«Dans cette persuasion j'ai tâché d'engager mes alliés, l'empereur des

Romains et le roi de Prusse, de faciliter dès l'ouverture de la

campagne dernière, l'entrée de la France aux princes, frères du trop

malheureux roi Louis XVI, avec le corps de troupes qui s'était formé

autour d'eux, en les faisant agir séparément et de leur propre chef...

Ce plan, vu comme incompatible avec les circonstances, ou peut-être

parce qu'un autre a paru préférable, n'a point été suivi; mais les

événements n'ont pas malheureusement justifié celui qu'on avait

adopté, ce qui est devenu pour moi une raison de plus pour persister

dans mon opinion.

«Je ne dissimulerai pas à Votre Majesté qu'à cette conviction, j'ai

toujours associé le sentiment d'un juste intérêt que m'inspirait le

sort d'une famille si cruellement et si horriblement opprimée, et qui

me fait toujours désirer vivement de la voir rétablie dans les droits

et titres qui lui appartiennent si légitimement. Pourquoi, d'ailleurs,

hésiterai-je de manifester à Votre Majesté un sentiment que, je suis

persuadée, elle porte dans son propre coeur, et qu'elle a si bien

avoué, par cette sensibilité si digne d'elle, qu'elle a montrée en

apprenant la fin déplorable de l'infortuné Louis XVI?

«Les frères de ce monarque malheureux, défenseurs nés des droits du

tendre rejeton qu'il a laissé, étant prévenus depuis longtemps sur le

caractère magnanime de Votre Majesté, et encouragés par la nouvelle

preuve qu'elle vient d'en donner, l'un d'eux, M. le comte d'Artois,

s'est résolu d'aller lui-même déposer dans le sein de Votre Majesté

ses voeux, ses espérances et ses sollicitudes, en faveur de la cause

la plus juste qui ait jamais invité la réunion des souverains pour la

faire triompher. Il me confie son intention, et a demandé mes conseils

et mon intercession; j'ai cru devoir donner mon accueil à l'une et ne

pas me refuser à l'autre; et c'est pour m'en acquitter que je joins

mes prières à celles que fera à Votre Majesté M. le comte d'Artois, de

vouloir bien lui accorder une main secourable, du haut d'un trône

environné de l'amour et du zèle d'une nation, qui a toujours su imiter

et souvent donner des exemples d'une noble générosité.»

Il semble qu'à la faveur de la puissante protection dont cette lettre

constitue le témoignage, le comte d'Artois aurait dû trouver auprès du

monarque anglais l'appui que l'Impératrice sollicitait en sa faveur.

Lui-même en était persuadé, à en juger par les confidences qu'à la

veille de quitter la Russie, il envoyait à son fidèle Vaudreuil:

«Je sais que je pourrai rencontrer encore des obstacles en Angleterre;

mais je n'en suis point effrayé; je serai toujours soutenu par M. de

Woronsow ... Aussi, mon ami, voilà le premier moment de bonheur que

j'éprouve depuis quatre ans; mais j'en jouis d'autant plus que chaque

jour augmente et améliore la disposition de l'intérieur. Enfin, enfin,

je sens que je marche au bonheur, et ce qui me donne une grande

confiance, c'est que l'Impératrice en est convaincue comme moi.»

Cette belle confiance allait être cruellement trompée. La frégate

russe qui le transportait avait ordre de le débarquer en Angleterre ou

à Ostende, suivant les circonstances. Le 16 mai, il était à Hull,

petit port du comté d'York. Il écrivit de là au duc d'Harcourt. Il lui

annonçait son arrivée en Angleterre et lui exposait l'objet de son

voyage. Il lui demandait d'obtenir, à cet effet, l'autorisation du

gouvernement, en se faisant aider dans cette démarche par le comte de

Woronsow.

Il écrivit également à ce dernier: «Je profite avec empressement,

monsieur le comte, lui disait-il, du courrier de M. de Korsakow pour

vous assurer de tout le plaisir que j'éprouverai à faire connaissance

avec vous et à traiter des affaires importantes avec un ministre qui a

aussi bien mérité l'estime et la confiance de la plus grande et de la

plus admirable souveraine du monde. J'attends avec impatience la

réponse du duc d'Harcourt pour m'approcher de vous et pour vous donner

des preuves de ma confiance et de ma parfaite estime ... J'espère vous

voir dans très peu de temps, et tout me présente cette vue flatteuse

que nous remplirons de concert les intentions de l'Impératrice.»

