milieu d'un indescriptible enthousiasme. Il fut à son comble lorsque,
au milieu des émigrés qui se présentaient pêle-mêle avec les marins
anglais, on vit apparaître le grand aumônier, Mgr de Hercé, accompagné
de ses prêtres. Ils avaient tous repris leur costume ecclésiastique.
On s'agenouillait devant eux; on leur baisait les mains. On suppliait
l'évêque de bénir cette foule prosternée, et de toutes parts
retentissaient les cris: Vive Dieu! vive le roi! Le lendemain, dans
une lettre envoyée à Londres, un officier attaché à l'expédition
écrivait:
«Je croyais qu'il n'y avait plus de bonheur pour moi sur la terre;
mais, depuis que ces braves chouans m'ont serré dans leurs bras, nous
prenant à témoins les uns après les autres de leur fidélité,
renouvelant dans nos mains leur serment de ne jamais abandonner ni
leur Dieu, ni leur roi, je vois qu'il me reste encore une patrie[61].»
Et faisant allusion à des épisodes des guerres livrées autrefois sur
la côte bretonne entre Français et Anglais, il ajoutait cette phrase
qui marquait tristement combien avait changé depuis la noblesse
française, alliée maintenant aux anciens ennemis de la France: «Mon
père défendait Quiberon. Voilà son fils et le fils de Tinténiac qui
leur succèdent. Puissent-ils les trouver dignes d'eux!» Il est vrai
qu'on lit dans une autre lettre: «Je croirais que les troupes
anglaises ne paraîtront pas en France. Les préjugés des Bretons s'y
opposent, et la déclaration de M. de Puisaye leur promet qu'il n'y
aura aucune troupe étrangère. Si on en demande, elles seront prêtes.»
[Note 61: Archives de Chantilly.]
Ces quelques lignes révèlent l'une des causes qui déjà mettaient les
Bretons en défiance. Ils nourrissaient contre les Anglais une haine
séculaire et invétérée. Ils répugnaient à marcher par eux et avec eux.
Puisaye avait prévu les effets de cette répugnance, et, dans la
proclamation dont il s'était fait précéder en vue d'appeler les
Bretons aux armes, il déclarait que l'armée royaliste qu'il commandait
serait «entièrement composée de troupes françaises». Les chouans n'en
furent pas moins choqués par la vue des matelots anglais. Ce fut de
même une déception pour eux de constater l'absence du prince français
dont on leur avait annoncé la venue.
Il convient, au surplus, d'observer que, si l'Angleterre s'opposa à ce
que ses propres soldats participassent aux opérations dont l'envoi des
émigrés à Quiberon marquait le début, ce n'est pas qu'elle craignît
d'offenser les Bretons, mais parce qu'elle ne voulait exposer ses
effectifs que lorsqu'elle serait sûre qu'ils seraient soutenus par un
grand mouvement de rébellion à l'intérieur de la France.
Cette intervention de l'Angleterre ne fut pas d'ailleurs l'unique
motif du découragement qui ne tarda pas à s'emparer des chouans. Ils
étaient venus au-devant des émigrés remplis d'ardeur et de confiance.
Mais, à peine arrivés, ceux-ci, presque tous nobles et entichés de
préjugés, les blessèrent par leur arrogance et par le mépris dans
lequel ils affectaient de les tenir. Ces obscurs serviteurs de la
cause royale ne leur inspiraient que railleries et dédains. Ils les
traitaient sans ménagements, voire avec brutalité. Puisaye, qui
connaissait «ces pauvres chouans» pour les avoir, en Vendée, menés au
combat, savait comment il fallait s'y prendre pour les amadouer et
pour utiliser leur intrépide bravoure; il eut soin de ne pas les
offenser. Il n'en fut pas de même de d'Hervilly. Lorsqu'il eut à leur
distribuer des uniformes et des armes, il s'irrita de leur impatience,
de la précipitation et du désordre qu'ils mirent à s'emparer des
fusils, des munitions et des vivres. Il leur parla durement. Puisaye
étant intervenu pour les justifier, d'Hervilly menaça de repartir
sur-le-champ avec les cinq régiments à la solde de l'Angleterre.
