plan d'offensive dont, semble-t-il, il était l'auteur. Ce plan
consistait à se débarrasser de trois mille hommes, pères de famille,
pressés de retourner chez eux, et considérés comme des bouches
inutiles. Sous les ordres de deux chefs, Lantivy et Jean Jan, ils
seraient transportés au bas de la rivière de Pont-Aven, d'où ils
pourraient rentrer dans leurs villages. Avant eux partiraient les
chouans de Georges, ceux de Mercier la Vendée, ceux de d'Allègre
conduits par leurs chefs, et une compagnie de Loyal-Émigrants. Cet
effectif de trois mille cinq cents hommes, sous le commandement
supérieur de Tinténiac, irait débarquer à la côte de Sarzeau, d'où il
se dirigerait vers Saint-Brieuc, pour y recevoir un convoi d'émigrés,
envoyé de Jersey et de Guernesey. Grossi de ces arrivants, il
reviendrait sur ses pas en ramassant au passage ce qui restait de
royalistes en armes dans le département des Côtes-du-Nord. Georges
espérait former ainsi un corps de vingt mille combattants qui
tomberait sur l'armée républicaine, tandis que celle de Quiberon
attaquerait les retranchements de Sainte-Barbe. D'après Georges, un
mois devait suffire pour l'exécution de ce plan. Il fut adopté, et les
chouans désignés pour quitter la presqu'île furent embarqués le 10
juillet.
Puisaye prétend dans ses Mémoires que le projet n'était pas tel qu'il
vient d'être exposé d'après les dires de l'abbé Guillemin, secrétaire
de Georges. À en croire Puisaye, ce n'est pas au bout d'un mois que
Tinténiac devait revenir, mais au bout de quatre jours; il devait
battre le pays, soulever les royalistes et se jeter le 16 sur les
derrières de l'armée de Hoche, qu'à cette date d'Hervilly voulait
attaquer de front. Mais Vauban, qui généralement est plutôt favorable
à Puisaye, lui donne un démenti sur ce point. Il raconte que Tinténiac
reçut l'ordre de faire la guerre en Bretagne, de s'attacher
particulièrement à incommoder l'ennemi, et de faire l'impossible pour
«opérer quelque diversion utile», tâche laborieuse qui exigeait
évidemment plus de quatre jours.
Quoi qu'il en soit, Tinténiac une fois parti ne revint pas. Débarqué à
Sarzeau, il conduisit ses troupes au château de Callac où elles
passèrent la nuit et la journée du lendemain. C'est là qu'un émissaire
royaliste lui apporta une lettre des agents royalistes de Paris, tous
hostiles au comte d'Artois et à Puisaye. Redoutant qu'avec les
Anglais, ceux-ci ne se rendissent «maîtres de la Révolution», ils
s'efforçaient de faire échouer l'expédition de Quiberon, allant
jusqu'à user de leur pouvoir sur les royalistes de l'Ille-et-Vilaine
pour les empêcher d'y prendre part.
La lettre que reçut Tinténiac, le 11 juillet, reflétait-elle ces
sentiments et ne fit-il que céder aux exhortations des ennemis de
Puisaye? Les ordres qu'il avait reçus manquaient-ils de clarté?
Prit-il sur lui de ne s'y pas conformer? Ses chouans refusèrent-ils de
revenir à Quiberon? Autant de questions auxquelles il est impossible
de répondre, tant sont contradictoires les diverses versions de ces
incidents. Ce qui est hors de doute, c'est que Tinténiac tourna le
clos à Quiberon, marcha vers les Côtes-du-Nord, en livrant, durant six
jours, des combats heureux, et se fit tuer, le 17 juillet, dans une de
ces rencontres. Sa mort fut le signal de la dispersion de sa troupe.
Les hommes rentrèrent chez eux, à l'exception de ceux de Jean Jan,
résolus, dit Vauban, à ne plus s'enrôler dans une armée «où l'on
mourait de faim».
La veille de ce jour, les royalistes avaient attaqué les
retranchements de Sainte-Barbe et subi une défaite sanglante. Depuis
une semaine, d'Hervilly était résolu à cette attaque et la préparait.
