La nuit était profonde, la tempête faisait rage. La mer soulevée

jetait les vagues sur les pieds des soldats qui n'avançaient qu'en

luttant contre la pluie et le vent, et le tonnerre grondait avec

force. Il semble que cette tempête aurait dû conseiller l'ajournement

de l'expédition. C'est elle au contraire qui avait décidé Hoche à agir

sans retard. Il espérait surprendre les royalistes. Ils ne

supposeraient pas qu'on songeât à les attaquer par un temps pareil,

et, d'autre part, les bruits de l'orage couvriraient ceux de l'armée

en marche. Ces prévisions étaient justes. Ni les sentinelles des

ouvrages avancés, ni les marins des canonnières anglaises espacées le

long de la côte n'entendirent rien. Leur quiétude ne fut pas plus

troublée, à l'approche du péril, que celle de Puisaye. Bien loin de le

prévoir, il était rentré à son quartier général, très éloigné du fort

Penthièvre, après avoir parcouru les postes, et s'était couché.

Cependant deux avertissements lui furent donnés l'un par Vauban,

l'autre par Sombreuil. Vauban considérait cette nuit de tempête comme

dangereuse et favorable à un coup de main. Il en fit la remarque à

Puisaye qui lui répondit en riant «qu'il n'était ni alarmé, ni

alarmiste». Vauban se le tint pour dit et rentra chez lui. Sombreuil

fut plus difficile à convaincre. Divination ou pressentiment de sa fin

prochaine, lui aussi redoutait une surprise des républicains. Il se

défiait des défenseurs du fort, et savait que, dans la journée,

plusieurs d'entre eux avaient déserté. Il insistait pour que la

garnison fût renforcée, pour qu'on réunît les troupes. Mais Puisaye se

refusa à donner des ordres en disant:

--En vérité, Sombreuil, si je ne vous connaissais, je croirais que

vous avez peur.

Irrité, Sombreuil se retira et rejoignit sa légion pour lui faire

prendre les armes et attendre l'ennemi. Quelques heures après, au

lever du jour, le canon se faisait entendre. Du fort Penthièvre, on

avait vu les républicains et on tirait sur eux ainsi que des

avant-postes et de la mer. La colonne d'Humbert qui s'avançait à

découvert sur la grève fut mitraillée par une chaloupe-canonnière; le

général Botta blessé. Les républicains prirent peur, se débandèrent,

et malgré les efforts de leurs généraux, de Hoche lui-même qui, dans

sa colère, coupa le cou à un fuyard, ils se dispersèrent éperdus. C'en

était fait, l'expédition échouait; il fallait battre en retraite et

l'ordre en fut donné. Soudain retentirent des acclamations; le drapeau

tricolore venait d'être arboré sur le fort Penthièvre. Guidés par les

traîtres et aidés par les complices de ceux-ci, les grenadiers de

Mesnage s'y étaient introduits en grimpant, pour y parvenir, de rocher

en rocher. Ils avaient tué les canonniers sur leurs pièces, massacré

dans le fort tout ce qui leur résistait. Les soldats recrutés sur les

pontons anglais s'étaient unis à eux, les acclamaient, se tournaient

contre leurs officiers. Le lieutenant-colonel du régiment d'Hervilly

périt de la main de ceux qu'il conduisait à la défense du fort.

Rien, dès lors, ne s'oppose plus à la marche victorieuse des

républicains. Ils avancent vers l'extrémité de la presqu'île en

chassant devant eux les chouans qu'on voit jeter leurs fusils et

quitter leur uniforme. Tout un peuple affolé, à qui la terreur arrache

des cris effroyables, détale dans un désordre tragique. Les officiers

des troupes soldées, réveillés en sursaut, ont rassemblé en hâte leurs

compagnies pour arrêter les républicains. Mais ils ne peuvent plus se

faire obéir de leurs soldats. Au cri que ne cessent de répéter les

républicains: «À nous, les patriotes!» les volontaires royalistes

répondent, pour la plupart, en levant la crosse en l'air ou en tirant

sur quiconque veut les empêcher de passer à l'ennemi. Les régiments de

d'Hervilly et de du Dresnay se rangent ainsi presque entièrement de

son côté au fur et à mesure que leurs détachements qu'on amène

au-devant de lui pour le combattre, le rencontrent sur les chemins

par où il passe dans sa marche vers Port-Halliguen et le fort

Saint-Pierre, qui forment l'extrémité de la presqu'île.

