leurs princes à leur tête, commencent à perdre courage, et n'aspirent
qu'à rester tranquilles dans leurs foyers, ayant goûté déjà, dans ce
pays, les douceurs de l'inaction, et notre armée des confins de la
Bretagne et d'Anjou nous témoigne la même propension, quoiqu'elle soit
continuellement en activité, et j'avoue à Votre Altesse que je
craindrais les plus funestes effets d'un nouveau délai dans l'arrivée
d'un de nos princes; la malheureuse issue de notre descente à Quiberon
a contribué beaucoup aussi à ce découragement, et cette fatalité n'est
due qu'aux ambitieux et aux intrigants qui voulaient perdre le
malheureux comte de Puisaye. J'ai vu toutes ces cabales s'ourdir à
Londres, et je n'en avais que trop prévu les funestes suites, j'en
avertis ce général après être descendu en Bretagne, mais le coup était
trop bien préparé pour qu'il pût l'éviter. Je me résume, Monseigneur,
en vous disant que Monsieur ne peut arriver trop tôt, parce que sa
présence parmi nous fera lever toute cabale pour le commandement, et
ranimera le courage au point de lui procurer bientôt des armées aussi
formidables que nombreuses. Dans toute la France, les royalistes qui
n'osent se montrer ne voyant pas un prince pour ralliement, se
montreront avec autant d'ardeur qu'ils ont montré jusqu'ici de
timidité, et si l'on tarde trop, je dois vous dire que tout est perdu.
Je prie Votre Altesse, si elle le juge à propos, de mettre ces détails
sous les yeux du roi: tout sujet fidèle lui doit des vérités d'où
dépendent peut-être sa couronne. Je n'ai d'autre prétention que celle
de lui prouver tout mon dévouement et le vif intérêt que je prends à
sa gloire et à la vôtre.»
Tandis qu'il attendait le résultat de ses efforts et s'étonnait de
voir ses lettres rester sans réponse et ses messagers ne pas revenir,
Charette, ayant attaqué le 26 septembre, sur la route de Luçon aux
Sables d'Olonne, l'armée républicaine, essuya une défaite sanglante;
elle l'obligea à une fuite précipitée. Dès lors, il fut impuissant à
désigner au comte d'Artois un point où lui-même pourrait venir à sa
rencontre. Cependant, le 5 octobre, il signalait la côte de
Saint-Jean-de-Mont, non loin des Sables, comme un endroit où il serait
aisé d'opérer un débarquement d'armes et de munitions sans avoir à
craindre un coup de fusil. Ce débarquement eut lieu, en effet,
quelques jours plus tard sans incident. On peut s'étonner que le comte
d'Artois, s'il était résolu à se jeter en France, comme il
l'affirmait, n'ait pas profité de cette occasion pour débarquer
lui-même.
De l'île d'Yeu, où l'avait porté l'escadre anglaise, il expédiait à
Charette messages sur messages, s'efforçait d'apaiser les
dissentiments qui s'élevaient à tout propos entre ses officiers et les
chefs anglais, et se décourageait peu à peu en constatant qu'il lui
serait impossible d'arriver à ses fins. Il reste toutefois avéré
qu'avec un peu d'audace, il aurait pu passer en France. Il l'aurait pu
par la côte de Saint-Jean-de-Mont; il l'aurait pu aussi par la pointe
de Locmariaquer, puisque les chefs chouans venaient par cette voie
conférer avec lui. Peut-être aussi ne lui en laissa-t-on pas le temps.
Le 17 novembre, des ordres arrivés de Londres enjoignaient au général
Doyle de ramener l'expédition en Angleterre et le prince avec elle.
Pitt, cédant à l'opinion anglaise qui voyait avec regret recommencer
une seconde affaire de Quiberon, abandonnait décidément la partie. Le
prince ne put qu'obéir; il en témoigna des regrets, mais ils restèrent
platoniques. Il avait été autorisé à se porter sur Jersey ou sur
Guernesey et peut-être aurait-il pu, de là, entretenir des rapports
avec les Vendéens, de Jersey surtout où le prince de Bouillon
commandait pour l'Angleterre. Mais, au dernier moment, c'est à
Portsmouth qu'on décida de le ramener. C'est alors que Charette aurait
écrit à Louis XVIII la fameuse lettre dont il a été parlé plus haut:
«Sire, la lâcheté de votre frère a tout perdu. Il ne pouvait paraître
à la côte que pour tout perdre ou tout sauver. Son retour en
Angleterre a décidé de notre sort: sous peu, il ne me restera plus
qu'à périr inutilement pour votre service.»
