l'aveu au roi. Ce n'était là, d'ailleurs, qu'une épreuve de plus et
non la dernière, ni la plus douloureuse. À la fin du mois d'avril.
Saint-Priest recevait brusquement la nouvelle qu'à la suite d'un vote
du Sénat de Venise, Louis XVIII venait d'être chassé de Vérone.
II
LOUIS XVIII À L'ARMÉE DE CONDÉ
Nous avons laissé le roi de France en route pour les États de Bade, où
se trouvait le prince de Condé. Le voyage fut pénible; il dura huit
jours. À Riégel, où Louis XVIII parut dans la soirée du 28 avril, il
était attendu, grâce aux avis qu'il avait pu y faire parvenir. Condé
le reçut au château du prince de Schwarzemberg, où lui-même s'était
fixé. Il lui fit connaître que les agents anglais, Wickham, venu de
Suisse, depuis quelques jours, et Crawford, qui suivait l'armée,
avertis de son arrivée, avaient exigé que la nouvelle en fût donnée
aux généraux autrichiens sous les ordres desquels était placé le corps
français et à la cour de Vienne.
Le roi voulut recevoir sur le champ ces deux personnages. Il leur
exprima sa reconnaissance pour les bons offices de l'Angleterre, leur
répéta les explications qu'il avait données à Macartney au moment de
quitter Vérone et ne leur cacha pas la satisfaction qu'il éprouvait à
se trouver parmi les Français. Ils évitèrent de lui présenter des
objections, et de lui faire part de leurs craintes, bien qu'ils
fussent convaincus, l'un et l'autre, que l'Autriche ne tolérerait pas
sa présence au quartier général.
Le même soir, il écrivit à sa femme, la comtesse de Provence, qui
résidait à la cour de Sardaigne: «Ce qui m'a le plus coûté de mon
voyage, c'est, croyez-le bien, d'avoir fait plus de la moitié du
chemin de Vérone à Turin et de n'avoir pas fait le reste. Enfin, il
l'a fallu. Mon espoir est que ce chemin que je prends est le plus
court et le plus sûr pour nous retrouver chez nous.»
Le lendemain, un ordre du jour, lu aux troupes, leur apprit l'arrivée
du roi. «Nous venons nous rallier au drapeau blanc, près du héros qui
vous commande, leur disait-il. Nous nous livrons avec confiance à
l'espoir que notre arrivée sera pour vous un nouveau titre aux
généreux souvenirs que vous avez déjà reçus de Leurs Majestés
Impériale et Britannique. Notre présence contribuera sans doute,
autant que votre valeur, à hâter la fin des malheurs de la France, en
montrant à nos sujets égarés encore armés contre nous, la différence
de leur sort sous les tyrans qui les oppriment avec celui dont
jouissent les enfants qui entourent un bon père.»
Ce langage révélait toutes les illusions de Louis XVIII. Il croyait
que l'Autriche n'oserait le faire partir alors qu'il était arrivé. Il
espérait être autorisé à rester avec les troupes de Condé, soit que ce
dernier passât le Rhin avec l'armée autrichienne, soit qu'il restât
derrière avec Wurmser. Pour faciliter l'accomplissement de ce qu'il
souhaitait, le roi était résolu à ne prendre aucun titre, a n'imprimer
aucune direction aux opérations militaires. Durant les jours suivants,
il monta à cheval, visita les postes le long du Rhin, se montra aux
troupes royales. Il lui arriva même d'interpeller, d'une rive à
l'autre, des soldats de l'armée républicaine, de se faire reconnaître
d'eux et de les engager à servir sa cause. Malheureusement, cette
cause était déjà trop compromise pour rallier de nouveaux partisans.
Elle l'était, à la fois, par les victoires des Français et par
l'attitude de l'Autriche. Non seulement la cour de Vienne ne tarda pas
à manifester le mécontentement que lui causait la présence du roi sur
le théâtre des hostilités, mais encore elle commença à menacer
d'expulsion les émigrés qui se trouvaient dans les États allemands.
