«Je ne puis plus demeurer ici. J'ai demandé au roi de Sardaigne de me

recevoir. Mais, s'il le fait, ce ne pourra être que pour peu de temps.

J'ai aussi écrit en Angleterre et en Espagne. Mais je vous avoue que

je n'ai guère envie d'y aller, parce que je crains que le résultat ne

soit que mon frère ne fasse tout et moi rien. Ce n'est point son

intention, je le sais; mais vous savez encore mieux que moi ce qui se

passe à cet égard. J'écris au duc d'Harcourt une lettre où vous croyez

bien que je n'entre pas dans les mêmes détails qu'ici, mais où je lui

dis que, craignant la nullité si je passe en Espagne, je le charge de

s'assurer qu'à la première porte ouverte en France, on m'y appellera

et de détruire l'opinion que mon frère puisse tout faire en mon

absence. Je vous enverrai plus tard la copie de cette lettre. Ce

serait maintenant un trop grand travail de la chiffrer. Mais je vous

en dis assez ici pour vous en faire saisir l'esprit et vous mettre en

état de l'appuyer comme je vous prie de le faire. Si le roi de

Sardaigne me reçoit, ce ne pourra être que pour peu de temps. Mais à

quelque époque que je perde ce dernier asile, si, comme je l'espère,

l'Espagne ne m'a pas appelé, je prendrai le seul parti qui me reste:

celui de me rapprocher de mon frère, et je crois que personne ne

pourra m'en blâmer.»

Cette lettre nous révèle le fond du coeur de celui qui l'a signée.

Naguère encore, il voulait aller en Espagne. Maintenant, il ne le

voulait plus, parce que cette puissance, dont les armées étaient

vaincues, ne pouvait lui offrir qu'un asile misérable où il serait

oublié si même il n'en était chassé. L'Espagne, en effet, allait

conclure la paix avec la République. Ses défaites et la pénurie de son

trésor la réduisaient à cette extrémité. Vainement, Godoï, en le

donnant à entendre à d'Havré, le pressait «de rassurer Monsieur et de

le convaincre que, la paix fût-elle signée, il n'aurait pas à se

repentir de la confiance avec laquelle il s'était jeté dans les bras

de son cousin», ce n'étaient là que phrases sonores et vides, qui

n'atténuaient en rien la réalité: les Bourbons de France n'avaient

plus rien à attendre des Bourbons d'Espagne.

D'autre part, alors que le Régent devait supposer, à lire les lettres

du comte d'Artois, qu'avant peu celui-ci serait conduit en Vendée et

s'y couvrirait de gloire, il s'inquiétait des succès possibles de ce

cadet dont, en ce cas, l'activité ferait honte à sa propre inaction.

Il voulait alors prouver qu'il existait. Il envoyait des ordres à

Condé qui était à Mulheim, sur le Rhin, avec l'armée autrichienne; il

lui accordait le droit d'octroyer des grades, de recevoir dans son

armée les officiers républicains qui voudraient se rallier; il

l'invitait à tenter d'entrer en rapports avec le général Pichegru pour

l'intéresser à la cause royale; il suivait enfin d'un oeil anxieux la

négociation laborieuse qui se poursuivait à Londres en vue de faire

passer le comte d'Artois en Vendée ou en Bretagne.

Il se demandait encore si, conformément au conseil que lui avait fait

donner le ministre autrichien Thugut, il entrerait en rapports avec

Tallien, Sieyès, Cambacérès et autres thermidoriens. Thugut s'était

étonné--il l'avait dit à Polignac--que les princes n'eussent personne

à Paris pour agir dans leur intérêt. Monsieur aurait pu déclarer, en

réponse à cette critique, qu'il avait ses agents, lesquels suffisaient

à tout. Mais on lui eût répliqué qu'ils étaient bien turbulents, bien

incapables et que par leurs conseils, leurs agitations, leurs

imprudences, ils desservaient la cause royale plus qu'ils ne la

servaient. Enfin, il faisait agir auprès du Saint-Siège, afin que le

pape se déclarât pour lui, prît sa cause en mains et, en lui accordant

cette reconnaissance de son titre de Régent que les puissances

refusaient toujours, leur donnât le bon exemple. Mais Pie VI refusait

et alléguait que le Saint-Siège n'avait pas à prendre parti dans les

affaires intérieures des États; il ne voulait pas soulever la question

du serment imposé aux prêtres français. Ce serment, il le réprouvait,

quoiqu'il s'abstînt de le dire, «de peur d'appeler sur lui les foudres

de la France».