Cette lettre a-t-elle existé, comme l'affirme le comte de Vauban dans
ses Mémoires, où il déclare en avoir vu l'original? Ceux qui en ont
parlé après lui, même les écrivains républicains, n'ont pas cru à son
authenticité. Il en existe d'ailleurs une autre, qui s'exprime bien
différemment. Elle est adressée par Charette au marquis de Rivière:
«Je vous écris, mon cher Rivière, le coeur navré de douleur de
l'éloignement d'un prince dont l'espoir de sa possession faisait toute
notre félicité. Il est des privations qu'on supporte avec courage et
fermeté; mais celle-là est si grande qu'elle ébranlerait un rocher.
Gardez-vous bien de croire que cet événement malheureux refroidira
notre courage; bien loin de là, toujours assurés du désir de mériter
votre estime, nous travaillerons jusqu'au dernier jour à nous en
rendre dignes.»
Dans ce langage, il n'y a pas trace d'accusation contre le comte
d'Artois pas plus que dans celui que Charette tenait quelques mois
plus tard, lorsque, arrêté et condamné, il marchait au supplice:
--Voilà donc où ces gueux d'Anglais m'ont conduit.
Si toutefois, contrairement à toute vraisemblance, la lettre où le
comte d'Artois est traité de lâche sortit de sa plume, on ne saurait
nier qu'en exprimant avec cette violence sa colère, il révélait toute
l'étendue de la déception que venait de lui faire éprouver l'absence
du comte d'Artois, déception d'autant plus grande qu'il avait attaché
un plus grand prix à voir arriver le prince. À cet égard, le doute
n'est pas permis, et la forme même de l'appel qu'il lui adressait, le
30 juin 1795, trahit l'ardent désir qu'il en avait:
«La lettre obligeante et gratieuse dont Votre Altesse Royale a daigné
m'honorer a rempli mon coeur de joie, en le pénétrant de la plus vive
reconnoissance. Quel bonheur inapréciable pour vos fidèles Vendéens de
posséder au milieu d'eux l'auguste frère du roi, de voir marcher à
leur tête le digne descendant d'Henry IV! Ah! Monseigneur, daignés
presser cet heureux instant; que ce fortuné retour ramène bientôt
parmi nous l'allégresse et fasse disparoître de douloureux souvenirs!
«Que votre nom chéri devienne le raliement de tous les vrais François,
le gage assuré de la victoire! Oui, n'en doutons point, encouragés par
votre illustre présence, fortifiés de vos grands exemples, ceux qui
ont voué un attachement sans bornes, et ceux qui, retenus jusqu'ici
par de coupables considérations, n'en conservent pas moins, au fond de
leur âme, ce puissant amour pour le sang des Bourbons, tous se
rangeront sous vos drapeaux, tous sans exception n'auront qu'un même
voeux, ne feront qu'un même serment, celui de rétablir la splendeur de
la monarchie, ou de s'ensevelir glorieusement sous ses débris.
«En attendant, cependant, Monseigneur, que ces flateuses espérances se
réalisent et que j'aie l'avantage prétieux d'offrir à Votre Altesse
Royale l'homage de mes foibles travaux, la Vendée ne restera pas dans
un repos déshonorant. Elle a déjà repris les armes et a vu couronner
ses premiers efforts; elle brûle de voler à de nouveaux périls, et le
chef qui, jusqu'à ce jour, la guida au champ de l'honneur, ne la
quittera que lorsqu'on aura rendu aux lys leur ancien éclat, ou il y
trouvera son tombeau; telle est la dernière résolution de celui qui,
en protestant à Votre Altesse Royale de son inviolable fidélité, la
supplie humblement d'agréer les sentimens sincers d'amour et du
profond respect avec lesquels il a l'honneur d'être, etc., etc.[67].»
[Note 67: Archives des Affaires étrangères.]
