délivré. Il ne devait plus être que rarement question de lui, quoique,
encore à cette heure, il essayât d'user des pouvoirs dont l'avait
dépossédé la disparition de celui de qui il les tenait. À la régence
de Monsieur, il opposait la régence de la reine, ce à quoi on lui
objectait d'une part que Marie-Antoinette était captive au Temple et,
d'autre part, que parvînt-elle à en sortir, sa qualité d'Autrichienne
la rendait incapable d'exercer la régence, et l'exposerait au soupçon
de favoriser le démembrement de la France rêvé par la maison
d'Autriche. Breteuil, néanmoins, ne se tenait pas pour battu. Le bruit
s'étant répandu au mois de juin qu'une réunion allait s'ouvrir à
Londres pour régler la marche des armées coalisées, on prêtait à
Breteuil le dessein d'y assister. Larouzière indigné en faisait part à
Condé et ajoutait: «Si cela est, de qui aura-t-il mission? Pas de nos
princes assurément. Il y a encore du Mercy dans cette affaire.»
Le maréchal de Castries était investi de la direction politique du
parti des princes. Retiré à Nimègue, il devait, pendant deux ans
encore, rester en possession de la confiance du Régent. Ému par les
projets qu'on attribuait à Breteuil, il alla à Bruxelles pour conférer
avec Mercy et s'assurer de leur réalité. Il fit valoir les avantages
de la régence de Monsieur et les inconvénients de celle de la reine.
Si la reine avait des droits par un codicille ou par un voeu de la
nation, Monsieur ne les lui disputerait pas. Mais en avait-elle? La
question était singulièrement oiseuse à cette heure. Les événements
eurent promptement fait de lui enlever toute raison d'être. Sur cette
régence de la reine, s'exerça le dernier effort de Breteuil. Il ne
tarda pas à se faire oublier.
La confiance de Monsieur dans son bon droit ne se manifeste pas
seulement par la résistance intrépide qu'il oppose aux déceptions qui
se succèdent: elle se trahit encore par une incroyable activité de
plume. Dans ses innombrables lettres, il parle des incidents les plus
petits comme des plus importants. À propos de «Monsieur Égalité fils»,
qui combat dans les armées de la République et figure dans
l'état-major de Dumouriez, il dit au prince de Condé: «Nous sommes
assez de Bourbons honnêtes gens pour ne pas nous mettre en peine qu'il
y ait une branche pourrie. L'histoire en parlera comme de Charles le
Mauvais qui était aussi notre parent, et puis voilà tout.» Dans une
autre lettre, le sort du petit Louis XVII lui arrache cette réflexion:
«Vous êtes sûrement aussi fâché que moi de savoir le roi entre les
mains de ce Simon. Ce n'est pas qu'il fût plus en sûreté dans une
maison que dans une autre. Mais c'est une cruauté de plus de la part
de ces monstres[44].»
[Note 44: Archives de Chantilly.]
Cette correspondance se multiplie sur tout et à propos de tout. Elle
comble le vide des journées du régent. À la distance où il est de son
pays, tout ce qui arrive de France, tout ce qui se passe en France
l'émeut, l'agite et souvent lui dicte des résolutions immédiates. Le
maréchal de Castries lui ayant mandé qu'il a su, par une lettre de
Londres, que Calonne est à Madrid, qu'il cherche à rentrer en scène et
à peser sur le gouvernement espagnol pour que celui-ci adhère à la
proposition de régence, Monsieur s'avise que Calonne est l'homme de
son frère et non le sien; il écrit au duc d'Havré, à Madrid, en lui
intimant l'ordre de déclarer à Sa Majesté catholique que Calonne est
sans mandat pour agir au nom du Régent, et que lui, d'Havré, est seul
chargé des intérêts de celui-ci.