Il y eut d'autres incidents qui donnèrent lieu à des altercations
regrettables entre chouans et émigrés, voire à des scènes tragiques.
En essayant leurs fusils, les chouans blessèrent deux soldats arrivés
d'Angleterre. On alla jusqu'à raconter que deux cents paysans qui
avaient assisté au débarquement des émigrés, étant restés sans
répondre au cri de: _Vive le roi_, poussé par ceux-ci dont ils ne
comprenaient pas la langue, les chouans les auraient fusillés. «Ils en
ont tué plusieurs, arrêté vingt, pendu dix-sept, le comte d'Hervilly a
sauvé les trois autres[62].»
[Note 62: Archives de Chantilly.--Nulle autre part, que je
sache, il n'est fait mention de cette boucherie, ce qui
permet de mettre en doute sa réalité.]
Ces faits et d'autres, rapprochés de ce qu'on racontait de la
sauvagerie et de la cruauté des chouans, de leur manière de combattre,
eurent pour effet d'accroître le mépris des émigrés pour eux. Dès
qu'ils eurent pris contact les uns avec les autres, ce fut une cause
de divisions qui allèrent en s'aggravant de plus en plus. Rohu nous en
fournit un témoignage dans le journal manuscrit que nous avons déjà
cité.
«Le lendemain, Georges m'envoya porter une lettre au général
d'Hervilly commandant en chef des troupes débarquées, qui avait établi
son camp au bourg de Carnac. Je fus bien accueilli par le général, qui
me fit passer au salon où on me servit à boire et à manger en
attendant la réponse. Deux messieurs entrèrent dans le salon, et
faisant le tour de la table, l'un dit à l'autre:
«--Qu'est-ce que cela?
«--C'est un chouan, apparemment, répondit l'autre; on ne voit que cela
ici.
«Me levant de table, je leur dis:
«--Prenez patience, messieurs; avant longtemps, vous en verrez d'une
autre couleur plus que vous ne voudrez.
«Là-dessus ils sortirent, et je remontai près du général auquel je
racontai ce qui venait de se passer. Il me parut très mécontent des
propos qu'on m'avait tenus et envoya son homme s'informer de ces
personnes. En me quittant, il me pria d'oublier ce petit désagrément,
et de venir hardiment le trouver quand les besoins du service
l'exigeraient, m'assurant que pareille chose n'arriverait plus.»
Contrairement à cette promesse, «pareille chose» se renouvela souvent,
engendrant dans la masse des forces royalistes des dissentiments,
lesquels n'étaient après tout qu'une image de ce qui se passait entre
les chefs. Loin de se rapprocher, de se réconcilier, de s'entendre,
alors que le souci de la cause qu'ils défendaient leur en faisait un
devoir, ils se dénigraient et se contrecarraient. Ils contribuaient
ainsi à diviser leur armée en deux camps ennemis: d'un côté, les
chouans ralliés à Puisaye, de l'autre, les émigrés généralement plus
favorables à d'Hervilly.
Il avait été décidé qu'aussitôt après le débarquement, une cérémonie
religieuse aurait lieu sur la plage. Mgr de Hercé devait y célébrer la
messe en présence de toutes les troupes assemblées, y bénir leur
drapeau et y proclamer roi Louis XVIII. comme successeur de Louis XVII
dont on venait d'apprendre la mort. Cette cérémonie fixée au 28,
d'Hervilly s'abstint d'y venir. Il assista avec ses troupes à une
messe basse dans l'église de Carnac, tandis que non loin de là, en
plein air, Mgr de Hercé officiait en présence de Puisaye, des chouans
revêtus de leur nouvel uniforme rouge et sous les yeux d'un peuple
immense accouru de toutes les communes du littoral.
