comte d'Artois et que, malheureusement pour sa cause et pour sa
mémoire, il ne suivit jamais, sous le prétexte qu'il n'était pas digne
d'un prince d'aller «chouanner». Il n'opposa pas cependant cette
raison aux premiers appels des chefs vendéens qu'il reçut à Hamm. Ils
partirent, emportant la conviction qu'il ne reculerait, pour y
répondre, devant aucun effort.
Quant à Monsieur, c'est vers Toulon qu'il avait décidé de se porter.
Comme il lui fallait à cet effet l'appui du gouvernement espagnol, il
renouvelait avec plus d'instance ses démarches à Madrid, afin
d'obtenir la reconnaissance de son titre de Régent, et son admission
en Espagne. Il suppliait le cabinet britannique de l'y conduire. Mais,
celui-ci refusant parce qu'il avait à ménager l'opinion publique en
Angleterre, le prince rédigeait, au mois de juin, un long Mémoire pour
le roi d'Espagne, à l'effet de lui démontrer qu'au moment où ses
armées marchaient contre les factieux, il était nécessaire qu'on vît à
leur tête un Bourbon de France.
«Les provinces méridionales ont un motif de plus de secouer le joug
des factieux que la religion a rendus doublement ennemis des
royalistes, et plusieurs raisons font désirer plus particulièrement au
Régent de s'y trouver de sa personne avec les armées de Sa Majesté
catholique: 1º sa présence ne peut contrarier en rien la politique de
Sa Majesté, du moment qu'elle a cru devoir la faire connaître; 2º
comme Régent et oncle du Roi, il est plus que probable que le bon
parti s'attachera à sa personne, et qu'il pourra même contribuer, si
ce n'est à écarter entièrement les malheurs, au moins à prévenir une
partie de ceux qui sont inséparables d'une guerre civile et de
religion en même temps; 3º que, s'il peut parvenir à faire rentrer
dans l'obéissance le Midi, il acquerra plus de moyens, étant soutenu
par Sa Majesté catholique, pour s'opposer aux vues ambitieuses des
puissances, ou d'une puissance, car on n'en voit véritablement qu'une
qui soit intéressée au démembrement de la France.
«Sa Majesté catholique connaît le voeu du Régent sur le rôle qu'il
croit devoir jouer; mais elle ne lui supposera certainement pas la
volonté d'en jouer un autre que celui qu'Elle jugera dans sa sagesse
devoir lui convenir. Elle ne supposera pas davantage qu'il ait le
projet de conserver la régence si la Reine, devenue libre, a pour elle
un codicille du feu Roi qui l'y appelle, et si le codicille n'existe
pas, l'amitié dont la Reine a toujours honoré le Régent, celle qu'il
lui porte, doivent rassurer sur toutes les discussions comme sur
toutes les prétentions qui pourraient naître.
«Voilà tous les motifs qui font désirer au Régent de se rendre en
Espagne, et le moment n'en saurait être trop prompt pour ne rien
perdre des dispositions du royaume et de l'effet que doit produire
l'intérêt que Sa Majesté catholique paraîtra lui accorder.
«Le Régent doit encore rendre compte à Sa Majesté catholique de sa
conduite avec la cour de Vienne; elle a eu pour objet de ne pas
fournir de prétextes à de mauvaises intentions, s'il y en a. D'après
les succès des armées autrichiennes sur la frontière du Hainaut, on
peut croire que cette province sera soumise, du moment qu'on aura
forcé une ou deux places à ouvrir leurs portes.
«Il n'a pas paru convenable au Régent de s'éloigner d'une frontière
soumise sans faire les démarches convenables pour y venir prendre la
place qui lui appartient; il a écrit en conséquence à l'Empereur.
Mais, d'après les dispositions bien connues du cabinet de Vienne, il
éprouvera un refus, ou, ce qui sera la même chose, une réponse
dilatoire. Ainsi, Sa Majesté ne doit voir la démarche du Régent que
comme une précaution qui peut n'être pas inutile politiquement.
