Toute la politique de Vérone, pendant la première année du séjour

qu'il y fit, roula sur ces objets, et si minces sont les incidents

auxquels elle donna lieu, si nuls ses résultats, qu'on ne trouve rien

à signaler qui vaille la peine d'être retenu. La volumineuse

correspondance qui a trait à cette période de l'émigration n'est qu'un

fatras. Les lettres, de quelque endroit qu'elles viennent, vers

quelque endroit qu'on les dirige, roulent toujours sur les mêmes

objets et ne mettent guère en lumière que les vaines intrigues des

uns, les inutiles efforts des autres, les convoitises des puissances,

les incorrigibles illusions des émigrés, leur profonde misère et

surtout la lassitude des souverains qui s'impatientent de rencontrer

toujours entre eux et la France, soit qu'ils fassent la guerre, soit

qu'ils veuillent conclure la paix, ces émigrés encombrants et

besogneux dont Thugut, en se plaignant des embarras qu'ils créent, a

dit «qu'on ne peut cependant les exterminer», et qu'il faut bien,

malgré tout, se résigner à les subir.

Dans les États vénitiens, lorsque Monsieur s'installait à Vérone,

l'émigration était représentée par le comte d'Antraigues, son agent

sinon le plus actif, du moins le plus paperassier. Neveu de

Saint-Priest, il parlait quatre ou cinq langues, connaissait toute

l'Europe, tous les hommes d'État de l'Europe. Il correspondait avec

eux ainsi qu'avec les agents royalistes au dedans et au dehors. Il

tenait dans ses mains les fils de toutes les conspirations, de toutes

les intrigues. Telle était son habileté, qu'il semblait que rien ne

pût se faire sans son concours. Nul plus que lui ne savait s'imposer,

s'insinuer même dans ce qu'on voulait lui taire. Le Régent, qui ne

l'estimait pas, n'aurait osé se priver de ses services. D'Avaray,

favori du prince et le membre le plus influent de son conseil, avait

surnommé d'Antraigues «la fleur des drôles»; mais il lui écrivait des

lettres pleines de condescendance et de flatteries. Il est vrai que

d'Antraigues avait fait la conquête de Catherine, et qu'afin qu'on ne

troublât pas son séjour à Venise, cette souveraine l'avait attaché à

la légation russe. Protégé ouvertement par Catherine, il se croyait

invulnérable.

Parallèlement à ce personnage établi à poste fixe à Venise, chaque

jour en amenait d'autres à Vérone: lord Macartney, à qui lord

Grenville avait confié la mission de porter à Monsieur de nombreux

avis et un peu d'argent; Bayard, l'agent de ce persévérant et

intrigant Wickham que le gouvernement anglais venait d'envoyer en

Suisse pour discipliner les menées des émigrés et en tirer parti;

Mordwinof, le ministre de Catherine à Venise, qui rendait fréquemment

visite à Monsieur en attendant d'être officiellement accrédité près de

lui; Drake, consul d'Angleterre à Livourne, chargé de jouer en Italie

le même rôle que Wickham en Suisse: puis des émissaires venus de

France, les uns signalés par les services qu'ils avaient déjà rendus à

la cause royale, les autres plus ou moins inconnus, accrédités par les

royalistes de l'intérieur pour venir chercher des ordres et parmi

lesquels se glissaient souvent des curieux, des mendiants ou même des

espions de Paris. Les agents du dehors continuaient entre temps leurs

services. Ils informaient le prince des dispositions des cours,

toujours les mêmes. Ceux du dedans envoyaient des informations sur

l'état de la France, et, comme ils prenaient leurs désirs pour des

réalités, leurs récits ordinairement inexacts, leurs inventions

inconscientes, les tableaux qu'ils traçaient de l'attitude des partis

contribuaient à entretenir Monsieur dans l'erreur, à lui faire croire

que le pays souhaitait passionnément le rétablissement de la royauté,

tandis qu'en réalité, il ne voulait qu'être délivré du joug

terroriste, prêt à acclamer le libérateur quel qu'il fût.