Ainsi, les causes de querelles, et partant de faiblesse, étaient de
tous les instants. Puisaye, on l'a vu, aurait voulu s'avancer dans
l'intérieur. Les chefs chouans étaient du même avis et entre autres
Georges Cadoudal, que mécontentait déjà l'attitude de d'Hervilly. Mais
celui-ci s'y refusa; il entendait d'abord laisser ses troupes se
reposer et se refaire; il voulait aussi attendre la division Sombreuil
qui devait fournir à l'armée un renfort de quinze cents combattants
solides et aguerris. C'est du moins le prétexte qu'il allégua. Mais ce
n'était qu'un prétexte, puisque, lorsque cette division arriva, il
négligea de l'utiliser. Son concours étant rigoureusement nécessaire,
il fallut se soumettre à sa volonté. Toute l'armée, émigrés et
chouans, prit ses cantonnements dans les divers villages échelonnés
sur la côte, et c'est à peine si, par quelques reconnaissances en
avant, on protégea l'armée contre les attaques des républicains.
Le chouan Rohu constate dans son journal cette immobilité et ses
effets. «À la nouvelle du débarquement, le peuple, de plusieurs lieues
à la ronde, accourait en foule pour prendre des armes et s'enrôler
pour le service du roi ... L'enthousiasme était inexprimable, tant on
avait hâte de se délivrer du joug révolutionnaire. Des colonnes de
chouans furent dirigées sur Auray et deux sur Landèvant, qui eurent
divers engagements avec les bleus, mais qu'on ne voulut seconder ni
par l'artillerie, ni par les troupes de ligne. Aussi, Hoche ne tarda
pas à s'apercevoir que le mouvement royaliste était dirigé par des
hommes qui ne connaissaient point le dévouement des Bretons à la cause
de la légitimité. En ce moment, si les émigrés avaient avancé dans
l'intérieur, il était visible que la Bretagne se soulevait en masse,
tant était grande la joie produite par la nouvelle de l'arrivée d'une
armée royale.»
Pendant ce temps, Puisaye consacrait ses loisirs à accabler de
lettres pressantes le cabinet britannique. Il demandait des renforts,
de l'artillerie, des chevaux, des armes, des vivres, un million en or
afin de pouvoir nourrir les quatre-vingt mille hommes qu'il allait
avoir sur les bras, disait-il. Il demandait que les troupes soldées
par l'Angleterre fussent sous son commandement direct, et que
d'Hervilly, tout en conservant le sien, fût mis à ses ordres. «Avec
cela, écrivait-il au ministre Windham, je vous réponds de la Bretagne
entière ... Il n'y a rien à épargner et la France est sauvée.»
Quelques jours plus tard, après le désastre de Sainte-Barbe que nous
racontons plus loin, non langage changera. Il n'aura plus confiance
dans les troupes dont d'Hervilly, mortellement blessé dans ce combat,
a dû lui laisser le commandement: «L'intervention de vos troupes est
nécessaire, écrit-il à Windham, et je préférerais maintenant deux
mille Anglais à six mille Français.» Ces lignes révoltantes sous une
plume française se peuvent-elles justifier? Les chouans étaient-ils
devenus moins braves? Les émigrés manquaient-ils de courage? Non
certes. Mais ils étaient découragés par les revers qu'ils venaient de
subir, par ceux qu'ils prévoyaient et par l'imminence du péril auquel
les avait livrés l'incapacité de leurs chefs.
Vingt-quatre heures après le débarquement, d'Hervilly donna une
nouvelle preuve de la sienne en refusant d'aller en avant comme le
souhaitait Puisaye et en prenant, pour agir, des délais qui permirent
à Hoche de concerter, sans être inquiété, des mesures énergiques et
rapides. Dès le 30 juin, le général républicain avait sous la main
assez de soldats pour s'emparer tour à tour d'Auray, de Mendon et de
Landèvant, qu'avaient occupés les chouans commandés par Vauban,
Tinténiac et du Bois-Berthelot. Avec des canons et des troupes du
corps expéditionnaire, ces trois chefs se faisaient fort de résister
et de se maintenir dans leurs postes. D'Hervilly refusa de leur
envoyer ces secours, bien qu'il les leur eût promis, et les chouans
durent rétrograder en ramenant du Bois-Berthelot grièvement blessé.
Cet échec était un avertissement. En même temps qu'il donnait tort à
l'immobilité de d'Hervilly, il l'obligeait à y mettre un terme et le
détermina à procéder, sans retard, à une opération à laquelle il
attachait la plus haute importance.