«Enfin, le Régent compte trop sur l'intérêt de Sa Majesté catholique,
pour ne pas se flatter qu'elle voudra bien lui fournir, dans le
moindre délai possible, les moyens de transport pour se rapprocher de
sa personne, prendre ses ordres et lui témoigner combien il désire
acquérir des droits à ses bontés, comme il en a de tout acquis à son
intérêt par la cause qu'il sert et qui lui est commune avec Sa
Majesté. Le Régent charge le duc d'Havré de prendre les ordres de Sa
Majesté sur le voyage, et de lui proposer la direction qu'il croit la
plus convenable, parce qu'elle le sépare moins des affaires et des
nouvelles qui peuvent, à chaque moment, devenir plus intéressantes.»
Mais ces démarches continuaient à rester vaines, en dépit des bonnes
paroles sous lesquelles le gouvernement espagnol dissimulait ce
qu'avaient de malveillant ses refus. C'était toujours le même langage,
les mêmes protestations de dévouement et la même attitude, qu'il
s'agît de la régence ou d'un asile en Espagne pour Monsieur. Le duc
d'Havré, rendant compte d'un entretien qu'il avait eu avec Godoï, duc
d'Alcudia, résumait comme suit les propos du puissant favori qui
dirigeait alors les affaires espagnoles:
«Leurs Majestés catholiques, m'a-t-il dit, ne forment d'autres voeux
que celui du rétablissement de la monarchie française sur ses
anciennes bases, et de leur auguste famille sur le trône de leurs
ancêtres communs. Elles ne sont dirigées par aucune vue d'ambition et
d'intérêt personnel. Elles agissent et agiront comme les alliés les
plus fidèles et comme les parents les plus tendres. Elles sont
pénétrées, sous tous les rapports, de toutes les dispositions que peut
désirer Monsieur le Régent, et elles s'empresseront de les faire
connaître dans toutes les circonstances. Mais, comme elles ne peuvent
opérer seules la grande révolution qui sera le but constant de tous
leurs efforts, elles éprouvent la nécessité indispensable de concerter
toutes leurs démarches solennelles et tous leurs actes publics avec
les autres puissances. Aussi, bien assuré de la bonne volonté la plus
étendue de Leurs Majestés catholiques, Monsieur doit réunir tous ses
moyens pour inspirer les mêmes sentiments aux différentes cours qui
n'exciteraient pas en lui la même confiance. C'est d'après cette
considération essentielle, ajoute le duc d'Alcudia, qu'il paraît
important que Monsieur reste en mesure d'agir auprès d'elles, et
n'exécute pas dans ce moment le projet qu'il pourrait avoir de se
rendre en Espagne.
«Après une très longue conversation, ajoutait d'Havré, nous avons
acquis et nous croyons devoir transmettre la certitude que le cabinet
de Madrid emploiera tous ses moyens pour contribuer de la manière la
plus généreuse et la plus désintéressée au rétablissement de la
monarchie, qu'il est très franchement disposé à reconnaître Louis XVII
comme successeur légitime de son infortuné père, et Monsieur comme
Régent du royaume, et qu'il ne dissimulera pas aux autres cours ses
principes à cet égard; mais quelques instances qui puissent lui être
faites, il sera invariablement arrêté dans le développement de ses
loyales intentions par la crainte de se voir abandonné des autres
puissances, s'il se déterminait à un acte solennel, sans être assuré
de leur concours.»
Rien de plus vide, on le voit, ni de plus vague que les réponses de
l'Espagne. Il fallait être crédule comme «ce pauvre d'Havré, qui n'y
voit pas plus loin que le bout de son nez», pour ajouter foi à la
sincérité de ces assurances. Il y croyait cependant: toute sa
correspondance en fait foi. Le 18 septembre, il écrivait encore que le
roi d'Espagne «avait tacitement reconnu le Régent»; mais que la
reconnaissance publique était subordonnée à une entente avec les
autres puissances. Le ministère espagnol estimait que le Régent devait
se rendre à Toulon, «où il trouverait un établissement solide»; il
irait par Gênes, à défaut de mieux, et il solliciterait l'appui de
l'Angleterre. Le duc d'Alcudia offrait d'écrire au comte d'Antraigues
afin qu'il se trouvât à Gênes à l'arrivée de Monsieur. Et tout fier
d'avoir provoqué cette réponse, d'Havré s'écriait: «C'est le plus beau
jour de ma vie!»
