Pour apaiser sa colère, Puisaye et d'Hervilly durent se rallier à un

plan d'offensive dont, semble-t-il, il était l'auteur. Ce plan

consistait à se débarrasser de trois mille hommes, pères de famille,

pressés de retourner chez eux, et considérés comme des bouches

inutiles. Sous les ordres de deux chefs, Lantivy et Jean Jan, ils

seraient transportés au bas de la rivière de Pont-Aven, d'où ils

pourraient rentrer dans leurs villages. Avant eux partiraient les

chouans de Georges, ceux de Mercier la Vendée, ceux de d'Allègre

conduits par leurs chefs, et une compagnie de Loyal-Émigrants. Cet

effectif de trois mille cinq cents hommes, sous le commandement

supérieur de Tinténiac, irait débarquer à la côte de Sarzeau, d'où il

se dirigerait vers Saint-Brieuc, pour y recevoir un convoi d'émigrés,

envoyé de Jersey et de Guernesey. Grossi de ces arrivants, il

reviendrait sur ses pas en ramassant au passage ce qui restait de

royalistes en armes dans le département des Côtes-du-Nord. Georges

espérait former ainsi un corps de vingt mille combattants qui

tomberait sur l'armée républicaine, tandis que celle de Quiberon

attaquerait les retranchements de Sainte-Barbe. D'après Georges, un

mois devait suffire pour l'exécution de ce plan. Il fut adopté, et les

chouans désignés pour quitter la presqu'île furent embarqués le 10

juillet.

Puisaye prétend dans ses Mémoires que le projet n'était pas tel qu'il

vient d'être exposé d'après les dires de l'abbé Guillemin, secrétaire

de Georges. À en croire Puisaye, ce n'est pas au bout d'un mois que

Tinténiac devait revenir, mais au bout de quatre jours; il devait

battre le pays, soulever les royalistes et se jeter le 16 sur les

derrières de l'armée de Hoche, qu'à cette date d'Hervilly voulait

attaquer de front. Mais Vauban, qui généralement est plutôt favorable

à Puisaye, lui donne un démenti sur ce point. Il raconte que Tinténiac

reçut l'ordre de faire la guerre en Bretagne, de s'attacher

particulièrement à incommoder l'ennemi, et de faire l'impossible pour

«opérer quelque diversion utile», tâche laborieuse qui exigeait

évidemment plus de quatre jours.

Quoi qu'il en soit, Tinténiac une fois parti ne revint pas. Débarqué à

Sarzeau, il conduisit ses troupes au château de Callac où elles

passèrent la nuit et la journée du lendemain. C'est là qu'un émissaire

royaliste lui apporta une lettre des agents royalistes de Paris, tous

hostiles au comte d'Artois et à Puisaye. Redoutant qu'avec les

Anglais, ceux-ci ne se rendissent «maîtres de la Révolution», ils

s'efforçaient de faire échouer l'expédition de Quiberon, allant

jusqu'à user de leur pouvoir sur les royalistes de l'Ille-et-Vilaine

pour les empêcher d'y prendre part.

La lettre que reçut Tinténiac, le 11 juillet, reflétait-elle ces

sentiments et ne fit-il que céder aux exhortations des ennemis de

Puisaye? Les ordres qu'il avait reçus manquaient-ils de clarté?

Prit-il sur lui de ne s'y pas conformer? Ses chouans refusèrent-ils de

revenir à Quiberon? Autant de questions auxquelles il est impossible

de répondre, tant sont contradictoires les diverses versions de ces

incidents. Ce qui est hors de doute, c'est que Tinténiac tourna le

clos à Quiberon, marcha vers les Côtes-du-Nord, en livrant, durant six

jours, des combats heureux, et se fit tuer, le 17 juillet, dans une de

ces rencontres. Sa mort fut le signal de la dispersion de sa troupe.

Les hommes rentrèrent chez eux, à l'exception de ceux de Jean Jan,

résolus, dit Vauban, à ne plus s'enrôler dans une armée «où l'on

mourait de faim».

La veille de ce jour, les royalistes avaient attaqué les

retranchements de Sainte-Barbe et subi une défaite sanglante. Depuis

une semaine, d'Hervilly était résolu à cette attaque et la préparait.