À l'ouest de la baie de Quiberon, se trouve la presqu'île de ce nom, à
l'extrémité d'une plage étendue, plate et sablonneuse, qu'on appelle
dans le pays _la Falaise_. Longue d'environ quinze kilomètres et
renfermant un assez grand nombre de bourgs et de villages dont celui
de Quiberon et celui de Port-Halliguen où devait s'achever, dans un
effroyable désastre, l'écrasement des royalistes, la presqu'île est
reliée au continent par une étroite langue de terre, qui se rétrécit
en avançant. Cette langue est resserrée entre les eaux de la baie et
celles de la mer sauvage. À l'endroit où son élargissement marque
l'entrée de la presqu'île, s'élève le fort Penthièvre, bâti sur des
rochers escarpés que les flots recouvrent à la marée montante; il
défend la presqu'île du côté de la terre et du côté de la mer. Du côté
de la terre, il en est, en quelque sorte, la clef, ses canons dominant
la Falaise, et, du côté du large, ils peuvent tenir à distance une
flotte ennemie.
Ayant compris l'importance stratégique de ce poste, d'Hervilly avait
résolu de s'en emparer et de se rendre maître de la presqu'île. Elle
lui offrait un abri sûr pour son armée, si celle-ci était obligée de
se replier, un dépôt pour les immenses approvisionnements amenés
d'Angleterre, la possibilité de rester en communication avec les
escadres anglaises, de se ravitailler, par conséquent, et au besoin de
se rembarquer.
Cette fois, Puisaye fut d'accord avec lui. Le 30 juin, à leur demande,
l'escadre anglaise opéra une reconnaissance. Elle se rapprocha de la
côte et envoya sur le fort une centaine de boulets. C'est à peine s'il
répondit. On en conclut qu'il était sans défense et on décida de
l'attaquer par terre, ce qui fut fait dans la nuit du 2 au 3 juillet.
La garnison se composait de quatre cent cinquante hommes. Bloquée
depuis plusieurs jours dans la presqu'île, elle était dépourvue de
vivres et de munitions. À la première sommation, le commandant se
déclara prêt à capituler. Sans qu'un coup de fusil eût été tiré, il
convint avec d'Hervilly des termes d'une convention. Elle assurait à
la garnison les honneurs de la guerre, ainsi qu'une libre retraite
après avoir déposé les armes au pied du glacis.
Pendant qu'on discutait, d'autres troupes amenées par Puisaye
arrivèrent en vue de tenter l'assaut. D'Hervilly sortit pour arrêter
ce mouvement et annonça à Puisaye ce qui venait d'être décide. Puisaye
protesta. Il allégua que les soldats républicains étaient sujets du
roi, que des sujets ne traitent pas avec leur souverain et que la
garnison devait se rendre à discrétion. D'Hervilly se laissa
convaincre. Il revint auprès du commandant; il lui notifia qu'elle
serait passée au fil de l'épée si elle persistait à réclamer les
honneurs de la guerre. Le commandant renonça à toute résistance et se
rendit sans conditions.
Les deux généraux, renouvelant et aggravant l'imprudence qu'on avait
déjà commise en Angleterre en recrutant des soldats parmi les
prisonniers français détenus sur les pontons, proposèrent à la
garnison de s'enrôler parmi les troupes royalistes. Elle accepta en
partie, et apporta dans les régiments où elle fui incorporée de
nouveaux éléments de trahison. Quant aux hommes qui refusèrent,
officiers pour la plupart, ils furent expédiés en Angleterre. Puisaye,
en les faisant partir, oublia qu'ils étaient Français comme lui et
écrivit à Windham en l'invitant «à les traiter, dans les prisons,
comme des scélérats dont les excès avaient prononcé l'arrêt». Windham
eut le bon goût de ne pas tenir compte de la recommandation, et, plus
tard, ces officiers reconnurent que, contrairement à ce qui se passait
pour la plupart de leurs compatriotes, les Anglais les avaient traités
«comme des prisonniers sur parole et avec assez d'humanité».