Le maréchal de Castries pas plus que le Régent n'étaient disposés à se
payer «de bonnes paroles» si les actes ne les confirmaient pas. Mais,
quoique soupçonnant le mauvais vouloir de l'Espagne envers les
émigrés, ils n'osaient laisser percer leurs soupçons, alors que cette
puissance, entrée dans la coalition, faisait marcher ses armées contre
la République. Feignant de croire à sa bonne foi, le maréchal disait à
d'Havré:
«Il est impossible que le roi d'Espagne et le duc d'Alcudia laissent
les princes dans la situation où ils sont. Les autres puissances ont
des vues intéressées. Mais l'Espagne agit généreusement et franchement
pour la monarchie, et ne peut la laisser dans l'isolement.»
Sans attendre davantage, le Régent, au commencement de novembre,
résolut de se passer du concours de l'Espagne et de partir. Il écrivit
à l'impératrice Catherine pour la prévenir de son dessein. Toulon et
Lyon étaient son objectif. Depuis le 17 août, Toulon avait ouvert son
port aux Espagnols et aux Anglais. Ils occupaient la ville au nom de
Louis XVII. De l'armée de Condé et d'ailleurs, de nombreux émigrés
partaient pour s'y rendre, bien qu'ils fussent avertis qu'à Toulon, il
serait difficile de les utiliser, à supposer même qu'on leur permît
d'y débarquer.
Lyon, depuis le mois de septembre, se défendait héroïquement contre
les troupes de la Convention. Ici ou là, il fallait un Bourbon. Le
prince hâtait donc ses préparatifs et prenait ses dispositions en vue
de son départ. Il s'occupait d'envoyer des secours au général de Précy
qui commandait les Lyonnais. Sur l'avis du maréchal de Castries, il
invitait le général d'Autichamp, qui se trouvait à Liège avec un
certain nombre d'officiers, à se rendre à Genève, et de là à se jeter
dans Lyon, sans effaroucher Précy», après avoir rassemblé, dans le
canton de Vaud, tous les émigrés en état de porter les armes. Un de
ses agents, Dutheil, était chargé de négocier un emprunt à Londres en
vue de cette opération «d'autant plus nécessaire, écrivait le
maréchal, qu'on craint que les Anglais veuillent diriger seuls en
Vendée et en exclure les princes qui, à Lyon, feraient ce qu'ils
voudraient». Enfin, désireux d'entrer en France entouré d'un conseil,
le Régent faisait appel à d'anciens magistrats dont il invoquait les
lumières: MM. de Vezet, de Guilhermy, Le Camus de Neuville, Ferrand,
d'Oultremont et de Courvoisier; il leur donnait rendez-vous à
Livourne.
La date de son départ n'était pas encore fixée lorsqu'on apprit, le 21
octobre, la défaite définitive des Lyonnais et la prise de possession
de Lyon par les républicains à la date du 10. Cette catastrophe
arrachait à Monsieur une réflexion mi-plaintive, mi-philosophique:
«Vous savez sûrement les malheurs de Lyon. Je suis surtout affligé du
nombre des victimes qui ont péri. Mais nous sommes accoutumés depuis
longtemps aux revers!» Au même moment, arrivait à Hamm la nouvelle de
la mort de la reine. Les projets du Régent ne furent pas cependant
modifiés. Lyon avait succombé; mais Toulon restait, et, avec Toulon,
la Vendée. On pouvait donc espérer de venger la famille royale. Malgré
sa hâte de quitter Hamm, ce n'est que dans la soirée du 19 novembre
que Monsieur put se mettre en route. Le même jour, il faisait part de
ses desseins au prince de Condé qui était en Allemagne avec l'armée
autrichienne. «Je suis depuis trop longtemps dans l'inaction pour ne
pas désirer d'en sortir. J'ai fait des tentatives qui ne m'ont pas
réussi; je vais en faire du côté du Midi, et je pars pour m'y
rendre[48].»
[Note 48: Archives de Chantilly.]
Il écrivait également au duc de Polignac à Vienne:
«Je pars ce soir, mon cher duc, pour commencer ma nouvelle carrière.