Pendant ce temps, Puisaye, arraché enfin à sa confiance et tiré de sa

torpeur, est monté à cheval. Va-t-il se mettre à la tête de tout ce

qui reste d'émigrés et de soldats fidèles, appeler à lui la légion de

Sombreuil qui, demeurée inactive jusque-là, est intacte, et racheter

ses imprudences et ses fautes en organisant une résistance suprême,

dût-il y périr? On pourrait le croire à le voir traverser la

presqu'île d'un galop éperdu; mais le croire, ce serait se tromper. Il

sait que la défense est devenue impossible; que ses troupes,

travaillées par l'élément républicain qu'il y a follement introduit,

ne sont pas sûres; que les munitions touchent à leur fin et que le

courage des émigrés prêts à vendre chèrement leur vie sera stérile. Ce

n'est pas pour les rejoindre et pour mourir avec eux qu'il court

ainsi. C'est, à en croire ses propos ultérieurs, pour aller presser

l'amiral Warren d'envoyer au rivage des chaloupes de secours et pour

sauver sa correspondance et les secrets qu'elle contient; mais c'est

aussi pour se dérober à la catastrophe maintenant inévitable. Il se

dirige vers la mer. Sur sa route, il rencontre Sombreuil dont les

prédictions ne se sont que trop réalisées et qui accourt pour prendre

ses ordres, à travers les fuyards que poussent devant eux les

républicains. Il lui montre sur les hauteurs de Saint-Julien un moulin

abandonné.

--Occupez ce moulin avec tout ce que vous pourrez réunir de monde, lui

dit-il; je vais vous y rejoindre.

Il passe et ne s'arrête qu'à Port-Halliguen. De là, un canot l'emporte

avec ses aides de camp vers le vaisseau amiral, la _Pomone_, où tout à

l'heure arrivera à son tour d'Hervilly, qu'on a dû, pour qu'il ne

tombe pas aux mains de l'ennemi, arracher à la couche sur laquelle il

est resté cloué depuis le combat de Sainte-Barbe. À la demande de

Puisaye, l'amiral Warren fait mettre à la mer toutes ses embarcations.

Elles se dirigent vers Port-Halliguen à l'effet d'y recueillir les

fuyards, tandis qu'une corvette ouvre le feu pour contenir les

républicains. La nouvelle du départ de Puisaye vient trouver Sombreuil

au moulin qu'il a occupé. Il a autour de lui sa légion, les débris des

régiments soldés, une poignée de chouans commandés par Vauban, au

total plus de trois mille hommes.

--Nous sommes trahis, s'écrie-t-il. Le fort Penthièvre a été livré à

l'ennemi, allons le reprendre!

Il s'élance en avant et sa troupe le suit. Mais elle se heurte à des

bandes de chouans et de soldats désarmés, d'enfants et de femmes qui

poussent des cris déchirants et que Hoche, à la tête de sept cents

grenadiers, refoule impitoyablement vers le fond de la presqu'île.

Tout n'est que larmes, vociférations, gémissements, désespoir. Ce

spectacle jette la panique dans la petite armée de Sombreuil. Cette

panique redouble lorsque le bruit s'y répand que les régiments de

d'Hervilly et de du Dresnay ont massacré leurs officiers et passé à

l'ennemi. Des vides se font parmi ces derniers défenseurs d'une cause

perdue. De ceux qui l'abandonnent, les uns vont grossir le nombre des

fuyards; les autres se rendent aux grenadiers de Hoche qui ne cessent

de crier:

--À nous, les patriotes! Rendez-vous! Nous sommes tous Français; il ne

vous sera fait aucun mal!