Le comte d'Artois chargea l'évêque d'Arras de ces messages, auxquels

il joignit la lettre de l'Impératrice à George III. Woronsow était

averti déjà directement par sa cour; il avait reçu l'ordre de seconder

le comte d'Artois, de discuter avec le cabinet anglais les conditions

du traité que celui-ci proposait à la Russie, et nul ne le pouvait

faire mieux que lui. Fixé à Londres depuis douze ans comme ambassadeur

de Russie, son caractère, son passé d'officier général, ses services

diplomatiques, son érudition, l'agrément de son commerce lui auraient

donné des amis dans tous les pays qu'il aurait habités; mais ce qui, à

Londres, lui en avait procuré plus que n'en eut jamais aucun ministre

étranger, c'est un goût décidé pour le pays, ses habitants, ses

moeurs, son caractère national et ses usages.

«Ce goût, écrit d'Harcourt dans un Mémoire au roi, perce dans les plus

petites choses, et on ne se tromperait peut-être pas en présumant que

M. de Woronsow préférerait au fond du coeur son ministère à Londres à

la première place de l'empire russe. Ces dispositions bien connues,

bien éprouvées, fortifiées par le temps, l'ont rendu extrêmement

agréable en général, et, jointes à ses qualités réelles, lui ont valu

la confiance, l'estime et l'amitié d'une foule de gens considérables,

ayant entre eux plus ou moins d'influence sur le gouvernement[46].»

[Note 46: Papiers d'Harcourt.]

Au point de vue du caractère, Woronsow méritait ces éloges. Mais ils

eussent été moins ardents si d'Harcourt eût connu les sentiments

véritables du diplomate russe pour les princes, pour leur pays et pour

les émigrés. Parlant de ceux-ci, il écrit: «Ces émigrés sont comme la

peste. Partout où ils viennent, ils rongent la main qui les nourrit.»

Il n'est pas plus bienveillant pour le comte d'Artois: «Il se croit

grand général, chef de parti et adoré en France, tandis qu'il n'est

pas en état de commander un bataillon, qu'au lieu d'être chef, il est

lui-même gouverné par tous les étourdis qui l'entourent, et que lui et

son frère sont généralement détestés.» Quant à la France, Woronsow

estime qu'«à moins de la bien démembrer et de la laisser faible et

abandonnée à elle-même, il n'y aura jamais de repos pour l'Europe».

Enfin il n'approuve pas les ouvertures que sa souveraine l'a chargé de

faire au gouvernement britannique. Envoyer dix ou douze mille hommes

en Vendée, «ce serait jeter une goutte d'eau dans l'Océan». D'ailleurs

l'Angleterre ne consentira pas à transporter une expédition commandée

par un prince étranger, n'ayant aucun moyen de faire adopter ces

dépenses par le Parlement.

En dépit de ces mauvaises dispositions, le comte de Woronsow alla avec

le duc d'Harcourt chez lord Grenville. Mais, dès qu'il sut de quoi il

s'agissait, le ministre anglais se récria. Il souleva sur-le-champ des

objections qui rendaient impossible, selon lui, le séjour, même

momentané, du comte d'Artois en Angleterre. La première était tirée

des dettes que le prince avait contractées à Londres durant son séjour

à Coblentz. Elles s'élevaient à plus de deux millions de francs. Le

comte d'Artois serait poursuivi par ses créanciers, et les lois ne

permettaient pas de le soustraire à leurs rigueurs. On ne pourrait que

l'attacher à une ambassade, ce qui serait bien humiliant pour lui et

n'empêcherait pas le scandale. Quant à la seconde objection, elle se

fondait sur le sentiment public anglais, que le cabinet Pitt-Grenville

ne pouvait braver sans péril. Les Anglais ne comprendraient pas qu'on

fit autre chose qu'une guerre défensive et qu'on eût l'air de vouloir

se mêler du régime intérieur de la France. Mieux valait que le prince

ne vînt pas à Londres. Ce fut également l'avis de Pitt, même après que

le roi eut pris connaissance de la lettre de l'Impératrice.

D'Harcourt et Woronsow durent renoncer à détruire ces arguments, qui

témoignaient d'une résolution définitive, et aller à Hull faire part

au comte d'Artois de l'insuccès de leurs démarches.

