que vois-je à l'époque présente? La coalition des puissances anéantie,
puisque le roi de Prusse a fait sa paix, puisque l'Empire est au
moment de conclure la sienne, puisqu'enfin on assure que l'Espagne
elle-même a suivi ce honteux exemple. Les rois de Naples et de
Sardaigne ne tarderont pas à adopter les mêmes mesures, pour peu que
la Convention leur en laisse la possibilité; il restera donc, pour le
moment, l'Empereur et l'Angleterre. Mais, en admettant même, ce qui
est difficile à croire, que Vienne et Londres n'aient pas donné leur
assentiment aux paix qui sont conclues, et qui vont se conclure,
connaissons-nous à ces deux cabinets assez de vigueur, de résolution
et de moralité, pour penser qu'ils auront le noble courage de
soutenir à eux seuls tout le poids de la guerre, et de rendre cette
guerre aussi juste que salutaire, en renonçant à tout projet de
conquête et en se déclarant les généreux soutiens des autorités
légitimes? Nous avons malheureusement trop d'expérience pour nous
livrer à un tel espoir, et il ne m'est que trop permis de craindre que
l'Empereur ne tardera pas à traiter avec les régicides, et que,
volontairement ou par manque d'énergie, l'Angleterre sera entraînée à
suivre la même marche.
«Jetons maintenant nos regards sur l'intérieur; il y existe sûrement
beaucoup de royalistes et beaucoup d'ennemis de la Convention, malgré
le modérantisme qu'elle a adopté maintenant; mais peut-on comparer
leur existence et leur position actuelle avec celle qu'ils avaient il
y a quatre mois seulement, et, en supposant même que les vues de
Charette, en traitant avec la République, puissent être excusables, ou
en croyant qu'une partie des meneurs de la Convention veulent tendre à
rétablir une sorte de monarchie (ce qui n'est guère probable), puis-je
et dois-je me flatter que ce sera dans le moment présent, et d'après
l'état actuel des affaires, au dehors et au dedans, que l'Angleterre
va exécuter une expédition qu'elle a toujours retardée ou éludée,
lorsque tout paraissait en assurer le succès?»
De ces lamentations qui n'étaient que trop justifiées, on doit
conclure qu'un découragement profond s'était emparé du comte d'Artois
et qu'il doutait tout autant du succès d'une expédition trop tardive,
à son gré, que de cette expédition elle-même. Aussi, est-ce sans grand
espoir et comme par acquit de conscience qu'il invitait d'Harcourt à
s'informer des intentions positives du cabinet britannique. Le projet
tenait-il toujours ou était-il abandonné? Et si, malgré la paix qui se
négociait au même moment entre la Prusse et la République,
l'Angleterre entendait continuer la guerre, à quel moment
reconnaîtrait-elle les autorités légitimes et se déciderait-elle à
faire agir ce puissant ressort?
Le prince n'avait pas encore reçu une réponse à ses demandes, et sans
doute ne les espérait-il pas favorables, lorsque lui parvint à
Grattand, près de Brême, dans les derniers jours de juin, une
communication de lord Grenville, qui dirigeait en Angleterre le
Foreign Office. Ce ministre lui apprenait officiellement que les
troupes françaises, à la solde anglaise, étaient expédiées en
Bretagne. «Comme l'intention de cet envoi est plutôt de protéger le
débarquement des provisions et des munitions militaires que Sa Majesté
envoie aux royalistes de la Bretagne, que de tenter une entreprise
militaire avec une force si peu considérable, Sa Majesté n'a pas cru
devoir proposer à Votre Altesse royale de se joindre à une expédition
dont l'issue pourrait être si incertaine.»
La lettre se terminait par de vagues promesses pour le jour où, la
Vendée ayant repris les armes et réparé ses revers, il serait utile
que le prince reçût le commandement d'un des corps expéditionnaires.
Mais, en fait, elle ne disait qu'une partie de la vérité. C'était bien
une troupe destinée à combattre que l'Angleterre dirigeait sur les
côtes de France sous les ordres du comte de Puisaye et du marquis
d'Hervilly. Au moment où le prince adressait ses remerciements à lord
Grenville, en insistant pour obtenir de jouer un rôle dans les
opérations, cette troupe avait débarqué sur les rivages de la baie de
Quiberon, et les irréparables fautes qui la vouaient par avance à un
désastre certain étaient déjà commises.