Autour de lui tout le monde y était hostile. On alléguait qu'elle ne

pouvait réussir, en raison de la supériorité numérique de l'ennemi, et

de la force de son artillerie. Puisaye, dans un passage du manuscrit

de ses Mémoires, qui ne se retrouve pas dans leur texte imprimé,

affirme qu'il considéra l'entreprise comme insensée. Son aide de camp,

le marquis de la Jaille, à qui l'on doit un récit de l'événement, fait

la même déclaration. L'avis qu'elle exprime était aussi celui de

l'amiral Warren et de tout ce qui avait voix dans l'état-major de

l'armée. Il fallait au moins attendre la division de Sombreuil, qu'on

savait en route depuis plusieurs jours. Mais impatient de briser le

cercle de fer dans lequel il s'était laissé enfermer, d'Hervilly ne

voulut rien entendre.

--Il faut en finir, répétait-il. On pourra y perdre mille hommes, mais

ce sacrifice est nécessaire.

Sa volonté eut raison de toutes les résistances. Dans la journée du 14

juillet, l'attaque fut décidée pour le surlendemain 16. Il fut convenu

que, dans la soirée du 15, Vauban, à la tête de douze cents chouans et

de deux cents marins anglais, serait transporté au-dessus de Carnac,

et longeant la côte, irait surprendre avant le jour les postes

républicains. Mais le 15, vers cinq heures de l'après-midi, l'escadre

anglaise qui amenait la division Sombreuil jeta l'ancre à la pointe de

la presqu'île, dans la baie de la Pierre-Percée, près de

Port-Halliguen. Il semblait au moins nécessaire d'attendre pour aller

en avant que ces troupes fussent débarquées. D'Hervilly s'y refusa. Il

parlait dédaigneusement des redoutes républicaines, et se faisait fort

de les enlever rien qu'à la tête de son régiment.

Sombreuil demanda vainement qu'on retardât de vingt-quatre heures

l'expédition, ce qui permettrait à ses soldais d'y participer. Il

proposa même de les joindre aux chouans que Vauban devait conduire à

Carnac. Il ne put rien obtenir de d'Hervilly. Sa division resta les

bras croisés dans son cantonnement, au village de Saint-Julien,

durant cette journée du lendemain qui fut fatale aux royalistes.

Cependant, Puisaye aurait pu opposer victorieusement sa volonté à

celle de d'Hervilly. Sombreuil venait de lui apporter, en réponse à

ses réclamations, un brevet de lieutenant général au service de

l'Angleterre, et qui mettait toute l'armée et d'Hervilly lui-même sous

ses ordres. Mais il ne fit pas usage de cette pièce; il ne la montra

même pas, comme s'il eût redouté les responsabilités du commandement

suprême après l'avoir sollicité, et finalement, au mépris de sa

conviction, il se fit le docile auxiliaire de d'Hervilly dans tout ce

qui allait suivre.

À neuf heures, Vauban, ainsi que cela était convenu, rejoignit sur la

plage les troupes qu'il avait ordre de conduire à Carnac. Il devait

trouver là des bateaux. Mais l'officier chargé par d'Hervilly de les

commander avait oublié de le faire. Ils n'arrivèrent que plus tard, en

nombre insuffisant, et on ne put embarquer que huit cents hommes. Le

départ n'eut lieu qu'à minuit. L'amiral Warren, qui avait voulu

accompagner Vauban, le prit dans son canot et on vogua vers Carnac. Il

faisait jour quand on y arriva. Pour comble de malheur, la côte était

gardée par quinze cents à dix-huit cents soldats qu'appuyaient des

canons. Vauban néanmoins débarqua; mais, bien vite, il fallut

repartir, et il eut la douleur de voir ses chouans convaincus, comme

lui d'ailleurs et comme Warren, qu'il n'y avait rien à faire, tremper

leurs fusils dans la mer pour n'être pas obligés de s'en servir. En

mettant pied à terre, il avait fait tirer une fusée afin d'avertir

l'armée royaliste que son débarquement était opéré. Obligé de fuir, il

en fit tirer une seconde, ainsi que c'était convenu en cas d'échec.

Mais elle ne fut pas aperçue dans la lumière du jour, et l'armée

royaliste, qui s'était mise en marche à une heure du matin, continua à

avancer croyant au succès de ce coup de main. Elle se composait de

cinq régiments de troupes de ligne et de seize cents chouans et

formait un total de plus de quatre mille hommes. On avait amené seize

pièces d'artillerie. D'Hervilly commandait. Puisaye suivait, mais en

volontaire, «sans donner d'ordres et sans qu'on lui en demandât».