Il apprend un autre jour que, dans le département de l'Aveyron, le
notaire Charrier fomente une insurrection et cherche à venger l'échec
de la confédération de Jalès. Il invite aussitôt le prince de Condé à
désigner quelques officiers qui iront seconder ce mouvement. Puis,
toujours soucieux de vaincre des difficultés qui semblent reculer
indéfiniment la victoire du royalisme sur la Révolution, il prend des
dispositions en vue de sa rentrée dans le royaume. Il cherche,
notamment, des hommes éprouvés pour les mettre à la tête des services
de la magistrature et de l'intérieur. Il écrit à Malesherbes, à M. de
La Galaisière et à M. Vidaud de La Tour, anciens conseillers d'État;
il les consulte, leur fait des offres et n'obtient d'ailleurs que des
réponses négatives. Malesherbes déclare que son devoir le retient
auprès de la reine, Vidaud de La Tour qu'il ne veut pas émigrer; La
Galaisière objecte le mauvais état de sa santé. Le régent tente alors
M. de Néville, qui n'accepte pas parce qu'il est du parti de Breteuil;
M. de Bertrand, qui s'abstient de répondre parce qu'il est
constitutionnel; le comte de Saint-Priest, que sa pauvreté retient à
Stockholm, et M. de Bérenger, qui se rendra aux désirs du prince si on
lui crée quelques ressources. Finalement, le Régent se rabat sur le
duc de La Vauguyon.
Ainsi, il affecte de prouver qu'il a pris effectivement la direction
du parti royaliste. Trop longtemps, le comte d'Artois y a eu une part
active, justifiée d'ailleurs par les circonstances. Mais, maintenant,
le Régent entend l'exercer seul et confiner son frère dans les
fonctions subordonnées de lieutenant général du royaume, qu'il lui a
conférées après la mort de Louis XVI. Cette volonté, en se
manifestant, accroîtra bientôt les rivalités qui existent entre les
partisans des princes. Il y aura le parti de l'aîné, devenu roi, et le
parti du comte d'Artois, qu'on ne désignera plus alors que sous le nom
de «Monsieur». Le parti de Monsieur s'irritera de la modération du
parti de Louis XVIII, qui lui-même sera traité de Jacobin par les
violents dont s'est entouré son frère. Le maréchal de Castries, pour
s'être rangé du côté du Régent, sera l'objet d'attaques dont la
vivacité l'indignera et lui dictera la résolution de se retirer. Mais
au moment où se pose la question de la régence, il est tout à
Monsieur. Il gémit de le savoir exilé dans cette triste petite ville
de Hamm, où l'on est trop loin des informations et des opérations
militaires pour faire de grandes choses et profiter des circonstances.
Brusquement, on apprend que Dumouriez a passé aux Autrichiens. On
croit qu'il marche sur Paris pour délivrer le petit Louis XVII et le
mettre sur le trône. Serait-ce la fin de la Révolution? On se le
demande au milieu de l'émotion que comporte un tel événement. Mais à
la joie qu'excite dans tous les coeurs la perspective d'une rentrée
prochaine en France, se mêle une crainte qui contribue à l'obscurcir.
Si Dumouriez arrive à ses fins, n'est-ce pas la reine qui sera
déclarée régente? Monsieur ne se trouvera-t-il pas écarté ainsi du
gouvernement, et le gouvernement lui-même ne tombera-t-il pas aux
mains des constitutionnels? La crainte est d'autant plus fondée que
Dumouriez appartient à ce parti et qu'il n'aime pas les princes. «Les
émigrés, ici, n'ont pas été contents de la réunion Dumouriez, écrit de
Londres l'ambassadeur russe comte de Woronsow. À travers les grands
mots, on voyait que la perspective d'avoir pour souverain le fils de
celui qu'ils ont abandonné lâchement, ne leur donne pas de grandes
espérances.»
Quelques jours plus tard, on se rassure. Dans les nouvelles
colportées, il n'y avait de vrai que la défection du général français;
il ne marche pas sur Paris; il s'est retiré à Darmstadt, chez le duc
de Mecklembourg. C'est par le maréchal de Castries que le Régent en
est averti. La lettre du maréchal relate divers propos qu'a tenus
Dumouriez. Il a déclaré que si le prince de Cobourg, commandant des
forces alliées, avait voulu le suivre, ils seraient déjà à Paris. Mais
Cobourg a refusé; il ne cherche qu'à démembrer la France.
On a parlé à Dumouriez des frères de Louis XVI.
--Deux mauvais sujets, a-t-il dit. Il est impossible d'en tirer aucun
parti.
--Et la reine?
--Je la méprise souverainement.
--Et Madame Élisabeth?