Ces fautes étaient telles, qu'elles frappaient les esprits prévoyants
et avisés, et qu'étant restées inexpliquées, on peut se demander
aujourd'hui, comme ils se le demandaient alors, si l'Angleterre
souhaitait le succès de cette campagne et si, en jetant dans cette
aventure l'élite de la marine française, elle n'avait pas cherché à
détruire les seuls rivaux qu'elle eût à redouter. Le marquis
d'Andigné, dans ses Mémoires, se fait l'écho des rumeurs qui
éclatèrent au lendemain de la catastrophe. Mais il les déclare
injustes et sans fondement:
«M. Vindham me dit qu'il espérait que je ne soupçonnerais pas les
ministres d'avoir nourri un projet aussi perfide; je lui dis, comme je
le pensais, que je les en croyais incapables. Si le reproche de
perfidie qu'on leur adressait alors était dénué de tout fondement, on
ne peut aussi facilement pallier l'ignorance profonde qui avait
présidé à la conduite de cette expédition, ignorance que le ministre
anglais a généralement montrée dans les expéditions continentales.»
Ignorance ou perfidie, il n'est que trop vrai que les organisateurs
avaient manqué de prévoyance et de prudence. Au lieu d'attendre pour
faire partir Puisaye que tous les volontaires recrutés en vue de
l'expédition, au nombre de douze mille environ, fussent enrégimentés
et armés, et au lieu de leur adjoindre les forces britanniques que
commandait lord Moira, on décida que Puisaye prendrait les devants
avec un effectif de cinq mille hommes. Comment espérer conquérir la
France avec si peu de monde? Comment surtout se flatter d'y réveiller
l'opinion royaliste, si la présence d'un prince français à la tête de
l'expédition ne venait légitimer une tentative faite avec le concours
de l'étranger et lui donner un caractère national?
Il est vrai que Puisaye affirmait qu'à peine débarqué, quarante mille
chouans, Vendéens et Bretons, viendraient se joindre à lui et qu'en
s'avançant à leur tête au coeur de la France, il verrait se rallier à
ses drapeaux les populations royalistes, tirées de leur torpeur. Mais
compter sur ces secours était encore une illusion. Depuis plusieurs
mois, Charette, après avoir signé la paix avec la République, restait
au repos. Sans doute, il se préparait à reprendre les armes. Mais il
ne les avait pas encore reprises. D'ailleurs, eût-il été déjà prêt à
recommencer la guerre, on pouvait toujours craindre qu'il refusât
d'associer ses efforts à ceux de Puisaye. Leurs vieilles querelles
nées de leurs rivalités n'avaient laissé subsister entre eux que
sentiments de défiance et de haine. Quant aux chefs qui n'avaient pas
désarmé ou qui s'étaient déjà remis en état de combattre, Stofflet,
Cadoudal, Mercier la Vendée, d'autres encore, ils ne disposaient que
de quelques milliers d'hommes, et leur secours ne pouvait être
suffisamment efficace.
Ces considérations auraient dû, semble-t-il, faire ajourner
l'expédition. Mais Puisaye voulait en avoir tout l'honneur. Il avait
promis aux Anglais de remettre la Bretagne sous les armes, de
s'emparer de la presqu'île de Quiberon, d'entraîner tous les pays
royalistes. Présomptueux et vain, il croyait pouvoir venir à bout de
la tâche qu'il assumait et, pressé d'agir, il entendait agir seul. La
première faute consista donc à aller de l'avant sans s'être assuré
des moyens que pouvait fournir l'intérieur du pays. Elle fut le
résultat de l'ambition de Puisaye, des rivalités des chefs vendéens et
de l'opinion défavorable qu'ils avaient de lui.
Après celle-là, il y en eut d'autres non moins regrettables. Puisaye
accrut, comme à plaisir, les défiances qu'il inspirait aux royalistes
en écartant de l'expédition des personnages connus par leur dévouement
à la cause royale et qui avaient entrepris de recruter des troupes
avant que lui-même arrivât en Angleterre. Le marquis du Dresnay et le
comte d'Hector furent ainsi mis de côté au dernier moment, bien que
les régiments qu'ils avaient formés, et qui portaient leur nom,
fussent désignés pour faire partie du corps expéditionnaire. La
disgrâce dont ils furent frappés mécontenta très gravement les
royalistes, celle du comte d'Hector surtout, à qui Puisaye n'avait à
reprocher que d'être l'admirateur et l'ami de Charette. Ancien chef
d'escadre, ce vieux marin avait formé son régiment d'officiers de
marine. Ils ressentirent cruellement l'affront qui leur était fait
dans la personne d'un chef qu'ils vénéraient, et ils en gardèrent à
Puisaye un profond ressentiment.