Bientôt, Sombreuil n'a plus autour de lui que les émigrés et ce qui

survit encore du régiment de la Marine qui, seul dans ce désastre, a

fait jusqu'au bout son devoir. Mais ces héros n'ont pas de canons; une

batterie que Hoche a fait établir sur les hauteurs de Saint-Julien

démolit tour à tour les petits murs qui clôturent les champs, et

derrière lesquels, tout en battant en retraite, ils tirent leurs

derniers coups de fusil. Ils reculent d'abri en abri jusques à

Port-Halliguen, où ils sont arrêtés par l'Océan.

Là, le spectacle est terrifiant. Les fuyards, officiers, soldats,

paysans, se sont précipités à la mer pour rejoindre les chaloupes

anglaises à qui la violence des vagues n'a pas permis d'aborder. Mais

tous ne savent pas nager, et ils sont roulés par le flot qui

promptement les recouvre. À la surface des eaux, on voit émerger, par

centaines, les têtes de ceux qui sont encore debout, et flotter entre

elles d'innombrables corps inanimés, parmi lesquels beaucoup de femmes

et d'enfants, des armes, des chapeaux, des sacs, des gibernes. Les

barques sont prises d'assaut. Quand elles menacent de sombrer, ceux

qui y sont montés les premiers éloignent à coups d'aviron ceux qui

tentent d'y monter à leur tour. Ainsi se sauvent les plus forts et

périssent les plus faibles, et, tandis que les feux de l'escadre

anglaise protègent cet embarquement tragique, tandis qu'on voit des

malheureux se donner volontairement la mort en se précipitant du haut

des rochers ou en se jetant sur la pointe de leur épée, une immense

lamentation qui domine le bruit de la mer rend plus poignantes ces

scènes d'horreur.

Sombreuil comprend alors qu'il faut se rendre ou mourir. Mourir, il y

est prêt. Malgré les chances de bonheur que lui réserve l'avenir et

quoiqu'il n'ait que vingt-cinq ans, il a fait le sacrifice de sa vie.

Mais il n'a pas à songer qu'à lui seul; il y a ses compagnons, tous

ces braves gens, émigrés et soldats, qui lui sont restés fidèles et

dont il voudrait sauver les jours, fût-ce aux dépens des siens. Ils

sont encore à ses côtés, sur le rocher du Fort-Neuf, leur dernier

refuge, à peine protégés par un mur qui s'écroule sous les boulets et

déjà cernés par les grenadiers de Hoche. Émus de leur courage qu'ils

admirent, ceux-ci les pressent de se rendre, en leur criant qu'ils

seront traités comme des prisonniers de guerre. Partout dans la

presqu'île, les autres combattants se sont rendus. Tout est fini; il

n'y a plus qu'à les imiter. Sombreuil, résigné à capituler, demande à

conférer avec le général Hoche. Hoche accorde l'entrevue, mais il

exige qu'on fasse cesser le feu des Anglais. Un jeune émigré, Gesril

du Papeu, se dévoue pour aller à la nage prévenir l'amiral Warren

qu'il y a capitulation et qu'il ne doit plus tirer. En se jetant à

l'eau, il promet de revenir, sa mission accomplie, pour partager le

sort de ses compagnons, et, nouveau Régulus, il reviendra.

Ce que se sont dit le général républicain et le général royaliste dans

l'entretien qu'ils ont eu ensemble sur ce rocher qui surplombe

l'abîme, on peut le supposer, en pensant qu'ils sont du même âge,

jeunes tous deux, et qu'ils s'estiment réciproquement. Hoche voudrait

sauver Sombreuil, mais il n'est pas le maître et ne peut que l'engager

à se fier «à la loyauté française». Les conventionnels Tallien et Blot

arrivent sur ces entrefaites. En leur présence, Sombreuil rend à Hoche

son épée après en avoir baisé la lame.

