«Sans rappeler le passé, qui est suffisamment gravé dans nos esprits,

que vois-je à l'époque présente? La coalition des puissances anéantie,

puisque le roi de Prusse a fait sa paix, puisque l'Empire est au

moment de conclure la sienne, puisqu'enfin on assure que l'Espagne

elle-même a suivi ce honteux exemple. Les rois de Naples et de

Sardaigne ne tarderont pas à adopter les mêmes mesures, pour peu que

la Convention leur en laisse la possibilité; il restera donc, pour le

moment, l'Empereur et l'Angleterre. Mais, en admettant même, ce qui

est difficile à croire, que Vienne et Londres n'aient pas donné leur

assentiment aux paix qui sont conclues, et qui vont se conclure,

connaissons-nous à ces deux cabinets assez de vigueur, de résolution

et de moralité, pour penser qu'ils auront le noble courage de

soutenir à eux seuls tout le poids de la guerre, et de rendre cette

guerre aussi juste que salutaire, en renonçant à tout projet de

conquête et en se déclarant les généreux soutiens des autorités

légitimes? Nous avons malheureusement trop d'expérience pour nous

livrer à un tel espoir, et il ne m'est que trop permis de craindre que

l'Empereur ne tardera pas à traiter avec les régicides, et que,

volontairement ou par manque d'énergie, l'Angleterre sera entraînée à

suivre la même marche.

«Jetons maintenant nos regards sur l'intérieur; il y existe sûrement

beaucoup de royalistes et beaucoup d'ennemis de la Convention, malgré

le modérantisme qu'elle a adopté maintenant; mais peut-on comparer

leur existence et leur position actuelle avec celle qu'ils avaient il

y a quatre mois seulement, et, en supposant même que les vues de

Charette, en traitant avec la République, puissent être excusables, ou

en croyant qu'une partie des meneurs de la Convention veulent tendre à

rétablir une sorte de monarchie (ce qui n'est guère probable), puis-je

et dois-je me flatter que ce sera dans le moment présent, et d'après

l'état actuel des affaires, au dehors et au dedans, que l'Angleterre

va exécuter une expédition qu'elle a toujours retardée ou éludée,

lorsque tout paraissait en assurer le succès?»

De ces lamentations qui n'étaient que trop justifiées, on doit

conclure qu'un découragement profond s'était emparé du comte d'Artois

et qu'il doutait tout autant du succès d'une expédition trop tardive,

à son gré, que de cette expédition elle-même. Aussi, est-ce sans grand

espoir et comme par acquit de conscience qu'il invitait d'Harcourt à

s'informer des intentions positives du cabinet britannique. Le projet

tenait-il toujours ou était-il abandonné? Et si, malgré la paix qui se

négociait au même moment entre la Prusse et la République,

l'Angleterre entendait continuer la guerre, à quel moment

reconnaîtrait-elle les autorités légitimes et se déciderait-elle à

faire agir ce puissant ressort?

Le prince n'avait pas encore reçu une réponse à ses demandes, et sans

doute ne les espérait-il pas favorables, lorsque lui parvint à

Grattand, près de Brême, dans les derniers jours de juin, une

communication de lord Grenville, qui dirigeait en Angleterre le

Foreign Office. Ce ministre lui apprenait officiellement que les

troupes françaises, à la solde anglaise, étaient expédiées en

Bretagne. «Comme l'intention de cet envoi est plutôt de protéger le

débarquement des provisions et des munitions militaires que Sa Majesté

envoie aux royalistes de la Bretagne, que de tenter une entreprise

militaire avec une force si peu considérable, Sa Majesté n'a pas cru

devoir proposer à Votre Altesse royale de se joindre à une expédition

dont l'issue pourrait être si incertaine.»

La lettre se terminait par de vagues promesses pour le jour où, la

Vendée ayant repris les armes et réparé ses revers, il serait utile

que le prince reçût le commandement d'un des corps expéditionnaires.

Mais, en fait, elle ne disait qu'une partie de la vérité. C'était bien

une troupe destinée à combattre que l'Angleterre dirigeait sur les

côtes de France sous les ordres du comte de Puisaye et du marquis

d'Hervilly. Au moment où le prince adressait ses remerciements à lord

Grenville, en insistant pour obtenir de jouer un rôle dans les

opérations, cette troupe avait débarqué sur les rivages de la baie de

Quiberon, et les irréparables fautes qui la vouaient par avance à un

désastre certain étaient déjà commises.

