Au milieu de tant de tristesses, le roi goûta cependant une joie. Dans

les derniers jours de décembre 1795, sa nièce la princesse fille de

Louis XVI, que les royalistes appelaient Madame Royale, avait été mise

en liberté par le Directoire, conduite à Bâle, et là, confiée à des

commissaires autrichiens en échange de quelques Français prisonniers

de l'Empereur: Beurnonville, Sémonville, Maret. Quelques semaines plus

tard, elle écrivait à son oncle pour lui exprimer sa filiale affection

et le bonheur qu'elle aurait à le revoir. En dépit des séductions de

la cour de Vienne, où l'on s'ingéniait à la retenir, elle voulait

rester Française. Mais cette lettre, toute vibrante des cruelles

émotions subies par Madame Royale durant sa captivité, contenait des

conseils qui durent causer quelque surprise au roi. Elle le conjurait

de faire cesser la guerre; elle lui déclarait qu'il n'était pas

d'autre moyen de rendre à sa patrie son antique splendeur. «Oui, mon

oncle, suppliait la princesse, c'est moi, c'est celle dont ils ont

laissé périr le père, la mère et la tante, qui vous demande à genoux

leur grâce et la paix[69].»

[Note 69: _L'Angleterre et l'Émigration française_, par André

Lebon, p. 352. Les papiers de Wickham, réunis dans cet

ouvrage, nous ont fourni de précieux renseignements.]

Leur grâce, on sait dans quelle mesure le roi entendait l'accorder. Il

s'était engagé déjà à étendre sa clémence sur «les coupables», à

l'exception de ceux qui avaient voté la mort du roi. Un peu plus tard,

il devait en faire bénéficier même ceux-là, et, à sa rentrée en

France, prendre parmi eux un de ses ministres. Quant à la paix, il la

considérait comme le plus grand malheur que pût subir sa cause. La

première coalition n'était pas encore dissoute qu'il souhaitait de

voir s'en former une seconde plus redoutable, avec l'appui de la

Russie dont le zèle pour les Bourbons avait été, jusqu'à ce jour, plus

platonique qu'effectif. L'espoir de cet appui trouvait sa source dans

la spontanéité avec laquelle l'impératrice Catherine, au lendemain de

la mort de Louis XVII, avait reconnu le nouveau roi son successeur.

Malheureusement, à l'exception du roi de Suède, aucun autre chef

d'État n'avait suivi cet exemple, et les efforts du prétendant pour se

faire octroyer par les souverains son titre royal étaient restés

vains. Au commencement d'avril, c'est-à-dire près de dix mois après

avoir recueilli la succession de son neveu, il était encore «Monsieur»

pour la presque totalité des cours d'Europe, ou «Monsieur le comte de

l'Isle». La résistance dont il était la victime l'emplissait de dépit

et la reconnaissance de sa royauté semblait devenue le plus impérieux

et le plus poignant de ses soucis. À l'improviste, il fut mis en état

d'en concevoir de plus graves encore.

Le 14 avril, le podestat de Vérone se présenta chez lui et lui fit

connaître que la République de Venise lui retirait l'asile qu'elle lui

avait accordé depuis dix mois. Le Directoire, en apprenant que le

comte de Mordwinof, ambassadeur russe à Venise, était accrédité par

son gouvernement auprès du prétendant, avait exigé cette brutale

expulsion. Les Français victorieux venaient d'envahir le Piémont; ils

menaçaient d'occuper toute l'Italie. Le Sénat vénitien effrayé,

redoutant de déplaire à la France, avait jugé que l'heure n'était pas

bonne pour lui résister. Il faisait droit aux injonctions du

Directoire.

Le roi prit acte de la communication sans y répondre, sinon qu'il

allait procéder aux préparatifs de son départ. Mais, le surlendemain,

il écrivit au Sénat qu'il subordonnait ce départ à deux conditions. Il

voulait, disait-il, rayer de sa main sur le livre d'or de Venise le

nom de sa famille qui s'y trouvait inscrit; il exigeait, en outre,

qu'on lui rendît l'armure dont l'amitié de Henri IV, son aïeul, avait

fait don à la République. Le Sénat ne parut pas se préoccuper de cette

enfantine réclamation. Mais le podestat de Vérone s'en offensa. Il fit

tenir au roi une protestation dans laquelle il rappelait l'hospitalité

libéralement donnée jusqu'à ce jour.

