Quant à Breteuil, par suite de la mort du roi, on espérait en être

délivré. Il ne devait plus être que rarement question de lui, quoique,

encore à cette heure, il essayât d'user des pouvoirs dont l'avait

dépossédé la disparition de celui de qui il les tenait. À la régence

de Monsieur, il opposait la régence de la reine, ce à quoi on lui

objectait d'une part que Marie-Antoinette était captive au Temple et,

d'autre part, que parvînt-elle à en sortir, sa qualité d'Autrichienne

la rendait incapable d'exercer la régence, et l'exposerait au soupçon

de favoriser le démembrement de la France rêvé par la maison

d'Autriche. Breteuil, néanmoins, ne se tenait pas pour battu. Le bruit

s'étant répandu au mois de juin qu'une réunion allait s'ouvrir à

Londres pour régler la marche des armées coalisées, on prêtait à

Breteuil le dessein d'y assister. Larouzière indigné en faisait part à

Condé et ajoutait: «Si cela est, de qui aura-t-il mission? Pas de nos

princes assurément. Il y a encore du Mercy dans cette affaire.»

Le maréchal de Castries était investi de la direction politique du

parti des princes. Retiré à Nimègue, il devait, pendant deux ans

encore, rester en possession de la confiance du Régent. Ému par les

projets qu'on attribuait à Breteuil, il alla à Bruxelles pour conférer

avec Mercy et s'assurer de leur réalité. Il fit valoir les avantages

de la régence de Monsieur et les inconvénients de celle de la reine.

Si la reine avait des droits par un codicille ou par un voeu de la

nation, Monsieur ne les lui disputerait pas. Mais en avait-elle? La

question était singulièrement oiseuse à cette heure. Les événements

eurent promptement fait de lui enlever toute raison d'être. Sur cette

régence de la reine, s'exerça le dernier effort de Breteuil. Il ne

tarda pas à se faire oublier.

La confiance de Monsieur dans son bon droit ne se manifeste pas

seulement par la résistance intrépide qu'il oppose aux déceptions qui

se succèdent: elle se trahit encore par une incroyable activité de

plume. Dans ses innombrables lettres, il parle des incidents les plus

petits comme des plus importants. À propos de «Monsieur Égalité fils»,

qui combat dans les armées de la République et figure dans

l'état-major de Dumouriez, il dit au prince de Condé: «Nous sommes

assez de Bourbons honnêtes gens pour ne pas nous mettre en peine qu'il

y ait une branche pourrie. L'histoire en parlera comme de Charles le

Mauvais qui était aussi notre parent, et puis voilà tout.» Dans une

autre lettre, le sort du petit Louis XVII lui arrache cette réflexion:

«Vous êtes sûrement aussi fâché que moi de savoir le roi entre les

mains de ce Simon. Ce n'est pas qu'il fût plus en sûreté dans une

maison que dans une autre. Mais c'est une cruauté de plus de la part

de ces monstres[44].»

[Note 44: Archives de Chantilly.]

Cette correspondance se multiplie sur tout et à propos de tout. Elle

comble le vide des journées du régent. À la distance où il est de son

pays, tout ce qui arrive de France, tout ce qui se passe en France

l'émeut, l'agite et souvent lui dicte des résolutions immédiates. Le

maréchal de Castries lui ayant mandé qu'il a su, par une lettre de

Londres, que Calonne est à Madrid, qu'il cherche à rentrer en scène et

à peser sur le gouvernement espagnol pour que celui-ci adhère à la

proposition de régence, Monsieur s'avise que Calonne est l'homme de

son frère et non le sien; il écrit au duc d'Havré, à Madrid, en lui

intimant l'ordre de déclarer à Sa Majesté catholique que Calonne est

sans mandat pour agir au nom du Régent, et que lui, d'Havré, est seul

chargé des intérêts de celui-ci.