C'était toujours même chanson, car les rares services rendus par
l'Autriche l'avaient été de mauvaise grâce, le plus souvent
accompagnés de procédés désobligeants. Louis XVIII ne se troubla donc
pas outre mesure de ces menaces nouvelles. Il attendait beaucoup de
l'état intérieur de la France, du zèle de ses partisans, ne
désespérait pas, malgré le succès des républicains en Italie,
d'arriver à ses fins. Il continua à s'occuper activement encore de ce
qu'il appelait «les intérêts de sa couronne». De pressantes
sollicitations adressées aux cours en vue de la reconnaissance de son
titre royal et un nouvel effort pour imprimer en France plus d'unité à
son parti, furent l'aliment qui remplit à Riégel le vide des journées.
Enfin, désireux de prouver à la France et à l'Europe qu'entre les deux
branches de la maison de Bourbon n'existaient ni rivalités ni
dissentiments, il envoyait à son cousin, Louis-Philippe d'Orléans,
fils aîné de Philippe-Égalité, par un agent de confiance, le baron de
Roll, l'invitation de se rendre sur l'heure auprès de sa personne.
Il considérait ce rapprochement et la démonstration qui devait en
résulter comme d'autant plus nécessaires que, depuis la mort du petit
Louis XVII, le jeune duc d'Orléans paraissait être devenu le candidat
préféré des royalistes constitutionnels qui répudiaient énergiquement
tout retour à l'ancien régime et rêvaient d'une monarchie comme en
Angleterre. Un acte de soumission de ce prince et un hommage public
rendu par lui au roi pouvaient seuls couper court aux divisions qui
affaiblissaient le parti royaliste en France et au dehors. Quand on
verrait le chef de la branche cadette auprès du chef de la branche
aînée, il serait prouvé que la maison d'Orléans était revenue de «ses
égarements et de ses erreurs» et que le roi les lui pardonnait, bien
qu'elles eussent contribué, dans la personne de Philippe-Égalité,
guillotiné depuis, à faire tomber la tête de Louis XVI. Dans l'écrit
de la main du roi dont Roll était porteur, il était dit que pour
absoudre «des égarements et des erreurs regrettables», Sa Majesté
n'attendait qu'un repentir sincère qui lui serait exprimé de vive
voix, quand le prince, ainsi qu'il l'y invitait, viendrait le
rejoindre à l'armée de Condé.
Il faut rappeler ici combien avait été déplorable l'effet de la
proclamation qu'avait fait répandre, au mois de juin 1795, le
prétendant en se proclamant roi. Elle ne laissait aucun doute sur ses
intentions. Il entendait remettre son royaume en l'état ancien, lui
rendre ses antiques institutions et réaliser ainsi la plupart des
voeux des émigrés. Il n'est pas étonnant qu'à cette conception de la
monarchie, qui ne tenait aucun compte des changements opérés par la
Révolution dans les idées et dans les moeurs, beaucoup de royalistes
en eussent opposé une autre suggérée par ce qui se passait en
Angleterre et eussent entrevu la possibilité de la réaliser en donnant
la couronne au duc d'Orléans. On ne saurait mettre en doute la réalité
des intrigues nouées sur son nom à Paris, où la branche cadette
comptait des partisans. Mais il n'en est pas de même du point de
savoir s'il y participa, comme on serait incité à le croire en ne
jugeant de ses sentiments que par la conduite qu'il tint en 1830. Tout
contribue même à prouver qu'en 1796, encore qu'il laissât faire et fût
prêt à tout, il n'aurait pu se leurrer d'une espérance, eût-elle été
dans son coeur, tant sa situation personnelle, comme l'état des
esprits dans le pays, en rendait la réalisation impossible.
Après être sorti de France à la suite de Dumouriez, il vivait dans
l'exil, dénué de ressources, sous des noms d'emprunt. Sous celui de
Chabaud La Tour, il avait été professeur au collège de Reichenau en
Allemagne; puis, sous celui de Corby, il s'était transporté, en 1795,
à Izehoë, à vingt lieues de Hambourg où il végétait obscurément, ayant
auprès de sa personne un de ses anciens officiers, M. de Montjoie, ne
fréquentant que quelques Français émigrés comme lui, Dumouriez
notamment qui s'était installé dans ces contrées avec sa maîtresse, la
soeur de Rivarol, et encore une charmante femme, veuve du comte de
Flahaut, qui devait se marier plus tard à un diplomate étranger, M. de
Souza, et de laquelle il était violemment épris, si violemment que ses
familiers craignaient qu'il ne l'épousât.