Il ne convient pas de rouvrir ici la question maintes fois discutée de

savoir si le mot capitulation doit s'entendre en l'espèce comme une

reddition pure et simple ne comportant aucun engagement de la part des

républicains, ou comme une convention qui assurait aux vaincus,

Sombreuil excepté, le traitement des prisonniers de guerre,

c'est-à-dire la vie sauve. Hoche l'a toujours nié et les historiens de

son parti l'ont nié comme lui. Les historiens royalistes ont soutenu,

pour la plupart, le contraire. Mais les uns et les autres sont

d'accord pour reconnaître qu'il n'y eut pas de convention écrite et

faite de chef à chef. Y eut-il une convention verbale? Depuis un

siècle les uns l'ont affirmé et les autres l'ont contesté, en

s'appuyant sur des documents contradictoires[65]. Le seul trait à

retenir de ces controverses, c'est que, s'il y a eu convention et

confirmation autorisée de la promesse faite par les grenadiers de

Hoche, que les vaincus seraient traités comme des prisonniers de

guerre, cela n'a pas empêché Sombreuil de supplier ses officiers de

s'embarquer, et ceux-ci de s'efforcer de lui obéir ou même de ne pas

attendre qu'il les en pressât. Vauban, Chalus, Rotalier, d'autres

encore, se sont sauvés, les uns ne croyant pas à la capitulation, les

autres «préférant se confier à cette mer furieuse qu'aux

républicains».

[Note 65: M. le docteur Thomas de Closmadeue a rendu à la

science historique l'inappréciable service de rechercher dans

les archives de Bretagne ceux qui y étaient ensevelis sous la

poussière, et de les réunir, en les commentant, dans un

volume de six cents pages in-8º, intitulé _Quiberon, Émigrés

et Chouans_, lequel est à proprement parler une oeuvre de

bénédictin. On trouve là les interrogatoires des rebelles

devant les commissions militaires, revêtus de leur signature,

les jugements de celles-ci et la comparaison raisonnée de ces

documents décisifs avec les innombrables légendes qui ont eu

cours durant un siècle. Ces légendes y sont ainsi noyées sous

un flot de lumière. Les amateurs d'histoire pourront encore

lire avec profit la relation du comte de Vauban, qui

commandait un corps de chouans, celle de Rouget de l'Isle,

qui servait de secrétaire à Tallien. De nos jours, feu le

sénateur La Sicotière, dans sou beau livre sur _Frotté et les

insurrections normandes_, et M. Chassin, dans une attachante

étude sur Quiberon, ont apporté un très précieux contingent à

la vérité. Voir aussi le récent ouvrage de l'abbé Robert.]

Il n'est pas moins vrai qu'en ces circonstances, la Convention eut le

tort de ne pas comprendre que la magnanimité dans la victoire eût

plus sûrement assuré la pacification que ne le firent les sentences de

mort prononcées par les commissions militaires, et qu'il eût été

politique de résister à l'indignation générale qu'avait excitée en

France cette expédition de Quiberon qui ouvrait la patrie aux Anglais.

Inhumaine jusqu'au bout de ses pouvoirs qui allaient expirer, elle se

montra impitoyable, non envers les chouans qui furent renvoyés chez

eux, mais envers les émigrés. Perdant une belle occasion de se montrer

clémente, elle leur appliqua les lois terribles qu'elle avait édictées

contre eux quand ils étaient redoutables et dont il eût été habile et

sage de leur épargner les rigueurs, maintenant qu'ils ne pouvaient

plus rien. Sombreuil, Mgr de Hercé et treize prêtres, les émigrés René

de la Landelle et Petit-Guyot, condamnés à mort par une commission

militaire, périrent les premiers à Vannes, le 28 juillet.

