--Mais il me semble, mylord, que vous donnez un cercle bien étroit à

l'influence de votre gouvernement. Non seulement, nous ne lui

disputerons pas le droit de l'exercer sur les troupes qu'il paye, mais

si vous vouliez vous entendre avec les princes, les convaincre de la

droiture de ses vues, accepter leur confiance, et y répondre par une

confiance réciproque, unir enfin, une bonne fois pour toutes, mais

pleinement et sans réserve, leurs mesures et leurs conseils, comme

leurs intérêts l'étaient déjà, ce n'est pas seulement la direction de

quelques corps à la solde de l'Angleterre que je vous proposerais,

mais la direction de tous les Français fidèles, la direction de tous

les moyens de terminer cette grande querelle. Ce rôle est assez beau

pour que vous ne vouliez pas le laisser échapper.

Ces laborieux pourparlers s'étaient prolongés jusqu'à la fin du mois

de juillet 1794, et le comte d'Artois n'en voyait pas la fin,

lorsqu'au commencement du mois d'août, alors qu'il commençait à

désespérer de venir à bout du mauvais vouloir de l'Angleterre, il

reçut à l'improviste une lettre de lord Saint-Hélens qui le mandait

auprès du roi. Il était invité à se rendre d'abord dans les Pays-Bas,

au quartier général du duc d'York, commandant en chef de l'armée

britannique. Là, il trouverait de nouvelles instructions et les moyens

d'arriver à Londres. Heureux de sortir enfin de son inaction, il

partait quelques jours après avec son fils aîné, le duc d'Angoulême,

qui se trouvait alors auprès de lui et accompagné de MM. d'Escars, de

Sérent, de Puységur et de Roll. Il voyageait sous le nom de comte de

Ponthieu, et son fils sous celui de comte de Châtellerault.

Le 17 août, il était à Rotterdam. Là une cruelle déconvenue

l'attendait. Son passage en Angleterre était encore ajourné. Le duc

d'York avait ordre de le retenir à son quartier général. D'abord

déconcerté, le comte d'Artois se rassura, croyant qu'il serait admis à

faire campagne à la tête de la légion française qu'avaient formée les

Anglais avec les débris de l'armée des princes. Mais, quand il demanda

ce poste, on lui objecta qu'on ne pouvait prendre la responsabilité

des périls auxquels il serait exposé en exerçant un commandement

actif. Bien qu'on lui déclarât qu'il serait traité «comme un

volontaire d'une grande distinction», on l'écartait des opérations

militaires et on lui refusait les occasions de combattre, en lui

assignant un logement derrière l'armée, à trois lieues du quartier

général. Il opposa à ce nouvel échec de ses espérances une

résignation philosophique et sans mauvaise humeur, ainsi qu'en

témoigne ce fragment d'une lettre qu'en novembre 1794, il adressait à

son frère:

«Je puis être dans l'erreur, mais je n'attribue à aucune mauvaise

volonté réelle le cruel désappointement que j'ai éprouvé à Rotterdam,

et j'ai plus d'un motif pour croire que ce sont mes partisans les plus

zélés dans le ministère, qui ont cru que ma présence en Angleterre, à

l'époque où je devais y aller, serait plus nuisible qu'utile au bien

de mes affaires. Enfin, M. Pitt s'en est tiré en m'en voyant à

l'armée. J'y suis encore et je crois que j'y resterai une bonne partie

de l'hiver ou au moins dans une ville de la Hollande. Je n'ai qu'à me

louer des manières du duc d'York, et comme je n'ai rien à dire à

personne, ma position est au moins supportable et un peu plus

convenable que celle de Hamm.»

Ce qu'il aurait pu ajouter, quant aux causes de sa docilité aux vues

de l'Angleterre, c'est que les derniers événements survenus en France

l'avaient jeté dans une poignante incertitude en ce qui concernait les

insurrections vendéennes. La chute de Robespierre en thermidor avait

mis fin à la Terreur. Les rigueurs de la Convention envers les

insurgés Vendéens s'étaient relâchées. Elle promettait une amnistie

complète et entière à ceux qui, dans les trois mois suivants,

déposeraient les armes. À la faveur de ces promesses, des

négociations, en vue de la paix, étaient à la veille de s'ouvrir entre

les représentants de la République et les chefs royalistes.