Ces fautes étaient telles, qu'elles frappaient les esprits prévoyants

et avisés, et qu'étant restées inexpliquées, on peut se demander

aujourd'hui, comme ils se le demandaient alors, si l'Angleterre

souhaitait le succès de cette campagne et si, en jetant dans cette

aventure l'élite de la marine française, elle n'avait pas cherché à

détruire les seuls rivaux qu'elle eût à redouter. Le marquis

d'Andigné, dans ses Mémoires, se fait l'écho des rumeurs qui

éclatèrent au lendemain de la catastrophe. Mais il les déclare

injustes et sans fondement:

«M. Vindham me dit qu'il espérait que je ne soupçonnerais pas les

ministres d'avoir nourri un projet aussi perfide; je lui dis, comme je

le pensais, que je les en croyais incapables. Si le reproche de

perfidie qu'on leur adressait alors était dénué de tout fondement, on

ne peut aussi facilement pallier l'ignorance profonde qui avait

présidé à la conduite de cette expédition, ignorance que le ministre

anglais a généralement montrée dans les expéditions continentales.»

Ignorance ou perfidie, il n'est que trop vrai que les organisateurs

avaient manqué de prévoyance et de prudence. Au lieu d'attendre pour

faire partir Puisaye que tous les volontaires recrutés en vue de

l'expédition, au nombre de douze mille environ, fussent enrégimentés

et armés, et au lieu de leur adjoindre les forces britanniques que

commandait lord Moira, on décida que Puisaye prendrait les devants

avec un effectif de cinq mille hommes. Comment espérer conquérir la

France avec si peu de monde? Comment surtout se flatter d'y réveiller

l'opinion royaliste, si la présence d'un prince français à la tête de

l'expédition ne venait légitimer une tentative faite avec le concours

de l'étranger et lui donner un caractère national?

Il est vrai que Puisaye affirmait qu'à peine débarqué, quarante mille

chouans, Vendéens et Bretons, viendraient se joindre à lui et qu'en

s'avançant à leur tête au coeur de la France, il verrait se rallier à

ses drapeaux les populations royalistes, tirées de leur torpeur. Mais

compter sur ces secours était encore une illusion. Depuis plusieurs

mois, Charette, après avoir signé la paix avec la République, restait

au repos. Sans doute, il se préparait à reprendre les armes. Mais il

ne les avait pas encore reprises. D'ailleurs, eût-il été déjà prêt à

recommencer la guerre, on pouvait toujours craindre qu'il refusât

d'associer ses efforts à ceux de Puisaye. Leurs vieilles querelles

nées de leurs rivalités n'avaient laissé subsister entre eux que

sentiments de défiance et de haine. Quant aux chefs qui n'avaient pas

désarmé ou qui s'étaient déjà remis en état de combattre, Stofflet,

Cadoudal, Mercier la Vendée, d'autres encore, ils ne disposaient que

de quelques milliers d'hommes, et leur secours ne pouvait être

suffisamment efficace.

Ces considérations auraient dû, semble-t-il, faire ajourner

l'expédition. Mais Puisaye voulait en avoir tout l'honneur. Il avait

promis aux Anglais de remettre la Bretagne sous les armes, de

s'emparer de la presqu'île de Quiberon, d'entraîner tous les pays

royalistes. Présomptueux et vain, il croyait pouvoir venir à bout de

la tâche qu'il assumait et, pressé d'agir, il entendait agir seul. La

première faute consista donc à aller de l'avant sans s'être assuré

des moyens que pouvait fournir l'intérieur du pays. Elle fut le

résultat de l'ambition de Puisaye, des rivalités des chefs vendéens et

de l'opinion défavorable qu'ils avaient de lui.

Après celle-là, il y en eut d'autres non moins regrettables. Puisaye

accrut, comme à plaisir, les défiances qu'il inspirait aux royalistes

en écartant de l'expédition des personnages connus par leur dévouement

à la cause royale et qui avaient entrepris de recruter des troupes

avant que lui-même arrivât en Angleterre. Le marquis du Dresnay et le

comte d'Hector furent ainsi mis de côté au dernier moment, bien que

les régiments qu'ils avaient formés, et qui portaient leur nom,

fussent désignés pour faire partie du corps expéditionnaire. La

disgrâce dont ils furent frappés mécontenta très gravement les

royalistes, celle du comte d'Hector surtout, à qui Puisaye n'avait à

reprocher que d'être l'admirateur et l'ami de Charette. Ancien chef

d'escadre, ce vieux marin avait formé son régiment d'officiers de

marine. Ils ressentirent cruellement l'affront qui leur était fait

dans la personne d'un chef qu'ils vénéraient, et ils en gardèrent à

Puisaye un profond ressentiment.