Condamnations et exécutions se poursuivirent jusqu'à la fin du mois

d'août, au nombre de sept cent cinquante et une.

Le 24 juillet, l'escadre anglaise s'était éloignée des côtes de

Bretagne, emportant, avec les débris de l'expédition, Puisaye sain et

sauf et d'Hervilly mourant, et laissant aux mains des vainqueurs les

immenses approvisionnements en armes, en munitions et en vivres

qu'elle avait débarqués. Elle fit relâche à l'île d'Houat. C'est de là

que, le 29, le lendemain même du jour où Sombreuil, avant de marcher

au supplice, l'avait, dans une lettre adressée à Warren, traité de

«lâche fourbe», Puisaye écrivait à Windham pour se justifier, et ne

craignait pas d'imputer aux malheureux émigrés qu'il avait abandonnés

après les avoir conduits à la mort, la responsabilité du désastre dont

d'Hervilly et lui étaient les véritables auteurs.

«Le plus grand nombre, mandait-il au ministre anglais, et surtout ceux

payés trop chèrement par vous n'ont pas apporté parmi nous l'esprit

qu'on aurait dû leur supposer après six années d'exil et de malheurs:

même légèreté, mêmes intrigues qu'autrefois, mais plus de perfidie ou

d'insouciance pour leur pays et pour la cause de leur roi, un égoïsme

affreux et un attachement à la paye qu'ils craignent de ne plus

recevoir.»

Il n'y avait que trop de vrai dans ces propos. Mais ce n'était pas le

moment de les tenir, et Puisaye moins que tout autre aurait dû les

tenir, car ce qu'il reprochait aux victimes de son incapacité et de

son imprévoyance, on aurait pu plus justement encore le lui reprocher

à lui-même. On le lui reprochait déjà. Calonne écrivait de

Southampton, le 30 juillet, au prince de Condé. À travers les

illusions dont témoigne sa lettre, et les fausses nouvelles qu'elle

contient, on voit poindre contre Puisaye une accusation formelle,

quoique conçue en termes mesurés. Puisaye ne s'en est jamais lavé, et

elle demeure implacablement attachée à sa mémoire:

«On est fort affecté ici, mais point rebuté des désastreuses nouvelles

venues de Bretagne il y a six jours. On regrette la perte des braves

gens qu'un défaut de vigilance, qui fait grand tort à la réputation de

M. de Puisaye, a livrés à la trahison et fait périr misérablement. On

regrette de n'avoir plus le point assuré des débarquements sur lequel

on comptait, et où de nouveaux renforts allaient être portés

successivement. On regrette de grandes provisions d'armes, munitions

et habillements qu'on y avait déposées, et qui sont tombées au pouvoir

de l'ennemi; on regrette enfin les effets espérés des premiers

avantages obtenus par ceux qui avaient été envoyés pour ouvrir la

route: mais on ne regarde pas ce malheur comme irréparable.

«L'impression qu'il peut faire sur l'opinion est peut-être le plus

grand mal; cependant on doit croire que, s'il produit un premier

moment de consternation, il n'ira pas jusqu'au découragement. Il reste

encore, de ce qui avait débarqué, le corps commandé par M. de

Tinténiac, qu'on croit avoir pénétré jusqu'à Vannes, et ce corps est

d'environ trois mille hommes, exposés, il est vrai, à être enveloppé

par l'armée victorieuse de Hoche. Du corps de sept mille cinq cents

hommes, que M. de Puisaye avait gardé pour se maintenir dans la baie

de Quiberon, où il se croyait inexpugnable, comme il me l'avait mandé

lui-même, il paraît par tous les rapports que cinq mille ont été tués

ou faits prisonniers, et qu'il s'en est sauvé deux mille cinq cents

environ. Ce qui est affreux, c'est la très grande quantité d'officiers

qui sont au nombre de ceux qui ont péri. Le baron de Damas a été

massacré par ses soldats ou s'est tué lui-même suivant quelques

lettres. Votre Altesse Sérénissime aura vu dans les nouvelles, qui

lui sont sûrement parvenues, combien M. de Sombreuil s'est distingué.