Autour de lui tout le monde y était hostile. On alléguait qu'elle ne
pouvait réussir, en raison de la supériorité numérique de l'ennemi, et
de la force de son artillerie. Puisaye, dans un passage du manuscrit
de ses Mémoires, qui ne se retrouve pas dans leur texte imprimé,
affirme qu'il considéra l'entreprise comme insensée. Son aide de camp,
le marquis de la Jaille, à qui l'on doit un récit de l'événement, fait
la même déclaration. L'avis qu'elle exprime était aussi celui de
l'amiral Warren et de tout ce qui avait voix dans l'état-major de
l'armée. Il fallait au moins attendre la division de Sombreuil, qu'on
savait en route depuis plusieurs jours. Mais impatient de briser le
cercle de fer dans lequel il s'était laissé enfermer, d'Hervilly ne
voulut rien entendre.
--Il faut en finir, répétait-il. On pourra y perdre mille hommes, mais
ce sacrifice est nécessaire.
Sa volonté eut raison de toutes les résistances. Dans la journée du 14
juillet, l'attaque fut décidée pour le surlendemain 16. Il fut convenu
que, dans la soirée du 15, Vauban, à la tête de douze cents chouans et
de deux cents marins anglais, serait transporté au-dessus de Carnac,
et longeant la côte, irait surprendre avant le jour les postes
républicains. Mais le 15, vers cinq heures de l'après-midi, l'escadre
anglaise qui amenait la division Sombreuil jeta l'ancre à la pointe de
la presqu'île, dans la baie de la Pierre-Percée, près de
Port-Halliguen. Il semblait au moins nécessaire d'attendre pour aller
en avant que ces troupes fussent débarquées. D'Hervilly s'y refusa. Il
parlait dédaigneusement des redoutes républicaines, et se faisait fort
de les enlever rien qu'à la tête de son régiment.
Sombreuil demanda vainement qu'on retardât de vingt-quatre heures
l'expédition, ce qui permettrait à ses soldais d'y participer. Il
proposa même de les joindre aux chouans que Vauban devait conduire à
Carnac. Il ne put rien obtenir de d'Hervilly. Sa division resta les
bras croisés dans son cantonnement, au village de Saint-Julien,
durant cette journée du lendemain qui fut fatale aux royalistes.
Cependant, Puisaye aurait pu opposer victorieusement sa volonté à
celle de d'Hervilly. Sombreuil venait de lui apporter, en réponse à
ses réclamations, un brevet de lieutenant général au service de
l'Angleterre, et qui mettait toute l'armée et d'Hervilly lui-même sous
ses ordres. Mais il ne fit pas usage de cette pièce; il ne la montra
même pas, comme s'il eût redouté les responsabilités du commandement
suprême après l'avoir sollicité, et finalement, au mépris de sa
conviction, il se fit le docile auxiliaire de d'Hervilly dans tout ce
qui allait suivre.
À neuf heures, Vauban, ainsi que cela était convenu, rejoignit sur la
plage les troupes qu'il avait ordre de conduire à Carnac. Il devait
trouver là des bateaux. Mais l'officier chargé par d'Hervilly de les
commander avait oublié de le faire. Ils n'arrivèrent que plus tard, en
nombre insuffisant, et on ne put embarquer que huit cents hommes. Le
départ n'eut lieu qu'à minuit. L'amiral Warren, qui avait voulu
accompagner Vauban, le prit dans son canot et on vogua vers Carnac. Il
faisait jour quand on y arriva. Pour comble de malheur, la côte était
gardée par quinze cents à dix-huit cents soldats qu'appuyaient des
canons. Vauban néanmoins débarqua; mais, bien vite, il fallut
repartir, et il eut la douleur de voir ses chouans convaincus, comme
lui d'ailleurs et comme Warren, qu'il n'y avait rien à faire, tremper
leurs fusils dans la mer pour n'être pas obligés de s'en servir. En
mettant pied à terre, il avait fait tirer une fusée afin d'avertir
l'armée royaliste que son débarquement était opéré. Obligé de fuir, il
en fit tirer une seconde, ainsi que c'était convenu en cas d'échec.
Mais elle ne fut pas aperçue dans la lumière du jour, et l'armée
royaliste, qui s'était mise en marche à une heure du matin, continua à
avancer croyant au succès de ce coup de main. Elle se composait de
cinq régiments de troupes de ligne et de seize cents chouans et
formait un total de plus de quatre mille hommes. On avait amené seize
pièces d'artillerie. D'Hervilly commandait. Puisaye suivait, mais en
volontaire, «sans donner d'ordres et sans qu'on lui en demandât».