Enlevé à ses marins, d'Hector pouvait prétendre aux fonctions de

maréchal général des logis, qui devaient faire de celui qui en était

investi le bras droit du général en chef. Puisaye lui préféra le comte

d'Hervilly, bien que moins ancien. Jeune encore et soldat réputé,

s'étant distingué en Amérique pendant la guerre de l'Indépendance, et

ayant donné au roi, durant les plus mauvais jours de la Révolution,

des gages éclatants d'intrépidité et de dévouement, d'Hervilly ne

semblait pas au-dessous du rôle qui lui était confié. Mais on le

disait aussi ambitieux que Puisaye. En outre, il passait pour

susceptible à l'excès, impérieux, brutal, affligé d'un détestable

caractère, et on ne l'aimait pas. Sa nomination mécontenta la plupart

de ceux qui le connaissaient et plus encore les amis du comte

d'Hector. Puisaye ne tarda pas à se repentir de l'avoir choisi. Les

dissentiments qui éclatèrent entre eux, le jour même du départ de

l'expédition, furent aussi une des causes du désastre final, non moins

que l'incapacité dont fit preuve dans l'action le malheureux

d'Hervilly et qu'il paya de sa vie.

C'était déjà bien grave que l'expédition, au moment de se mettre en

route, emportât avec elle tant de germes de division, tant de causes

quasi certaines d'échec. Mais à ces inconcevables imprudences on en

ajouta une qui les dépassait toutes et qui, en rendant inévitables des

trahisons et des désertions, devait, aboutir finalement à une

catastrophe. Les régiments désignés pour la Bretagne ne possédaient

encore que des cadres. Les officiers avaient été nommés, mais les

soldats manquaient. On eut l'idée funeste d'aller les recruter sur les

pontons où l'Angleterre tenait, dans une captivité rigoureuse, en les

accablant de mauvais traitements, les prisonniers qu'elle avait faits

sur les armées de la République.

Mal vêtus, mal nourris, mal logés, ces malheureux appelaient

éperdument la fin de leurs maux. En leur proposant de s'enrôler dans

les bataillons royalistes, on leur offrait une occasion inespérée

d'échapper à leur sort et de revoir leur patrie. Des officiers

royalistes furent chargés de leur exposer les avantages qui

résulteraient pour eux d'un engagement. On en tenta de la sorte

plusieurs milliers. Mais il n'y eu eut guère que quinze cents qui

répondirent à cet appel et souscrivirent aux conditions qui leur

étaient faites. Ils furent répartis entre les régiments au nombre de

cinq qui devaient partir. En y entrant, ces volontaires, pour la

plupart, se promettaient de déserter une fois en France. C'est dire

que, loin d'être une force pour l'armée royaliste, ils devaient, en

l'abandonnant, précipiter sa défaite.

L'Angleterre enfin couronna cette série de fautes et les aggrava en

donnant à Puisaye et à d'Hervilly des instructions personnelles à l'un

et à l'autre, et si contradictoires, qu'une fois en route, Puisaye

ayant voulu arguer de ses pouvoirs et de ses ordres, d'Hervilly put

lui en opposer de tout pareils. Ceux qu'avait reçus Puisaye, nommé

déjà par le comte d'Artois lieutenant général, mettaient sous son

commandement les cinq régiments de Rotalier, de d'Hervilly, de du

Dresnay, de La Châtre et d'Hector qui formaient le corps

expéditionnaire. Mais ceux qu'on avait donnés à l'amiral Warren,

commandant de l'escadre de transport, lui enjoignaient de débarquer

sur les côtes de France, dans la baie de Quiberon, un corps de

troupes d'émigrés français «sous le commandement du comte d'Hervilly».