Il apprend un autre jour que, dans le département de l'Aveyron, le

notaire Charrier fomente une insurrection et cherche à venger l'échec

de la confédération de Jalès. Il invite aussitôt le prince de Condé à

désigner quelques officiers qui iront seconder ce mouvement. Puis,

toujours soucieux de vaincre des difficultés qui semblent reculer

indéfiniment la victoire du royalisme sur la Révolution, il prend des

dispositions en vue de sa rentrée dans le royaume. Il cherche,

notamment, des hommes éprouvés pour les mettre à la tête des services

de la magistrature et de l'intérieur. Il écrit à Malesherbes, à M. de

La Galaisière et à M. Vidaud de La Tour, anciens conseillers d'État;

il les consulte, leur fait des offres et n'obtient d'ailleurs que des

réponses négatives. Malesherbes déclare que son devoir le retient

auprès de la reine, Vidaud de La Tour qu'il ne veut pas émigrer; La

Galaisière objecte le mauvais état de sa santé. Le régent tente alors

M. de Néville, qui n'accepte pas parce qu'il est du parti de Breteuil;

M. de Bertrand, qui s'abstient de répondre parce qu'il est

constitutionnel; le comte de Saint-Priest, que sa pauvreté retient à

Stockholm, et M. de Bérenger, qui se rendra aux désirs du prince si on

lui crée quelques ressources. Finalement, le Régent se rabat sur le

duc de La Vauguyon.

Ainsi, il affecte de prouver qu'il a pris effectivement la direction

du parti royaliste. Trop longtemps, le comte d'Artois y a eu une part

active, justifiée d'ailleurs par les circonstances. Mais, maintenant,

le Régent entend l'exercer seul et confiner son frère dans les

fonctions subordonnées de lieutenant général du royaume, qu'il lui a

conférées après la mort de Louis XVI. Cette volonté, en se

manifestant, accroîtra bientôt les rivalités qui existent entre les

partisans des princes. Il y aura le parti de l'aîné, devenu roi, et le

parti du comte d'Artois, qu'on ne désignera plus alors que sous le nom

de «Monsieur». Le parti de Monsieur s'irritera de la modération du

parti de Louis XVIII, qui lui-même sera traité de Jacobin par les

violents dont s'est entouré son frère. Le maréchal de Castries, pour

s'être rangé du côté du Régent, sera l'objet d'attaques dont la

vivacité l'indignera et lui dictera la résolution de se retirer. Mais

au moment où se pose la question de la régence, il est tout à

Monsieur. Il gémit de le savoir exilé dans cette triste petite ville

de Hamm, où l'on est trop loin des informations et des opérations

militaires pour faire de grandes choses et profiter des circonstances.

Brusquement, on apprend que Dumouriez a passé aux Autrichiens. On

croit qu'il marche sur Paris pour délivrer le petit Louis XVII et le

mettre sur le trône. Serait-ce la fin de la Révolution? On se le

demande au milieu de l'émotion que comporte un tel événement. Mais à

la joie qu'excite dans tous les coeurs la perspective d'une rentrée

prochaine en France, se mêle une crainte qui contribue à l'obscurcir.

Si Dumouriez arrive à ses fins, n'est-ce pas la reine qui sera

déclarée régente? Monsieur ne se trouvera-t-il pas écarté ainsi du

gouvernement, et le gouvernement lui-même ne tombera-t-il pas aux

mains des constitutionnels? La crainte est d'autant plus fondée que

Dumouriez appartient à ce parti et qu'il n'aime pas les princes. «Les

émigrés, ici, n'ont pas été contents de la réunion Dumouriez, écrit de

Londres l'ambassadeur russe comte de Woronsow. À travers les grands

mots, on voyait que la perspective d'avoir pour souverain le fils de

celui qu'ils ont abandonné lâchement, ne leur donne pas de grandes

espérances.»

Quelques jours plus tard, on se rassure. Dans les nouvelles

colportées, il n'y avait de vrai que la défection du général français;

il ne marche pas sur Paris; il s'est retiré à Darmstadt, chez le duc

de Mecklembourg. C'est par le maréchal de Castries que le Régent en

est averti. La lettre du maréchal relate divers propos qu'a tenus

Dumouriez. Il a déclaré que si le prince de Cobourg, commandant des

forces alliées, avait voulu le suivre, ils seraient déjà à Paris. Mais

Cobourg a refusé; il ne cherche qu'à démembrer la France.

On a parlé à Dumouriez des frères de Louis XVI.

--Deux mauvais sujets, a-t-il dit. Il est impossible d'en tirer aucun

parti.

--Et la reine?

--Je la méprise souverainement.

--Et Madame Élisabeth?