Je compte être environ quinze jours à arriver à Vérone; de là, je
continuerai ma route sur Gênes; mais, si je ne reçois pas de nouvelles
qui hâtent ma marche, je me porterai d'abord sur Turin. En tout état
de cause et jusqu'à nouvel ordre, adressez-moi toujours vos lettres à
Turin sous le couvert du comte de Vintimille. Pour ce qui regarde le
comte d'Artois, vous lui adresserez le double des comptes que vous me
rendrez; si vous recevez quelques ordres de lui, vous les exécuterez
comme les miens propres, en m'en rendant compte. _Mais si vous en avez
de nouveaux à demander, c'est à moi que vous vous adresserez pour les
demander_.»
La fin de cette lettre trahissait clairement la volonté de Monsieur,
au moment où il se séparait de son frère, de conserver pour soi seul
l'autorité qu'il exerçait au nom du roi. Il n'en voulait céder que ce
que leur séparation ne lui permettait pas d'en retenir. Mais cette
concession n'émanait que de lui, il lui était toujours possible de la
retirer, puisque c'est lui qui l'avait accordée. Il allait désormais
marquer de plus en plus sa volonté sur ce point. Le 19 novembre, les
deux frères se firent leurs adieux après s'être partagé une somme de
trois cent mille francs, qui formait toutes leurs ressources; ils ne
devaient plus se revoir que sept ans plus tard, en Suède. Le comte
d'Artois allait rester à Hamm durant neuf mois encore, malgré son
prétendu désir de se jeter en Vendée dont il parlait sans cesse.
De Vérone, où sa course l'avait conduit, et où il s'arrêta quelques
jours, le Régent, qui voyageait sous le nom de comte de l'Isle,
écrivit le 15 décembre à son beau-père le roi de Sardaigne pour lui
demander l'autorisation d'aller à Turin. Ensuite, il gagna Livourne;
il comptait y attendre la réponse qui serait faite à sa demande. Il y
trouva les anciens magistrats qu'il avait désignés pour le suivre à
Toulon. Ils s'étaient tous rendus à son appel et s'apprêtaient à
partir avec lui, lorsque, dans les derniers jours de décembre, éclata
la nouvelle que Toulon avait succombé. Encore une espérance qui
s'effondrait. Ce n'était pas la première; ce ne devait pas être la
dernière. Le Régent prit tristement la route de Turin, ne sachant ce
qu'il allait devenir.
C'est là que lui parvint la réponse de Catherine à la lettre qu'il lui
avait écrite avant de quitter Hamm. Elle l'approuvait d'aller en
Italie et lui conseillait d'arriver de là, coûte que coûte, en
Espagne. En se joignant à l'armée du Roussillon, il pourrait parvenir
sur le sol français où les souverains ne pourraient plus ne pas le
reconnaître. Quant au comte d'Artois, il ne devait pas cesser
d'insister à Londres pour obtenir d'aller en Vendée. Plus tôt les
princes seraient en France et mieux cela vaudrait, car il ne fallait
pas qu'ils se laissassent devancer par ceux qui rêvaient autre chose
que le rétablissement de la monarchie légitime. L'Impératrice était
d'avis qu'en mettant le pied dans le royaume, il fallait: 1º se
renfermer dans l'idée de l'établir la religion et la monarchie; 2º
n'entrer dans aucun détail, ni sur l'administration, ni sur les
impôts; 3º annoncer un grand intérêt pour la partie du peuple qui
s'était montrée fidèle et une grande clémence pour celle qu'on pouvait
supposer avoir été plus égarée que criminelle; 4º rétablir les anciens
magistrats pour assurer les propriétés et rétablir la justice; 5º
éviter de rappeler les anciennes dénominations d'impôts, odieuses au
peuple[49].
[Note 49: Papiers de Castries.]