Ceux-ci s'étaient divisés sur la question de savoir s'il fallait

traiter. Charette tenait pour la paix. Il nourrissait l'espoir de la

rompre après l'avoir signée. Mais elle lui paraissait nécessaire; elle

permettrait aux forces de l'insurrection, maintenant épuisées, de se

reconstituer. Stofflet, au contraire, considérait qu'il n'était pas

digne de la cause royale de s'engager à ne plus combattre et de violer

ensuite cet engagement. Résolu à continuer la guerre, il ne voulait

pas promettre d'y renoncer. Il refusait dès lors de négocier un traité

de paix.

Le dissentiment des chefs royalistes, venu, quoique confusément

encore, à la connaissance du comte d'Artois, pouvait donc lui faire

craindre que l'Angleterre renonçât à une expédition en Bretagne, qui

n'avait chance de réussir qu'autant qu'elle s'appuierait sur un grand

mouvement intérieur et peut-être se consolait-il d'autant plus

aisément de n'être pas appelé à y concourir, qu'on ne savait, à cette

heure, si elle aurait lieu. D'autre part, en admettant qu'elle

s'organisât, il lui serait sans doute possible, après en avoir choisi

les chefs parmi ses amis les plus dévoués, d'obtenir de leur zèle

qu'ils lui facilitassent les moyens de les aller rejoindre. Tels les

motifs probables de sa condescendance aux ordres anglais, encore

qu'ils fussent contraires aux engagements pris envers lui.

Établi à l'armée du duc d'York, le comte d'Artois persistait à

assaillir de demandes le cabinet de Saint-James. Sa correspondance

avec son frère et avec d'Harcourt atteste son infatigable ténacité et,

malgré de fréquentes déceptions, l'espoir qu'il conservait «d'ouvrir

au Régent les portes du royaume». De novembre 1794 à janvier 1795,

date de la retraite finale de l'armée austro-anglaise dans les

Pays-Bas, on voit dans ses lettres le témoignage de cet espoir.

«Malgré ce que je puis trouver de favorable dans le parti pris

d'obliger Pitt à communiquer et à développer son plan, j'ai trop

d'expérience du jeu ministériel pour me fier complètement à de telles

apparences. Cependant, il serait possible que Pitt, qui connaît

parfaitement la véritable et continuelle existence du parti royaliste

en Bretagne et en Poitou, se trouvât obligé d'en seconder les efforts,

et qu'il se déterminât enfin à employer les autorités légitimes, comme

l'unique moyen de préparer et d'imposer à son pays une paix solide,

avantageuse et honorable. Dans cet état de choses, je dois éviter,

par-dessus tout, de fournir aucun prétexte pour m'écarter de tout ce

qu'on pourrait entreprendre sur les côtes, et quelque pénible que soit

ma situation, quel que soit le juste prix que j'attacherais à conférer

directement avec toi, je me conformerai à l'invitation du lord

Grenville et je ne m'éloignerai point que je n'aie reçu les notions

ultérieures que le duc d'Harcourt doit me communiquer.»

«Malgré les ménagements et les apparences de confiance que je crois

nécessaire de conserver à l'Angleterre et à ses agents, toutes mes

réflexions me forcent à fixer mes regards sur l'intérieur, à y voir

notre véritable ressource et à ne rien négliger pour y parvenir par

mes propres moyens, si, comme on le croit généralement et comme je ne

suis que trop disposé à le craindre, nous sommes trahis et joués par

les puissances. Nous n'avons guère compté sur les premières relations

avec l'intérieur, qui ont été provoquées et payées par l'Angleterre.

Les premières tentatives n'ont, en effet, rien produit jusqu'ici; mais

je ne fonde plus d'espoir que sur celles que je vais employer

maintenant, et qui sont faites par des gens qui se dévouent

volontairement.»