--C'est moins que rien. Louis XVII, a-t-il ajouté, voilà l'objet de ma

sollicitude et de tous mes voeux. Il faut que le bonheur de la France

devienne sou ouvrage. Surtout, point de princes autour de lui, mais

seulement un homme d'État bien imbu de la Constitution, afin qu'il

nous donne un bon roi constitutionnel, car la France n'en comporte pas

d'autres.

Comme suite à cette conversation, le maréchal fait remarquer

qu'assurément Dumouriez, en proclamant la nécessité d'un homme d'État

imbu de la Constitution, a entendu se désigner. Le Régent peut se

convaincre une fois de plus que, si la monarchie est restaurée par

d'autres que par les émigrés, ceux-ci n'auront pas de pires ennemis

que les constitutionnels. Il faut donc plus que jamais combattre ces

hommes néfastes, les principes qu'ils professent, se défier d'eux et,

par d'incessants efforts, paralyser leurs moyens. C'est vers eux

toutefois que penche visiblement l'Angleterre. La Rouzière l'écrit le

5 juin: «Nos scélérats constituants et monarchiens sont presque tous à

Londres. C'est eux que l'on écoute, c'est avec eux que l'on traite. Il

y a lieu de craindre qu'ils fassent cause commune avec les Jacobins et

ne soient maîtres de la France!»

Voilà quels sentiments nourrissent les partisans des princes, même les

plus modérés, car Larouzière est un modéré, capable de comprendre tous

les périls de la folle politique de l'Émigration. On n'en saurait

douter après avoir lu la lettre qu'il adresse le même jour à son ami,

le commandeur de Marcellange. Celui-ci lui a demandé s'il doit aller à

l'armée de Condé, qui est maintenant sous les ordres des généraux

autrichiens. Voici en quels termes il l'en détourne:

«En cas de revers, cette armée sera licenciée; en cas de services, les

princes seront à la tête du parti royaliste dans l'intérieur. Ce sera

là votre place et la seule peut-être qui ne doive pas laisser de

remords; car enfin, mon ami, voici une réflexion que j'ai renfermée

dans le plus profond de mon coeur et que je ne puis confier qu'à vous.

L'armée de Condé est en partie à la solde de l'Empereur. N'est-il pas

à craindre qu'en dernière analyse, les principes les plus louables,

les sentiments les plus nobles n'aient cependant servi qu'à jeter

tant de braves gens dans une erreur bien grave, telle par exemple que

si leurs travaux et leurs succès n'avaient d'autre cause que de les

rendre les coopérateurs de la dilapidation de leur patrie, et cela

pour le compte de son ennemi le plus implacable?»

Il est donc démontré qu'il y a parmi les émigrés et jusque dans

l'entourage des princes, des hommes que la passion n'égare pas au

point d'oblitérer entièrement leur patriotisme, et qui s'alarment de

voir leurs maîtres adresser appels sur appels aux puissances

étrangères. Malheureusement, ce qu'ils pensent ils n'osent le dire

tout haut, de peur de tomber en disgrâce et d'être l'objet des mêmes

anathèmes que ces constitutionnels que, pour plaire ou par conviction,

ils assimilent volontiers aux plus ardents ennemis de la royauté.

II

LE COMTE D'ARTOIS À SAINT-PÉTERSBOURG

Tandis que la question de la régence et celle des constitutionnels

passionnaient l'entourage de Monsieur, le comte d'Artois, arrivé en

Russie, y recevait de l'impératrice Catherine un accueil qui dépassait

toutes ses espérances. On a vu plus haut que la puissante souveraine

n'avait pas attendu de le voir et d'apprendre à le connaître pour

manifester sa sympathie et accorder son patronage aux frères de Louis

XVI. Le 19 août 1791, répondant à une de leurs lettres, elle leur

disait: «Je considère la cause de Louis XVI comme devant devenir celle

de toutes les têtes couronnées.» Le même jour, elle leur envoyait des

fonds, en leur recommandant d'en faire «l'emploi le plus utile pour le

bien des affaires du roi leur frère». Elle accueillait à sa cour les

émigrés français qui s'y présentaient: le comte de Langeron, le

marquis d'Autichamp, le comte de Vioménil, le marquis de Lambert, le

comte de Choiseul, le comte de Damas, le duc de Polignac, le duc de

Richelieu[45], d'autres plus obscurs. Tous recevaient des secours, des

biens, des grades, des emplois, mille témoignages de la munificence

d'une souveraine qui se faisait gloire d'avoir correspondu avec

Voltaire et Diderot.