--Je ne recevrai pas votre protestation, s'écria le roi. J'ai dit que

je partirai; je partirai en effet, dès que j'aurai reçu les passeports

que j'ai envoyé chercher à Venise. Mais je persiste dans ma réponse

d'hier. Je me la devais; je ne puis oublier que je suis roi de France.

C'était l'unique manifestation qu'il pût se permettre. Après l'avoir

faite, il ne songea plus qu'à s'éloigner.

Ainsi qu'il l'écrivit à Catherine, la conduite du Sénat de Venise ne

lui laissait d'autre asile que «celui de l'honneur», c'est-à-dire une

place parmi les gentilshommes français qui, sous les ordres de Condé,

combattaient pour lui. Cet asile dont la cour de Vienne s'obstinait à

lui barrer le chemin, les circonstances inattendues qui venaient de se

produire lui permettaient, lui ordonnaient presque de s'y rendre. Il

n'hésita pas à saisir l'occasion qui lui était offerte. Ce fut en vain

que l'Anglais Macartney lui signala les dangers de sa précipitation,

l'engagea à ne pas se présenter au quartier général du prince de Condé

sans s'être assuré de l'assentiment de l'Autriche, à attendre à

Bologne ou à Parme que cette puissance eût fait connaître son opinion.

Il ne voulut rien entendre. Il avait écrit à Vienne, à Londres, à

Saint-Pétersbourg pour faire connaître ses intentions et les motifs

qui les dictaient. Il n'y avait plus qu'à s'exécuter.

D'ailleurs, tout le monde, dans son entourage, se réjouissait comme

lui-même de la circonstance qui ouvrait devant ses pas les portes de

la maudite prison qu'était Vérone pour lui, et l'obligeait à rejoindre

Condé. Une lettre écrite de Vienne, à la date du 1er mars, par le

comte de Saint-Priest qui venait d'arriver dans la capitale

autrichienne à son retour de Russie, ne parvint pas à ébranler le

parti pris du Régent. Elle était cependant significative et témoignait

de la ferme volonté du gouvernement impérial de ne pas tolérer la

présence de «Monsieur» à l'armée de Condé. Il avait déjà refusé et ne

se laisserait pas forcer la main.

--Vous voyez, avait dit le baron de Thugut à Saint-Priest, que nous

faisons, de concert avec l'Angleterre, des ouvertures de paix au

Directoire exécutif, qui n'acceptera pas si notre objet était de le

mettre dans son tort vis-à-vis de la nation, le corps germanique et

l'Europe entière. À présent, il va se prévaloir de la venue du roi au

corps de Condé qu'il présentera comme une mesure irréconciliatoire

pour en justifier son refus. Les États de l'Empire qui nous

persécutent, à l'instigation du roi de Prusse, pour avoir la paix, se

plaindront de ce que nous aggravons les sujets de discorde et attirons

sur eux la vengeance des Français. D'ailleurs, Monsieur a bien du

monde autour de lui; il entretient beaucoup de correspondances,

expédie et reçoit des courriers, envoie des émissaires; tout cela

inquiète les gouvernements ainsi qu'on vient de le prouver à Venise,

et cet inconvénient serait plus grand encore dans un corps d'armée aux

ordres d'un général de l'Empereur.

L'Empereur, auquel Saint-Priest s'était ensuite adressé, n'avait pas

été moins explicite que son ministre. Il lui était impossible de

consentir à ce que Monsieur se fixât à l'armée de Condé, et il le

priait de choisir un autre asile.

--Le roi, mon maître, ne sait où aller, objecta Saint-Priest.

--Nous verrons à le placer dans quelque ville d'Allemagne, reprit

l'Empereur. Causez de cela avec mes ministres.

En transmettant cet entretien au duc de La Vauguyon, Saint-Priest

ajoutait: «Vous remarquerez, monsieur le duc, que l'Empereur ne s'est

jamais servi avec moi que de la dénomination de Monsieur, quoique

j'aie constamment employé celle de roi. Aussi, ne répond-il point aux

lettres de Sa Majesté, pour ne pas lui donner ce titre qu'il lui

refuse et ne pas le désobliger en employant celui qu'on lui donnait

auparavant. Je ne sais si vous ne croirez pas plus convenable pour Sa

Majesté de se dispenser d'écrire elle-même à l'Empereur, qui ne lui

fait point de réponse, d'autant que les affaires peuvent se traiter

également sans cela[70].»