Rentré à Portsmouth, le comte d'Artois y demeura peu. Avec le
consentement du cabinet britannique, il alla se fixer à Édimbourg où
il devait rester jusqu'en 1814. En réalité, en dépit des vaines
agitations auxquelles on le vit encore se livrer, son rôle politique
était fini. La direction du parti royaliste allait se concentrer
désormais entre les mains du roi.
Ainsi avortaient successivement ces malheureuses entreprises à propos
desquelles un anonyme écrivait à Lally-Tollendal: «Le ciel nous
préserve de nouvelles descentes sur nos côtes. Elles seront le tombeau
de tout ce qui y débarquera. Quel aveuglement! Quelle démence, grand
Dieu!» Quant au comte d'Artois, le 22 décembre 1795, de la rade de
Spithead où il était encore, il mandait au prince de Condé: «Ainsi va
le monde. Il y a quelques mois nous pensions que toutes les espérances
étaient à l'Ouest de la France. Aujourd'hui, c'est la partie du Midi
et de l'Est qui présente les chances les plus favorables.» En parlant
ainsi, le comte d'Artois faisait allusion aux rébellions du Gard et du
Vivarais, fomentées par les anciens chefs du camp de Jalès comme par
les plus fougueux artisans de la réaction thermidorienne, et à des
complots qui s'ourdissaient dans le Doubs. Un soulèvement de la ville
de Lyon, livrée à l'influence des royalistes, et une marche de l'armée
de Condé sur Besançon, appuyée par les Autrichiens, devaient favoriser
ces mouvements. Au dire du prince de Condé, le général Pichegru, qui
commandait alors une des armées de la République sur le Rhin, avait
promis son concours; il préparait sa défection en favorisant l'ennemi
qu'il était chargé de combattre et en pactisant avec lui.
C'étaient là d'abominables calomnies[68]. Pichegru avait eu le tort,
il est vrai, d'ouvrir l'oreille aux propositions de deux aventuriers
politiques, le libraire suisse Fauche-Borel et le sieur Roques, dit
comte de Montgaillard, dont nous reparlerons plus loin. Dupe de ces
deux personnages, toujours à vendre au plus offrant, Condé avait
ajouté foi à leurs propos. Tous ces plans étaient fondés sur la
trahison de Pichegru. Mais Pichegru, en dépit de son attitude
incertaine, ne voulait pas trahir ses devoirs militaires. Il ajournait
ses résolutions à une époque ultérieure, ce qui n'empêchait pas Condé
de croire à l'imminence comme à l'efficacité de son intervention. Tous
ces plans allaient s'effondrer aussi rapidement que ceux qui avaient
été forgés d'accord avec l'Angleterre. Le 10 avril 1796, le comte
d'Artois avouait piteusement à Condé «qu'il n'avait rien d'heureux à
lui annoncer».
[Note 68: Voir mon livre _la Conjuration de Pichegru_. Plon,
Nourrit et Cie.]
À ce même moment, le comte de Puisaye, le grand organisateur de
l'expédition de Quiberon, avait passé en Bretagne dans l'espoir d'y
retrouver son prestige. Mais on ne lui pardonnait pas son rôle dans
le drame sombre auquel son nom est impérissablement attaché, et il
était méprisé à l'armée catholique non moins qu'à Vérone, où d'Avaray
disait en parlant de lui:
--Le comte de Puisaye est un drôle à qui il faut casser le cou.
De ce jugement, sévère à l'excès, il convient toutefois de rapprocher
ce passage d'une lettre du comte d'Artois à Vaudreuil: «Ne juge pas
Puisaye trop sévèrement. Le brave et malheureux Charette m'en a fait
dire du bien en mourant.»
V
LE ROI EXPULSÉ DE VÉRONE
La nouvelle du désastre de Quiberon ne parvint à Vérone que dans la
seconde quinzaine du mois d'août. Elle n'y produisit pas tout
l'effarement auquel on aurait pu s'attendre. Sans doute, c'était un
fait affligeant que ce premier effort de l'Angleterre eût échoué et
que tant de bons Français eussent péri. Mais ce malheur, si
regrettable qu'il fût, laissait debout tous les espoirs, puisque
d'autres expéditions devaient suivre celle qui venait de sombrer et
que l'une d'elles voguait déjà vers les côtes de France, comptant
parmi ses chefs Monsieur, comte d'Artois. Le roi et son entourage,
tout en donnant des larmes aux victimes de Quiberon, continuèrent donc
à se repaître d'illusions.