Les divisions des partisans du roi s'accusaient de jour en jour. Les

personnages dont il s'était entouré à Vérone n'inspiraient pas

confiance. Les agents de Paris ne voulaient correspondre qu'avec

d'Antraigues, et non avec le roi et ses ministres «dont ils

redoutaient les indiscrétions». Les pourparlers engagés révélaient de

graves divergences de vues. D'Antraigues voyait avec dépit d'Avaray

diriger les affaires. D'Avaray se défendait de se mêler de politique,

se vantait de n'être que l'ami du roi. Mais le roi descendait chez lui

tous les soirs. Ils décidaient, changeaient, rectifiaient ensemble ce

qui s'était dit ou fait dans la journée. Les ministres étaient si bien

convaincus du crédit du favori que tous le consultaient sur leurs

projets. Le roi lui-même ne partageait pas toujours leur avis. Quand

quelque dissentiment éclatait, c'est à d'Avaray, encore que son

action se dissimulât, qu'ils en imputaient la responsabilité. Ces

divisions se renouvelaient entre les amis du roi et les amis de son

frère. La distance contribuait à envenimer les rapports. À Vérone, on

voulait que le roi se montrât; à Londres, on était d'avis qu'il devait

laisser au comte d'Artois le soin de lui frayer le chemin du trône. De

Paris, on demandait des concessions, qu'à Vérone on ne voulait pas

accorder. Ainsi se perpétuaient, au grand dommage de la cause royale,

les pénibles controverses qui, dès le début de l'émigration, l'avaient

discréditée aux yeux de l'Europe.

Le Régent était à Vérone depuis quelques semaines, lorsque se

produisit un événement propre à ranimer ses espérances. Au mois de

juillet,--le 9 thermidor--Robespierre fut renversé. Était-ce la fin de

la Révolution et le prologue d'une restauration monarchique? D'abord,

on put le croire, tant fut spontanée et ardente la réaction qui suivit

l'événement. Beaucoup d'émigrés commencèrent à rentrer. Paris et les

départements virent avec stupeur reparaître ces revenants qui ne

pouvaient cacher ni leur surprise, ni leur colère, en constatant les

changements survenus en leur absence et le déplorable état matériel et

moral du pays; en retrouvant en des mains étrangères les biens qui

leur avaient appartenu et qu'ils considéraient comme leur appartenant

toujours. La vivacité de leurs plaintes, la violence de leurs

revendications, la soif de représailles qui les animaient ne

trouvèrent que trop d'échos parmi leurs compatriotes restés en France

et qui avaient, comme eux, souffert de la Révolution. La réaction,

dans le Midi surtout, ne tarda pas à revêtir une physionomie tragique.

Les hommes qui, en 1791, avaient pris à Lyon, dans les Cévennes, en

Provence, l'initiative des insurrections reparurent, et, par eux, les

vengeances s'exercèrent abominables. C'est le temps des égorgeurs, des

chauffeurs, des pilleurs, des compagnons de Jésus. Ils allaient

rapidement faire dégénérer la réaction thermidorienne en un véritable

brigandage[50].

[Note 50: Je rappelle que je n'écris pas l'histoire de la

Révolution, mais celle des émigrés, et, qu'en conséquence, je

dois passer rapidement sur ces faits dont j'ai parlé avec

plus de détails dans mon livre: _la Conjuration de

Pichegru._]

Ces crimes et ces rébellions, s'accomplissant au nom du roi de France

ou de «Monseigneur le Régent», semblaient n'être que le résultat de la

légitime fureur des royalistes. Leur multiplicité devait même faire

croire à l'existence d'un parti puissant armé pour la défense de

l'autel et du trône, et dans tant de faits odieux qui, jusqu'au 18

fructidor, se multiplièrent à l'infini, l'exilé de Vérone ne pouvait

voir que des manifestations en faveur de la monarchie, encore qu'il

s'inquiétât des formes violentes qu'elles revêtaient. Un avenir

prochain allait démontrer que la réaction thermidorienne, en dépit du

concours que lui prêtaient des royalistes exaltés et fougueux, avait

été, à ses débuts, moins encore l'oeuvre d'un parti que l'explosion du

ressentiment populaire, longtemps attisé parmi les victimes de la

Terreur par les forfaits de celle-ci, et que, loin de servir le

royalisme, elle en faisait aux yeux du pays un objet de répulsion et

de craintes.