En recevant ces conseils et en constatant l'énorme distance qui le
séparait du but en vue duquel Catherine les lui donnait, Monsieur dut
les trouver bien ironiquement platoniques. Pendant le temps qu'il
passa à Turin, de janvier à mai, il s'efforça encore, mais toujours en
vain, d'obtenir un asile en Espagne. Il suppliait aussi son beau-père,
le roi de Sardaigne, de l'admettre dans son armée. Mais Victor-Amédée
III, bien que, depuis la conquête de la Savoie, il eût obtenu sur les
Français quelques légers avantages, ne voulait pas poursuivre la
campagne si les Autrichiens ne lui envoyaient pas les secours qu'ils
lui avaient promis, en argent et en hommes. Sous ce prétexte, il avait
déjà refusé de marcher sur Lyon, et quoique à présent, il eût pris le
commandement effectif de son armée, il refusait d'y recevoir son
gendre afin de ne rien ajouter aux griefs de la France contre lui. Il
conseillait à Monsieur d'aller à Rome où il était assuré d'être bien
reçu. Mais le Régent ne voulait pas de cette résidence.
Il revint à Vérone au commencement de juin 1794. La sollicitude du
comte d'Antraigues, qui résidait à Venise, lui avait assuré le
puissant patronage du comte de Mordwinoff, ambassadeur de Catherine
dans les États vénitiens, et celui de Las Casas, l'ambassadeur
d'Espagne. Il pouvait donc attendre en une tranquillité relative le
retour de circonstances meilleures. Elles n'étaient pas plus
favorables qu'elles ne l'avaient été à la fin de 1792, après la
retraite de Brunswick. Elles l'étaient même moins, car l'année
précédente on pouvait compter sur les victoires de la coalition, et
maintenant, quoique les armées alliées eussent fait la guerre pendant
de longs mois, elles n'avaient pu vaincre celles de la République. «La
situation est bien mauvaise, remarquait le maréchal de Castries. Pour
la seconde fois, la campagne contre la France a avorté et on va
prendre les quartiers d'hiver sans avoir rien réussi.» Sans doute
l'Angleterre était entrée en branle. Mais persévérerait-elle?
Consentirait-elle à employer les émigrés sous le commandement du comte
d'Artois? Serait-elle plus désintéressée que l'Autriche? Autant de
questions que l'avenir seul pouvait résoudre.
Mais ce qui de plus en plus se confirmait à la faveur de tout ce
qu'avait mis en lumière la campagne qui finissait, c'est que la cour
de Vienne voulait tirer parti de ses conquêtes. Aussi, voyait-elle
avec dépit l'influence commençante de l'Angleterre dans les affaires
de France, comme si elle eût craint que le cabinet de Saint-James ne
mît le veto sur ses projets ultérieurs. Ces projets, on les
soupçonnait. On savait que, pour rétablir avec la Russie et la Prusse
l'égalité qui lui avait été promise au moment du partage de la Pologne
et pour se couvrir de ses dépenses de guerre, l'Empereur voulait
s'agrandir; on pouvait supposer que ce serait aux dépens de la France.
La situation était donc toujours la même, toujours aussi sombre,
toujours aussi décevante.
En ce qui concernait la Vendée, le Régent comme son frère en étaient
réduits, on l'a vu, aux conjectures. Les nouvelles qu'ils en
recevaient étaient rares et contradictoires; elles montraient les
chouans tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, toujours héroïques, mais
leurs chefs, trop souvent divisés, souhaitant qu'un Bourbon se mît à
leur tête, regrettant de ne pas le voir arriver, se plaignant d'être
dépourvus de ressources et obligés de recourir à l'Angleterre qui
n'envoyait que de rares secours. Que pouvait-on attendre des efforts
des Vendéens s'ils n'étaient vigoureusement soutenus, et ne devait-on
pas craindre que le sang le plus pur n'eût été versé en pure perte?