On sait combien, en dépit de leurs malheurs, les illusions furent
robustes chez les émigrés. Elles ne les abandonnèrent pas en cette
circonstance. Les propos des agents royalistes de l'intérieur
contribuaient à les entretenir. Ils présentaient la France comme de
plus en plus disposée à se soulever au nom du roi. L'activité des
conspirateurs répandus dans le royaume semblait indomptable. On
ignorait les défaites des armées vendéennes ou tout au moins
n'apparaissaient-elles que comme des échecs susceptibles d'être
aisément réparés. L'exemple donné par la Bretagne et le Poitou avait
été suivi par la Normandie où, maintenant, Louis de Frotté tenait la
campagne et promettait à la cause royale de fructueux et retentissants
succès.
Des bords du Rhin, où il se trouvait avec l'armée autrichienne, le
prince de Condé envoyait des lettres rassurantes. Il dirigeait de là
les opérations qui se préparaient dans l'Est avec le concours du
général de Précy et d'Imbert Colomès, l'ancien maire de Lyon. Celui-ci
répondait du royalisme de cette ville; elle n'attendait qu'un signal
pour se déclarer en faveur du roi. Condé, fort de l'appui de l'agent
anglais Wickham installé en Suisse, prétendait être d'accord avec
Pichegru et avoir pris ses dispositions pour se jeter en Alsace dès
que les Autrichiens lui auraient permis de passer le Rhin et marcher
de là sur Besançon et Lyon, d'où il pourrait donner la main au Midi,
dont les royalistes des Cévennes se disaient les maîtres. Les agents
de Paris confirmaient ces dires. Ils y ajoutaient sur l'état d'esprit
des Parisiens des informations telles, qu'on en devait conclure que la
fin prochaine des pouvoirs de la Convention serait aussi celle de la
République.
Cependant, quelques semaines après le drame de Quiberon, un événement
inattendu vint infliger à ces pronostics favorables un brutal démenti.
Le 5 octobre (13 vendémiaire), les sections royalistes de Paris ayant
marché sur la Convention pour la disperser furent écrasées par le
général Bonaparte à qui elle avait confié sa défense. Du même coup,
les mouvements du Midi qui avaient abouti à quelques succès partiels,
la prise du Pont-Saint-Esprit notamment, se trouvèrent déjoués ou tout
au moins ralentis. À Paris, la défaite des partisans du roi fit
éclater la participation de l'agence royale dans ces complots et livra
les agents aux autorités républicaines. Plusieurs d'entre eux, dont Le
Maître et Charles Brottier, furent envoyés devant le conseil de guerre
de la section Lepelletier. Brottier et deux de ses complices
bénéficièrent d'un acquittement. Mais Le Maître fut condamné à mort et
exécuté. Les secrets de l'agence se trouvèrent ainsi divulgués. Il
fallut la réorganiser, ce que fit le roi au mois de février 1796, en
autorisant les agents survivants, La Villeheurnoy, Brottier,
Despomelles et Duverne de Praile, «à agir et à parler en son nom pour
tout ce qui concernait le rétablissement de la monarchie». À ce
moment, il était averti des divisions qui s'étaient glissées parmi les
chefs vendéens, et il invitait ses agents à intervenir pour les faire
cesser.
Sur ces entrefaites, on apprit l'avortement final des expéditions
organisées par l'Angleterre. La tentative de descente en France, à
laquelle le comte d'Artois s'était associé, n'avait pas mieux réussi
que celle du comte de Puisaye. Elle coûtait moins de sang; elle n'en
coûtait même pas une goutte puisqu'on n'avait pas combattu. Mais elle
marquait la fin des efforts de l'Angleterre pour activer en France la
guerre civile. Il était même à craindre qu'elle n'incitât le
gouvernement anglais à suivre l'exemple de la Prusse et de l'Espagne
et à conclure la paix avec la République. Ce fut pour le roi une
déception cruelle, puisque le projet qu'il avait conçu d'aller en
Vendée se trouvait anéanti. «Quand finiront donc nos malheurs?
s'écriait alors un de ses conseillers, le vieux comte de Flachslanden.