«Je ne prétends rien ajouter aux détails qu'on lui aura envoyés, si ce

n'est que je puis peut-être avec plus de certitude que bien d'autres

l'assurer qu'on n'a pas renoncé ici à l'exécution des premiers plans;

que l'on continue les préparatifs d'une expédition plus considérable,

qu'on n'est que plus persuadé de l'importante nécessité de redoubler

d'efforts et que lord Moira, avec qui j'ai causé hier, compte partir

dans huit ou neuf jours si, comme il y a lieu de le croire, M. le

comte d'Artois parti le 26 des environs de Hambourg sur le vaisseau

l'_Asia_, arrive incessamment à la rade Spithead, où il serait déjà si

les vents constamment contraires ne l'avaient retardé.

«Je suis venu dans les environs de Portsmouth pour le rencontrer et

dans l'espoir de lui parler quelques moments avant qu'il passe avec le

digne commandant des troupes anglaises, qui ne seront pas moindres de

quinze à seize mille hommes à ce qu'il paraît, pour se rendre où nos

espérances recommenceront et où nos voeux le suivront. Les

dispositions de la province où l'on se portera sont toujours très

bonnes.

«Charette et Stoflet ont, en se joignant, environ quarante mille

hommes et il y a lieu de croire qu'aux premiers succès, la pelotte

grossira. Je n'ai pas moins d'espoir et je ne fais pas moins de voeux,

pour les armes de Monseigneur. Je me flatte que je n'ai pas besoin de

le lui protester ni de lui recommander un fils qui a sûrement le plus

grand désir de mériter la protection de Son Altesse Sérénissime en lui

prouvant un zèle pareil à celui de son père, qui le prie d'agréer les

nouvelles et éternelles assurances de son profond respect et d'un

attachement sans bornes[66].»

[Note 66: Archives de Chantilly.]

Les espérances que nourrissait Calonne ne devaient pas se réaliser.

Après le désastre de Quiberon, le gouvernement anglais renonça à la

seconde expédition dont le commandement avait été confié à lord Moira.

Les vingt mille combattants réunis à Southampton furent expédiés à

Saint-Domingue, sauf un corps de troupes anglaises et d'émigrés

français formant un effectif de trois mille hommes qui, sous les

ordres du général Doyle, devait aller débarquer sur les côtes de

France des armes, des munitions et de l'argent. Le comte d'Artois

resté à Portsmouth, en rade de Spithead, était averti qu'il ne pouvait

plus partir. Il protesta; il avait donné rendez-vous à Condé «au

centre du royaume», et il demandait instamment à être conduit en

France, où Charette l'appelait en lui recommandant de se garder de

débarquer à Quiberon, mais de venir le retrouver.

Le gouvernement anglais finit par céder aux sollicitations du prince.

Le 14 août, le duc d'Harcourt--c'est lui qui le mande au prince de

Condé--est inopinément appelé chez lord Grenville. Le ministre lui

annonce que l'on va faire partir le général Doyle avec quatre mille

hommes pour l'île d'Houat, «que l'on propose à Monsieur, qui

l'acceptera, une frégate pour y être porté, que l'on s'y concertera

sur les moyens de communiquer avec Charette, de se procurer un point

de débarquement, et de lui remettre Monsieur avec ce que l'on aura

d'émigrés, soutenus par les quatre mille Anglais, qui ainsi que les

cadres seront destinés à recevoir Monsieur s'il avait besoin de leur

appui pour le rembarquer, faire sa communication, lui fournir ses

besoins, et qu'un convoi pour Charette part en conséquence avec

argent, munitions, armes.»