Derrière leurs retranchements, les républicains se tenaient sur leurs

gardes, deux transfuges du camp royaliste étant venus les avertir

qu'on se préparait à les attaquer. Hoche était à Vannes ce jour-là.

Mais, en son absence, le général Lemoine avait pris ses dispositions

pour repousser les royalistes et les écraser sous le feu de ses

batteries, ce qui n'était que trop facile alors qu'ils avançaient à

découvert de tous côtés, la plage ne leur offrant aucun abri. Le

général Humbert était aux avant-postes républicains. Aux premiers

coups de fusil, il se replia, conformément aux instructions qu'il

avait reçues. Les royalistes qui marchaient en avant crurent qu'il

fuyait. Ils s'élancèrent sur ses pas, suivis de près par le gros de

l'armée qu'excitaient d'Hervilly et Puisaye. Brusquement, un escadron

de cavalerie démasqua deux batteries placées sur les retranchements,

et les assaillants furent foudroyés par des décharges précipitées qui,

en quelques instants, les eurent décimés.

Dans ce désastre, les émigrés déployèrent le plus rare courage, et se

montrèrent dignes de l'antique valeur française. Mais leur

intrépidité, si grande qu'elle fût, ne pouvait conjurer les

conséquences de l'incapacité de leurs généraux, qui les avaient

envoyés à la mort. La déroute commença au milieu d'une confusion et

d'un désordre tels, que tandis qu'on sonnait la retraite d'un côté, de

l'autre on sonnait la charge. Les républicains s'étaient précipités

sur les fuyards, tuant tout ce qui résistait. Le seul régiment de la

Marine, qui comptait soixante-douze officiers, en perdit

cinquante-trois. Le malheureux d'Hervilly fut mortellement atteint. On

dut l'emporter du champ de bataille, et son trépas suivit de près la

folle équipée dans laquelle il s'était aventuré en y jetant l'armée

royaliste avec lui. Quant à Puisaye et à ce qui restait debout

d'officiers, après avoir à plusieurs reprises héroïquement tenté de

ramener leurs troupes au combat, ils furent entraînés jusque dans la

presqu'île, où les républicains seraient entrés ce jour-là, sans le

secours inattendu qu'apportèrent aux royalistes Vauban et Warren. Ils

revenaient de Carnac. Vauban se joignit, avec ses chouans, au colonel

d'artillerie de Rotalier qui couvrait la retraite; Warren amena des

canonniers à portée du rivage, et ouvrit le feu contre les

républicains dont ce double mouvement arrêta la poursuite. Le désastre

n'en restait pas moins effroyable. Il coûtait à l'armée royaliste

l'élite de ses officiers, près de six cents hommes tués ou blessés,

cinq canons et la presque totalité des munitions. En outre, il

resserrait le cercle de fer autour de Quiberon.

Une lettre écrite de Londres, à la date du 28 juillet, et adressée au

camp de Condé, sur les bords du Rhin, nous donne de cette funeste

journée du 16 une version inédite, qui révèle en quels termes on en

racontait en Angleterre les péripéties:

«Le général Hoche avant augmenté ses forces a serré de plus en plus

les royalistes, ce qui a probablement décidé M. de Puisaye à se

renfermer dans la presqu'île de Quiberon, dont la gorge est défendue

par le fort Penthièvre. Ce fort a capitulé, on y a fait six cents

hommes prisonniers. Cette position était assez forte, puisque l'on ne

peut y arriver que par une gorge dont la défense était facile, parce

qu'outre le fort Penthièvre, on avait fait embosser des frégates à

droite et à gauche, dont le feu se croisait en avant du fort et

balayait absolument la côte. Mais, si cette position donnait de la

tranquillité aux troupes renfermées dans la presqu'île, elle avait de

grands inconvénients: elle manquait d'eau et de bois; aucun fourrage

pour le peu de chevaux que les royalistes avaient emmenés d'Angleterre

ou s'étaient procurés sur les côtes de Bretagne avant d'être

resserrés. Il est probable que ces inconvénients ont décidé M. de

Puisaye à sortir et à attaquer le corps du général Hoche.