Mais, au lendemain du 9 thermidor, cette démonstration n'était pas

faite. Les émigrés croyaient leurs malheurs finis. L'espoir que

Monsieur fondait sur la fin de la Terreur paraissait d'autant plus

justifié, qu'au même moment, le gouvernement anglais se décidait à

appeler le comte d'Artois pour le faire concourir à une descente sur

les côtes de Bretagne.

Monsieur, au reçu de cette nouvelle, adressa au roi d'Angleterre

l'expression de sa reconnaissance. Il le remerciait de la résolution

qu'avait prise Sa Majesté «d'armer les Français fidèles pour les faire

servir au rétablissement de l'autel et du trône ... Ma confiance

envers Votre Majesté était déjà bien grande; elle est encore augmentée

s'il est possible ... Je supplie Votre Majesté d'être bien persuadée

que cette confiance est sans bornes.» Le signataire de cette lettre ne

disait pas toute la vérité; sa confiance, bien qu'il la déclarât sans

bornes, était au contraire très limitée. D'ailleurs, près d'une année

encore s'écoulerait avant que l'Angleterre réalisât ses promesses.

C'était la destinée de ces malheureux princes, d'être toujours obligés

de tenir en suspicion les souverains dont ils mendiaient les secours

et sollicitaient l'appui.

IV

LE COMTE D'ARTOIS ET L'ANGLETERRE

Demeuré seul à Hamm après le départ de son frère, le comte d'Artois y

passa tout un triste hiver dans l'attente fiévreuse d'une occasion de

partir, qui ne pouvait lui être fournie que par l'Angleterre, et que

l'Angleterre ne lui offrait toujours pas. Comme pour accroître ses

angoisses et rendre plus sombre son exil, les catastrophes se

succédaient sans trêve. Lyon et Toulon succombaient tour à tour.

L'Alsace, un moment occupée par les armées alliées, avait été évacuée;

la campagne allait finir sans avoir donné les avantages espérés. La

suspension des hostilités, imposée par l'hiver, laissait l'armée de

Condé dans une détresse profonde. Les émigrés en armes, réunis à

Dusseldorf, mouraient de faim. Le maréchal de Broglie écrivait, en

leur nom, au comte d'Artois pour lui exposer leur misère. Ne pouvant

envoyer que trois cents louis pour leur venir en aide, le prince

joignait à cet envoi les diamants qu'il tenait de la libéralité de

l'Impératrice, en donnant l'ordre de les vendre[51]. Puis ce fut la

mort de Madame Élisabeth qui acheva de lui déchirer l'âme. Quant aux

nouvelles de Vendée, elles étaient lamentables. Faute d'entente entre

eux et surtout faute de ressources, les chefs chouans étaient réduits

à piétiner sur place, ne pouvaient empêcher leurs soldats de déserter,

et ne résistaient plus avec la même ténacité que naguère aux paroles

de paix que leur faisaient entendre les délégués du gouvernement

républicain.

[Note 51: C'est à tort que l'historien Forneron accuse le

prince de les avoir vendus pour ses besoins personnels.

L'erreur est d'autant plus incompréhensible que la

correspondance échangée à cette occasion, entre le comte

d'Artois et le maréchal de Broglie, a été plusieurs fois

imprimée.]

Le 18 août 1793, ils avaient adressé au comte d'Artois un appel

pressant. Sa présence pouvait seule mettre un terme à leurs

discussions et rendre à leurs chouans la confiance et le courage: «Un

petit-fils de saint Louis à leur tête devait être pour eux le présage

de nouveaux succès.» On dut croire alors que le prince était animé

d'un ardent désir de les rejoindre. Ayant appris que le gouvernement

britannique préparait une petite expédition à l'effet de leur porter

des armes, des munitions et des vivres ainsi que quelques officiers,

il écrivit au général anglais, le comte de Moira, qui devait la

commander: «Je serai heureux de combattre avec vous.» Lord Moira,

ultérieurement marquis d'Hastings, aimait la France et gémissait de

ses malheurs. Quelles que fussent les intentions cachées de sou

gouvernement en entretenant les insurrections de l'Ouest, lui-même

croyait en toute sincérité travailler pour le rétablissement de la

royauté des Bourbons. Le 25 novembre, à Portsmouth, il réunissait les

officiers français qui devaient l'accompagner et s'expliquait envers

eux avec une loyauté qui lui valut leur confiance:

Regardez-moi comme le général de Louis, messieurs, leur dit-il. Je

vous donne ma foi de gentilhomme que si je n'étais pas assuré que

c'est en son nom que nous agirons, et pour lui remettre les places que

nous pourrons conquérir, jamais je ne me serais chargé de

l'expédition. Répandez et faites circuler à cet égard les intentions

du gouvernement[52].