--C'est moins que rien. Louis XVII, a-t-il ajouté, voilà l'objet de ma
sollicitude et de tous mes voeux. Il faut que le bonheur de la France
devienne sou ouvrage. Surtout, point de princes autour de lui, mais
seulement un homme d'État bien imbu de la Constitution, afin qu'il
nous donne un bon roi constitutionnel, car la France n'en comporte pas
d'autres.
Comme suite à cette conversation, le maréchal fait remarquer
qu'assurément Dumouriez, en proclamant la nécessité d'un homme d'État
imbu de la Constitution, a entendu se désigner. Le Régent peut se
convaincre une fois de plus que, si la monarchie est restaurée par
d'autres que par les émigrés, ceux-ci n'auront pas de pires ennemis
que les constitutionnels. Il faut donc plus que jamais combattre ces
hommes néfastes, les principes qu'ils professent, se défier d'eux et,
par d'incessants efforts, paralyser leurs moyens. C'est vers eux
toutefois que penche visiblement l'Angleterre. La Rouzière l'écrit le
5 juin: «Nos scélérats constituants et monarchiens sont presque tous à
Londres. C'est eux que l'on écoute, c'est avec eux que l'on traite. Il
y a lieu de craindre qu'ils fassent cause commune avec les Jacobins et
ne soient maîtres de la France!»
Voilà quels sentiments nourrissent les partisans des princes, même les
plus modérés, car Larouzière est un modéré, capable de comprendre tous
les périls de la folle politique de l'Émigration. On n'en saurait
douter après avoir lu la lettre qu'il adresse le même jour à son ami,
le commandeur de Marcellange. Celui-ci lui a demandé s'il doit aller à
l'armée de Condé, qui est maintenant sous les ordres des généraux
autrichiens. Voici en quels termes il l'en détourne:
«En cas de revers, cette armée sera licenciée; en cas de services, les
princes seront à la tête du parti royaliste dans l'intérieur. Ce sera
là votre place et la seule peut-être qui ne doive pas laisser de
remords; car enfin, mon ami, voici une réflexion que j'ai renfermée
dans le plus profond de mon coeur et que je ne puis confier qu'à vous.
L'armée de Condé est en partie à la solde de l'Empereur. N'est-il pas
à craindre qu'en dernière analyse, les principes les plus louables,
les sentiments les plus nobles n'aient cependant servi qu'à jeter
tant de braves gens dans une erreur bien grave, telle par exemple que
si leurs travaux et leurs succès n'avaient d'autre cause que de les
rendre les coopérateurs de la dilapidation de leur patrie, et cela
pour le compte de son ennemi le plus implacable?»
Il est donc démontré qu'il y a parmi les émigrés et jusque dans
l'entourage des princes, des hommes que la passion n'égare pas au
point d'oblitérer entièrement leur patriotisme, et qui s'alarment de
voir leurs maîtres adresser appels sur appels aux puissances
étrangères. Malheureusement, ce qu'ils pensent ils n'osent le dire
tout haut, de peur de tomber en disgrâce et d'être l'objet des mêmes
anathèmes que ces constitutionnels que, pour plaire ou par conviction,
ils assimilent volontiers aux plus ardents ennemis de la royauté.
II
LE COMTE D'ARTOIS À SAINT-PÉTERSBOURG
Tandis que la question de la régence et celle des constitutionnels
passionnaient l'entourage de Monsieur, le comte d'Artois, arrivé en
Russie, y recevait de l'impératrice Catherine un accueil qui dépassait
toutes ses espérances. On a vu plus haut que la puissante souveraine
n'avait pas attendu de le voir et d'apprendre à le connaître pour
manifester sa sympathie et accorder son patronage aux frères de Louis
XVI. Le 19 août 1791, répondant à une de leurs lettres, elle leur
disait: «Je considère la cause de Louis XVI comme devant devenir celle
de toutes les têtes couronnées.» Le même jour, elle leur envoyait des
fonds, en leur recommandant d'en faire «l'emploi le plus utile pour le
bien des affaires du roi leur frère». Elle accueillait à sa cour les
émigrés français qui s'y présentaient: le comte de Langeron, le
marquis d'Autichamp, le comte de Vioménil, le marquis de Lambert, le
comte de Choiseul, le comte de Damas, le duc de Polignac, le duc de
Richelieu[45], d'autres plus obscurs. Tous recevaient des secours, des
biens, des grades, des emplois, mille témoignages de la munificence
d'une souveraine qui se faisait gloire d'avoir correspondu avec
Voltaire et Diderot.