«Il a, en conséquence de cette détermination, fait partir le 15 au

soir, par mer, un corps de trois mille hommes, aux ordres de M. de

Vauban, pour débarquer pendant la nuit au delà de la droite de Hoche,

avec ordre de marcher de suite, et d'attaquer le flanc droit au point

du jour. Un autre détachement, aux ordres du chevalier de Tinténiac,

est aussi parti par mer pour aller tourner la gauche. Mais il paraît

qu'ayant beaucoup plus de chemin a faire, il ne pouvait pas être en

mesure d'attaquer le 16 au matin, et que sa destination était de

harceler l'ennemi dans sa retraite si l'attaque avait eu le succès

qu'on s'en promettait.

«D'après ces dispositions, M. de Puisaye a marché en avant la nuit, M.

d'Hervilly commandant l'avant-garde, et ils sont arrivés au point du

jour à portée de deux redoutes qui étaient sur le front de l'armée

ennemie. M. de Puisaye a ordonné de les attaquer tout de suite;

l'attaque a été faite avec le plus grand courage, et les redoutes

emportées avec assez de facilité. Cette défense médiocre de la part

des troupes qui, les jours précédents, s'étaient battues avec

acharnement, aurait dû inspirer quelque défiance; il semble qu'il eût

convenu au moins d'attendre que l'attaque de M. de Vauban commençât.

«Malheureusement l'ardeur ordinaire des Français après un premier

succès a prévalu, et, comptant la victoire assurée, on a marché en

avant. Le général Hoche avait fait masquer une batterie de toute sa

grosse artillerie chargée à mitraille; elle n'a été démasquée qu'au

moment que les royalistes étaient très prés. L'effet en a été

prodigieux; il a fallu nécessairement faire une retraite assez

précipitée, et qui, peut-être, aurait eu encore des suites plus

funestes, sans le feu des bâtiments anglais, qui ont protégé la

retraite dans la presqu'île et ont forcé les républicains à la

retraite.

«Cette malheureuse journée nous a beaucoup coûté. On a tenu ici la

perte très secrète; mais il est arrivé des lettres, et par ce que j'ai

pu rassembler, il y a eu plus de cent officiers ou gentilshommes

volontaires tués ou blessés. De ces derniers est M. d'Hervilly, qui a

eu un biscayen dans le ventre; mais on espère le sauver. La perte des

soldats est de cinq cents à six cents hommes. Il eût été nécessaire

d'avoir un succès bien marquant pour encourager tous les bons paysans

bretons qui n'avaient jamais sorti de leurs villages. J'ai vu une

lettre d'une personne fort raisonnable qui craint l'effet de ce

premier échec[63].»

[Note 63: Archives de Chantilly.]

En même temps que ce compte rendu parvenait au prince de Condé, il

recevait une lettre du duc d'Harcourt, où l'affaire de Sainte-Barbe

était présentée sous un jour moins inquiétant que dans la précédente:

«Le corps débarqué, aux ordres de M. de Puisaye et de M. d'Hervilly,

s'est rendu maître du fort de Penthièvre qui ferme la presqu'île, sans

résistance; il a été mis en état de défense, et l'on a escarmouché en

avant dans l'objet sans doute d'ameuter les troupes. On a repoussé

plusieurs attaques des ennemis, et le 15, il y a eu une affaire assez

vive pour coûter quatre cents hommes tués ou blessés, parce que l'on a

voulu attaquer des retranchements, que l'on s'est trop engagé et

qu'une batterie démasquée a obligé de se retirer. M. d'Hervilly y a

été blessé ainsi que plusieurs officiers; on assure qu'il n'est pas en

danger.»

Pour une petite part de vérité, il y avait dans ces propos une grande

part d'illusions. Et ce n'étaient pas les seules, puisqu'au moment où

les royalistes venaient de subir à Quiberon un échec propre à

décourager pour longtemps de nouveaux efforts, d'Harcourt ajoutait:

«La disposition du pays est telle que l'on le peut désirer, et d'après

les rapports faits au gouvernement, le 18, on comptait quatre-vingt

mille hommes sous les armes, et le mouvement devenait général en

Bretagne. Un corps de cinq mille républicains, qui marchait sur

Nantes, a été obligé de se replier pour faire tête aux chouans, et on

espérait que M. Charette s'approcherait de Nantes après avoir passé la

Loire.»