Ce qui surtout troublait le Régent, l'emplissait tout à la fois de

contentement et d'appréhension, c'est qu'il se sentait à la veille de

devenir roi. L'orphelin enfermé au Temple était en train de mourir.

Les nouvelles qui parvenaient à Vérone, le 7 mars, en date du 16

janvier, ne laissaient aucun espoir de le sauver. «On le croit

empoisonné.» Le Régent, tout en déclarant qu'il était «plus qu'inquiet

sur l'existence du petit roi», en prenait bien vite son parti:

«J'attendrai d'être sûr de la nouvelle avant de paraître y croire.

Mais alors, je ferai part à tous les souverains de mon avènement à la

couronne. Ils me reconnaîtront s'ils font bien. Mais dussent-ils ne

pas me reconnaître, c'est un devoir dont rien ne me dispense.» Et dès

ce jour, il étudiait dans les ouvrages spéciaux le cérémonial du

sacre, et il en faisait la répétition avec son favori, d'Avaray, comme

s'il eût été au moment de partir pour Reims.

Le 8 juin, l'événement, qu'il espérait peut-être plus qu'il ne le

redoutait, se produisit. Le fils de Louis XVI mourut dans le cachot où

l'avait séquestré la Convention et martyrisé son geôlier. La nouvelle

de sa mort arriva à Vérone le 21 du même mois. Le 24, Monsieur se

proclamait roi de France sous le nom de Louis XVIII, et faisait part

de son avènement à toutes les cours d'Europe: «L'amitié dont Votre

Majesté m'a donné des marques, disait-il au roi d'Angleterre,

m'engage à lui communiquer avec empressement la peine que je ressens

et à lui notifier mon avènement à un trône ensanglanté par les

malheurs de ma famille, et que j'espère relever avec l'aide de Dieu et

de mes puissants alliés.» La notification aux autres cours était

conçue à peu près dans les mêmes termes. Envers le pape, le nouveau

souverain prenait en outre l'engagement de «faire fleurir la religion

catholique, apostolique et romaine dans son royaume», quand il

l'aurait recouvré.

En prenant possession du pouvoir royal, il était tenu d'adresser «à

son peuple» une proclamation. Que serait-elle? Celle qu'en 1792, on

avait fait signer à Brunswick, menaçait de mort tous les Français qui

ne se soumettraient pas à l'autorité royale, et les Français avaient

balayé les armées de l'Europe; les princes, à la même époque, disaient

à Louis XVI: «Ne craignez rien; ils n'oseront pas vous toucher,» et

Louis XVI était monté sur l'échafaud. Dans ces récents et tragiques

souvenirs, il y avait des leçons dont il semble que le nouveau roi

aurait dû profiter. Mais il était écrit qu'il ne les comprendrait

qu'en remontant effectivement sur le trône. En 1795, l'exil les lui

voilait, l'exil et aussi la violence des passions qui, depuis le 9

thermidor, s'étaient déchaînées parmi les émigrés.

--Point d'accommodement! s'écriait d'Antraigues.

Le comte Ferrand demandait que quarante-quatre mille exécutions, «une

par municipalité», signalassent la rentrée des autorités légitimes; le

comte d'Oultremont voulait «qu'on pendît tout ce qui restait de

l'Assemblée constituante». À Londres, c'était un débordement de

folies, de propos extravagants. Les uns entendaient qu'à Paris, les

femmes qui n'avaient pas émigré fussent fouettées par la main du

bourreau; les acheteurs des biens du clergé, d'après d'autres,

devaient être fusillés, et on célébrait l'énergie des chouans qui

déjà, assurait-on, en avaient fusillé dix-huit cents. Quelque modéré

s'indignait-il de ces menaces, de ce désir «de mettre tout à feu et à

sang», on lui prédisait le même châtiment qu'aux monarchiens et aux

jacobins. Le spectacle est navrant de ces ressentiments et de ces

fureurs arrachés aux victimes par l'excès de leurs souffrances.

Sans doute, il en était parmi elles qui réprouvaient ces propos.

--Je ne désire plus le triomphe de mon parti, avouait un émigré.

Vaincus, nous ne sommes que malheureux; vainqueurs, nous deviendrons

scélérats.