«Maintenant voici les points sur lesquels je vais prescrire au duc

d'Harcourt d'insister avec force: lº pour la prompte exécution de

toutes les promesses faites; 2º sur tous les moyens de hâter

l'expédition qui doit me porter sur les côtes de France; 3º sur un

traitement quelconque, soit de l'Espagne, soit de l'Angleterre, qui

nous donne les moyens d'exister; 4º enfin sur mon arrivée en

Angleterre, car jamais ma présence n'a été plus nécessaire sous tous

les rapports.

«Tu verras, mon ami, dans les lettres du duc d'Harcourt, tout ce que

je sais sur ce qui concerne le prince de Condé. Il est sûr qu'on lui a

remis une somme de six mille livres sterlings pour soutenir son corps.

Il est également sûr qu'on s'occupe beaucoup de lui en Angleterre et

des moyens d'augmenter son armée.»

Au milieu de ces informations d'ordre politique éclatent parfois des

aveux de misère. Le 23 novembre, le prince écrit d'Arnheim qu'il ne

s'est jamais trouvé aussi bas. Les dépenses qu'il a dû faire pour se

mettre en état de prendre part à la campagne ont épuisé ses

ressources. «Il ne me reste pas quinze mille francs; mais j'ai peint

si clairement ma situation à l'Angleterre, qu'il m'est impossible de

douter qu'elle ne m'assure un état quelconque. Je te manderai ce à

quoi elle se sera décidée sur cet objet. Dutheil éprouve plus de

difficultés qu'il ne pensait pour terminer l'affaire de mes dettes.»

Les choses en étaient là, et le prince oublié sur les derrières de

l'armée du duc d'York battait en retraite avec elle, lorsque le bruit

se répandit que les Français employés par l'Angleterre en Hollande

allaient être expédiés en Bretagne et qu'on leur adjoindrait de

nouveaux corps d'émigrés. Un bill autorisant des levées de volontaires

venait d'être présenté au Parlement. Lord Moira annonçait son prochain

départ pour le continent avec les effectifs anglais. De ces faits, il

était logique de conclure que Pitt avait enfin résolu d'abandonner le

système suivi jusque-là, et qui consistait à écarter les princes de

toutes les opérations actives. Néanmoins le comte d'Artois restait en

défiance. Il redoutait qu'on ne lui fît pas, dans le commandement, la

part à laquelle il prétendait.

--Si, malgré les promesses qu'on m'a prodiguées, disait-il, on ne me

laisse pas conduire au combat ces Français fidèles, j'espère du moins

que je serai autorisé à intervenir dans la nomination des chefs qu'on

leur donnera.

Il écrivit en ce sens au duc d'Harcourt et l'invitait à proposer au

cabinet britannique de placer les corps français sous les ordres de

MM. de Vioménil, d'Autichamp et de Mortemart, lieutenants généraux au

service du roi de France. Il demandait en même temps au maréchal de

Castries de le suivre en Vendée, demande qui fut jugée intempestive et

lui attira ce refus: «À mon âge, monseigneur, avec le grade que j'ai

acquis, il ne peut m'être permis de donner mon assentiment, mon

action, ma personne enfin à une expédition dont tout m'est encore

inconnu: plans, projets, moyens, et plus encore les dispositions

politiques qui doivent précéder et accompagner votre entrée en France.

J'ignore tout ce que le ministère anglais médite.»

Sur ces entrefaites, Windham, chargé dans le ministère Pitt du

département de la guerre, parut au quartier général du duc d'York. Le

comte d'Artois put conférer avec lui. Mais leur entretien ne révèle

pas que les dispositions de l'Angleterre fussent modifiées ni même au

moment de l'être. Le comte d'Artois, en réponse à une question du

ministre anglais, exprima le voeu que son frère fût employé à l'armée

autrichienne et réuni aux corps français qu'après la retraite de

Brunswick, l'Autriche avait pris à sa solde.

--Ce serait d'une bonne politique, dit-il, que Monsieur fût avec les

Autrichiens tandis que je serais avec les Anglais, mais à la condition

qu'on entrât sur le territoire français au nom du roi de France et non

en celui des souverains alliés. S'ils agissaient en conquérants, le

sentiment public ne leur serait pas moins contraire qu'en 1792. Il ne

faut pas recommencer ce qu'on fit alors ni tomber dans la même faute.