[Note 52: Archives de Chantilly.]

Animé de tels sentiments, lord Moira accueillit sans hésiter la

proposition du comte d'Artois. Seulement, il fut surpris de lire ces

mots dans la lettre du prince: «Foi de gentilhomme, il n'existera

jamais de rivalité entre nous.»--«Pourquoi prévoir des rivalités?

répondit-il. J'ai, sans balancer, protesté que je répondais sur mon

honneur de votre loyauté.» Et il intervint sans délai auprès de Pitt

pour obtenir que le comte d'Artois fût autorisé à partir avec lui.

Pitt refusa-t-il? Tout autorise à le croire, puisqu'on voit, à la date

du 23 décembre, le comte d'Artois prier un cousin de lord Moira, le

commandeur de Marcellanges, d'aller trouver le comte d'Hervilly resté

à Londres et de l'inviter à se jeter en Vendée: «C'est lui qui doit

parler en mon nom à l'armée royale et que je charge de m'y faire

arriver. Je veux y arriver malgré Pitt.» Le prince conseillait en

outre de trouver un négociant qui armerait un navire, lequel irait le

chercher à l'embouchure de la Meuse. Il est vrai qu'il abandonna

ensuite cette idée, et que, bien qu'à la même date, de Madrid, le duc

d'Havré l'eût averti qu'il trouverait à Gènes ou à Livourne deux

vaisseaux pour le transporter en Poitou, il se résigna à ne pas

insister pour être autorisé à partir avec lord Moira[53].

[Note 53: Papiers du maréchal de Castries.]

Du reste, l'expédition de celui-ci échoua faute d'un point de

débarquement. Pour le lui assurer, les Vendéens avaient essayé de

s'emparer de Granville; mais, le 13 novembre, ils étaient repoussés et

obligés de rétrograder vers la Loire. Lord Moira n'étant parti de

Portsmouth que le 13 décembre arriva trop tard. Après avoir louvoyé

durant plusieurs jours en vue des côtes, il dut se replier sur Jersey

d'où il revint à son point de départ.

Malgré cet échec, le comte d'Artois n'en continua pas moins ses

démarches auprès du gouvernement anglais. Il ne cessait de lui

demander des facilités pour son passage en Vendée. Non content d'y

employer le duc d'Harcourt, il envoyait à Londres des gentilshommes

attachés à sa maison, dont le dévouement et le zèle lui étaient

connus: le comte de Sérent et le marquis de Moustier. Mais ceux-ci se

heurtaient à des résistances enveloppées dans un langage qui en

cachait le véritable motif. L'Angleterre ne se montrait pas plus

pressée que l'Autriche et l'Espagne d'employer les princes. Elle avait

généreusement accueilli les émigrés français: évêques, prêtres,

moines, gentilshommes, bourgeois; tout ce qui s'était réfugié sur son

territoire avait trouvé les mains ouvertes, de prompts secours. Le

gouvernement lui-même avait ajouté des sommes considérables à toutes

celles que fournissait l'initiative privée, pour venir en aide à de

cruelles infortunes.

Mais ce gouvernement, après s'être acquitté des devoirs que commandait

l'humanité, ne jugeait pas que l'heure fût venue pour lui de favoriser

le rétablissement en France de la royauté, Il soutenait, il est vrai,

les insurrections intérieures en Vendée, dans l'Est, où il venait

d'envoyer avec de pleins pouvoirs Wickham, un de ses plus habiles

agents; dans le Midi, où il s'évertuait à les multiplier en

encourageant les royalistes. Mais ce n'était pas pour hâter la

restauration monarchique qu'il favorisait leurs complots; c'était pour

affaiblir sa rivale séculaire, pour contribuer à épuiser ses forces,

et se tailler dans les colonies françaises laissées sans défense la

part du lion.