On a vu quels avantages d'Hervilly comptait tirer de la prise du fort
Penthièvre. Mais ils ne pouvaient être effectifs qu'autant qu'il
conserverait ses communications avec le dehors et ne se laisserait pas
cerner dans la presqu'île. À la vérité, si la porte lui en était
fermée, il garderait ses communications avec la flotte anglaise. Mais,
pour que le secours qu'en ce cas il en pouvait attendre, fût efficace,
il fallait que les vents ou la marée permissent aux bâtiments de se
rapprocher de la côte, et, s'il y avait lieu de procéder à un
embarquement précipité, qu'ils fussent assez nombreux pour prendre à
leur bord, non seulement les troupes qu'ils avaient amenées
d'Angleterre, mais encore les légions de chouans, au total un effectif
de douze mille hommes environ, sans parler de la population du
littoral, vieillards, femmes, enfants, qui déjà venaient, avec leurs
charrettes et leur bétail, rejoindre l'armée royaliste par peur des
troupes républicaines et y jetaient le désordre et le désarroi.
Le péril qui résultait de ces éventualités n'échappait pas à
d'Hervilly. Il semble bien qu'il ait voulu le prévenir, puisque, dès
ce moment, il donna l'ordre à Vauban de s'établir de Carnac à
Sainte-Barbe, de manière à former une ligne de défense en avant de la
presqu'île. Mais c'était déjà trop tard. En apprenant l'occupation de
la presqu'île de Quiberon par les royalistes, Hoche avait résolu de
les y enfermer. Assuré d'y parvenir, il mandait à son chef
d'état-major: «Ils sont ainsi que des rats enfermés dans Quiberon,» et
il faisait dire au Comité de salut public «d'être tranquille sur les
suites du débarquement». La défaite de ces rebelles n'était plus
qu'une affaire de quelques jours.
En même temps, ses troupes, de toutes parts, marchaient vers la
presqu'île, délogeant les chouans de leurs positions, les obligeant à
se replier et chassant devant elles une masse de peuple affolé.
Vainement Vauban essayait de tenir tête à l'ennemi. D'Hervilly ne lui
envoyait aucun secours. Les chouans, exaspérés de n'être pas soutenus
par les troupes soldées, refusaient de se battre, jetaient leurs armes
et s'enfuyaient.
--Pourquoi et pour qui donc sont venus tant de secours de
l'Angleterre, si l'on ne veut pas s'en servir? s'écriait Cadoudal. Je
me reproche bien d'avoir été un des chefs qui ont protégé cette
descente, qui ne tend à rien moins qu'à faire écraser le parti par le
système destructeur que l'on a adopté.
Les plaintes de Cadoudal n'étaient que trop fondées. Les troupes
soldées n'avaient encore pris part à aucune action, si ce n'est à la
prise du fort Penthièvre, qui s'était faite sans combat. Les chouans
s'étonnaient et s'indignaient d'une immobilité qu'ils ne
s'expliquaient pas plus qu'ils ne s'expliquaient maintenant cette
retraite de toute l'armée. Rohu, qui était à Sainte-Barbe, raconte,
non sans amertume, que son colonel à la vue des républicains, lui
donna l'ordre, non d'aller en avant, mais de se tenir à
l'arrière-garde pour protéger les habitants qui, de plus de trente
paroisses, fuyaient devant les bleus. «La mer était basse et l'anse de
Plouharnel était encombrée de femmes portant ou traînant leurs
enfants, de charrettes chargées de tout ce qu'on avait eu le temps d'y
mettre en grains, en linge, d'hommes poussant leur bétail devant eux
et réclamant à grands cris notre secours pour les préserver de la
fureur des ennemis qui tiraient sur eux et avaient même déjà pris
plusieurs charrettes.»
Ainsi se réalisait pour le général Hoche l'espoir qu'il avait conçu en
voyant d'Hervilly s'emparer du fort Penthièvre. Émigrés, chouans,
populations fugitives, allaient se trouver prisonniers dans la
presqu'île. Les chouans y arrivèrent exaspérés et découragés.
D'Hervilly mit le comble à leur colère en essayant de refuser le
passage du fort à tout ce peuple où se trouvaient leurs femmes et
leurs enfants et qui s'était mis sous leur protection. Puisaye dut
user de son autorité pour obtenir que ces malheureux pussent se
réfugier dans la presqu'île, et qu'on leur distribuât des vivres. Mais
le ressentiment des chouans contre d'Hervilly en devint plus vif. Les
défiances qu'ils nourrissaient contre les troupes soldées s'accrurent
et s'envenimèrent.