D'autre part, les épreuves de la famille royale ne cessaient de se
succéder. Après Louis XVI, Marie-Antoinette et Madame Élisabeth
avaient péri. Leurs parents étaient dispersés. Les tantes du roi
défunt, Mesdames Victoire et Adélaïde, vivaient à Naples où elles
avaient trouvé un refuge. Louis XVII et sa soeur, Madame Thérèse,
étaient toujours détenus dans la prison du Temple. Le comte d'Artois,
nommé par le Régent lieutenant général du royaume, attendait à Hamm le
bon plaisir de l'Angleterre. La princesse sa femme, la comtesse de
Provence sa belle-soeur, étaient à Turin, auprès de leur père, le roi
de Sardaigne. Le duc d'Angoulême et le duc de Berry exerçaient un
commandement dans l'armée des émigrés. Les trois Condé, à la tête de
ce corps de troupes qui portait leur nom, prenaient part à la guerre
engagée par la coalition contre la République. Philippe-Égalité avait
été guillotiné. Son fils, le duc d'Orléans, avait quitté la France
après la défection de Dumouriez. Il voyageait obscurément en Suède, en
Norwège et jusqu'en Laponie, tandis que sa mère était emprisonnée et
ses deux plus jeunes frères, le duc de Montpensier et le comte de
Beaujolais, enfermés au fort Saint-Jean, à Marseille. Enfin, pour
couronner tant d'infortunes, la misère la plus affreuse s'était
abattue sur ces princes et princesses accoutumés aux splendeurs de
Versailles. Elle aggravait tous leurs maux, et ne recevait quelque
soulagement que de la parcimonieuse charité des cours d'Europe.
Lorsqu'au mois de juin 1791, le Régent s'installait à Vérone au Borgo
San Domino, de quelque côté qu'il portât ses regards, il n'avait en
perspective rien de consolant, rien de rassurant, rien de réparateur.
Et cependant, il ne désespérait pas d'un avenir plus clément; il
opposait au malheur une force qu'on n'eût pas soupçonnée en lui, en le
regardant. Quoique l'excès de son embonpoint, de fréquentes attaques
de goutte, une expérience précoce, puisée dans les malheurs de sa
maison et visible aux rides de son visage, lui donnassent déjà les
apparences et les incommodités de la vieillesse, il n'avait pas
quarante ans. Ce n'était plus cependant le brillant comte de Provence,
l'esprit le plus caustique de la cour de Louis XVI; c'était un
proscrit, mais un proscrit cuirassé dans sa patience et ses
illusions, indomptable dans son droit, que n'avaient pu décourager les
dures épreuves de son exil.
Bien que pour venir de Paris à Vérone, il eût mis trois ans, à cette
nouvelle étape de ses pérégrinations il conservait la même confiance
qu'à la première. Obligé de fuir devant les armées victorieuses de la
République, trahi par la fortune, abandonné des rois, il ne
désespérait pas, même à l'heure où, ne sachant où reposer sa tête, il
était venu chercher un asile en Italie. Il avait rempli le monde de
ses protestations, lassé les princes de l'Europe de ses incessantes
plaintes, sans que l'inutilité de ses efforts eût raison de son
énergie. Il la communiquait autour de lui, parmi les fidèles
courtisans de son malheur, attachés à ses pas. Pour eux, il était le
représentant du roi, comme il l'était pour tous ces émigrés, errant
misérables à travers le continent, les yeux tournés vers son drapeau,
et pour ces héroïques combattants et ces obscurs conspirateurs qui, en
Vendée, en Languedoc, en Provence, tombaient sous les balles ou
montaient à l'échafaud en prononçant son nom.
À Vérone, quoique dépourvu des moyens dont il avait disposé jusqu'à la
campagne de 1792, le Régent continua la politique de Coblentz. Il ne
voyait rien à y changer, puisqu'il poursuivait toujours le même but:
entrer en France à la tête des armées étrangères et, en attendant,
obtenir que le comte d'Artois allât prendre le commandement des
insurgés de Vendée. Mais de même que ce qu'il avait poursuivi à
Coblentz ne se pouvait qu'avec le consentement de l'Autriche et de la
Prusse, de même ce qu'il poursuivait maintenant ne se pouvait que par
l'Angleterre et l'Espagne. À l'armée espagnole franchissant les
Pyrénées était sa place en qualité de Régent, et de l'Angleterre seule
il dépendait que son frère arrivât sur les côtes de France. Quant à
l'Autriche, c'était déjà beaucoup qu'elle eût pris à sa solde l'armée
de Condé au moment où celle-ci était réduite à passer en Russie. Il
n'y avait rien de plus à en attendre. Donc, la reconnaissance de son
titre, les bons offices de l'Espagne et de l'Angleterre et, entre
temps, des secours d'argent, voilà ce qu'il allait continuer à
solliciter jusqu'au moment où la mort de Louis XVII lui permit de se
proclamer roi.