Mme de la Roche-Aymon exaltée entre toutes avant thermidor, s'était

ensuite apaisée.

--La première Constitution venue, pourvu qu'elle me fasse dormir

tranquille et me conserve ce que je n'ai pas encore perdu.

La duchesse de Duras allant à la guillotine, quelques heures avant la

chute de Robespierre, faisait entendre les mêmes avis.

--Vous allez revoir bien des émigrés, madame, prêchez-leur la

modération. Apprenez-leur qu'il faut qu'ils quittent leurs anciennes

idées ou qu'ils fassent un mal affreux à nous et à eux-mêmes.

«Tout ce qui reste des nôtres en France, est-il dit dans une lettre,

rendu impunément à la vie, après avoir été deux ans sous le couteau,

ne soupire qu'après la paix, n'attend et ne désire la monarchie que du

temps, ne croit pas, ni que les esprits sont encore mûrs pour son

rétablissement, ni que ce rétablissement puisse s'opérer par la

violence ou la famine, les étrangers ou les émigrés. Tous, tant que

nous sommes d'émigrés, nos amis nous redoutent autant que nos ennemis

nous haïssent. Du reste, nous sommes partout environnés d'espions.

Nous en avons même au milieu de nous. Nos imprudences, nos violences,

nos menaces, nos projets de vengeance, tout cela est rapporté à Paris.

Chaque courrier attise la haine. Les chouans sont jugés comme une

poignée de voleurs et de brigands.»

Il y avait donc parmi les émigrés des esprits modérés et prévoyants.

Mais ils constituaient une minorité, et si leurs paroles arrivaient

jusqu'au nouveau roi, elles étaient étouffées par les propos des

violents. Entre des opinions si contraires, il n'entendait que celles

qui flattaient sa propre passion, et quoiqu'il reconnût la nécessité

de contenir dans une certaine mesure les violences dont il recueillait

les échos, elles se firent sentir dans la déclaration qu'il publia

quinze jours après son avènement.

Il commençait par promettre le pardon aux auteurs des erreurs du

peuple; mais de ce pardon, les régicides étaient exceptés. Il

entendait unir la fermeté à la clémence. Ce qu'il prônait ensuite dans

ce document où se révélaient les illusions qu'il caressait encore et

que les événements ultérieurs devaient détruire une à une, c'était un

retour pur et simple à l'antique constitution du royaume. Elle mettait

dans la main du roi tous les pouvoirs, en n'accordant à ses sujets que

des garanties qu'il pouvait impunément violer: c'était là son vice.

Cependant, dans la pensée de Louis XVIII, ce régime, l'ancien régime,

devait suffire à tout. Il s'engageait, il est vrai, à en poursuivre

les abus. Mais, sous cette réserve, il voulait remettre les choses en

l'état où la Révolution les avait trouvées: la religion catholique,

religion du royaume; les autres cultes simplement reconnus; hérédité

du pouvoir; maintien des trois ordres; États généraux dont le

consentement était nécessaire pour l'établissement de nouvelles

contributions ou l'augmentation des anciennes, et qui pouvaient

formuler des voeux, mais que le roi de son côté pouvait, à son gré,

convoquer ou dissoudre; pouvoir législatif et exécutif concentré dans

ses mains, et enfin les parlements dépositaires et gardiens des lois.

Tel était, six ans après la Révolution, alors qu'un souffle

démocratique passait sur la France, et que même, pour beaucoup de

royalistes, les doctrines libérales devaient être substituées aux

doctrines autoritaires du passé, tel était l'idéal de gouvernement que

Louis XVIII croyait réalisable. La déclaration de Vérone portait

l'empreinte de cette crédulité. Ce qui devait achever de la rendre

impopulaire, c'est qu'aucune garantie n'y était assurée aux

propriétaires de biens nationaux. Elle ne pouvait être considérée que

comme un engagement de livrer la France aux émigrés.