--Il faut cependant compter avec la cour de Vienne, objecta Windham.

Il est bien difficile qu'elle ne prenne pas des sûretés pour les

indemnités qu'elle pourra réclamer plus tard, et nous-mêmes nous avons

un intérêt à lui procurer une frontière pour la défense des Pays-Bas.

Le comte d'Artois n'avait pas qualité pour traiter cet objet. Il le

déclara, ajoutant que de telles questions ne pouvant être résolues

qu'après le rétablissement de la monarchie, il serait sage d'attendre

la réunion du Congrès qui aurait alors à prononcer sur les intérêts et

les prétentions de toutes les puissances. Windham parut approuver

l'objection, mais il insista sur la nécessité de «statuer» d'abord

quelque chose de positif.

Quant à la présence à Londres du comte d'Artois au moment où

s'organiserait l'expédition sur les côtes de France, elle aurait, dans

sa pensée, l'inconvénient d'éclairer l'ennemi et de lui apprendre ce

qu'il était nécessaire de lui cacher.

--Il faut assurément que vous veniez en Angleterre, monseigneur,

reconnaissait Windham; mais, à l'époque où l'expédition devra partir,

il sera bon que vous retourniez sur le continent afin de détourner

l'attention des scélérats de Paris.

Ces paroles n'étaient pas pour plaire au comte d'Artois; elles lui

prouvaient qu'on persisterait à le tenir à l'écart. Mais il fit contre

mauvaise fortune bon coeur. Il feignit de se déclarer satisfait des

dispositions du ministre anglais.

--J'attendrai que votre cabinet m'appelle à Londres, lui dit-il, et

quand j'y serai, il disposera entièrement de moi pour tout ce qu'il

trouvera utile au bien de notre cause[55].

[Note 55: Cet entretien est reconstitué d'après les lettres

du comte d'Artois à son frère.--Papiers du maréchal de

Castries.]

Il était donc résigné à laisser partir sans lui l'expédition qui se

préparait, et bornait son ambition à paraître en désigner les chefs.

Au mois de janvier, les Anglais abandonnèrent la Hollande. Empêchée de

marcher sur nos frontières du Nord, leur armée avait été

successivement battue à Hondschoote, à Boxtel, ailleurs encore, et se

voyait contrainte de s'embarquer à Cuxhaven pour regagner les îles

britanniques. Elle ramenait avec elle les émigrés; mais le comte

d'Artois ne fut pas autorisé à les suivre. Pendant plusieurs mois

encore, il allait errer dans les Pays-Bas, tandis que le gouvernement

anglais, pour prendre sa revanche, se préparait à porter secours aux

insurrections vendéennes.

On a vu qu'un corps expéditionnaire se formait dans ce but sous les

ordres de lord Moira. Il devait se composer de troupes britanniques et

des régiments français que le due d'York allait ramener. Mais ce

n'était pas le seul. Le marquis du Dresnay, maréchal de camp, émigré à

Londres, avait entrepris d'en former un autre, obtenu à cet effet

l'autorisation de Monsieur et recruté des officiers parmi ses

compatriotes réfugiés en Angleterre. À sa demande, le pape Pie VI

avait désigné comme grand aumônier de ce corps Mgr de Hercé, évêque de

Dol, émigré lui aussi. Les cadres du commandement étant ainsi

organisés, il ne s'agissait plus que de les remplir en recrutant des

soldats. Mais le mauvais vouloir du cabinet britannique paralysait

encore les efforts du marquis du Dresnay, et celui-ci se débattait au

milieu des difficultés qu'on lui créait comme à plaisir, lorsqu'arriva

à Londres un nouveau venu dont la présence allait à l'improviste

dissiper les dernières hésitations de l'Angleterre. C'était le comte

Joseph de Puisaye.