Le 5 juillet, en visitant les postes chouans, Puisaye constata ces
dispositions. Ce n'était plus, il l'avoue dans ses Mémoires, comme aux
premiers jours, où lorsqu'on l'apercevait, on l'accueillait aux cris
de: Vive le roi! Partout on observa un morne silence. Inutilement, il
assura que la retraite des troupes soldées n'avait été qu'une feinte
pour attirer l'ennemi, il ne persuada personne. Les chouans, après
avoir salué les émigrés comme des libérateurs, les accusaient d'avoir
fait manquer l'expédition et appelaient sur eux la vengeance du ciel.
Le fougueux Georges Cadoudal n'apportait aucune retenue dans
l'expression de sa colère et regrettait «que ces monstres n'eussent
pas été engloutis dans la mer, avant d'arriver à Quiberon».
III
L'AFFAIRE DE SAINTE-BARBE
Après avoir poursuivi les chouans jusqu'au delà de Sainte-Barbe, Hoche
s'arrêta et s'établit sur les positions d'où il venait de les chasser.
En allant plus loin, il se fût exposé aux feux du fort Penthièvre et à
ceux des canonnières anglaises embossées non loin du rivage. Il lui
suffisait, pour le moment, d'avoir jeté l'armée royaliste dans la
presqu'île. Il fallait maintenant l'empêcher d'en sortir. Dans ce but,
il fit dresser en avant de son camp, adossé au village de
Sainte-Barbe, une ligne de défense longue d'environ quatorze cents
mètres. Du fort Penthièvre, les émigrés purent voir, durant huit
jours, à l'extrémité de la Falaise et sur la dune sablonneuse, les
soldats républicains travailler à ces retranchements qui bientôt se
hérissèrent de canons. Quand ils furent achevés, la presqu'île se
trouva fermée; à moins de se rendre maître de ces redoutes, ceux
qu'elle contenait ne pouvaient plus en sortir que du côté de la mer.
C'est là ce que Hoche avait voulu. Couvert par ces fortifications
improvisées et fortement gardé sur ses derrières, il pouvait à loisir
combiner ses opérations contre le fort Penthièvre, à l'abri des feux
de l'escadre anglaise, et attendre au besoin que les royalistes
eussent épuisé leurs subsistances et leurs munitions.
Cependant d'Hervilly et Puisaye ne semblent pas s'être alarmés du
péril qu'ils couraient. Un second convoi récemment parti d'Angleterre
était attendu. Il devait apporter des munitions, des vivres et la
division de Sombreuil. Avec ces secours, on serait en mesure
d'attaquer efficacement l'armée républicaine. Mais, en attendant, il y
avait quotidiennement trente mille bouches à nourrir, et tout, dans la
presqu'île, commençait à manquer, voire du foin pour le petit nombre
de chevaux qu'on avait pu réunir. Il parut nécessaire de rétablir par
terre, et sans retard, la communication avec le dehors, ce qui ne se
pouvait que si l'on reprenait position en avant de la presqu'île. Une
tentative eut lieu à cet effet dans la nuit du 6 au 7 juillet. Mais,
en dépit d'héroïques efforts, elle échoua par défaut d'unité dans le
commandement, s'il faut en croire la relation de deux officiers
royalistes qui y avaient pris part: Contades et Vauban. D'après le
premier, l'échec eut encore une autre cause. Les recrues venues
d'Angleterre et celles qu'on avait faites dans la garnison du fort
Penthièvre en s'en emparant prirent la fuite et entraînèrent le reste
de l'armée, malgré les efforts des officiers dont plusieurs furent
blessés. «Nous fûmes écrasés de boulets et d'obus,» dit Contades.
Cette défaite acheva de porter le découragement dans l'âme des
chouans. Cadoudal, furieux des fautes commises, menaça de partir coûte
que coûte avec ses hommes.
--Ils veulent sortir d'ici; je le veux comme eux, et nous en
sortirons.