[Note 70: Papiers du maréchal de Castries.]

Dans l'état d'âme où se trouvait le roi, la lettre du comte de

Saint-Priest suffit d'autant moins à modifier ses desseins, qu'en

refusant de lui donner son titre, l'Empereur l'avait blessé dans son

orgueil et disposé à protester. Il décida sur-le-champ que, désormais,

il s'abstiendrait d'écrire au souverain autrichien et que, sans tenir

compte d'une défense qu'il jugeait inique, il irait rejoindre le

prince de Condé. Le départ, toutefois, n'alla pas sans difficultés. À

Vérone, le roi avait des créanciers. Il fallait leur cacher sa fuite.

Il fallait dérober de même le véritable terme de son voyage au

représentant de la République française, aux autorités de Vérone. Pour

les tromper les uns et les autres, on organisa une véritable comédie.

La Vauguyon qui ressemblait physiquement au roi partit avec Villequier

et Cossé par la route de Trente, tandis que Louis XVIII et son fidèle

d'Avaray se dirigeaient secrètement vers le Saint-Gothard. Alors que

les rapports officiels le montraient allant vers le Tyrol, il gagnait

la Suisse et le grand-duché de Bade où Condé avait établi son quartier

général à Riégel.

LIVRE SIXIÈME

BLANCKENBERG

I

LE COMTE DE SAINT-PRIEST À SAINT-PÉTERSBOURG

On se souvient qu'à la fin de 1795, le comte de Saint-Priest se

rendant de Stockholm à Vienne, conformément au désir de Louis XVIII,

avait jugé utile à la cause royale de passer par Saint-Pétersbourg. Il

y était venu déjà en 1791. Il s'agissait alors d'obtenir de

l'impératrice Catherine qu'elle contribuât à une expédition que

préparait contre la France le roi de Suède. La mission de Saint-Priest

avait échoué. Quoique reçu d'une manière flatteuse, quoique Catherine

eût manifesté ses sentiments pour lui, d'abord en lui offrant dans ses

États de hautes fonctions, ensuite en lui assurant une pension

viagère, il n'avait pu la décider à prendre les armes.

--Je n'ai pas le droit d'intervenir dans les affaires de la France,

avait-elle dit.

Ce n'était là qu'un prétexte; plus tard, elle n'eut pas les mêmes

scrupules. Prétexte aussi, la guerre qu'elle soutenait contre les

Turcs et dont elle argua pour se soustraire aux engagements que

Saint-Priest s'efforçait de lui arracher. En réalité, elle prévoyait

déjà le partage de la Pologne; elle le préparait; tous ses efforts

étaient dirigés vers ce but. Ce fut l'unique cause de l'échec de la

mission de Saint-Priest.

En 1796, quand il arrivait pour la seconde fois à Saint-Pétersbourg,

tout autres étaient les circonstances. La mort du favori Potemkin

avait délivré les Turcs de leur plus intraitable ennemi, de celui qui

voulait, allant au delà des desseins de l'Impératrice, conduire les

Russes à Constantinople[71]. Depuis quatre ans, la paix était conclue

entre eux et la Russie démesurément agrandie par ses conquêtes. De

même, le partage de la Pologne était accompli. Catherine régnait sur

le plus vaste empire du monde. Saint-Priest devait donc supposer qu'il

la trouverait disposée à donner au roi de France des preuves de son

zèle, des témoignages de son intérêt. Dans le passé, et sans aller

jusqu'à mettre ses armées en mouvement, elle en avait donné

d'éclatants. Sans parler des importants secours pécuniaires accordés

aux princes, frères de Louis XVI, elle avait saisi toutes les

occasions de les appuyer auprès des puissances et de leur prouver

l'intérêt qu'elle leur portait.