Ancien membre de la Constituante, il s'était d'abord rallié à la

Révolution, à l'exemple d'un certain nombre de royalistes qui

croyaient à la possibilité d'établir en France le régime représentatif

tel qu'il fonctionnait en Angleterre. Ce passé le rendait suspect aux

émigrés. Néanmoins, comme après avoir pris part au soulèvement

fédéraliste de 1793, Puisaye, s'étant jeté en Bretagne, y avait

combattu pour le roi à la tête de bandes de chouans, les griefs qu'on

lui imputait avaient perdu de leur force sans lui rendre cependant

l'entière confiance des princes. Mais c'était un homme habile, rompu

aux intrigues, pourvu de puissants moyens de convaincre. Quoique d'une

taille colossale, gauche de manières et dégingandé, sa figure

expressive inspirait la confiance et le rendait au plus haut degré

séduisant.

Dès son arrivée à Londres, il fit la conquête de Pitt et de ses

collègues, à la faveur de la préférence marquée qu'ils accordaient aux

royalistes constitutionnels. Il se vantait d'exercer en Bretagne une

immense influence, de s'être mis d'accord avec le général Canclaux qui

commandait l'armée républicaine dans l'Ouest, et d'être mieux en

situation que le marquis du Dresnay de conduire les royalistes à la

victoire. Il n'hésita même pas à calomnier son rival en le déclarant

aussi vil qu'incapable. Charette lui-même ne trouvait pas grâce à ses

yeux. Ces deux hommes n'avaient jamais pu s'entendre. Charette avait

pris ombrage de l'ambition de Puisaye, et Puisaye se vengeait en

essayant de le discréditer à Londres.

Afin de convaincre Pitt de son dévouement aux intérêts anglais, il

alla jusqu'à solliciter un brevet de lieutenant général au service du

roi d'Angleterre; il conseilla également de confier la direction des

affaires de l'émigration à un conseil de régence dont les princes

seraient exclus et où les ministres anglais auraient la haute main.

Pitt comprit qu'un ambitieux de cette trempe pouvait être entre ses

mains un instrument précieux et lui accorda sa confiance.

Après se l'être assurée, Puisaye s'efforça de gagner celle du comte

d'Artois et des émigrés. Auprès du prince, avec qui il s'était mis en

relations, il se fit honneur des services qu'il avait rendus en

Bretagne et de l'influence qu'il exerçait sur les ministres anglais.

Auprès des émigrés, il fit agir le vénérable évêque de Dol, sur qui sa

séduction personnelle avait opéré. Il disait et faisait répandre

«qu'il avait accompli de grandes choses vainement tentées avant lui».

Il se montrait peu, vivait très retiré, se dissimulait sous des noms

d'emprunt, comme s'il eût espéré qu'en évitant de se laisser voir, il

augmenterait son prestige. Tel il apparut au jeune Louis de Frotté

qui, songeant à soulever les populations normandes, était venu à

Londres solliciter des pouvoirs et des secours, et qui les obtint par

son entremise.

Puisaye, au total, fit tant et si bien qu'un mois après son arrivée à

Londres, il était, dans la pensée du cabinet anglais, le général

désigné pour commander la première expédition qui serait dirigée sur

la Bretagne. Un bill voté par le Parlement avait autorisé, nous

l'avons dit, la levée d'un corps français à la solde de l'Angleterre.

«Les sujets natifs de France, y était-il stipulé, sont autorisés à

s'engager pour servir comme soldats dans des régiments destinés à agir

sur le continent de l'Europe.» Les commissions des officiers devaient

être délivrées par le gouvernement anglais. Tout était indiqué,

jusqu'à l'uniforme: rouge doublé de blanc, veste et culotte blanche,

sans autre ornement que les marques distinctives du grade; cocarde

blanche; drapeau blanc avec trois fleurs de lis d'or.

Dans le plan des organisateurs, ces corps devaient former un effectif

de douze mille hommes, auquel on adjoindrait des ingénieurs, des

intendants, des commissaires de guerre, des médecins, des chirurgiens,

des infirmiers, des aumôniers placés sous la direction de Mgr de

Hercé, et enfin un certain nombre d'officiers destinés à prendre des

commandements dans les bandes de chouans qu'on supposait devoir se

joindre à l'expédition dès son arrivée en Bretagne.