Si le débarquement était impossible en cet endroit, c'est dans les

environs de Bourgneuf qu'il devrait être tenté, ou même sur l'île

d'Yeu. En ce cas, le commodore Warren devait agir «d'accord avec M.

d'Hervilly» et consulter aussi le comte de Puisaye, «qui, ayant été

mis dans la confidence, accompagnait M. d'Hervilly[57]». Ainsi, les

instructions qui désignaient Puisaye pour exercer le commandement

général étaient contredites par celles qui enjoignaient à Warren de

n'agir que d'accord avec d'Hervilly. Ce devait être et ce fut pour les

royalistes, aux heures les plus pathétiques de la campagne, une source

de discorde et de démoralisation dont nous verrons bientôt les

lamentables effets.

[Note 57: Papiers de Puisaye, cités par feu l'abbé Charles

Robert dans son livre sur Quiberon.]

Cantonnés aux environs de Southampton et de Portsmouth, les cinq

régiments, formant un effectif de cinq mille cinq cents hommes, bien

qu'ils ne fussent pas encore au complet, furent réunis le 15 juin,

dans la première de ces villes, et embarqués avec l'aumônerie et les

divers services de l'armée sur une centaine de transports où avaient

été chargés également les canons du régiment de Rotalier uniquement

composé d'artilleurs, des approvisionnements, des munitions, cent

mille fusils et soixante mille uniformes destinés aux troupes qu'on

recruterait en France. Cet immense convoi mit à la voile le 16 juin,

sous la protection de l'escadre de Warren composée de dix navires de

guerre et de six chaloupes canonnières. L'état-major, auquel s'était

adjoint l'évêque de Dol, prit place à bord de la _Pomone_, où l'amiral

avait arboré son pavillon.

Le premier corps de débarquement était à peine parti, qu'on s'occupa

d'en former un second destiné à le soutenir. Celui-ci devait être

formé de deux régiments d'infanterie anglaise, dits fusiliers et

chasseurs d'York, et de cinq régiments d'émigrés français: Rohan,

Salm, Périgord, Damas et Béon, qui avaient fait partie de l'armée de

Hollande. On venait de les rappeler du Hanovre où ils s'étaient

retirés après la défaite des armes britanniques.

Les deux régiments d'York étaient seuls au complet; ils comptaient

deux mille hommes. Des cinq autres ne restaient que des débris; leur

effectif représentait à peine quinze cents combattants. C'étaient du

moins des soldats d'élite, aguerris et entraînés, desquels on pouvait

attendre des prodiges, alors surtout qu'ils devaient être appuyés par

deux mille fantassins réguliers. Mais il était écrit que tout, dans

cette malheureuse expédition, serait marqué au coin de l'imprévoyance.

Au dernier moment, les régiments d'York furent retenus à Portsmouth;

on ne fit partir que les corps d'émigrés.

On avait désigné pour les commander, sous l'autorité suprême de

Puisaye, le comte de Sombreuil, fils de l'ancien gouverneur de la

Bastille, que, lors des massacres de septembre, l'héroïsme de sa fille

avait arraché à la mort et que, deux ans plus tard, la Terreur avait

envoyé à l'échafaud. Charles de Sombreuil atteignait en 1795 sa

vingt-sixième année. Quoiqu'il fût encore un jeune homme, il s'était

acquis parmi les émigrés une brillante réputation militaire. Cette

circonstance décida du choix qui fut fait de lui pour conduire en

Bretagne la deuxième expédition. Sa jeunesse, son héroïsme, sa fin

tragique à la veille de son mariage avec une jeune fille qu'il aimait

éperdument, tout a contribué à exciter autour de son nom et de ses

malheurs une pitié profonde. Entre les victimes de cette lamentable

équipée, il n'en est pas qui ait, à un plus haut degré que lui, mérité

d'être plaint. Il se mit en chemin le 9 juillet pour se rendre à

Quiberon où le premier corps avait opéré son débarquement depuis douze

jours.

La traversée s'était heureusement accomplie. En cours de route, à la

hauteur de Penmarch, entre Brest et Lorient, on avait à l'improviste

rencontré la flotte républicaine, commandée par Villaret-Joyeuse. Déjà

épuisée par un combat qu'elle avait soutenu, le 23 juin, contre

l'amiral Cornwallis, elle cherchait à se rapprocher des côtes d'où, la

veille, une tempête l'avait éloignée. L'amiral Warren était parvenu à

l'éviter, grâce au secours d'une autre escadre anglaise qui tenait la

mer dans ces parages sous les ordres de lord Bridport. Celui-ci,

prévenu à temps, s'était placé entre le convoi royaliste et la flotte

républicaine avec quatorze vaisseaux de ligne, dont huit à trois

ponts, et cinq frégates, auxquels Villaret-Joyeuse ne pouvait opposer

que des forces sensiblement inférieures. Contraint d'opérer sa

retraite en faisant face à son adversaire, il ne parvint à gagner

Lorient qu'après avoir laissé trois de ses navires au pouvoir des

Anglais. Pour comble d'infortune, il eut, en arrivant dans ce port, le

cruel spectacle de plusieurs de ses équipages désertant en masse pour

rejoindre les chouans, qui, sur la nouvelle de la prochaine arrivée à

Quiberon d'une armée royaliste, se portaient au-devant d'elle.