[Note 45: Il est intéressant de mentionner le jugement que le
comte de Langeron, général émigré en Russie, porte, dans ses
Mémoires inédits, sur le futur ministre de la Restauration:
«Une âme ardente, une soif indicible de gloire, une tête bien
organisée et un coeur pur, voilà ce qui distingue le
petit-fils du maréchal de Richelieu. Il avait beaucoup des
qualités de son grand-père et pas un seul de ses vices. Qu'on
joigne à ces perfections aussi rares que précieuses une
éducation excellente, six années de voyages, et l'on verra ce
que pouvait promettre M. de Richelieu.»]
Après l'arrestation de Louis XVI à Varennes, elle ordonnait à
Genêt, chargé d'affaires de France, de ne plus se présenter aux
audiences du corps diplomatique, «le roi n'étant plus libre». Elle
l'obligeait à demander ses passeports. Avant même qu'il eût quitté
Saint-Pétersbourg, elle donnait accès auprès d'elle aux
représentants du souverain captif. Tour à tour, les comtes de
Bombelles et Eszterhazy, envoyés le premier par Breteuil, le second
par les princes émigrés, étaient reçus comme si leur maître eût
toujours été sur son trône. Le 8 février 1793, en apprenant la mort
de l'infortuné roi, elle dénonçait le traité de commerce conclu
avec le cabinet de Versailles en 1776, fermait les ports de la
Russie aux navires français, expulsait les consuls de France,
enjoignait aux Russes résidant en ce pays de rentrer en Russie, et
contraignait les Français fixés dans ses États à partir, ou à
prêter le serment dont voici la teneur:
«Je soussigné, jure devant Dieu tout-puissant et sur son saint
Évangile, que, n'ayant jamais adhéré, de fait ni de volonté, aux
principes impies et séditieux introduits et professés maintenant en
France, je regarde le gouvernement qui s'y est établi comme une
usurpation et une violation de toutes les lois, et la mort du roi très
chrétien Louis XVI comme un acte de scélératesse abominable et de
trahison infâme envers le légitime souverain.» Les gazettes
publiaient, par ses ordres, la formule du serment, et le nom de ceux
qui l'avaient signé.
Enfin, au printemps de cette même année, elle invitait le comte
d'Artois à venir la voir, «le recevait, dit Langeron, avec les plus
grands honneurs, les attentions les plus délicates,» portant la
recherche à un point qui étonna les Russes eux-mêmes. «Rien ne fut
négligé de ce qui pouvait contribuer à satisfaire l'amour-propre du
prince et à lui faire oublier ses malheurs. On n'avait pas plus
d'esprit que Catherine, on ne pouvait avoir plus de tact et de grâce
quand elle le voulait, et elle le voulut. Le prince d'ailleurs
s'attachait à lui plaire et y parvint. On l'avait logé, lui et sa
suite, aux frais de la cour et on lui rendait les mêmes honneurs qu'au
prince Henri de Prusse, venu en Russie vingt ans avant. Le comte
d'Artois sut reconnaître ces procédés.» Sa conduite fut pleine de
décence, de simplicité, de dignité. Il renversa les idées qu'on avait
de sa légèreté, de ses habitudes de jeunesse. Il inspira à toute la
cour, au favori Platon Zouboff lui-même, un respectueux intérêt. Les
femmes raffolaient de lui, et leurs attentions, leurs flatteries,
leurs prévenances rappelèrent celles qu'elles prodiguaient naguère à
Potemkin et maintenant à Zouboff.
On sait quelle influence exerçait le favori du jour. Catherine avait,
en quelque sorte, hiérarchisé la fonction de favori. Le favori était
aide de camp général. Il occupait l'appartement au-dessous de celui de
l'impératrice, avec lequel il communiquait par un escalier dérobé. Il
recevait cent mille roubles le jour de son installation et ensuite
douze mille par mois. Il était en outre défrayé de toutes les dépenses
de sa maison, parmi lesquelles figurait chaque jour une table de
vingt-quatre couverts. Ces avantages furent acquis à Zouboff du vivant
même de Potemkin auquel il succédait. Dès 1792, sa puissance n'avait
plus de bornes. C'est encore Langeron qui noua décrira cette curieuse
physionomie:
«Le grand vizir le plus arrogant n'a jamais traité les chiens de
chrétiens avec plus de hauteur et de mépris que Zouboff les généraux
et les courtisans de Catherine. Il fit faire à sa fortune les progrès
rapides que faisait la passion de l'Impératrice pour lui: comte,
prince d'Allemagne, général en chef, grand maître de l'artillerie,
gouverneur général de la Nouvelle-Russie, commandant les
chevaliers-gardes, chevalier de Saint-André, etc ... Sans la mort de
Catherine, il eût été, à vingt-cinq ans, feld-maréchal et aussi
puissant que Potemkin. Elle en fit un premier ministre à qui elle
faisait donner des leçons par Bezborodko et par Markoff.