[Note 71: Potemkin mourut à Jassy, en 1791, dans un accès de

colère provoqué par la nouvelle que Catherine, profitant de

son éloignement momentané de l'armée, avait ordonné a Repnin

de signer la paix. «Cet homme prodigieux n'ayant aucune

éducation, suppléait à tout, dit le comte de Langeron dans

ses _Mémoires_ inédits, par l'étendue et la force de son

génie. Il n'avait rien appris, mais il avait tout deviné. Son

esprit était aussi gigantesque que son corps. Il savait

concevoir et exécuter tous les prodiges, et c'était l'homme

qu'il fallait à Catherine, qui aimait les prodiges. La

conquête de la Crimée, la soumission des Tartares, la

transplantation des Saporoves sur le Couban et leur

civilisation, la fondation de Kerson, de Nicolaïew et de

Sevastopol, l'établissement des chantiers de la marine dans

ces trois villes, la construction d'une flotte supérieure à

celle des Turcs, la domination de la mer Noire, les nouvelles

branches de richesses offertes à la Russie par le commerce de

cette mer et l'ouverture des ports où se rendent maintenant

tous les vaisseaux de l'Europe par une route inconnue ou du

moins oubliée il y a quarante ans, toutes ces merveilles

qu'on doit au prince Potemkin doivent lui assurer la

reconnaissance de sa nation et lui faire pardonner par la

postérité de la génération passée tout ce qu'elle a eu à en

souffrir.»]

--Si j'ai plus conseillé qu'agi, se plaisait-elle à répéter, si je ne

me suis pas toujours prêtée aux désirs des coalisés, c'est que je

voyais clairement qu'ils nourrissaient des idées de conquête, tandis

que je n'avais en vue que la cause de la royauté française. En 1792,

cependant, j'ai proposé des troupes à l'Autriche. On m'a répondu qu'on

ne voulait que de l'argent; j'ai donné ce qui était stipulé. Quant au

surplus, j'ai préféré l'envoyer aux princes qu'à l'Empereur, parce que

je n'étais pas sûre que ce serait employé pour les avantager. En 1793,

j'ai offert douze mille Russes aux Anglais pour former avec les

émigrés, sous le commandement du comte d'Artois, un corps de

débarquement sur les côtes de France. Antérieurement, je m'étais

refusée à recevoir la lettre de Louis XVI m'annonçant qu'il avait

accepté la Constitution. Il n'était pas libre, et je pensais que,

seuls, ses frères libres pouvaient parler pour lui. Lorsque Bombelles

est venu me demander de les éloigner de toutes les opérations, je n'ai

eu aucun égard à sa demande.»

Ces propos, que tous les envoyés des princes, Nassau, Eszterhazy,

Polignac, avaient maintes fois entendus, n'exprimaient que la vérité.

Catherine aurait pu rappeler de même qu'à la fin de 1792, lorsqu'après

la retraite de Brunswick, l'Autriche refusait de prendre à sa solde

l'armée du prince de Condé, celui-ci lui ayant écrit pour lui exposer

la misère de ses soldats, elle avait répondu en leur accordant plus de

six cent mille arpents de terre sur les bords de la mer d'Azow, dans

un pays fertile et sous un climat excellent, et en offrant de pourvoir

à leur subsistance jusqu'au moment où, le printemps venu, ils

pourraient se rendre dans ses États. Condé n'avait pas profité de ces

offres généreuses, parce que l'Autriche revenant sur sa première

résolution avait, d'accord avec l'Angleterre, incorporé ces troupes

dans les siennes. Mais l'Impératrice n'en conservait pas moins le

droit de rappeler ses intentions généreuses.

Sans doute, à ses bienfaits elle avait ajouté force conseils donnés

parfois sous une forme un peu rude; sans doute aussi, il lui était

arrivé de trouver que les princes dépensaient trop, empruntaient trop,

se créaient ainsi de graves embarras périlleux pour leur cause; sans

doute enfin, elle avait dû se plaindre de la fréquence et de

l'exagération des requêtes des émigrés, modérer ses faveurs, refuser

des grades que ne justifiait pas le mérite, et des grâces dont

n'étaient pas toujours dignes ceux qui les sollicitaient. Elle n'en

était pas moins pour les princes et leurs partisans une bienfaitrice

rare, qu'ils avaient toujours trouvée prête à leur venir en aide.