Derrière leurs retranchements, les républicains se tenaient sur leurs
gardes, deux transfuges du camp royaliste étant venus les avertir
qu'on se préparait à les attaquer. Hoche était à Vannes ce jour-là.
Mais, en son absence, le général Lemoine avait pris ses dispositions
pour repousser les royalistes et les écraser sous le feu de ses
batteries, ce qui n'était que trop facile alors qu'ils avançaient à
découvert de tous côtés, la plage ne leur offrant aucun abri. Le
général Humbert était aux avant-postes républicains. Aux premiers
coups de fusil, il se replia, conformément aux instructions qu'il
avait reçues. Les royalistes qui marchaient en avant crurent qu'il
fuyait. Ils s'élancèrent sur ses pas, suivis de près par le gros de
l'armée qu'excitaient d'Hervilly et Puisaye. Brusquement, un escadron
de cavalerie démasqua deux batteries placées sur les retranchements,
et les assaillants furent foudroyés par des décharges précipitées qui,
en quelques instants, les eurent décimés.
Dans ce désastre, les émigrés déployèrent le plus rare courage, et se
montrèrent dignes de l'antique valeur française. Mais leur
intrépidité, si grande qu'elle fût, ne pouvait conjurer les
conséquences de l'incapacité de leurs généraux, qui les avaient
envoyés à la mort. La déroute commença au milieu d'une confusion et
d'un désordre tels, que tandis qu'on sonnait la retraite d'un côté, de
l'autre on sonnait la charge. Les républicains s'étaient précipités
sur les fuyards, tuant tout ce qui résistait. Le seul régiment de la
Marine, qui comptait soixante-douze officiers, en perdit
cinquante-trois. Le malheureux d'Hervilly fut mortellement atteint. On
dut l'emporter du champ de bataille, et son trépas suivit de près la
folle équipée dans laquelle il s'était aventuré en y jetant l'armée
royaliste avec lui. Quant à Puisaye et à ce qui restait debout
d'officiers, après avoir à plusieurs reprises héroïquement tenté de
ramener leurs troupes au combat, ils furent entraînés jusque dans la
presqu'île, où les républicains seraient entrés ce jour-là, sans le
secours inattendu qu'apportèrent aux royalistes Vauban et Warren. Ils
revenaient de Carnac. Vauban se joignit, avec ses chouans, au colonel
d'artillerie de Rotalier qui couvrait la retraite; Warren amena des
canonniers à portée du rivage, et ouvrit le feu contre les
républicains dont ce double mouvement arrêta la poursuite. Le désastre
n'en restait pas moins effroyable. Il coûtait à l'armée royaliste
l'élite de ses officiers, près de six cents hommes tués ou blessés,
cinq canons et la presque totalité des munitions. En outre, il
resserrait le cercle de fer autour de Quiberon.
Une lettre écrite de Londres, à la date du 28 juillet, et adressée au
camp de Condé, sur les bords du Rhin, nous donne de cette funeste
journée du 16 une version inédite, qui révèle en quels termes on en
racontait en Angleterre les péripéties:
«Le général Hoche avant augmenté ses forces a serré de plus en plus
les royalistes, ce qui a probablement décidé M. de Puisaye à se
renfermer dans la presqu'île de Quiberon, dont la gorge est défendue
par le fort Penthièvre. Ce fort a capitulé, on y a fait six cents
hommes prisonniers. Cette position était assez forte, puisque l'on ne
peut y arriver que par une gorge dont la défense était facile, parce
qu'outre le fort Penthièvre, on avait fait embosser des frégates à
droite et à gauche, dont le feu se croisait en avant du fort et
balayait absolument la côte. Mais, si cette position donnait de la
tranquillité aux troupes renfermées dans la presqu'île, elle avait de
grands inconvénients: elle manquait d'eau et de bois; aucun fourrage
pour le peu de chevaux que les royalistes avaient emmenés d'Angleterre
ou s'étaient procurés sur les côtes de Bretagne avant d'être
resserrés. Il est probable que ces inconvénients ont décidé M. de
Puisaye à sortir et à attaquer le corps du général Hoche.