«--C'est un enfant que je forme,» disait-elle.
«Mais elle se lassa de ses leçons, lui, de celles de ses mentors, et
il devint le vrai despote de l'empire. Elle tolérait son inexpérience,
sa médiocrité, sa paresse, jouissant de le voir rampant, soumis, en
apparence épris. Il avait vingt-quatre ans; elle en avait soixante.»
Tel était le respect qu'inspirait Zouboff, que parmi les courtisans
qu'il recevait à sa toilette, il y en eut qui, allant chez lui tous
les jours, restèrent trois ans sans lui parler. Il était donc bien
important de s'assurer son crédit. Le comte d'Artois s'ingénia à le
mettre dans ses intérêts. Zouboff, flatté par les attentions dont il
était l'objet de la part d'un Bourbon, employa pour le servir son
influence sur l'Impératrice.
L'entourage du prince ne fut pas jugé avec la même bienveillance que
lui. L'Impératrice en eut bientôt entrevu la légèreté, la nullité, la
médiocrité. Ce qu'elle en pensait, elle s'abstint de le dire au comte
d'Artois; mais elle le dit à d'autres, en exprimant la crainte que si
tous les émigrés ressemblaient à ceux-là, la cause des Bourbons ne fût
gravement compromise.
--Que peut-on faire, remarquait-elle, avec des gens si présomptueux,
si vains, si légers!
Elle reprochait à l'évêque d'Arras d'avoir l'air trop grenadier; elle
se blessa des allures du baron de Roll, de celles du comte d'Escars
qui trouvait sa table mauvaise, et du comte Roger de Damas lequel,
quoique au service de la Russie, affectait de porter l'uniforme
français. Mais elle n'impliqua pas le comte d'Artois dans ces
critiques. Elle croyait en lui, et dès le premier moment elle le lui
fit si clairement comprendre, que quelques jours après son arrivée,
faisant part à Vaudreuil de ses craintes et de ses espérances, c'est
de celles-ci que le prince l'entretenait. Il voyait déjà «vingt
vaisseaux russes et une bonne armée le transporter en Normandie». Le
19 avril, il mandait encore à son ami:
«L'Impératrice met tant de grâce dans tout ce qu'elle fait, et elle
prend un tel intérêt à nos affaires qu'elle est, en vérité, aussi
heureuse et aussi contente que moi-même. Elle m'a dit et répété
plusieurs fois qu'elle répondait de tout et que les petites
difficultés qui existent encore d'après les demandes de l'Angleterre
seraient promptement et facilement résolues. Mais elle ne craint que
la cour de Vienne; elle la croit détestable sous tous les rapports.»
Et en post-scriptum: «Nous avons la grande nouvelle de Dumouriez et sa
réunion à M. de Cobourg. J'en suis tout ému, tout étouffé; mais rien
n'est changé à ce que je t'ai mandé ce matin. Dieu sauve le Temple;
mais j'ai bien peur!»
Le péril que la défection de Dumouriez pouvait faire courir à
Marie-Antoinette ne lui arrachait pas un cri de pitié; comme son
frère, il redoutait la régence de la reine. Et puis, il était tout à
la joie du résultat de son séjour en Russie qui, maintenant, touchait
à sa fin.
--Vous êtes un des plus grands princes de l'Europe, s'était plu à lui
répéter l'Impératrice; mais il faut l'oublier quelque temps et être un
bon et valeureux partisan. Par ce moyen, vous redeviendrez ce que vous
êtes fait pour être. Les mouvements intérieurs de la France vous sont
favorables. Allez en Bretagne, sans rien attendre des négociations qui
se poursuivent entre les puissances et qui font perdre un temps
précieux. N'emmenez avec vous qu'un petit nombre d'hommes sages et
prudents, mais entreprenants et résolus.»