Tant de souvenirs significatifs, les circonstances si différentes de

celles qui avaient amené l'échec de Saint-Priest en 1791, lui firent

donc croire que, cette fois, il serait plus heureux. Mais il fut bien

vite détrompé, d'abord par les avis de quelques Français fixés à

Saint-Pétersbourg, ensuite par le langage même de Catherine. Ce n'est

pas quatre années qui s'étaient écoulées depuis son premier voyage,

mais quatre siècles. Le trésor russe était obéré, le crédit public

compromis par les dilapidations des favoris et par les ukases qui, en

fermant aux produits français les ports de la Russie, avaient tari la

source du revenu des douanes. L'armée n'était ni payée ni disciplinée.

Les régiments étaient devenus le patrimoine des colonels, les

provinces celui des gouverneurs. Colonels et gouverneurs étaient les

favoris du favori; tous les liens relâchés, tous les droits méconnus,

toutes les lois violées. L'Impératrice feignait de l'ignorer. Platon

Zoubof, qui avait succédé dans sa faveur à Potemkin, et que

Saint-Priest, en 1791, avait connu favorable aux Bourbons, leur était

devenu hostile.

Dès la première audience qui lui fut accordée, Saint-Priest devina

qu'il n'obtiendrait rien. Catherine l'engagea à se rendre à Vienne où

il était mandé par l'Empereur. Elle lui parla du roi de Suède, de ses

griefs contre ce prince qui se dérobait à l'engagement pris par lui de

marier son fils à une archiduchesse de la famille impériale de Russie.

Pour se venger, elle songeait à lui déclarer la guerre, quoiqu'elle en

craignît les résultats, «car, disait-elle, il ne faut mépriser aucun

ennemi». Mais c'étaient là des questions accessoires. Saint-Priest

tenta d'en aborder une autre. Le ton de l'Impératrice changea

aussitôt. Elle ne croyait pas à l'efficacité d'une intervention

étrangère pour rétablir l'ordre en France. Les Français, à ce qu'elle

pensait, ne pouvaient être ramenés à la monarchie que par l'excès de

leurs malheurs. Quant à elle, elle ne voulait pas entrer dans une

querelle dont la Prusse et l'Espagne s'étaient retirées. Saint-Priest,

qui n'avait pas encore reçu d'instructions de Vérone, n'insista pas ce

jour-là. Mais il consacra les jours suivants--on était à la fin de

décembre--a rédiger un rapport destiné au comte Zoubof.

Dans ce document, il montrait l'Angleterre à bout de ressources, prête

à conclure la paix avec la France. «Cette paix, écrivait-il,

prolongera la durée de la République française aux abois, et les

efforts des puissances pour détruire ce gouvernement pervers se

trouveront frustrés. Le seul moyen qui reste pour empêcher la paix

générale, si funeste en ce moment, est que Sa Majesté l'Impératrice

accorde à la cour de Vienne un secours effectif de troupes.» À ce

prix, pensait Saint-Priest, l'Autriche refuserait la paix qui allait

lui être offerte ainsi qu'à l'Angleterre.

Ce premier résultat obtenu, il ne serait pas impossible de ramener la

Prusse dans la coalition. «La jalousie envers la cour de Vienne occupe

constamment le cabinet prussien. Le rapprochement entre ces deux

puissances, opéré à Pilnitz, n'a été que passager. C'est ce qu'a trop

bien prouvé la conduite du roi de Prusse dans cette guerre. De quelle

manière ce monarque n'a-t-il pas conduit le blocus de Landau, qu'il

n'a voulu manquer qu'afin d'empêcher les Autrichiens de prendre pied

en Alsace, les soupçonnant d'en vouloir conserver la conquête à la

paix, pour augmenter par là leur prépondérance? L'accroissement de la

monarchie prussienne en Pologne n'a pu lui faire atteindre encore la

solidité de la masse autrichienne qui, d'ailleurs, a fait aussi ses

progrès de ce côté, et, tant que le roi de Prusse ne sera point assuré

qu'elle ne s'étendra pas par ses succès dans la guerre présente, on

doit s'attendre qu'il essaiera de les contrarier. Ce n'est qu'en le

tranquillisant à cet égard qu'on peut opérer son retour et celui des

princes de l'Empire dans la coalition et la reprise des armes sur le

Bas-Rhin.»