«Il a, en conséquence de cette détermination, fait partir le 15 au
soir, par mer, un corps de trois mille hommes, aux ordres de M. de
Vauban, pour débarquer pendant la nuit au delà de la droite de Hoche,
avec ordre de marcher de suite, et d'attaquer le flanc droit au point
du jour. Un autre détachement, aux ordres du chevalier de Tinténiac,
est aussi parti par mer pour aller tourner la gauche. Mais il paraît
qu'ayant beaucoup plus de chemin a faire, il ne pouvait pas être en
mesure d'attaquer le 16 au matin, et que sa destination était de
harceler l'ennemi dans sa retraite si l'attaque avait eu le succès
qu'on s'en promettait.
«D'après ces dispositions, M. de Puisaye a marché en avant la nuit, M.
d'Hervilly commandant l'avant-garde, et ils sont arrivés au point du
jour à portée de deux redoutes qui étaient sur le front de l'armée
ennemie. M. de Puisaye a ordonné de les attaquer tout de suite;
l'attaque a été faite avec le plus grand courage, et les redoutes
emportées avec assez de facilité. Cette défense médiocre de la part
des troupes qui, les jours précédents, s'étaient battues avec
acharnement, aurait dû inspirer quelque défiance; il semble qu'il eût
convenu au moins d'attendre que l'attaque de M. de Vauban commençât.
«Malheureusement l'ardeur ordinaire des Français après un premier
succès a prévalu, et, comptant la victoire assurée, on a marché en
avant. Le général Hoche avait fait masquer une batterie de toute sa
grosse artillerie chargée à mitraille; elle n'a été démasquée qu'au
moment que les royalistes étaient très prés. L'effet en a été
prodigieux; il a fallu nécessairement faire une retraite assez
précipitée, et qui, peut-être, aurait eu encore des suites plus
funestes, sans le feu des bâtiments anglais, qui ont protégé la
retraite dans la presqu'île et ont forcé les républicains à la
retraite.
«Cette malheureuse journée nous a beaucoup coûté. On a tenu ici la
perte très secrète; mais il est arrivé des lettres, et par ce que j'ai
pu rassembler, il y a eu plus de cent officiers ou gentilshommes
volontaires tués ou blessés. De ces derniers est M. d'Hervilly, qui a
eu un biscayen dans le ventre; mais on espère le sauver. La perte des
soldats est de cinq cents à six cents hommes. Il eût été nécessaire
d'avoir un succès bien marquant pour encourager tous les bons paysans
bretons qui n'avaient jamais sorti de leurs villages. J'ai vu une
lettre d'une personne fort raisonnable qui craint l'effet de ce
premier échec[63].»
[Note 63: Archives de Chantilly.]
En même temps que ce compte rendu parvenait au prince de Condé, il
recevait une lettre du duc d'Harcourt, où l'affaire de Sainte-Barbe
était présentée sous un jour moins inquiétant que dans la précédente:
«Le corps débarqué, aux ordres de M. de Puisaye et de M. d'Hervilly,
s'est rendu maître du fort de Penthièvre qui ferme la presqu'île, sans
résistance; il a été mis en état de défense, et l'on a escarmouché en
avant dans l'objet sans doute d'ameuter les troupes. On a repoussé
plusieurs attaques des ennemis, et le 15, il y a eu une affaire assez
vive pour coûter quatre cents hommes tués ou blessés, parce que l'on a
voulu attaquer des retranchements, que l'on s'est trop engagé et
qu'une batterie démasquée a obligé de se retirer. M. d'Hervilly y a
été blessé ainsi que plusieurs officiers; on assure qu'il n'est pas en
danger.»
Pour une petite part de vérité, il y avait dans ces propos une grande
part d'illusions. Et ce n'étaient pas les seules, puisqu'au moment où
les royalistes venaient de subir à Quiberon un échec propre à
décourager pour longtemps de nouveaux efforts, d'Harcourt ajoutait:
«La disposition du pays est telle que l'on le peut désirer, et d'après
les rapports faits au gouvernement, le 18, on comptait quatre-vingt
mille hommes sous les armes, et le mouvement devenait général en
Bretagne. Un corps de cinq mille républicains, qui marchait sur
Nantes, a été obligé de se replier pour faire tête aux chouans, et on
espérait que M. Charette s'approcherait de Nantes après avoir passé la
Loire.»