Le comte d'Artois n'avait pas été consulté. Mais averti de ce qui se

préparait, il l'avait approuvé faute de pouvoir mieux faire. Du

château de Zipendal, près d'Arnheim, il avait ratifié les pouvoirs

accordés à Puisaye par le cabinet anglais. «C'est vous et vous seul,

lui avait-il écrit le 15 octobre 1794, que je charge de témoigner à

vos intrépides compagnons d'armes tous les sentiments qui m'animent et

mon désir brûlant de me trouver à leur tête. Les pouvoirs de M. du

Dresnay sont retirés et je vous adresse, aujourd'hui, le brevet de

lieutenant général.» Le 6 novembre, il confirmait cette nomination.

«Je vous autorise à vous considérer comme lieutenant général au

service du roi de France et à vous faire obéir en cette qualité par

l'armée de Sa Majesté très chrétienne. Vous pourrez breveter

provisoirement les officiers.»

En dépit du témoignage de confiance qu'il donnait, contraint et forcé,

à Puisaye, le comte d'Artois n'en restait pas moins dans une extrême

réserve vis-à-vis du personnage que le gouvernement anglais imposait

aux royalistes. Il le mandait à son frère au moment même où il

conférait de pleins pouvoirs à Puisaye:

«Tu trouveras, mon ami, mon opinion sur Puisaye consignée dans

différentes dépêches. C'est un instrument qu'il ne faut pas encore

briser, tant que ses relations intimes avec le cabinet de Londres le

mettent dans le cas de nous nuire. Il s'agit seulement de bien

éclairer Charette, pour détruire l'ombrage que cet homme a pu lui

causer, et si, une fois sur le terrain, il nous sert mal, il sera plus

facile alors de le mettre dehors sans inconvénient. Il ne manquera pas

de gens qui ne demanderont pas mieux, et il ne s'agira que de leur

lâcher la main; mais la situation du moment exige qu'on le ménage, non

seulement à cause de ses rapports avec le cabinet de Saint James, mais

aussi en raison de ses relations qui s'étendent jusque sur une partie

de la Normandie.»

V

MONSIEUR DEVIENT ROI

Depuis près d'une année, le Régent était à Vérone, rongeant son frein,

maudissant son inaction, voyant à regret le temps s'écouler sans

profit pour sa cause, au milieu des basses intrigues, des pénibles

conflits, des âpres rivalités que faisaient naître la tristesse et les

duretés de l'exil. Morne et dénuée de tout était sa cour où la pénurie

de ses ressources l'empêchait d'appeler la comtesse de Provence: la

table peu abondante, sans élégance, la domesticité mal vêtue, la

maison qu'il habitait pauvrement meublée. Sous ses yeux, tout lui

parlait de sa misère. Fût-il parvenu à l'oublier, elle lui aurait été

rappelée par les demandes qui lui arrivaient chaque jour, par les

lettres émouvantes qui lui décrivaient la détresse de ses plus fidèles

serviteurs, détresse aggravée de mois en mois, et qu'il était

impuissant à soulager. Aussi brûlait-il de quitter Vérone et

maudissait-il les circonstances qui l'y retenaient: le refus de

l'Autriche de le laisser rejoindre l'armée de Condé, celui de

l'Espagne, qui s'obstinait à ne pas le recevoir avec les honneurs

auxquels il avait droit et voulait, en l'accueillant, le condamner à

une existence sans éclat et sans dignité, qu'il considérerait comme un

nouveau malheur s'il était obligé de la subir. Il ne s'était jamais

trouvé à sa place dans les États vénitiens. Mais le séjour lui en

était devenu plus odieux depuis le mois de septembre 1794. À cette

date, la république de Venise avait reçu avec un caractère public, un

envoyé de la Convention, Lallemant, chargé de la représenter. La

présence de ce diplomate, témoignage des bons rapports qui existaient

entre les deux gouvernements, créait au Régent une situation

humiliante et douloureuse. On ne le tolérait que grâce à la protection

de la légation de Russie. Tous ses actes étaient surveillés, ses

propos colportés, sa sûreté même lui paraissait menacée par les

nombreux espions que Lallemant entretenait à Vérone.

À l'arrivée de ce personnage, il avait voulu partir. Le maréchal de

Castries, qui d'ailleurs le poussait à donner un autre théâtre à son

action, avait été le premier confident de son projet. Il lui écrivait:

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 25 / 37 段