Comme conclusion à cette partie du rapport, Saint-Priest demandait que

l'Impératrice de Russie intervînt d'une part, pour obtenir de la cour

de Vienne qu'elle se contentât d'un engagement des puissances

coalisées de la remettre, après la paix, en possession des Pays-Bas,

et d'autre part, pour négocier à Londres, en vue de faire voter par le

Parlement les subsides nécessaires à une campagne nouvelle, à laquelle

contribueraient la Russie, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et

peut-être l'Espagne qu'il ne croyait pas impossible de détacher de

l'alliance française.

Après ces vues d'ensemble, Saint-Priest abordait divers sujets qui

intéressaient plus directement son maître. Depuis longtemps, le roi

réclamait en vain la liberté de se rendre à l'armée de Condé, alors à

la solde de l'Angleterre et de l'Autriche. La cour de Vienne

s'opposait à ce qu'il s'y transportât, en objectant les embarras que

causerait sa présence dans les États de l'Empereur. «Et cependant,

observait Saint-Priest, l'inaction dans laquelle on le retient à

Vérone nuit à sa réputation.»

Il considérait en outre comme très important pour le roi que les

puissances coalisées se décidassent à le reconnaître «en forme

publique». Pourquoi l'Angleterre, pourquoi l'Autriche refusaient-elles

cette reconnaissance? demandait-il. Craignaient-elles de s'engager par

cette mesure à continuer la guerre jusqu'au rétablissement du roi ou à

fournir à ses dépenses?

Sur le premier point, Saint-Priest répondait par une citation

historique. «Louis XIV, disait-il, déclara roi d'Angleterre le fils de

Jacques second au commencement de la guerre de la succession et ne

conclut pas moins avec la reine Anne le traité d'Utrecht.»

Sur le second point, il s'expliquait plus longuement. L'explication

mérite d'être citée, à cause de la contradiction qui s'y révèle entre

la pensée qu'exprimait Saint-Priest, encore ignorant des intentions de

Louis XVIII à cet égard, et celles de ce prince qui rêvait d'entourer

son exil de la pompeuse mise en scène de la cour de Versailles: «Les

dispositions de Sa Majesté à la plus stricte économie sont bien

connues; et dans le vrai, que lui servirait une représentation

théâtrale qu'à le priver d'employer plus utilement ses faibles moyens?

Le véritable éclat du roi dans sa position est dans une grande

activité pour ses affaires. Deux ou trois personnes de confiance et un

petit nombre de domestiques doivent composer tous ses entours.

L'apparat d'un conseil dirigeant, de grands officiers auprès de sa

personne, une suite nombreuse ne servirait qu'à diminuer sa

considération. Ses vrais serviteurs doivent se rendre vraiment

utiles, et non le surcharger de leurs vaines fonctions. Le temps de

les reprendre n'est pas encore venu. Toute promotion à des charges

nominales, à des décorations serait encore déplacée. Ces bienfaits

sont réservés à l'époque à laquelle Sa Majesté sera rétablie sur son

trône.»

Saint-Priest insistait également pour amener l'Impératrice à peser sur

la cour de Vienne, à l'effet de faire remettre au roi Madame Royale:

«Un oncle paternel n'a-t-il pas le droit de réclamer sa nièce

orpheline, et les droits d'un roi, sous ce rapport, ne sont-ils pas

encore plus formels?»

Quant au poste de représentant de Louis XVIII à Vienne, Saint-Priest,

empêché d'aller l'occuper, puisque le roi entendait l'avoir à ses

côtés, proposait pour le tenir le comte de Choiseul-Gouffier, l'un des

émigrés que Catherine avait accueillis dans son empire et comblés de

ses bontés. Il demandait pour lui l'appui de l'Impératrice. «Je

croirais extrêmement utile, disait-il ensuite, d'établir un journal

périodique, propre à éclairer le public sur les méprises où tant

d'écrivains mal intentionnés le font tomber sur les affaires de

France. On peut espérer que le duc de Brunswick en permettrait la

rédaction et l'impression dans sa résidence.»

Faisant allusion à la Déclaration de Vérone, Saint-Priest rappelait

que le roi avait révélé, dans ce document, ses dispositions à la

clémence envers ceux de ses sujets coupables, qui se repentiraient.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 32 / 37 段