Elle les lui avait désignés: le prince de Nassau, le général
d'Autichamp, le duc de Laval et le vicomte de Vauban. Elle ne se
contentait pas de lui donner ces conseils; elle lui promettait des
subsides, une lettre pour le roi d'Angleterre qui, seul, pouvait le
conduire sur les côtes de France, une frégate russe pour le
transporter en pays anglais, et l'appui du comte de Woronsow, son
ambassadeur à Londres.
--Je vous confie, en Angleterre, lui disait-elle, à l'homme de mon
pays en qui j'ai le plus de confiance.
Enfin, elle lui offrait une épée, «une bonne et belle épée de
bataille,» sur laquelle elle avait fait graver cette devise: _Avec
Dieu, pour le roi!_ et dont la poignée en or portait, enchâssé, un
brillant estimé quarante mille francs.
En la lui remettant, elle ajoutait:
--Je ne vous la donnerais pas si je n'étais persuadée que vous périrez
plutôt que de différer de vous en servir.
Ce langage, ces attentions, la promesse d'être appuyé dans les
démarches qu'il allait faire auprès du gouvernement anglais par le
comte de Woronsow, et enfin les mille traits du bon vouloir «de la
plus grande des souveraines, la meilleure des femmes, la plus parfaite
des amies», électrisaient le prince; il promettait tout ce qu'on
attendait de lui. Il se jetterait en Normandie ou en Bretagne pour y
soulever les royalistes, se mettre à leur tête et rétablir la
monarchie. Ces projets belliqueux ne devaient se réaliser jamais.
Mais, à cette heure, en promettant de s'y consacrer tout entier, il
était sincère; et l'Impératrice n'en douta pas. Du reste, dans son
enthousiasme, il ne fut pas frappé de ce double fait que Catherine
ajournait sa réponse quant à la régence de Monsieur, et d'autre part,
qu'en recommandant au roi d'Angleterre la cause des princes, elle
évitait de fixer l'époque où elle-même la servirait en mettant ses
troupes en mouvement.
Le 26 avril, le comte d'Artois quitta Saint-Pétersbourg, après y avoir
passé un mois; il en partit comblé de bienfaits. Il reçut une somme
considérable, fut défrayé de toutes ses dépenses de route et de
séjour. On lui remboursa jusqu'au prix des présents qu'il avait faits
aux personnes attachées à son service pendant la durée de son passage
en Russie.
La lettre dont l'Impératrice l'avait chargé pour le roi George III
était conçue en termes chaleureux et pressants. Après s'être déclarée
prête à signer avec le gouvernement britannique le traité d'alliance
que celui-ci lui avait proposé, Catherine exposait et justifiait les
conseils donnés par elle au comte d'Artois:
«Les motifs de mon intervention dans les affaires de France étaient,
sans contredit, d'un moindre intérêt que pour les autres puissances
qui avoisinent ce royaume. Séparée de lui par des barrières immenses,
j'aurais pu, à l'aide de quelques mesures de précaution, attendre
tranquillement le sort des événements. Peut-être même, l'épuisement
presque général qu'auraient infailliblement produit les efforts des
uns pour renverser ces barrières, et ceux des autres pour les
défendre, auraient-ils présenté des chances séduisantes pour une
politique plus exclusive que ne l'a jamais été la mienne. Mais, amie
de l'ordre, de la justice et du bonheur commun de l'humanité, ce n'est
que par ces motifs purs et désintéressés que j'ai cherché à attirer
l'attention et l'activité des puissances de l'Europe sur les dangers
de toute espèce dont elles étaient menacées à la suite de la
Révolution française.
«Parmi les mesures que j'ai proposées pour en arrêter les progrès,
j'ai toujours regardé, et regarde encore, comme la plus efficace et la
plus expéditive de toutes, celle de former dans l'intérieur même de la
France un parti qui pût à la fin prévaloir sur celui de la faction
détestable de scélérats qui y dominent maintenant. En effet, sans ce
moyen, comment espérer de ramener une nation de vingt-cinq millions
d'hommes, tour à tour égarés par des conseils perfides ou entraînés
par les violences atroces de ses conducteurs actuels, et par
conséquent comment assurer le repos et la tranquillité de ses voisins?