Dans ces circonstances, au commencement de 1796, il avait appris que
ses deux frères cadets, le duc de Montpensier et le comte de
Beaujolais, détenus depuis trois ans dans les prisons de Marseille,
allaient être mis en liberté par le Directoire après avoir pris
l'engagement de partir immédiatement pour les États-Unis. Puis une
lettre de sa mère était venue lui confirmer ces nouvelles. Longtemps
captive elle aussi, cette princesse, fille du duc de Penthièvre, avait
enfin recouvré sa liberté. Demeurée à Paris, elle y avait travaillé à
la libération de ses jeunes fils et venait de l'obtenir. En
l'apprenant à l'aîné, elle le suppliait de partir avec eux, afin de
leur assurer une protection que leur âge rendait nécessaire. Il était
résolu à exaucer cette prière, lorsque lui arriva à l'improviste le
message du roi son cousin.
Il résulte d'un rapport du baron de Roll que le duc d'Orléans essaya
d'abord de se dérober à une entrevue, soit qu'il ne crût pas à la
possibilité d'une réconciliation que le vote de son père
Philippe-Égalité dans le procès de Louis XVI semblait rendre
impossible, soit qu'il eût pressenti les propositions qu'on lui
apportait. De Roll courut après lui durant plusieurs jours sans
parvenir à le rejoindre et, pour se résoudre à le recevoir, le prince
sans doute dut se rappeler qu'ayant rencontré l'année précédente au
cours de ses pérégrinations le comte de Saint-Priest, ce dernier lui
avait donné l'assurance que Sa Majesté ne rendait pas le fils
responsable du crime du père et était disposée à l'oubli. Quoi qu'il
en soit, le baron de Roll fut enfin admis, le 1 juin, en présence du
duc d'Orléans.
«Je commençai par lui dire l'objet de ma mission et je mis sous ses
yeux l'autorisation du roi. Il la lut avec beaucoup d'attention au
moins dix fois, et après me l'avoir rendue, il me fit sa protestation
de fidélité et de dévouement au roi en fort bons termes. Puis, d'une
voix altérée et émue, il me dit:
«--Comment puis-je espérer que le roi me reverra avec plaisir,
lorsque, dans cette autorisation de sa main, il parle d'égarements et
d'erreurs? C'est toujours le même langage que la proclamation. Il
faut, d'après ce que je viens de lire, que M. de Saint-Priest ait mal
rendu au roi ce que je lui avais dit, ou qu'il m'ait bien mal compris.
M. de Saint-Priest m'avait parlé d'une manière bien plus satisfaisante
lorsqu'il m'a assuré des bonnes dispositions de Sa Majesté en ma
faveur. Quant à me rendre à l'armée de Condé, comme elle m'y invite,
c'est impossible. Cette armée est sous le commandement d'un général
autrichien. C'est de tous les moyens le plus funeste pour le roi que
de tenir à une armée étrangère. Tant qu'on le verra associé aux
étrangers, ennemis de la France, il ne réussira pas à conquérir le
coeur de ses sujets. Si j'obéissais à ses ordres en me rendant auprès
de sa personne, je ne pourrais plus lui être utile.»
Ainsi, dès le début de l'entretien, le duc d'Orléans opposait à
l'invitation royale une fin de non-recevoir inspirée par les
sentiments patriotiques qui semblent avoir constitué la règle de sa
vie. De Roll lui objecta qu'il était bien fâché de le voir dans
d'aussi mauvaises dispositions «et dans des principes aussi funestes».
Il insista pour lui arracher la promesse de se rendre auprès du roi,
s'étonnant que le prince, alors qu'il protestait de son dévouement et
de sa fidélité, eût tant tardé à en donner un témoignage public.