Après cette première et regrettable manifestation, le roi s'occupa de

reconstituer son conseil. Jusqu'à ce jour, le maréchal de Castries, à

Cologne d'abord, à Nimègue ensuite, et le baron de Flachslanden auprès

du prince, avaient été préposés à la direction politique de la

régence. Le marquis de Jaucourt les assistait. À ce conseil dont

Monsieur présidait les délibérations, mais dont son favori, le comte

d'Avaray, «un autre lui-même, pour lequel il n'avait rien de caché,»

était le censeur et le juge en dernier ressort, le roi adjoignit deux

gentilshommes honorés de son estime: le duc de La Vauguyon, fils de

son ancien gouverneur, naguère encore ambassadeur à Madrid, après

avoir fourni une honorable carrière militaire, et le comte de

Saint-Priest, qui avait été ministre sous Louis XVI. La Vauguyon se

trouvait à Vérone; il prit possession de ses fonctions et les remplit

de telle façon que, volontairement ou non, il eut détruit en quelques

mois l'influence du maréchal de Castries.

Celui-ci, dès ce moment, avait cessé de plaire. Les mérites que

naguère on vantait en lui, on les lui contestait maintenant, en

recommençant à tenir à son égard la même conduite qu'envers Calonne,

dont les services étaient de plus en plus oubliés et qui devait, à peu

de temps de là, tomber dans une disgrâce définitive pour avoir osé

prétendre, dans une brochure publiée à Londres, que le maintien de

l'ancienne constitution sans changement serait considéré par la

majorité des Français comme un retour aux anciens abus. Au vieux

maréchal, ses adversaires reprochaient d'être un cerveau étroit, un

barbouilleur de papier en mauvais style, sans idées, dont la nullité

«avait tout anéanti». On le rendait responsable de l'échec de la

politique des princes.

En réalité, ce que cachaient ces propos, c'était le dépit causé dans

l'entourage royal par son indépendance, sa hauteur et certains de ses

conseils. Ne s'était-il pas avisé, à l'avènement de Louis XVIII, de

supplier d'Avaray de se refuser à entourer le roi d'une garde

particulière. «Ce n'est pas descendre de son rang que d'en écarter le

faste, lorsque l'objet en soi est rempli.» D'Avaray, «capitaine des

gardes,» ne lui pardonnait pas ce conseil. Au roi lui-même, le

maréchal avait osé écrire: «Un capitaine des gardes et un gentilhomme

de la chambre me semblent suffisants. C'est le faste qui a renversé le

trône; c'est l'opinion qu'il avait reparu à Coblentz, qui a fait dire

dans bien des cabinets que le successeur des Bourbons était

incorrigible.»

Froissé par de si dures vérités, Louis XVIII ne tolérait plus que

contraint et forcé l'ingérence du maréchal dans ses affaires. Quand il

eut expérimenté La Vauguyon, il résolut de le mettre à la place d'un

serviteur trop peu courtisan. Le maréchal était venu à Vérone au mois

d'août 1795; il en partit disgracié au commencement de l'année

suivante. La Vauguyon lui succéda. Mais ce ne fut que pour un temps;

il eut, comme on le verra, le même sort que ses deux prédécesseurs, et

son emploi échut à Saint-Priest.

À la date où il était appelé à Vérone pour siéger dans le conseil du

roi, Saint-Priest résidait à Stockholm. Il s'y était réfugié en 1791,

en quittant le ministère: «Venez donner à un roi libre, hors de son

trône, lui disait Louis XVIII, le secours de vos lumières et de vos

talents, comme vous l'avez donné à un roi captif sur son trône.» En

recevant cette pressante invitation, il se promit sans marchander[56].

Mais lorsque, vers la fin de septembre, il allait se mettre en route

pour s'y rendre, il fut averti que la cour de Vienne désirait qu'il

représentât auprès d'elle le prétendant.

[Note 56: Les documents cités dans ce volume, sous la

signature du comte de Saint-Priest, ne figurent pas, sauf un

très petit nombre, dans l'ouvrage consacré à cet homme d'État

par le baron de Barante.]

Chargé de notifier à Catherine l'avènement de Louis XVIII, Polignac

venait de partir pour la Russie, et son dessein était de s'y fixer. La

Fare, évêque de Nancy, était arrivé à Vienne pour le remplacer; mais

il n'avait pas su plaire. L'Empereur avait alors manifesté le désir

d'avoir Saint-Priest à sa cour. Ce fut le ministre de Russie en Suède

qui fit à celui-ci cette communication au nom de l'Autriche. Il ajouta

que sa propre souveraine, Catherine II, engageait le vieux serviteur

des Bourbons à ne pas se dérober à ce qu'on attendait de lui.