Sur ses desseins et ses visées, on ne saurait avoir des doutes. Les

chefs de l'émigration française n'en conservaient plus. À la suite

d'une entrevue qu'il avait eue avec Pitt, le fils du maréchal de

Castries écrivait à son père: «De toutes les puissances de la

coalition, l'Angleterre est celle qui aura le plus d'influence sur

l'issue de la querelle. C'est aussi celle avec laquelle on peut le

plus aisément faire son marché. Elle le fera sans nous et malgré nous.

En cédant aux voeux de M. Pitt pour l'agrandissement de son pays, on

peut le lier à sauver le nôtre. On peut le tenter par des idées de

gloire, et, si une fois on peut l'identifier personnellement au

rétablissement de la monarchie, s'il en fait son affaire propre, il en

viendra à bout.» Ces lignes sont datées d'avril 1794. Quelques

semaines plus tard, un autre correspondant écrivait: «Les dispositions

de l'Angleterre semblent meilleures depuis qu'elle s'est nantie dans

les colonies françaises de ce qu'elle veut garder. La cour de Vienne,

moins avancée dans ses progrès sur le continent, attend sans doute

d'être arrivée aux mêmes termes pour reconnaître les autorités

légitimes et pour s'ouvrir sur les mesures extérieures à prendre.

Mais, pour consolider leur conquête, il faut qu'ils reconnaissent ceux

qui peuvent les légitimer.»

Dans ses entretiens avec les envoyés des princes, Pitt ne dissimulait

pas les prétentions des puissances. Il disait au marquis de Moustier:

--À l'origine, la guerre, de la part de l'Angleterre et de ses alliés,

n'a pas eu les intérêts français pour objet, il est loyal de le

reconnaître. Nous avons voulu profiter de l'occasion où les forces du

gouvernement de la France étaient sorties des mains de ceux à qui

avait appartenu précédemment le droit de les diriger, pour faire des

acquisitions utiles.

--Sans doute, répliquait Moustier, il serait difficile de ne pas

accorder quelque compensation aux parties intéressées. Mais, quand

nous en serons là, il y aura lieu de voir si elle ne pourrait se

traduire en moyens pécuniaires et sans que le territoire du royaume en

souffre trop; il y a une différence entre une barrière pour la sûreté

et des acquisitions de territoire. Il faudra examiner jusqu'à quel

point l'Angleterre est intéressée à ce que la France soit amoindrie et

cesse d'exercer sur le continent assez d'influence pour prévenir des

événements dont l'Angleterre, malgré sa position insulaire et sa

puissance maritime, serait exposée à souffrir. D'ailleurs, milord,

vous vous êtes prononcé publiquement sur la nécessité de renverser le

gouvernement républicain et de rétablir la monarchie.

--Tel est bien le but que nous poursuivons toujours, reprenait le

ministre anglais, et c'est bien à cette fin que nous faisons la

guerre. Mais ce n'en est pas le motif principal et unique. Nous nous

croyons fondés à prétendre à des acquisitions pour nous et nos

alliés[54].

[Note 54: Papiers du maréchal de Castries.]

La déclaration était formelle. Plus sincère que la Prusse et plus

loyale que l'Autriche, l'Angleterre avouait sans détour ses

intentions. On retrouve une franchise égale dans les propos que le

chef du gouvernement anglais tenait au même moment au comte de Sérent.

On commençait alors à se préoccuper d'une nouvelle expédition sur les

côtes de France, plus importante que la première, et dont lord Moira,

passionnément dévoué, on le sait, à la cause royale, avait pris

l'initiative. Sous ses ordres, vingt mille hommes de troupes anglaises

devaient se porter au secours des Vendéens. Sérent demandait quel

serait le rôle du comte d'Artois dans cette descente en France et

quelle place le prince occuperait dans l'armée de lord Moira. Les

dépêches que le négociateur adressait au prince après avoir causé avec

Pitt dévoilent toute la politique anglaise.

«Je me suis étendu, écrivait Sérent, sur l'opinion où j'étais

moi-même, que, dans cette grande querelle, l'intérêt de l'Angleterre

et celui des princes français étaient tellement les mêmes dans leur

objet principal, qu'on pouvait et qu'on devait les considérer comme

confondus l'un dans l'autre, au point d'être inséparables. Que si cela

était vrai pour les princes, qui regardaient les efforts de

l'Angleterre comme les plus propres, s'ils étaient bien dirigés, à

rétablir la monarchie française, cela était encore plus vrai pour

l'Angleterre elle-même, qui ne pouvait terminer la guerre où elle

était engagée, qu'en rétablissant la monarchie, et par conséquent les

princes qui en étaient une partie intégrante et les chefs nécessaires.