--J'allais le donner, répliqua le duc d'Orléans; j'étais décidé à me
rendre auprès du roi, en revenant de mon voyage dans le Nord, quand
j'ai lu dans les gazettes le manifeste qui a été lancé à l'occasion de
son avènement un trône. Ce manifeste ne m'a pas permis de suivre
l'élan de mon coeur. Tant que Sa Majesté n'aura pas fait connaître son
intention de donner à la France une monarchie limitée comme en
Angleterre; tant qu'elle ne s'expliquera pas autrement qu'elle l'a
fait dans sa dernière proclamation, je regarderai comme mon premier
devoir de me tenir a l'écart, de ne pas participer à des mesures
contraires à mes principes et à mon opinion, que je ne puis sacrifier
et ne sacrifierai jamais.
--Mais vous avez des devoirs envers le roi, monseigneur, s'écria le
négociateur.
--J'en ai aussi envers ma patrie; je ne trahirai ni les uns ni les
autres; je me tiendrai à l'écart. Je suis incapable d'avoir les vues
qu'on m'a supposées. Je ne suis pas un prétendant. Que le roi promette
une monarchie limitée et je serai avec lui et beaucoup de ses
partisans me suivront, qui gémissent aujourd'hui de ne pouvoir le
servir.
Le baron de Roll, n'obtenant rien de plus, demanda au prince de
remettre au lendemain la suite de l'entretien. Il espérait que la
réflexion modifierait l'attitude du duc d'Orléans qu'il croyait sous
l'influence de conseillers hostiles aux Bourbons, ce qui d'ailleurs
était inexact. En ces circonstances, le prince ne prenait conseil que
de lui-même. La discussion recommença donc le lendemain, mais elle
n'eut pas une autre issue que la veille. Le prince persistait dans ses
dires. Il était résolu à ne pas aller à une armée autrichienne ni à
prendre part aux intrigues nouées contre sa patrie avec l'appui de
l'étranger. Il ajouta, comme en passant, que, si d'ailleurs il le
faisait, il mettrait en grand péril sa mère et ses frères qui étaient
encore au pouvoir du Directoire.
Las de lutter en vain, le baron de Roll lui demanda alors d'écrire au
roi ou de lui envoyer un émissaire qui expliquerait à Sa Majesté
pourquoi le duc d'Orléans ne croyait pas devoir se rendre auprès
d'elle. Le prince se récria. Il ne voulait ni donner une lettre ni
faire porter au roi des explications verbales, redoutant les
commérages des entours et l'interprétation qui pourrait être donnée à
sa démarche. Il était plus simple, à non avis, que le baron de Roll
portât lui-même ses explications à celui qui l'avait envoyé. Mais de
Roll tenait à une lettre. Il est vrai que le prince se montra plus
intraitable que lui et ne donna rien qu'une note que le négociateur
jugea insuffisante, sans portée et ne répondant pas à l'écrit du roi.
Ainsi, la mission échouait et de Roll s'en retournait sans avoir rien
obtenu. Il ne désespérait pas cependant du succès. Il le croyait
possible quand le prince aurait été soustrait aux influences par
lesquelles il persistait à le croire dominé.
--Rappelez-vous, monseigneur, lui dit-il au moment de se séparer de
lui, que quelle que soit l'issue des événements, vous ne reprendrez en
Europe le rang qui vous appartient par droit de naissance que lorsque
vous aurez rempli tout votre devoir envers le roi.
--Je le sais, répondit le duc d'Orléans; mais je vous le répète, pour
moi le premier devoir est envers la patrie, et je vois avec regret
qu'à cet égard votre opinion n'est pas conforme à la mienne.
Il convient d'ajouter, pour ne pas avoir à y revenir, qu'après le
départ du baron de Roll et sans attendre une nouvelle démarche, le
duc d'Orléans ne s'occupa plus que des préparatifs de son passage aux
États-Unis. Les sollicitations de sa mère ne lui permettaient pas de
le différer.
«L'intérêt de ta patrie, lui avait-elle écrit, celui des tiens te
demandent de mettre entre nous la barrière des mers. Je suis persuadée
que tu n'hésiteras pas à leur donner ce témoignage d'attachement,
lorsque tu sauras que tes frères détenus à Marseille partent pour
Philadelphie, où le gouvernement français leur fournira de quoi
exister d'une façon convenable ... Que la perspective de soulager les
maux de ta pauvre mère, de rendre la situation des tiens moins
pénible, de contribuer à assurer le calme à ton pays exalte ta
générosité, soutienne ta loyauté! Le ministre de France à Hambourg
facilitera ton voyage.»