Taudis que se déroulaient ces incidents, l'amiral Warren, escortant le

convoi confié à sa garde, continuait sa route vers su destination. À

bord des bâtiments qui les ramenaient dans leur patrie, les émigrés,

convaincus que la Bretagne d'abord, la France ensuite allaient se

lever à leur voix, célébraient leurs futurs succès. Bruyants, exaltés,

donnant une fois de plus, à l'approche des périls redoutables qu'ils

affrontaient de gaieté de coeur, la preuve de leur légèreté et de leur

entière ignorance des changements survenus dans les âmes françaises

depuis qu'ils avaient fui leur pays, ils escomptaient par avance la

réussite des projets dont ils se faisaient les instruments et le

rétablissement de la royauté. Ils saluaient, comme s'ils en eussent vu

déjà se lever l'aurore, les jours de vengeance et de réparation

auxquels ils croyaient toucher.

À leurs propos, on eût deviné que les misères de l'exil ne les avaient

corrigés ni de leur crédulité, ni de leur scepticisme, ni de leurs

dispositions à s'illusionner en évoquant leurs espérances. Ils

perdaient même de vue l'impression douloureuse et irritante qu'allait

nécessairement causer aux patriotes français l'enthousiasme que

manifestaient ces revenants en s'avançant contre leur patrie, la main

dans la main de ses ennemis séculaires, et que causait même à ceux-ci

la forme sous laquelle ils le voyaient éclater. Un officier de la

marine anglaise, sir Philip Durham, qui commandait une frégate de

l'expédition, racontait longtemps après «que les Français qu'il avait

à son bord le scandalisaient tellement par la licence et l'impiété de

leurs propos, que, malgré les quarante-six ans écoulés depuis,

l'impression de dégoût qu'il en avait reçue subsistait dans toute sa

force[58].»

[Note 58: Rio: _Épilogue à l'art chrétien_.]

Sans doute, ils ne croyaient pas la trahir. En marchant à la conquête

des biens dont la Révolution les avait dépouillés, en cherchant à

délivrer la France, à relever l'autel et le trône, à venger des

victimes, ils ne doutaient pas qu'ils n'exerçassent un droit sacré.

Mais peut-être eût-il été plus digne et plus sage d'apporter dans

l'exécution d'une entreprise qu'ils considéraient comme légitime et

nécessaire, et de laquelle ils attendaient le salut, plus de retenue,

plus de modération et surtout un plus pressant souci d'union et

d'entente entre eux. Ces considérations malheureusement leur

échappaient. Si près d'expier leur folie, ils ne semblaient pas encore

avoir mesuré les responsabilités pourtant si graves qu'ils étaient eu

train d'encourir, lorsque, le 25 juin, la flotte qui les transportait

jeta l'ancre dans la baie de Quiberon.

II

ÉMIGRÉS ET CHOUANS

Dès le 23, un bâtiment, la _Galathée_, détaché de l'escadre avait

porté à terre deux chefs chouans: le comte du Bois-Berthelot et le

chevalier de Tinténiac. Ayant quitté leur commandement pour aller

conférer à Londres avec le comte de Puisaye, ils arrivaient

d'Angleterre avec lui. Débarqués à l'avance, ils étaient chargés de

rassembler leurs chouans afin de protéger la descente du corps

expéditionnaire. Le point où il débarquerait n'était pas encore

désigné. D'Hervilly voulait que ce fût à l'île d'Yeu[59], défendue par

une petite garnison, mais dont il serait facile de s'emparer et d'où

on pourrait aisément communiquer avec Charette. Puisaye professait

une opinion contraire. Considérant Charette comme un rival,

passionnément désireux de se passer de son concours, il entendait

débarquer sur les rivages de Quiberon, puis, sans perdre une minute,

marcher sur Vannes et sur Rennes qu'on savait insuffisamment

défendues. Une fois à Rennes, on serait maître de toute la Bretagne,

et il serait temps alors de revenir à Charette.