Lorsque le but principal était le même, lorsque les intérêts

essentiels étaient communs, les mesures devaient être concertées en

commun; chacun devait convenir de la part qu'il prendrait dans

l'action, et je venais franchement et librement demander à M. Pitt

quelle serait la part d'action des princes, qui n'avaient jamais

négligé aucune occasion de témoigner, non seulement combien ils

étaient disposés à entrer dans le système des vues de l'Angleterre,

lorsqu'il leur serait connu, mais même de rendre au génie de M. Pitt,

lorsqu'il aurait expliqué la loyauté de ses intentions, ce genre

d'hommage, de lui donner une grande part dans la direction de leur

conduite. Je lui ai rappelé le désir que monsieur le comte d'Artois

avait eu de prendre part à l'expédition de lord Moira, le langage

invariable qu'il avait tenu et chargé le duc d'Harcourt de tenir en

son nom, sur sa confiance entière, dans le gouvernement britannique,

l'abandon noble et franc avec lequel ce prince s'était offert de

servir sous les ordres d'un général anglais.

«M. Pitt m'a dit que sans doute il pensait avec moi que l'intérêt

principal des princes et de l'Angleterre était le même dans cette

guerre, c'est-à-dire le rétablissement de la royauté en France, et que

s'il devait dire quel était le but auquel il attachait le plus

d'importance, celui de tous les objets à obtenir par la guerre, qui

était le plus le sujet de ses voeux et de ses espérances, il

n'hésitait pas à déclarer que c'était le rétablissement en France

d'une monarchie héréditaire; qu'il n'y avait qu'un objet qui pourrait

peut-être créer quelques difficultés, c'était celui des indemnités, et

que, quoiqu'il parlât à un Français, il allait s'expliquer sur ce

point avec moi, comme Anglais attaché à la prospérité de son propre

pays: que si, à la fin de la guerre, lorsque l'objet principal du

rétablissement de la monarchie serait obtenu, il se trouvait que

l'Angleterre souhaitât de retenir une partie de ses conquêtes, on ne

devait pas le trouver extraordinaire, et que, dans cette supposition,

tout Français raisonnable qui comparerait le prix du sacrifice avec ce

qu'il regagnerait par là, ne devait ni trouver l'Angleterre injuste,

ni même, peut-être, le marché mauvais.

«Je lui ai répondu que je ne pouvais pas me réjouir de l'idée

qu'aucune partie de la domination française passât dans des mains

étrangères, mais que je m'attendais qu'un sacrifice serait nécessaire

et que ce serait de sa mesure et de ses équivalents que dépendrait

l'étendue de mon regret. Que si notre patrie, notre monarchie dans

toute l'intégrité de son gouvernement, nous était rendue, je me

consolerais plus facilement, et que, si l'Angleterre avait la gloire

et la générosité d'accomplir sans restriction et de bonne grâce

l'objet principal, je ne lui envierais pas sa propre prospérité.»

Ainsi, c'était clair. L'Angleterre ne faisait pas la guerre d'une

manière désintéressée ni dans l'unique but de rétablir en France la

royauté. Depuis les débuts de la Révolution, elle avait mis la main

sur plusieurs de nos colonies: Pondichéry, Chandernagor, Saint-Pierre;

elle guettait Saint-Domingue: elle entendait les conserver. Quant aux

princes français, ils se soumettaient par avance aux sacrifices

qu'elle exigerait du gouvernement royal restauré. Elle formulait ses

revendications non seulement pour elle, mais aussi pour ses alliés, et

le comte de Sérent en était réduit à exprimer l'espoir qu'en modérant

ses exigences, elle imposerait à ceux-ci la modération.

Il ne s'en tenait pas à cette concession. Le ministre anglais ayant

déclaré que son gouvernement entendait garder la haute direction de

l'armée que formait lord Moira et des autres corps à la solde de

l'Angleterre qui pourraient être recrutés, le comte de Sérent

s'écriait:

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 24 / 37 段