«Ce voyage n'était pas fort agréable, mandait Woronsoff le 11 juin,

car je devais annoncer au comte d'Artois que l'Angleterre ne pouvait

rien faire pour lui. C'était une terrible chute pour un prince qui

avait été si exalté chez nous. J'eus un entretien de deux heures tête

à tête avec lui, et je lui ai exposé l'état des choses et

l'impossibilité absolue de ce pays-ci de concourir aux vues

bienfaisantes que l'Impératrice avait pour lui. Il a senti ces raisons

et a pris fort bien son parti.»

Douze jours plus tard, l'ambassadeur retournait à Hull, afin

d'exhorter le comte d'Artois à la résignation: «Je l'ai trouvé mieux

que je ne me le représentais. Ses malheurs lui ont été utiles, et si

ce prince sera entouré de gens sensés et honnêtes, il ne s'opposera

pas à leur avis et se conduira bien. Il a un grand désir de bien faire

et se rend à l'évidence[47].»

[Note 47: Archives Woronsow.]

Ainsi s'effondraient les espérances que le comte d'Artois avait

rapportées de Saint-Pétersbourg, et force lui était de rejoindre son

frère à Hamm. L'Impératrice, naturellement, se montra fort mécontente

de l'échec de sa tentative. Mais son favori Zoubow en fut encore plus

irrité, et comme il se savait haï par Woronsow, que lui-même

détestait, il resta convaincu que l'ambassadeur avait fait échouer la

négociation à force de mauvais vouloir et l'avait desservi par

vengeance. Le 15 juin, le prince rejoignait son frère, après avoir

subi les décevants effets de la politique des puissances, «politique

bien tortueuse, écrira bientôt Eszterhazy, et qui offre ceci de

fâcheux, qu'il n'est jamais question de rétablir la monarchie

héréditaire ni de reconnaître le Régent. Il faut que M. le comte

d'Artois aille se mettre à la tête des armées vendéennes pour montrer

qu'il ambitionne l'honneur de rétablir, seul, la monarchie, si on ne

veut pas l'y aider.»

III

DÉCEPTIONS SUR DÉCEPTIONS

Qu'étaient-elles, ces armées vendéennes dont parlait Eszterhazy? À

Hamm, on n'en savait rien encore; on n'en connaissait l'existence que

par de vagues informations apportées au récent par le comte de

Botherel. Ancien procureur syndic des États de Bretagne et réfugié à

Londres, Botherel était venu à Hamm, au mois de février, pour exposer

aux princes la misère des Français réunis à Jersey, en faveur desquels

il avait essayé vainement de contracter un emprunt dans les banques

anglaises. Il se vantait d'avoir obtenu pour eux, du ministère

britannique, quelques secours, et suggéré a Pitt l'idée d'utiliser ces

émigrés en en formant un petit corps d'armée qu'on aurait porté en

Bretagne et qui aurait attaqué Brest par terre, tandis qu'une flotte

aurait attaqué par mer. À ce propos, il avait affirmé qu'en Vendée, en

Poitou, en Bretagne, des insurgés royalistes étaient en armes. Mais il

n'avait pu ni préciser leur nombre, ni désigner leurs chefs, et telle

était alors la difficulté des communications, qu'à Londres, d'où il

arrivait, on devait, durant plusieurs semaines encore, n'être pas

mieux informé qu'à Hamm. Ce n'est qu'au mois de mai que parvinrent

quelques éclaircissements.

Le duc d'Harcourt écrivait qu'il avait reçu la visite d'un sieur

Ehrard, ancien médecin de la Grande Écurie, qui venait de quitter

Paris, et qu'il tenait de lui des détails sur l'armée royaliste de

Bretagne. Au dire d'Ehrard, cette armée de deux cent mille hommes

était commandée par un M. de Gaston, que personne ne connaissait, et

par le comte de Narbonne-Fritzlar, qui, de Chambéry, où il se trouvait

naguère, avait passé en Bretagne avec un grand nombre d'officiers.

Elle avait déjà pris Nantes, Saumur et Chinon. Aux dernières

nouvelles, elle marchait sur Orléans. Ses progrès étaient si rapides,

qu'on s'attendait à la voir dissoudre la Convention. Partout,

d'ailleurs, l'opinion se prononçait de plus en plus pour le roi.

--Il y a huit royalistes pour un anarchiste, déclarait Ehrard à

d'Harcourt.