Rien ne nous réussit, et si la guerre civile ne s'établit pas tout à
fait dans les provinces, le régime de la Terreur va recommencer.»
Entre temps, la Convention s'était séparée (26 novembre 1795), non
vaincue, mais triomphante, cédant la place au Directoire qui, sous des
formes adoucies, mais plus perfides, allait continuer le Comité de
salut public. Cette fin des pouvoirs de l'assemblée révolutionnaire,
longtemps prédite comme le point de départ d'une ère réparatrice, se
produisait sans rien réaliser de ce qu'on en avait attendu. À
l'intérieur, les royalistes étaient paralysés. Au dehors, l'Autriche
et l'Angleterre restaient seules armées contre la Révolution. Mais
l'Autriche accentuait sa politique égoïste, ne rêvait que conquêtes,
se préoccupait peu des Bourbons. L'Angleterre commençait à manifester
son découragement; la Russie continuait à ne pas se prononcer. On ne
pouvait encore rien savoir des résultats de la mission dont le comte
de Saint-Priest avait été chargé pour l'impératrice Catherine.
Peut-être, à ce moment, Louis XVIII entrevit-il qu'il ne recouvrerait
sa couronne ni par la guerre civile, ni par la guerre étrangère, mais
seulement par un retour de l'opinion vers les princes de la maison de
Bourbon. Ce qui permet de le croire, c'est qu'on voit, à la date du 20
mars 1796, s'agiter dans le conseil royal la question de savoir par
quels procédés l'opinion sera ramenée. «Dans l'état des choses, il n'y
a que trois partis: 1º transiger sur la Constitution, d'après les
propositions qui pourraient être faites; 2º prendre l'initiative de la
transaction: 3º s'en tenir à l'antique constitution du royaume.» La
Constitution à propos de laquelle se rouvrait le débat était celle de
1791, que les émigrés rangés autour des princes avaient longtemps
considérée comme la pire de toutes, et dont ils déclaraient les
défenseurs plus redoutables «et plus scélérats» que les Jacobins. Ces
défenseurs étaient cependant d'ardents royalistes. Ils se nommaient:
Malouet, Mounier, Lally-Tollendal, Montlosier, Mallet du Pan, Cazalès,
d'autres encore, et certains membres de l'épiscopat tels que le
cardinal de Bernis, Mgr de Boisgelin, archevêque d'Aix, Mgr de Cicé,
archevêque de Bordeaux, Mgr de Clermont-Tonnerre, archevêque de
Toulouse, qui, sans se prononcer aussi nettement que les laïques qui
viennent d'être nommés, partageaient en partie leurs idées, quoiqu'ils
fussent, eux aussi, passionnément dévoués à la monarchie. Mais leur
royalisme ne les lavait pas aux yeux des adversaires de la
Constitution de l'avoir trouvée acceptable ou d'avoir paru s'y
résigner. C'est à propos de l'un d'eux, Montlosier, que l'implacable
d'Antraigues disait: «Je ferai tomber cent mille têtes et la sienne la
première.» Le temps, en s'écoulant, n'avait guère modifié les
sentiments qu'exprimait d'Antraigues, et rien que pour avoir émis
l'idée d'une transaction sur le terrain constitutionnel, le comte
d'Avaray, quoique favori du roi, n'en devenait pas moins suspect parmi
les violents qui entendaient faire revivre l'ancien régime. Le roi
lui-même, qui, tout en maintenant ce régime, comprenait la nécessité
de supprimer certains abus, fut blâmé par eux; ils lui préféraient son
frère qui n'admettait aucune réforme.
Au moment où ces polémiques renaissaient à Vérone avec une vivacité
qu'explique l'importance des résolutions à prendre, Joseph de Maistre,
dans ses _Considérations sur la France_, se prononçait avec un éclat
génial pour l'antique constitution du royaume, délivrée des abus qui
en avaient rendu l'application intolérable. C'était, nous venons de le
dire, l'opinion de Louis XVIII. À supposer qu'elle eût été un moment
ébranlée, elle se ranima et se fortifia, sans doute, de celle de
Joseph de Maistre; c'est elle qui remporta. Toute idée de transaction
avec les constitutionnels fut écartée. On marqua la différence entre
«l'ancien régime», c'est-à-dire les abus, et «l'antique constitution»,
c'est-à-dire la plénitude du pouvoir royal. Un des gentilshommes de la
cour de Vérone, le comte de Moustier, fut chargé d'aller en France
pour faire connaître «les véritables intentions du roi et détruire la
calomnie».