On remarquera que, dans ces lettres, il n'est fait aucune allusion aux
responsabilités encourues par d'Hervilly, non plus qu'à la part qu'il
avait eue dans la défaite. C'est qu'on croyait à Londres qu'il était
aux ordres de Puisaye, et que celui-ci avait exercé seul le
commandement, tandis qu'ainsi qu'on l'a vu, il s'était résigné à
laisser faire. On croyait aussi que Hoche avait été présent à
l'affaire de Sainte-Barbe, et nous savons qu'obligé de se rendre à
Vannes ce jour-là, il s'était fait remplacer par le général Lemoine.
Enfin, ce qu'à Londres on ignorait encore et ce que cette lettre ne
révèle pas, c'est que les républicains avaient déshonoré leur victoire
par des actes abominables. «Il y avait quelque blécé que nos soldats
ont achevé,» mandait le même jour un de leurs officiers, le capitaine
Trutal, au chef de brigade Guiote. Il ne disait pas assez. On avait
inhumainement massacré ces blessés, au mépris des lois de la guerre.
Leurs assassins étaient sans doute les mêmes sinistres personnages
auxquels, quelques jours avant, Hoche faisait allusion lorsqu'il
écrivait:
«J'ai l'âme déchirée des horreurs qui se sont commises dans les
campagnes: il n'est sorte de crimes que n'aient commis les soldats de
l'armée. Le viol, l'assassinat, le pillage, rien n'a été excepté ...
Les lois sont impuissantes, et le malheureux général est obligé d'en
faire justice le sabre à la main ... Je ne connais pas de métier plus
horrible que de commander à des scélérats qui se repaissent de tous
les crimes.»
Ces «scélérats», dans l'affaire de Sainte-Barbe, ne respectèrent même
pas les cadavres de leurs propres chefs. Parmi ceux qui avaient péri,
se trouvait l'adjudant-général Vernol-Dejeu. On lit dans un ordre du
jour signé Hoche, en date du 29 messidor (17 juillet):
«Si quelque chose pouvait ternir la victoire qu'a remportée l'armée
républicaine, ce serait l'avidité que mettent certains individus à
dépouiller les hommes restés sur le champ de bataille; le malheureux
adjudant Dejeu, l'ami du général en chef, a été dépouillé hier avec
autant d'activité qu'on en a mis à arracher aux ennemis leurs derniers
vêtements. Le général prie les personnes qui auraient des effets au
général Dejeu de les lui remettre: il payera ce qu'on lui demandera.»
* * * * *
Au moment où se préparait, dans une action tragique, le dénouement du
drame de Quiberon, le comte d'Artois faisait voile vers l'Angleterre.
Le cabinet britannique s'était enfin décidé à l'appeler pour le
transporter en Bretagne avec l'expédition de lord Moira. Elle était
prête à prendre la mer. L'amiral Pringle venait de partir sur le
vaisseau l'_Asia_, pour aller chercher le prince à Cuxhaven, près de
Hambourg[64]. On l'attendait à Portsmouth à la fin de juillet ou au
commencement d'août, et c'est bien en effet le 7 août qu'il y arriva,
mais ce fut pour y apprendre en même temps que la douloureuse affaire
de Sainte-Barbe qu'il ignorait encore, l'écrasement final de l'armée
royaliste à Quiberon, dans la journée du 22 juillet.
[Note 64: Archives de Chantilly.]