Il lui avait dit aussi qu'à Paris un louis d'or valait soixante-huit

francs en assignats et la livre de viande trente francs. Avant de

quitter la capitale, il avait, comme garde national, monté la garde à

la porte de la reine au Temple, vu le jeune roi, qui jouait, et la

reine, «les cheveux blancs, le teint échauffé». On les traitait avec

plus de respect. Ces détails sur sa belle-soeur et son neveu avaient

ému le Régent, moins cependant que ceux qui étaient relatifs à cette

insurrection de Bretagne, et dont d'Harcourt, malgré leur

invraisemblance, se faisait candidement l'écho.

Aussitôt, le Régent pressait de questions le maréchal de Castries à

Nimègue, le duc d'Harcourt à Londres, Bouillé à Bruxelles. Qu'était ce

M. de Gaston? Quels étaient ses principes? Quel roi voulait-il servir,

celui de la Constitution ou celui de l'ancienne monarchie? Tenait-il

pour la régence de la reine ou pour celle de Monsieur? Bouillé

répondit qu'il avait connu un Gaston à Coblentz, qui venait d'entrer

au service de la Prusse. Ce n'était donc pas celui qui commandait

l'armée de Bretagne. D'ailleurs, il avait un frère à Londres, qui vint

confirmer à d'Harcourt ces renseignements. Cependant, à en croire les

bruits qui circulaient, M. de Gaston existait. «M. de Maugny, _c'est

sûr_, est avec lui et, probablement, M. de Bougainville.» Un

secrétaire de d'Harcourt avait lu une proclamation signée de Gaston,

«que malheureusement on ne peut plus se procurer».--«Je voudrais bien

trouver quelqu'un qui l'ait vu,» écrivait le maréchal. Il croyait que

cet énigmatique personnage avait reçu des propositions des Anglais, il

ne savait lesquelles. Il était cependant indispensable de se mettre en

rapport avec lui; le duc de Lévis, qui était à Londres, l'avait tenté

et, n'y étant pas parvenu, venait de partir pour l'Espagne. Mais

d'autres seraient peut-être plus heureux, et il était bien essentiel

que M. de Gaston eût «un noyau de troupes réglées».

Le Régent invita alors le maréchal de Castries à désigner, d'accord

avec d'Harcourt, deux officiers qui iraient s'enquérir des intentions

de M. de Gaston, et lui communiquer, s'il y avait lieu, les intentions

du Régent. Le maréchal confia cette mission à M. d'Hervilly, ancien

commandant de la garde constitutionnelle de Louis XVI, qui était à

Nimègue auprès de lui. D'Hervilly devait rejoindre à Bruxelles M. de

Vaugiraud, capitaine de vaisseau, qu'avait désigné d'Harcourt. Le

maréchal, pour faciliter leur passage en France, envoyait en

Angleterre son fils, le duc de Castries, et lui remettait les

instructions destinées à ces messagers.

Ils devront «rassurer M. de Gaston sur son existence politique, lui

dire qu'on ne gênera pas ses opérations; le décider, si ses principes

sont tels qu'on l'espère, à appeler les princes auprès de lui». Il

faudra s'attacher à vaincre la répugnance qu'il pourrait avoir à

laisser arriver les émigrés qui les accompagnent, et lui conseiller

«d'exiger des généraux de la Convention qu'ils ne remettent qu'au roi

de France les troupes et les places qu'ils n'auront pas encore

rendues; à ce prix il leur sera fait grâce», tandis qu'ils seront

châtiés s'ils se rendent aux puissances, «qui ne se sont pas

expliquées sur l'usage qu'elles veulent faire de leurs conquêtes». Si

M. de Gaston est constitutionnel, les envoyés du Régent devront «le

faire s'expliquer sur ce qu'il entend par là».

Le duc de Castries arriva à Londres. Durant plusieurs jours, il y

attendit d'Hervilly et Vaugiraud. Il mit à profit ce délai pour

rédiger en tête-à-tête avec d'Harcourt le volumineux questionnaire qui

devait être présenté à M. de Gaston. Il sollicitait pour celui-ci des

secours de l'ambassadeur russe. Woronsow promit quatre cent mille

francs qu'il remettrait dès que le départ des officiers serait assuré.

En vue de leur passage, on s'adressa d'abord au ministère anglais.

Pitt commença par se plaindre de toutes ces agitations, de ces allées

et venues propres à le compromettre aux yeux de son pays, s'il avait

l'air de les tolérer; puis il lanterna, fit la sourde oreille, et

laissa comprendre enfin qu'il ne voulait laisser passer en France

aucun agent des princes.