Quoiqu'il fût difficile à Saint-Priest de se fixer à Vienne quand le

roi l'appelait à Vérone, cette circonstance le décida à passer par

Saint-Pétersbourg en allant rejoindre Louis XVIII. Il prit cette

résolution sans le consulter. Il fut néanmoins approuvé. Le roi

profita même de son séjour en Russie pour le charger de solliciter de

Catherine qu'elle entrât effectivement dans la coalition.

En attendant l'arrivée de Saint-Priest à Vérone, le conseil du roi se

trouva donc composé du maréchal de Castries, du baron de Flachslanden,

du duc de La Vauguyon, du marquis de Jaucourt et du comte d'Avaray.

Les comtes de Damas, de Cossé-Brissac, d'Hautefort, le chevalier de

Montaignac, le bailli de Crussol, le duc de Gramont, le duc de

Villequier, Cazalès, les évêques d'Arras et de Vence complétaient sa

cour.

L'agitation résultant de ces changements et de ces mesures remplit les

premières semaines qui suivirent l'avènement de Louis XVIII. Puis on

apprit que la Russie et la Suède reconnaissaient le nouveau roi. La

réponse de Catherine à la notification que lui avait apportée

Polignac, lui remise au prétendant par Mordwinoff, le ministre

impérial à Venise, qui dès ce jour vint fréquemment à Vérone et

s'appliqua à l'entourer d'hommages. Mais, s'ils prouvaient que la

protection de sa souveraine était acquise au roi de France, ils ne

modifiaient pas les dispositions des autres puissances, qui, malgré

tout, refusaient de le reconnaître et persistaient à le qualifier M.

le comte de l'Isle. La mort du fils de Louis XVI influait sur elle,

les poussait à la paix, convaincues qu'elles étaient, pour la plupart,

que c'en était fait des Bourbons et qu'il fallait s'accommoder du

gouvernement existant en France, maintenant qu'il était délivré des

Jacobins. La Prusse avait pris l'initiative de cette politique

nouvelle en signant à Bâle la paix avec la France. L'Espagne négociait

dans le même but. Les Pays-Bas avaient proclamé leur union avec la

République, et quoique l'Autriche tînt encore la campagne en Alsace,

on ne pouvait fonder d'espoir sur elle, parce qu'elle faisait la

guerre pour conquérir, et non dans l'intérêt des Bourbons.

L'Angleterre, il est vrai, avait armé les émigrés, et une escadre

venait de partir de Portsmouth pour les transporter en Bretagne. Mais

si cette expédition échouait, le gouvernement britannique ne se

résignerait-il pas, lui aussi, à la paix? Resterait alors

l'impératrice de Russie? Modifierait-elle l'attitude de réserve et

d'attente qu'elle avait gardée jusque-là et ferait-elle marcher ses

armées? À cet égard, on ne pouvait se prononcer. Il fallait attendre

les résultats des démarches dont le roi avait chargé le comte de

Saint-Priest.

Dans ces conjonctures, Louis XVIII, abandonnant ses anciennes idées

sur l'Espagne et l'Autriche, ne voyait plus qu'un théâtre possible

pour sa personne: la Vendée. Aux visiteurs qui se succédaient près de

lui, il demandait ordinairement ce qu'on y pensait de sa personne.

C'était là sa grande préoccupation. Il redoutait que son oisiveté

forcée, son impuissance donnassent à ses sujets une fausse idée de sa

valeur personnelle et de ses sentiments. Aussi, à tous ceux qui

venaient, ne cessait-il de parler de son ardent désir de se rendre à

l'armée de Condé ou de passer en Vendée, d'affronter les périls des

combats, de jouer un rôle militaire. Mais ces propos n'avaient pas de

retentissement; il était inconnu à son pays. Ceux qui parfois y

parlaient de lui, soit pour l'attaquer, soit pour le défendre, le

rendaient redoutable ou ridicule en le présentant tantôt comme avide

de venger les malheurs de sa famille et les souffrances de la noblesse

émigrée, tantôt comme physiquement incapable de jouer un grand rôle et

disposé à laisser à son frère seul l'honneur «de lui ouvrir son

royaume». Le souci de donner de lui une autre opinion apparaît avec

éclat dans une lettre qu'il écrivait au duc d'Harcourt:

«Mon inactivité forcée donne occasion à mes ennemis de me calomnier.

Elle m'expose même à des jugements défavorables de la part de ceux qui

me sont restés fidèles, jugements que je ne puis appeler téméraires,

parce que ceux qui les portent ne sont pas instruits de la vérité ...