IV
LE DÉSASTRE
Rejetés dans leur souricière, les émigrés s'y retrouvèrent aux prises
avec les difficultés redoutables qui les avaient poussés à tenter d'en
sortir et avec de nouveaux périls. Sans doute, ils y étaient à l'abri
d'une attaque de l'armée républicaine, du moins ils le croyaient. Les
feux du fort Penthièvre et ceux des ouvrages de défense qu'ils avaient
élevés en avant de la presqu'île, les protégeaient en empêchant
l'ennemi d'approcher. D'autre part, les canonnières anglaises auraient
tiré sur les républicains, si ceux-ci s'étaient avisés de marcher
contre le fort; elles les auraient foudroyés dans leur marche sur la
Falaise, comme les canons de Sainte-Barbe y avaient foudroyé les
royalistes. Mais combien d'inconvénients compromettaient ces
avantages! À l'abri d'une attaque, oui; et Hoche le savait si bien
qu'il se demandait comment il s'y prendrait pour en finir avec cette
poignée de rebelles après les avoir réduits à l'impuissance; mais
condamnés en même temps à l'inaction, tel était le sort des vaincus,
que menaçaient en outre dans leur camp retranché la faim, la trahison
et les désertions qui se multipliaient. Chaque jour, des soldats
s'évadaient pour aller rejoindre l'armée républicaine, et laissaient
des vides dans les régiments déjà désorganisés par la perte des
officiers tués à l'affaire du 16. D'autre part, la presqu'île
demeurait emplie de vieillards, de femmes et d'enfants qui s'y étaient
réfugiés, qu'il fallait nourrir et dont les plaintes bruyantes, échos
de celles des chouans, ajoutaient à la confusion générale.
Puisaye, à qui la blessure de d'Hervilly avait permis de s'emparer du
commandement, ne possédait pas les capacités nécessaires pour parer à
ces dangers. Il ne savait qu'écrire en Angleterre; il se plaignait des
émigrés, demandait des troupes anglaises, des munitions et des
vivres, subordonnant ses décisions à l'arrivée de ces renforts,
affectant une sérénité singulière, déclinant toute responsabilité dans
ce qui s'était passé, et ne manifestant son autorité que par des
mesures sans portée ou même sans prudence, comme lorsqu'il confiait la
défense du fort Penthièvre à d'anciens soldats républicains.
D'ailleurs, on le détestait, et c'est à grand'peine qu'il se faisait
obéir. Il n'est donc pas étonnant que le découragement et la peur
régnassent autour de lui, et que quelques-uns de ses officiers, tel
Contades, eussent eu la pensée d'engager avec les chefs de l'armée
républicaine des pourparlers susceptibles d'amener la paix. Ces
tentatives de négociations, qu'elles aient été le résultat du hasard
ou volontairement provoquées, ne sont pas niables. Mais on ne peut que
les mentionner, tant sont contradictoires les récits qui les relatent.
D'ailleurs, elles demeurèrent sans effet. Le bruit s'en étant répandu,
elles n'eurent d'autre résultat que de faire croire au gros de l'armée
royaliste que la situation était désespérée puisqu'on songeait à
traiter avec l'ennemi.
Hoche était tenu au courant de ce qui se passait dans le camp
royaliste par des déserteurs qui venaient à tout instant dans le sien
pour échapper aux risques auxquels ils étaient exposés dans la
presqu'île. Ils lui révélaient les misères des émigrés, leurs
privations, leurs rivalités, leurs querelles. Il voyait approcher le
moment où l'épuisement de leurs ressources les lui livrerait, à moins
que ce qui restait de leur armée et la population fugitive ne fussent
embarqués et transportés sur un autre point. C'est en ces
circonstances que trois sous-officiers du régiment de d'Hervilly,
enrôlés en Angleterre, se présentèrent à lui. Évadés du fort
Penthièvre en se glissant le long des rochers, ils venaient offrir de
le livrer aux républicains et de les y conduire par le chemin qu'ils
avaient pris pour en sortir. Ils y avaient laissé des complices qui le
leur ouvriraient. Hoche accepta et dressa ses plans en vue de cette
entreprise qui fut fixée au surlendemain 3 thermidor (21 juillet).
Elle a eu de si nombreux historiens qu'à vouloir en redire après eux
les détails, on s'exposerait à ne faire que les répéter, et qu'il faut
se borner à en décrire les traits principaux.
À minuit, trois colonnes républicaines se mettaient en marche en
longeant la mer. Soutenues par les forces qui les suivaient, elles
étaient commandées, la première par le général Humbert, la seconde par
l'adjudant-général Mesnage, la troisième par le général Valletaux.
Hoche, sur les derrières, surveillait l'exécution de ses ordres,
secondé par les généraux Lemoine et Botta. Le détachement que
commandait Mesnage ne se composait que de deux cents hommes. Mais
c'étaient des grenadiers d'élite. À leur tête, marchait l'un des
transfuges qui devait les introduire dans le fort tandis qu'Humbert
l'attaquerait de front, après l'avoir contourné par la plage que la
marée basse mettait à découvert.