[Note 59: L'île Dieu, arrondissement des Sables-d'Olonne, à

vingt-neuf kilomètres du continent. Dans tous les documents,

elle est désignée île d'Yeu.]

Les deux chefs de l'expédition étant ainsi divisés, l'amiral Warren,

que ses instructions invitaient à s'entendre en tout avec eux, ne

savait quel parti prendre. Le retour de Tinténiac et de du

Bois-Berthelot coupa court à ses hésitations. Ils annonçaient que la

côte de Carnac était libre et sans défense, que les chouans allaient

accourir par milliers afin de protéger le débarquement. La

circonstance parut décisive à l'amiral anglais. Il se rangea à

l'opinion de Puisaye, et la descente sur la côte de Carnac fut

résolue.

Tinténiac et du Bois-Berthelot repartirent aussitôt pour se mettre à

la tête des chouans. Ceci se passait dans la journée du 25 juin.

Puisaye aurait voulu débarquer sur l'heure. D'Hervilly s'y opposa. Il

tenait à s'assurer par lui-même que la côte était vide de défenseurs.

Il consacra tout le lendemain à longer le rivage à bord d'un lougre,

une lunette d'approche à la main, et perdit ainsi un temps précieux.

Dans la soirée seulement, les émigrés furent embarqués sur des bateaux

plats qui devaient les conduire dans l'anse de Carnac. Ils y

débarquèrent le 27, dès le lever du soleil, après avoir vu flotter le

drapeau blanc au sommet de la butte Saint-Michel. Ce drapeau annonçait

aux arrivants que les quelques soldats républicains qui gardaient

Carnac avaient été mis en fuite par les chouans.

Sur ce premier succès des royalistes, qui précéda la mise à terre de

l'expédition, nous avons, entre autres récits, celui d'un témoin

oculaire, le chouan Rohu, appartenant à la légion de Georges Cadoudal,

et sous les ordres duquel on avait placé les matelots de l'escadre de

Villaret-Joyeuse, qui avaient déserté en arrivant à Lorient, après le

combat naval du 23 juin, pour se porter à la rencontre des émigrés.

«Le 27 juin, raconte Rohu, la flotte anglaise portant les troupes de

débarquement ayant enfin paru dans la baie, nous nous portâmes vers

la côte, ayant M. de Tinténiac à notre tête. Le bourg de Carnac et la

butte de Saint-Michel étaient occupés par les troupes du général

républicain Romand. Le général de Tinténiac dirigea une colonne sur ce

bourg, et nous marchions avec lui vers Saint-Michel où flottait le

drapeau tricolore. Nos marins, sans hésitation aucune, montèrent la

butte sous le feu de l'ennemi, et nous n'étions devancés que par notre

général qui courait de toutes ses forces. À notre arrivée au sommet,

les bleus descendirent rapidement du côté opposé, se dirigeant vers le

bourg. Aussitôt, on fait descendre les insignes de la Révolution.

Tinténiac met bas ses habits, tire sa chemise, l'attache à la drisse

du pavillon et improvise ainsi le drapeau blanc. Il m'ordonne de

poursuivre les troupes républicaines qui fuient dans la direction de

Plouharnel; lui marche vers la côte pour se mettre en communication

avec l'escadre. Dans leur fuite, douze soldats de Romand allèrent vers

le Paux, et se trouvèrent, d'un côté coupés par la mer, de l'autre par

les miens qui les avaient devancés sur la route de Plouharnel; ils

furent obligés de se rendre. Je continuai la poursuite jusqu'au

village de Pontneuf-en-Plouharnel, et là je reçus l'ordre de prendre

poste au village de Sainte-Barbe en face du fort de Penthièvre[60].»

[Note 60: Manuscrit de Rohu.]

En même temps, du Bois-Berthelot s'emparait du bourg de Carnac sans

rencontrer d'ailleurs aucune résistance. De toutes parts, les forces

républicaines, rares et éparses, se repliaient sur Hennebont, en vertu

des ordres de Hoche. Il venait d'arriver à Vannes, et constatant

l'absence totale de moyens de défense, il préférait reculer jusqu'au

moment où, ayant sous la main les effectifs qu'on lui envoyait en

toute hâte des cinq départements placés sous son autorité, il serait

en état de reprendre l'offensive.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 27 / 37 段