On remarquera que, dans ces lettres, il n'est fait aucune allusion aux

responsabilités encourues par d'Hervilly, non plus qu'à la part qu'il

avait eue dans la défaite. C'est qu'on croyait à Londres qu'il était

aux ordres de Puisaye, et que celui-ci avait exercé seul le

commandement, tandis qu'ainsi qu'on l'a vu, il s'était résigné à

laisser faire. On croyait aussi que Hoche avait été présent à

l'affaire de Sainte-Barbe, et nous savons qu'obligé de se rendre à

Vannes ce jour-là, il s'était fait remplacer par le général Lemoine.

Enfin, ce qu'à Londres on ignorait encore et ce que cette lettre ne

révèle pas, c'est que les républicains avaient déshonoré leur victoire

par des actes abominables. «Il y avait quelque blécé que nos soldats

ont achevé,» mandait le même jour un de leurs officiers, le capitaine

Trutal, au chef de brigade Guiote. Il ne disait pas assez. On avait

inhumainement massacré ces blessés, au mépris des lois de la guerre.

Leurs assassins étaient sans doute les mêmes sinistres personnages

auxquels, quelques jours avant, Hoche faisait allusion lorsqu'il

écrivait:

«J'ai l'âme déchirée des horreurs qui se sont commises dans les

campagnes: il n'est sorte de crimes que n'aient commis les soldats de

l'armée. Le viol, l'assassinat, le pillage, rien n'a été excepté ...

Les lois sont impuissantes, et le malheureux général est obligé d'en

faire justice le sabre à la main ... Je ne connais pas de métier plus

horrible que de commander à des scélérats qui se repaissent de tous

les crimes.»

Ces «scélérats», dans l'affaire de Sainte-Barbe, ne respectèrent même

pas les cadavres de leurs propres chefs. Parmi ceux qui avaient péri,

se trouvait l'adjudant-général Vernol-Dejeu. On lit dans un ordre du

jour signé Hoche, en date du 29 messidor (17 juillet):

«Si quelque chose pouvait ternir la victoire qu'a remportée l'armée

républicaine, ce serait l'avidité que mettent certains individus à

dépouiller les hommes restés sur le champ de bataille; le malheureux

adjudant Dejeu, l'ami du général en chef, a été dépouillé hier avec

autant d'activité qu'on en a mis à arracher aux ennemis leurs derniers

vêtements. Le général prie les personnes qui auraient des effets au

général Dejeu de les lui remettre: il payera ce qu'on lui demandera.»

* * * * *

Au moment où se préparait, dans une action tragique, le dénouement du

drame de Quiberon, le comte d'Artois faisait voile vers l'Angleterre.

Le cabinet britannique s'était enfin décidé à l'appeler pour le

transporter en Bretagne avec l'expédition de lord Moira. Elle était

prête à prendre la mer. L'amiral Pringle venait de partir sur le

vaisseau l'_Asia_, pour aller chercher le prince à Cuxhaven, près de

Hambourg[64]. On l'attendait à Portsmouth à la fin de juillet ou au

commencement d'août, et c'est bien en effet le 7 août qu'il y arriva,

mais ce fut pour y apprendre en même temps que la douloureuse affaire

de Sainte-Barbe qu'il ignorait encore, l'écrasement final de l'armée

royaliste à Quiberon, dans la journée du 22 juillet.

[Note 64: Archives de Chantilly.]