Enlevé à ses marins, d'Hector pouvait prétendre aux fonctions de
maréchal général des logis, qui devaient faire de celui qui en était
investi le bras droit du général en chef. Puisaye lui préféra le comte
d'Hervilly, bien que moins ancien. Jeune encore et soldat réputé,
s'étant distingué en Amérique pendant la guerre de l'Indépendance, et
ayant donné au roi, durant les plus mauvais jours de la Révolution,
des gages éclatants d'intrépidité et de dévouement, d'Hervilly ne
semblait pas au-dessous du rôle qui lui était confié. Mais on le
disait aussi ambitieux que Puisaye. En outre, il passait pour
susceptible à l'excès, impérieux, brutal, affligé d'un détestable
caractère, et on ne l'aimait pas. Sa nomination mécontenta la plupart
de ceux qui le connaissaient et plus encore les amis du comte
d'Hector. Puisaye ne tarda pas à se repentir de l'avoir choisi. Les
dissentiments qui éclatèrent entre eux, le jour même du départ de
l'expédition, furent aussi une des causes du désastre final, non moins
que l'incapacité dont fit preuve dans l'action le malheureux
d'Hervilly et qu'il paya de sa vie.
C'était déjà bien grave que l'expédition, au moment de se mettre en
route, emportât avec elle tant de germes de division, tant de causes
quasi certaines d'échec. Mais à ces inconcevables imprudences on en
ajouta une qui les dépassait toutes et qui, en rendant inévitables des
trahisons et des désertions, devait, aboutir finalement à une
catastrophe. Les régiments désignés pour la Bretagne ne possédaient
encore que des cadres. Les officiers avaient été nommés, mais les
soldats manquaient. On eut l'idée funeste d'aller les recruter sur les
pontons où l'Angleterre tenait, dans une captivité rigoureuse, en les
accablant de mauvais traitements, les prisonniers qu'elle avait faits
sur les armées de la République.
Mal vêtus, mal nourris, mal logés, ces malheureux appelaient
éperdument la fin de leurs maux. En leur proposant de s'enrôler dans
les bataillons royalistes, on leur offrait une occasion inespérée
d'échapper à leur sort et de revoir leur patrie. Des officiers
royalistes furent chargés de leur exposer les avantages qui
résulteraient pour eux d'un engagement. On en tenta de la sorte
plusieurs milliers. Mais il n'y eu eut guère que quinze cents qui
répondirent à cet appel et souscrivirent aux conditions qui leur
étaient faites. Ils furent répartis entre les régiments au nombre de
cinq qui devaient partir. En y entrant, ces volontaires, pour la
plupart, se promettaient de déserter une fois en France. C'est dire
que, loin d'être une force pour l'armée royaliste, ils devaient, en
l'abandonnant, précipiter sa défaite.
L'Angleterre enfin couronna cette série de fautes et les aggrava en
donnant à Puisaye et à d'Hervilly des instructions personnelles à l'un
et à l'autre, et si contradictoires, qu'une fois en route, Puisaye
ayant voulu arguer de ses pouvoirs et de ses ordres, d'Hervilly put
lui en opposer de tout pareils. Ceux qu'avait reçus Puisaye, nommé
déjà par le comte d'Artois lieutenant général, mettaient sous son
commandement les cinq régiments de Rotalier, de d'Hervilly, de du
Dresnay, de La Châtre et d'Hector qui formaient le corps
expéditionnaire. Mais ceux qu'on avait donnés à l'amiral Warren,
commandant de l'escadre de transport, lui enjoignaient de débarquer
sur les côtes de France, dans la baie de Quiberon, un corps de
troupes d'émigrés français «sous le commandement du comte d'Hervilly».
Si le débarquement était impossible en cet endroit, c'est dans les
environs de Bourgneuf qu'il devrait être tenté, ou même sur l'île
d'Yeu. En ce cas, le commodore Warren devait agir «d'accord avec M.
d'Hervilly» et consulter aussi le comte de Puisaye, «qui, ayant été
mis dans la confidence, accompagnait M. d'Hervilly[57]». Ainsi, les
instructions qui désignaient Puisaye pour exercer le commandement
général étaient contredites par celles qui enjoignaient à Warren de
n'agir que d'accord avec d'Hervilly. Ce devait être et ce fut pour les
royalistes, aux heures les plus pathétiques de la campagne, une source
de discorde et de démoralisation dont nous verrons bientôt les
lamentables effets.