Le 15 août, au moment de s'embarquer, le prince écrivait: «J'ai
toujours reconnu à la nation le droit de se donner une constitution à
son gré.» En proclamant cette doctrine, il allait à l'encontre de
celle que professaient les royalistes rangés sous le drapeau blanc et
qui se refusaient, au nom du droit divin, à reconnaître le droit
populaire. Il semblait en ce moment que c'en était fait de toute
possibilité de rapprochement entre Louis XVIII et lui. On éprouve donc
quelque surprise lorsqu'on le voit, en 1800, à son retour d'Amérique,
se rendre à Londres avec ses frères, afin de faire acte de soumission
envers le comte d'Artois et écrire au roi pour lui exprimer «la
profonde douleur qu'ils ressentent que des circonstances à jamais
déplorables les aient retenus aussi longtemps séparés de Sa Majesté.
Nous osons la supplier de croire, ajoutait-il, que jamais, à l'avenir,
elle n'aura lieu de s'en ressouvenir».
Il est vrai de dire qu'après avoir ainsi protesté de sa fidélité au
chef de sa maison, le duc d'Orléans se reprit à vivre à l'écart de
toutes les intrigues de l'Émigration. On ne trouve alors son nom qu'au
bas des protestations de la famille royale contre l'élévation de
Bonaparte au trône et l'exécution du duc d'Enghien. Puis, il n'est
plus question de lui jusqu'en 1807. En cette année moururent ses deux
frères. Il partit alors pour Palerme où, deux ans plus tard, il
épousait la noble princesse qui devait être la reine Amélie. Entré par
cette alliance dans la famille royale de Naples, ses sentiments
parurent se modifier. Il y eut une éclipse dans l'intraitable
patriotisme qu'il avait toujours opposé aux suggestions des émigrés.
En 1810, il est en Espagne, prêt à combattre à la tête d'une armée
espagnole les soldats de Napoléon. Mais, à l'improviste, l'Angleterre
intervient et fait défense aux Cortès d'utiliser les services d'un
prince français. Le duc d'Orléans ne résiste pas à ces injonctions.
Peu après, il regagne Palerme où viendra le trouver en 1814 la
nouvelle de l'abdication de Napoléon.
Tandis que le baron de Roll remplissait la mission dont il vient
d'être parlé, le roi, resté à Riégel, nourrissait l'espoir d'y voir
apparaître Pichegru. Instruit, dès son arrivée au camp de Condé, de
tous les détails des négociations engagées entre les agents du prince
et le général qui, dépossédé de son commandement, s'était fixé
provisoirement à Strasbourg, il lui avait écrit une lettre flatteuse
lui conférant les pouvoirs les plus étendus:
«Je n'y mets aucune borne, aucune restriction ... Je cède à ce besoin
de mon coeur, et c'en est un pour moi de vous dire que j'avais jugé,
il y a dix-huit mois, que l'honneur de rétablir la monarchie française
vous serait réservé.»
Condé avait, en outre, affirmé au roi que Pichegru devait venir à
Riégel pour conférer avec lui. L'agent anglais Wickham, le général de
Précy et l'ancien maire de Lyon, Imbert Colomès, maintenant émigré,
allaient arriver afin de prendre part à cette importante conférence.
Les circonstances amenaient le roi au quartier général au moment où
elle se préparait. Les hostilités avaient momentanément cessé sur le
Rhin, par suite de l'armistice qui ne fut rompu que le 20 mai. Il ne
s'agissait donc de rien moins que d'aviser à la conduite à tenir, soit
dans le cas où la guerre recommencerait, soit dans le cas où la paix
serait conclue. Le roi puisa dans ces incidents de nouveaux motifs de
confiance. Quand l'Autriche menaça ses partisans et lui-même, cette
confiance fut plus forte que l'inquiétude qu'il devait ressentir.