IV

LE DÉSASTRE

Rejetés dans leur souricière, les émigrés s'y retrouvèrent aux prises

avec les difficultés redoutables qui les avaient poussés à tenter d'en

sortir et avec de nouveaux périls. Sans doute, ils y étaient à l'abri

d'une attaque de l'armée républicaine, du moins ils le croyaient. Les

feux du fort Penthièvre et ceux des ouvrages de défense qu'ils avaient

élevés en avant de la presqu'île, les protégeaient en empêchant

l'ennemi d'approcher. D'autre part, les canonnières anglaises auraient

tiré sur les républicains, si ceux-ci s'étaient avisés de marcher

contre le fort; elles les auraient foudroyés dans leur marche sur la

Falaise, comme les canons de Sainte-Barbe y avaient foudroyé les

royalistes. Mais combien d'inconvénients compromettaient ces

avantages! À l'abri d'une attaque, oui; et Hoche le savait si bien

qu'il se demandait comment il s'y prendrait pour en finir avec cette

poignée de rebelles après les avoir réduits à l'impuissance; mais

condamnés en même temps à l'inaction, tel était le sort des vaincus,

que menaçaient en outre dans leur camp retranché la faim, la trahison

et les désertions qui se multipliaient. Chaque jour, des soldats

s'évadaient pour aller rejoindre l'armée républicaine, et laissaient

des vides dans les régiments déjà désorganisés par la perte des

officiers tués à l'affaire du 16. D'autre part, la presqu'île

demeurait emplie de vieillards, de femmes et d'enfants qui s'y étaient

réfugiés, qu'il fallait nourrir et dont les plaintes bruyantes, échos

de celles des chouans, ajoutaient à la confusion générale.

Puisaye, à qui la blessure de d'Hervilly avait permis de s'emparer du

commandement, ne possédait pas les capacités nécessaires pour parer à

ces dangers. Il ne savait qu'écrire en Angleterre; il se plaignait des

émigrés, demandait des troupes anglaises, des munitions et des

vivres, subordonnant ses décisions à l'arrivée de ces renforts,

affectant une sérénité singulière, déclinant toute responsabilité dans

ce qui s'était passé, et ne manifestant son autorité que par des

mesures sans portée ou même sans prudence, comme lorsqu'il confiait la

défense du fort Penthièvre à d'anciens soldats républicains.

D'ailleurs, on le détestait, et c'est à grand'peine qu'il se faisait

obéir. Il n'est donc pas étonnant que le découragement et la peur

régnassent autour de lui, et que quelques-uns de ses officiers, tel

Contades, eussent eu la pensée d'engager avec les chefs de l'armée

républicaine des pourparlers susceptibles d'amener la paix. Ces

tentatives de négociations, qu'elles aient été le résultat du hasard

ou volontairement provoquées, ne sont pas niables. Mais on ne peut que

les mentionner, tant sont contradictoires les récits qui les relatent.

D'ailleurs, elles demeurèrent sans effet. Le bruit s'en étant répandu,

elles n'eurent d'autre résultat que de faire croire au gros de l'armée

royaliste que la situation était désespérée puisqu'on songeait à

traiter avec l'ennemi.

Hoche était tenu au courant de ce qui se passait dans le camp

royaliste par des déserteurs qui venaient à tout instant dans le sien

pour échapper aux risques auxquels ils étaient exposés dans la

presqu'île. Ils lui révélaient les misères des émigrés, leurs

privations, leurs rivalités, leurs querelles. Il voyait approcher le

moment où l'épuisement de leurs ressources les lui livrerait, à moins

que ce qui restait de leur armée et la population fugitive ne fussent

embarqués et transportés sur un autre point. C'est en ces

circonstances que trois sous-officiers du régiment de d'Hervilly,

enrôlés en Angleterre, se présentèrent à lui. Évadés du fort

Penthièvre en se glissant le long des rochers, ils venaient offrir de

le livrer aux républicains et de les y conduire par le chemin qu'ils

avaient pris pour en sortir. Ils y avaient laissé des complices qui le

leur ouvriraient. Hoche accepta et dressa ses plans en vue de cette

entreprise qui fut fixée au surlendemain 3 thermidor (21 juillet).

Elle a eu de si nombreux historiens qu'à vouloir en redire après eux

les détails, on s'exposerait à ne faire que les répéter, et qu'il faut

se borner à en décrire les traits principaux.

À minuit, trois colonnes républicaines se mettaient en marche en

longeant la mer. Soutenues par les forces qui les suivaient, elles

étaient commandées, la première par le général Humbert, la seconde par

l'adjudant-général Mesnage, la troisième par le général Valletaux.

Hoche, sur les derrières, surveillait l'exécution de ses ordres,

secondé par les généraux Lemoine et Botta. Le détachement que

commandait Mesnage ne se composait que de deux cents hommes. Mais

c'étaient des grenadiers d'élite. À leur tête, marchait l'un des

transfuges qui devait les introduire dans le fort tandis qu'Humbert

l'attaquerait de front, après l'avoir contourné par la plage que la

marée basse mettait à découvert.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 29 / 37 段