[Note 57: Papiers de Puisaye, cités par feu l'abbé Charles
Robert dans son livre sur Quiberon.]
Cantonnés aux environs de Southampton et de Portsmouth, les cinq
régiments, formant un effectif de cinq mille cinq cents hommes, bien
qu'ils ne fussent pas encore au complet, furent réunis le 15 juin,
dans la première de ces villes, et embarqués avec l'aumônerie et les
divers services de l'armée sur une centaine de transports où avaient
été chargés également les canons du régiment de Rotalier uniquement
composé d'artilleurs, des approvisionnements, des munitions, cent
mille fusils et soixante mille uniformes destinés aux troupes qu'on
recruterait en France. Cet immense convoi mit à la voile le 16 juin,
sous la protection de l'escadre de Warren composée de dix navires de
guerre et de six chaloupes canonnières. L'état-major, auquel s'était
adjoint l'évêque de Dol, prit place à bord de la _Pomone_, où l'amiral
avait arboré son pavillon.
Le premier corps de débarquement était à peine parti, qu'on s'occupa
d'en former un second destiné à le soutenir. Celui-ci devait être
formé de deux régiments d'infanterie anglaise, dits fusiliers et
chasseurs d'York, et de cinq régiments d'émigrés français: Rohan,
Salm, Périgord, Damas et Béon, qui avaient fait partie de l'armée de
Hollande. On venait de les rappeler du Hanovre où ils s'étaient
retirés après la défaite des armes britanniques.
Les deux régiments d'York étaient seuls au complet; ils comptaient
deux mille hommes. Des cinq autres ne restaient que des débris; leur
effectif représentait à peine quinze cents combattants. C'étaient du
moins des soldats d'élite, aguerris et entraînés, desquels on pouvait
attendre des prodiges, alors surtout qu'ils devaient être appuyés par
deux mille fantassins réguliers. Mais il était écrit que tout, dans
cette malheureuse expédition, serait marqué au coin de l'imprévoyance.
Au dernier moment, les régiments d'York furent retenus à Portsmouth;
on ne fit partir que les corps d'émigrés.
On avait désigné pour les commander, sous l'autorité suprême de
Puisaye, le comte de Sombreuil, fils de l'ancien gouverneur de la
Bastille, que, lors des massacres de septembre, l'héroïsme de sa fille
avait arraché à la mort et que, deux ans plus tard, la Terreur avait
envoyé à l'échafaud. Charles de Sombreuil atteignait en 1795 sa
vingt-sixième année. Quoiqu'il fût encore un jeune homme, il s'était
acquis parmi les émigrés une brillante réputation militaire. Cette
circonstance décida du choix qui fut fait de lui pour conduire en
Bretagne la deuxième expédition. Sa jeunesse, son héroïsme, sa fin
tragique à la veille de son mariage avec une jeune fille qu'il aimait
éperdument, tout a contribué à exciter autour de son nom et de ses
malheurs une pitié profonde. Entre les victimes de cette lamentable
équipée, il n'en est pas qui ait, à un plus haut degré que lui, mérité
d'être plaint. Il se mit en chemin le 9 juillet pour se rendre à
Quiberon où le premier corps avait opéré son débarquement depuis douze
jours.
La traversée s'était heureusement accomplie. En cours de route, à la
hauteur de Penmarch, entre Brest et Lorient, on avait à l'improviste
rencontré la flotte républicaine, commandée par Villaret-Joyeuse. Déjà
épuisée par un combat qu'elle avait soutenu, le 23 juin, contre
l'amiral Cornwallis, elle cherchait à se rapprocher des côtes d'où, la
veille, une tempête l'avait éloignée. L'amiral Warren était parvenu à
l'éviter, grâce au secours d'une autre escadre anglaise qui tenait la
mer dans ces parages sous les ordres de lord Bridport. Celui-ci,
prévenu à temps, s'était placé entre le convoi royaliste et la flotte
républicaine avec quatorze vaisseaux de ligne, dont huit à trois
ponts, et cinq frégates, auxquels Villaret-Joyeuse ne pouvait opposer
que des forces sensiblement inférieures. Contraint d'opérer sa
retraite en faisant face à son adversaire, il ne parvint à gagner
Lorient qu'après avoir laissé trois de ses navires au pouvoir des
Anglais. Pour comble d'infortune, il eut, en arrivant dans ce port, le
cruel spectacle de plusieurs de ses équipages désertant en masse pour
rejoindre les chouans, qui, sur la nouvelle de la prochaine arrivée à
Quiberon d'une armée royaliste, se portaient au-devant d'elle.