«Le seul moyen de réussir, mandait le duc de Castries à son père,

c'est de paraître agir sans eux et pour soi seul. De même, auprès de

M. de Gaston, il ne faut pas nommer les princes. Il faut se présenter

sans autre prétention que celle de servir Dieu et le roi, apporter les

secours dont on pourra disposer. On peut espérer beaucoup de la

reconnaissance de M. de Gaston quand il saura qu'il doit ces secours

aux princes.»

Le 12 juillet, d'Hervilly et Vaugiraud débarquaient en Angleterre.

Reçus par de Castries et d'Harcourt, ils racontèrent qu'à Ostende, ils

avaient vainement voulu se procurer un navire qui les transportât en

Bretagne. Peut-être, à Londres, leur serait-il plus facile de réaliser

leur projet, et d'Harcourt parviendrait-il à affréter un corsaire,

ainsi qu'il en avait reçu l'ordre.

Vaugiraud raconta en outre que, s'étant trouvé à Bruxelles, il avait

été conduit chez Breteuil par un ami commun, le comte de Colbert.

Breteuil s'était montré convaincu de l'existence de M. de Gaston et

s'était dit prêt à mettre Vaugiraud en mesure d'arriver jusqu'à ce

chef, dont on continuait à célébrer les succès. Il avait en outre

déclaré que c'était au nom de l'Angleterre qu'il faisait ces offres;

mais, le lendemain, revenant sur ses dires, il avouait que c'était au

nom du comte de Fersen. À cette occasion, il s'irrita contre Calonne,

qui l'avait fait passer pour un monarchien, tandis qu'il était au

contraire d'avis qu'en rentrant en France, il faudrait d'abord, quitte

à réformer ensuite les abus, rétablir tout ce qui existait avant la

Révolution. Mais ces déclarations ne trompèrent personne. Il avait

suffi qu'il prononçât le nom de Fersen pour qu'on fût convaincu qu'il

était toujours du parti de la reine. Ses propositions furent

dédaigneusement écartées.

Durant quelques jours encore, on conserva l'espoir de se mettre en

rapports avec M. de Gaston. Mais, le 12 août, arriva à Hamm, par une

voie que les documents ne désignent pas, une lettre signée de

plusieurs chefs royalistes du Poitou. Il y était dit qu'il n'y avait

personne dans leurs rangs qui portât le nom de Gaston. Gaston était un

mythe. «Il a été question dans les environs de Challans d'un Gaston,

perruquier, qui a commandé un rassemblement et qui a été tué dans les

commencements de l'insurrection.»

Ainsi finit la légende sur laquelle, durant trois mois, Monsieur et

son frère avaient fondé tant d'espoir. Mais elle n'était pas encore

détruite alors que le comte d'Artois, dans le courant de juin,

revenait de sa course manquée en Russie. Elle contribua à consoler les

deux frères, à les armer de patience et à les cuirasser contre le

découragement. Du reste, deux mois plus tard, ils recevaient de la

Vendée des nouvelles positives et bien faites pour les dédommager de

leur première déception. Cette fois, ils ne pouvaient plus douter de

l'insurrection des provinces de l'ouest de la France. La constitution

civile du clergé et les mesures de rigueur décrétées contre les

prêtres réfractaires avaient offensé les populations de ces contrées,

en majorité ardemment catholiques. Des émeutes partielles avaient

témoigné de leur irritation, ainsi qu'un complot ourdi par un

gentilhomme breton, le marquis de la Rouarie. Puis, en février 1792,

la levée extraordinaire de trois cent mille hommes avait provoqué une

résistance plus active, et dès le 10 mars, à Saint-Florent, dans

l'Anjou, on en était venu aux mains. Les rebelles avaient mis en fuite

les troupes républicaines.

Depuis ce jour, l'insurrection s'était généralisée en se régularisant.

Le Poitou, la Vendée, le Maine, la Bretagne avaient vu surgir des

milliers d'insurgés, pauvres gens en sabots qui, leurs curés à leur

tête, tenaient en échec les forces envoyées contre eux, et que souvent

conduisaient à la victoire les chefs qu'ils s'étaient donnés:

Cathelineau, Stofflet, Jean Cottereau dit Chouan, Bonchamp, d'Elbée,

Lescure, Charette, Puisaye, Larochejacquelein, Châtillon, Bourmont,

Cadoudal, Guillemot, Mercier La Vendée, Boishardy, Le Nepvou de

Carfort, Boisguy et combien d'autres. Durant les derniers mois de

1793, le combat de Cholet, livré le 17 octobre, et celui du Mans, 23

décembre, en frappant au coeur cette insurrection formidable, allaient

lui enlever l'espoir d'un triomphe définitif. Mais ses débris

longtemps encore devaient résister aux armées de la Convention et du

Directoire, et, lorsque son existence fut révélée aux princes, tout ce

qu'on leur en disait les disposait à la croire invincible. Le drapeau

blanc réunissait déjà un nombre immense de combattants. Les

organisateurs de ce mouvement, en demandant aux princes de venir se

mettre à leur tête, prenaient l'engagement de ne déposer les armes

qu'après avoir remis le roi sur son trône. Le Régent le faisait

savoir à Condé: «C'est la grâce la plus intéressante et la plus

consolante que nous ayons reçue depuis le commencement de notre

infernale Révolution.»

En réponse à la démarche des royalistes vendéens, les princes leur

annoncèrent que le comte d'Artois allait se mettre en mesure de les

rejoindre. Lui-même faisait part à Vaudreuil de sa résolution: «Dans

peu de temps, tu seras content de moi!» Il devait croire, en effet,

que cette fois les circonstances allaient lui offrir l'occasion de se

servir de l'épée qu'il avait rapportée de Russie et déjouer un grand

rôle. Ce n'était pas seulement la Vendée qui s'offrait à ses efforts.

Plusieurs grandes villes de France ne voulaient plus reconnaître

l'autorité de la Convention. Lyon, Marseille, Toulon, divers

départements du Midi tentaient de se séparer de la République et de se

fédérer contre elle. Lyon avait secoué le joug des Jacobins,

s'apprêtait à soutenir par les armes les droits que l'Assemblée lui

contestait et a venger les Girondins. Toulon, enfin, tombé en pleine

insurrection, appelait à son aide les Espagnols et les Anglais.

C'était le cas ou jamais pour le comte d'Artois de se jeter en avant.

Mais le pourrait-il, et surtout le voudrait-il? Dans son entourage,

tout le monde n'en était pas convaincu. Vaudreuil lui-même se montrait

maintenant incrédule et en faisait l'aveu à d'Antraigues:

«Il s'est tant bercé, il m'a tant bercé d'illusions que j'ai perdu une

grande partie de ma confiance. Lyon, la Vendée, Toulon ou la tombe,

voilà ce qui lui convient; tout le reste ne vaut rien ... Mais combien

de causes secondes arrêtent son énergie naturelle! Il a eu un moment

brillant, héroïque qu'on lui a envié, et on a posé l'éteignoir sur

cette flamme naissante. Je ne m'en consolerai jamais.»

Dans quelque mesure que le comte d'Artois eût justifié par sa conduite

antérieure ces pronostics attristants, il paraissait à cette heure

disposé à les démentir. En se partageant avec son frère la tâche

qu'ils avaient assumée, c'est la Bretagne qu'il choisissait pour

théâtre de ses futurs exploits; c'est là qu'il déclarait vouloir se

rendre et jouer sa partie. Nous le verrons pendant les deux années qui

vont suivre tendre vers ce but avec obstination. Mais cette

obstination sera toujours aussi facilement vaincue que prompte à

renaître, de telle sorte qu'il est impossible d'établir si le prince

fut la victime des circonstances, ou de ses irrésolutions et de ces

causes secondes dont parlait Vaudreuil. Ce qui est hors de doute,

c'est qu'à plusieurs reprises il parut justifier les soupçons qui

s'élevèrent contre lui, après l'expédition de Quiberon. Ils sont

formulés dans une lettre attribuée à Charette et adressée à Louis

XVIII: «Sire, la lâcheté de votre frère a tout perdu.» Quoique

considérée comme apocryphe, cette lettre, à l'époque où elle circula,

exprimait le sentiment d'un grand nombre de royalistes. Ils

s'étonnaient qu'alors que tant d'héroïques partisans allaient et

venaient d'Angleterre en Bretagne, le comte d'Artois ne fût jamais

parvenu à se montrer dans les provinces insurgées, qui l'appelaient

sans relâche.

Quelques années après ces événements, à l'époque de la pacification de

la Vendée, le premier consul, recevant aux Tuileries un des chefs

chouans, le comte d'Andigné, s'étonnait railleusement devant lui

qu'aucun des membres de la maison de Bourbon n'eût pris le

commandement effectif des insurrections vendéennes.

--L'Angleterre les en a toujours empêchés, objecta d'Andigné.

--Il fallait se jeter dans une barque, répliqua Napoléon.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 22 / 37 段