L'expédition mit à la voile le 23 août. Mais les côtes étaient

activement surveillées par les républicains, et nulle part on ne put

aborder. Le 12 septembre, l'escadre anglaise, après avoir vainement

tenté de prendre terre sur le sol français, mouilla devant l'île

d'Houat et vint finalement atterrir à l'île d'Yeu, d'où le comte

d'Artois essaya de se mettre en rapport avec Charette et d'autres

chefs qui eux aussi l'appelaient. Sa présence à la tête des armées

royalistes était d'autant plus nécessaire que les rivalités des

généraux chouans entre eux paralysaient les meilleures intentions et

les plus habiles projets. Ce qu'étaient ces rivalités et leurs

conséquences, la lettre suivante, en date du 24 septembre, signée d'un

de ces généraux, le comte de Châtillon, et adressée au prince de

Condé, peut à peine en donner une idée:

«Charette a été le premier à faire sa paix, malgré Stoflet, et a

formé un rassemblement pour marcher contre lui et le forcer à signer

le traité; celui-ci a résisté le plus qu'il a pu, mais sentant qu'il

ne pouvait tenir seul sans être bientôt accablé, d'autant que Charette

cherchait à lui enlever officiers et soldats, il a adhéré à cette

paix, avec l'intention de la rompre sitôt qu'il se verrait en mesure.

Charette a recommencé le premier la guerre en ôtant à Stoflet tous les

moyens d'en faire autant, par le refus continuel qu'il lui a fait de

partager avec lui l'argent et les munitions qu'il a reçus des Anglais.

Il sacrifie à sa haine injuste pour le plus brave et le plus honnête

des hommes, la cause des autels et du trône. Ce ne sont pas des

ouï-dire, Monseigneur, ce sont des faits que je vous rends, dont j'ai

eu la preuve par écrit sous les yeux, qui m'ont constaté que Stoflet,

plus grand, plus pur que Charette, a fait tous les sacrifices pour les

intérêts du roi, tandis que son rival risque continuellement de le

perdre par sa basse jalousie et ses intrigues multipliées.

«Il est donc très intéressant que Votre Altesse Sérénissime mette au

plus tôt sous les yeux du roi toutes ces vérités que j'atteste sur la

conscience et l'honneur, et que mon attachement à Sa Majesté me fait

un devoir de vous peindre. Stoflet n'a d'autre ambition que de bien

servir son roi; s'il n'en était pas traité avec la même égalité que

Charette, cela ferait le plus mauvais effet, parce que son armée ne

consentira jamais à reconnaître un autre chef, quoiqu'il soit assez

grand pour reconnaître son ennemi pour général, si le roi l'ordonne.

Il a avec lui M. l'abbé Bernier, curé de Saint-Lô, homme d'un génie

rare, dont les talents sont aussi étendus que le zèle, et dont les

lumières et la sagacité sont des plus précieuses. Je jure que ce

tableau ne m'est dicté que par mon zèle pour la belle oeuvre que nous

défendons, et j'ose me flatter que Votre Altesse Sérénissime me

connaît assez pour ne pas me croire guidé par une injuste partialité.

Depuis trop longtemps, on cache la vérité à nos malheureux princes. Le

devoir d'un sujet fidèle est de la leur dire, et aucune espèce de

considération ne pourront jamais m'en empêcher.

«Je ne suis venu ici que pour une conférence, en qualité de député du

conseil de l'armée de Scépeaux, dont je suis président. Cette armée,

dévouée à Stoflet parce que sa cause est juste, se plaint aussi

beaucoup de Charette qui ne nous a donné qu'à force d'instances

réitérées que la plus modique part des secours de l'Angleterre,

destinés pour toutes les armées royalistes. Cependant nous avons très

souvent des affaires avec les républicains, et nous sommes si

dépourvus, que, dans le dernier combat, reprochant à un paysan qui ne

tirait pas, il me répondit qu'il n'avait qu'une cartouche, qu'il

ménageait pour se défendre en cas d'une déroute. Sa politique est

qu'en retenant tout en lui, il forcera tous les royalistes à le

reconnaître pour généralissime.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 30 / 37 段