Taudis que se déroulaient ces incidents, l'amiral Warren, escortant le
convoi confié à sa garde, continuait sa route vers su destination. À
bord des bâtiments qui les ramenaient dans leur patrie, les émigrés,
convaincus que la Bretagne d'abord, la France ensuite allaient se
lever à leur voix, célébraient leurs futurs succès. Bruyants, exaltés,
donnant une fois de plus, à l'approche des périls redoutables qu'ils
affrontaient de gaieté de coeur, la preuve de leur légèreté et de leur
entière ignorance des changements survenus dans les âmes françaises
depuis qu'ils avaient fui leur pays, ils escomptaient par avance la
réussite des projets dont ils se faisaient les instruments et le
rétablissement de la royauté. Ils saluaient, comme s'ils en eussent vu
déjà se lever l'aurore, les jours de vengeance et de réparation
auxquels ils croyaient toucher.
À leurs propos, on eût deviné que les misères de l'exil ne les avaient
corrigés ni de leur crédulité, ni de leur scepticisme, ni de leurs
dispositions à s'illusionner en évoquant leurs espérances. Ils
perdaient même de vue l'impression douloureuse et irritante qu'allait
nécessairement causer aux patriotes français l'enthousiasme que
manifestaient ces revenants en s'avançant contre leur patrie, la main
dans la main de ses ennemis séculaires, et que causait même à ceux-ci
la forme sous laquelle ils le voyaient éclater. Un officier de la
marine anglaise, sir Philip Durham, qui commandait une frégate de
l'expédition, racontait longtemps après «que les Français qu'il avait
à son bord le scandalisaient tellement par la licence et l'impiété de
leurs propos, que, malgré les quarante-six ans écoulés depuis,
l'impression de dégoût qu'il en avait reçue subsistait dans toute sa
force[58].»
[Note 58: Rio: _Épilogue à l'art chrétien_.]
Sans doute, ils ne croyaient pas la trahir. En marchant à la conquête
des biens dont la Révolution les avait dépouillés, en cherchant à
délivrer la France, à relever l'autel et le trône, à venger des
victimes, ils ne doutaient pas qu'ils n'exerçassent un droit sacré.
Mais peut-être eût-il été plus digne et plus sage d'apporter dans
l'exécution d'une entreprise qu'ils considéraient comme légitime et
nécessaire, et de laquelle ils attendaient le salut, plus de retenue,
plus de modération et surtout un plus pressant souci d'union et
d'entente entre eux. Ces considérations malheureusement leur
échappaient. Si près d'expier leur folie, ils ne semblaient pas encore
avoir mesuré les responsabilités pourtant si graves qu'ils étaient eu
train d'encourir, lorsque, le 25 juin, la flotte qui les transportait
jeta l'ancre dans la baie de Quiberon.
II
ÉMIGRÉS ET CHOUANS
Dès le 23, un bâtiment, la _Galathée_, détaché de l'escadre avait
porté à terre deux chefs chouans: le comte du Bois-Berthelot et le
chevalier de Tinténiac. Ayant quitté leur commandement pour aller
conférer à Londres avec le comte de Puisaye, ils arrivaient
d'Angleterre avec lui. Débarqués à l'avance, ils étaient chargés de
rassembler leurs chouans afin de protéger la descente du corps
expéditionnaire. Le point où il débarquerait n'était pas encore
désigné. D'Hervilly voulait que ce fût à l'île d'Yeu[59], défendue par
une petite garnison, mais dont il serait facile de s'emparer et d'où
on pourrait aisément communiquer avec Charette. Puisaye professait
une opinion contraire. Considérant Charette comme un rival,
passionnément désireux de se passer de son concours, il entendait
débarquer sur les rivages de Quiberon, puis, sans perdre une minute,
marcher sur Vannes et sur Rennes qu'on savait insuffisamment
défendues. Une fois à Rennes, on serait maître de toute la Bretagne,
et il serait temps alors de revenir à Charette.