On vous dira que les progrès de Monsieur me permettent une entière

sécurité; on me conduira dans mes États. Mais cela signifie uniquement

que l'on me fera venir lorsque les plus grands dangers seront passés.

Dieu m'est témoin, et vous le savez, mon cher duc, vous qui connaissez

le fond de mon coeur, que j'entendrai avec satisfaction mon peuple

répéter le cri des Israélites: Saül a tué mille hommes et David dix

mille. Mais ma joie comme frère ne fait rien à ma gloire comme roi;

et, je le répète, si je n'acquiers pas une gloire personnelle, si mon

trône n'est pas entouré de considération, mon règne sera peut-être

tranquille par l'effet de la lassitude générale, mais je n'aurai pu

construire un édifice solide.»

Les sentiments exprimés par ce langage revenaient à tout instant dans

les entretiens du comte de l'Isle. Le souvenir de son aïeul Henri IV

l'obsédait: «Ce n'est qu'en Vendée que je puis réellement l'imiter,

disait-il, mourir ou satisfaire les regards de l'Europe fixés sur ma

conduite. Une grande partie de ceux qui combattent pour moi ne m'ont

jamais vu; je n'ai fait qu'une campagne dans laquelle on a à peine

tiré un coup de canon.» Mais, sincère ou non, le désir qu'il exprimait

ainsi ne devait pas plus être exaucé pour lui que pour le comte

d'Artois, et le tragique dénouement de l'expédition de Quiberon allait

détruire les espérances qu'ils avaient fondées sur les insurrections

des royalistes de l'Ouest.

LIVRE CINQUIÈME

QUIBERON

I

PRÉPARATIFS DÉFECTUEUX

Bien qu'au mois d'avril 1795, l'expédition que devait commander

Puisaye fût irrévocablement décidée et qu'on procédât activement à ses

préparatifs, le comte d'Artois, à cette date, était à ce point laissé

dans l'ignorance des plans qui allaient être exécutés, qu'il doutait

encore de leur réalité. Non seulement on persistait à ne pas l'appeler

à prendre part à leur élaboration, et Puisaye, bien qu'il lui eût

délégué ses pouvoirs, négligeait de le tenir au courant des incidents

auxquels ces préparatifs donnaient lieu, mais encore on affectait de

lui en faire mystère. Aussi, dans l'isolement où il vivait, traînant

son oisiveté à travers la petite république de Brême, s'irritait-il du

dédaigneux abandon dont il était l'objet. Que d'amertume dans les

plaintes qu'il adressait au duc d'Harcourt!

«Toutes vos lettres, jusqu'à l'époque du 20 avril, me flattent d'une

expédition sur les côtes de France. Les ministres paraissent y

compter, et M. de Puisaye avait l'air de n'en pas douter pour l'époque

du mois de juin. Je persiste, plus que jamais, à penser que le salut

de la France et la tranquillité de l'Europe sont attachés à cette

expédition, et que les troubles qui existent dans toutes les parties

de la France devraient en faciliter le succès et en rendre les effets

décisifs pour la cause générale, si l'Angleterre voulait enfin se

persuader que les moyens légitimes sont les seuls qui puissent

réussir.

«Mais à quel espoir puis-je me livrer, lorsque je me rappelle tout ce

qui s'est passé, et lorsque je compare la circonstance actuelle avec

toutes celles dont on n'a pas voulu profiter depuis plus de dix-huit

mois? Je ne rappellerai point ici les événements et je ne parlerai pas

davantage de la manière dont le cabinet de Londres a répondu à ma

franchise, à mon abandon, je dirai même à ma soumission absolue. Vous

êtes instruit comme moi de tous ces objets, et tout en me recommandant

la confiance, il est impossible qu'en relevant notre correspondance,

vous n'accusiez pas le ministère de mauvaise volonté ou d'une

faiblesse inexcusable.

«Est-ce donc dans le moment actuel où je puis être assez audacieux et

assez confiant pour me flatter de voir réaliser, aujourd'hui, cette

expédition promise depuis dix-huit mois et toujours retardée sous de

vains prétextes? Car je mets en fait qu'un ministre loyal et homme

d'État aurait su calculer qu'il fallait avoir l'air de tout

abandonner, au dehors, pour tout défendre, tout rétablir et même tout

conquérir au centre de la France, en étouffant dans son propre sein le

germe qui détruira l'Europe.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 26 / 37 段