On lit dans ses instructions:
«Il assurera que tous les sujets égarés qui renonceront à leurs
erreurs seront traités par le roi comme ses enfants, qu'il abandonnera
à toute la sévérité des jugements qu'ils mériteront tous ceux qui,
lorsqu'il pardonne, se livreraient à des sentiments de vengeance; que
sa justice n'excepte de sa clémence que les assassins du roi son
frère, de la reine, de Madame Élisabeth, et que ceux même qui ne
craignent pas de réparer leur crime par des services importants,
continueront à lui inspirer une telle horreur pour leur irrémissible
attentat, qu'il les livrerait à toute la rigueur des lois si, dans ce
cas-là même, ils osaient continuer de souiller leur patrie par leur
présence ... L'intention du roi n'est et ne sera jamais de ramener son
peuple sous l'ancien régime; c'est son antique constitution qu'il veut
lui rendre.»
L'insistance qu'il mettait à promettre des châtiments inexorables
n'était pas pour lui ramener tous ses sujets. Son langage ne démontre
que trop qu'il renonçait à n'employer que les moyens de persuasion,
comme l'idée lui en avait été suggérée, et qu'il rêvait de recourir
toujours, soit à la guerre civile, soit à la guerre étrangère. Ce
renoncement l'enfermait de nouveau dans les limites de la politique
pratiquée à Coblentz et à Hamm, lui imposait le devoir de quitter
Vérone et, puisque l'Espagne lui était fermée, puisque la Vendée était
devenue inaccessible pour lui, de chercher à s'employer ailleurs.
C'était d'autant plus nécessaire, qu'en France ses partisans
s'étonnaient et s'attristaient de ce séjour prolongé dans un coin de
l'Italie, loin des champs de bataille: «Que fait le roi? se
demandaient-ils. Craint-il de compromettre sa dignité en partageant
les dangers de ceux qui se sont armés pour lui rendre sa couronne?» Et
ils comparaient son inaction à l'activité du comte d'Artois, qui, sans
faire meilleure besogne que son frère, avait longtemps donné
l'illusion de plus de résolution et d'intrépidité.
À l'armée de Condé, on réclamait sa présence. Le vieux prince qui la
commandait regrettait que Louis XVIII n'eût pas eu la témérité de
partir de Vérone, de passer le Saint-Gothard et de venir le rejoindre.
--L'eût-on enlevé au milieu de nous? s'écriait-il. Aurait-on osé lui
manquer?
Et il ajoutait que, le roi étant gentilhomme français, on ne pouvait
l'empêcher «de combattre pour le roi». Les cours de l'Europe
elles-mêmes, celles du moins qui vivaient en paix avec la France,
étaient d'avis que tant que le roi resterait dans les États de Venise,
«chez une puissance qui entretenait publiquement un ambassadeur auprès
de ses sujets rebelles», il ne serait pas à craindre.
--Il a beau faire, observait familièrement le roi de Prusse,
s'adressant à quelques courtisans de son intimité, il ne se tirera
jamais de là qu'il ne se mette à la tête de sa noblesse et de ses
sujets fidèles et qu'il ne combatte avec eux et comme eux.
Le prince de Condé, qui répétait ce propos à l'évêque d'Arras,
ajoutait: «Le roi de Prusse a raison.» Et, d'accord avec ses soldats,
il se plaignait des courtisans qui voulaient rétablir les rigueurs de
l'étiquette. Il accusait les «idées de Versailles» qui triomphaient à
Vérone: «On n'est pas à Vérone à la hauteur des circonstances. On
sacrifie le fond de la royauté aux petites formes de la dignité.» Il y
avait quelque fondement dans ces critiques, mais aussi quelque
exagération. Ce qu'on ne disait pas assez, c'est que le roi était le
prisonnier de l'Autriche, non qu'elle eût le pouvoir de l'enchaîner à
Vérone «mais parce qu'en réalité, elle l'y retenait en l'empêchant de
se rendre au seul endroit où il pût aller, à l'armée de Condé. À cet
égard, elle était intraitable.