[Note 59: L'île Dieu, arrondissement des Sables-d'Olonne, à
vingt-neuf kilomètres du continent. Dans tous les documents,
elle est désignée île d'Yeu.]
Les deux chefs de l'expédition étant ainsi divisés, l'amiral Warren,
que ses instructions invitaient à s'entendre en tout avec eux, ne
savait quel parti prendre. Le retour de Tinténiac et de du
Bois-Berthelot coupa court à ses hésitations. Ils annonçaient que la
côte de Carnac était libre et sans défense, que les chouans allaient
accourir par milliers afin de protéger le débarquement. La
circonstance parut décisive à l'amiral anglais. Il se rangea à
l'opinion de Puisaye, et la descente sur la côte de Carnac fut
résolue.
Tinténiac et du Bois-Berthelot repartirent aussitôt pour se mettre à
la tête des chouans. Ceci se passait dans la journée du 25 juin.
Puisaye aurait voulu débarquer sur l'heure. D'Hervilly s'y opposa. Il
tenait à s'assurer par lui-même que la côte était vide de défenseurs.
Il consacra tout le lendemain à longer le rivage à bord d'un lougre,
une lunette d'approche à la main, et perdit ainsi un temps précieux.
Dans la soirée seulement, les émigrés furent embarqués sur des bateaux
plats qui devaient les conduire dans l'anse de Carnac. Ils y
débarquèrent le 27, dès le lever du soleil, après avoir vu flotter le
drapeau blanc au sommet de la butte Saint-Michel. Ce drapeau annonçait
aux arrivants que les quelques soldats républicains qui gardaient
Carnac avaient été mis en fuite par les chouans.
Sur ce premier succès des royalistes, qui précéda la mise à terre de
l'expédition, nous avons, entre autres récits, celui d'un témoin
oculaire, le chouan Rohu, appartenant à la légion de Georges Cadoudal,
et sous les ordres duquel on avait placé les matelots de l'escadre de
Villaret-Joyeuse, qui avaient déserté en arrivant à Lorient, après le
combat naval du 23 juin, pour se porter à la rencontre des émigrés.
«Le 27 juin, raconte Rohu, la flotte anglaise portant les troupes de
débarquement ayant enfin paru dans la baie, nous nous portâmes vers
la côte, ayant M. de Tinténiac à notre tête. Le bourg de Carnac et la
butte de Saint-Michel étaient occupés par les troupes du général
républicain Romand. Le général de Tinténiac dirigea une colonne sur ce
bourg, et nous marchions avec lui vers Saint-Michel où flottait le
drapeau tricolore. Nos marins, sans hésitation aucune, montèrent la
butte sous le feu de l'ennemi, et nous n'étions devancés que par notre
général qui courait de toutes ses forces. À notre arrivée au sommet,
les bleus descendirent rapidement du côté opposé, se dirigeant vers le
bourg. Aussitôt, on fait descendre les insignes de la Révolution.
Tinténiac met bas ses habits, tire sa chemise, l'attache à la drisse
du pavillon et improvise ainsi le drapeau blanc. Il m'ordonne de
poursuivre les troupes républicaines qui fuient dans la direction de
Plouharnel; lui marche vers la côte pour se mettre en communication
avec l'escadre. Dans leur fuite, douze soldats de Romand allèrent vers
le Paux, et se trouvèrent, d'un côté coupés par la mer, de l'autre par
les miens qui les avaient devancés sur la route de Plouharnel; ils
furent obligés de se rendre. Je continuai la poursuite jusqu'au
village de Pontneuf-en-Plouharnel, et là je reçus l'ordre de prendre
poste au village de Sainte-Barbe en face du fort de Penthièvre[60].»
[Note 60: Manuscrit de Rohu.]
En même temps, du Bois-Berthelot s'emparait du bourg de Carnac sans
rencontrer d'ailleurs aucune résistance. De toutes parts, les forces
républicaines, rares et éparses, se repliaient sur Hennebont, en vertu
des ordres de Hoche. Il venait d'arriver à Vannes, et constatant
l'absence totale de moyens de défense, il préférait reculer jusqu'au
moment où, ayant sous la main les effectifs qu'on lui envoyait en
toute hâte des cinq départements placés sous son autorité, il serait
en état de reprendre l'offensive.