[Note 45: Il est intéressant de mentionner le jugement que le

comte de Langeron, général émigré en Russie, porte, dans ses

Mémoires inédits, sur le futur ministre de la Restauration:

«Une âme ardente, une soif indicible de gloire, une tête bien

organisée et un coeur pur, voilà ce qui distingue le

petit-fils du maréchal de Richelieu. Il avait beaucoup des

qualités de son grand-père et pas un seul de ses vices. Qu'on

joigne à ces perfections aussi rares que précieuses une

éducation excellente, six années de voyages, et l'on verra ce

que pouvait promettre M. de Richelieu.»]

Après l'arrestation de Louis XVI à Varennes, elle ordonnait à

Genêt, chargé d'affaires de France, de ne plus se présenter aux

audiences du corps diplomatique, «le roi n'étant plus libre». Elle

l'obligeait à demander ses passeports. Avant même qu'il eût quitté

Saint-Pétersbourg, elle donnait accès auprès d'elle aux

représentants du souverain captif. Tour à tour, les comtes de

Bombelles et Eszterhazy, envoyés le premier par Breteuil, le second

par les princes émigrés, étaient reçus comme si leur maître eût

toujours été sur son trône. Le 8 février 1793, en apprenant la mort

de l'infortuné roi, elle dénonçait le traité de commerce conclu

avec le cabinet de Versailles en 1776, fermait les ports de la

Russie aux navires français, expulsait les consuls de France,

enjoignait aux Russes résidant en ce pays de rentrer en Russie, et

contraignait les Français fixés dans ses États à partir, ou à

prêter le serment dont voici la teneur:

«Je soussigné, jure devant Dieu tout-puissant et sur son saint

Évangile, que, n'ayant jamais adhéré, de fait ni de volonté, aux

principes impies et séditieux introduits et professés maintenant en

France, je regarde le gouvernement qui s'y est établi comme une

usurpation et une violation de toutes les lois, et la mort du roi très

chrétien Louis XVI comme un acte de scélératesse abominable et de

trahison infâme envers le légitime souverain.» Les gazettes

publiaient, par ses ordres, la formule du serment, et le nom de ceux

qui l'avaient signé.

Enfin, au printemps de cette même année, elle invitait le comte

d'Artois à venir la voir, «le recevait, dit Langeron, avec les plus

grands honneurs, les attentions les plus délicates,» portant la

recherche à un point qui étonna les Russes eux-mêmes. «Rien ne fut

négligé de ce qui pouvait contribuer à satisfaire l'amour-propre du

prince et à lui faire oublier ses malheurs. On n'avait pas plus

d'esprit que Catherine, on ne pouvait avoir plus de tact et de grâce

quand elle le voulait, et elle le voulut. Le prince d'ailleurs

s'attachait à lui plaire et y parvint. On l'avait logé, lui et sa

suite, aux frais de la cour et on lui rendait les mêmes honneurs qu'au

prince Henri de Prusse, venu en Russie vingt ans avant. Le comte

d'Artois sut reconnaître ces procédés.» Sa conduite fut pleine de

décence, de simplicité, de dignité. Il renversa les idées qu'on avait

de sa légèreté, de ses habitudes de jeunesse. Il inspira à toute la

cour, au favori Platon Zouboff lui-même, un respectueux intérêt. Les

femmes raffolaient de lui, et leurs attentions, leurs flatteries,

leurs prévenances rappelèrent celles qu'elles prodiguaient naguère à

Potemkin et maintenant à Zouboff.

On sait quelle influence exerçait le favori du jour. Catherine avait,

en quelque sorte, hiérarchisé la fonction de favori. Le favori était

aide de camp général. Il occupait l'appartement au-dessous de celui de

l'impératrice, avec lequel il communiquait par un escalier dérobé. Il

recevait cent mille roubles le jour de son installation et ensuite

douze mille par mois. Il était en outre défrayé de toutes les dépenses

de sa maison, parmi lesquelles figurait chaque jour une table de

vingt-quatre couverts. Ces avantages furent acquis à Zouboff du vivant

même de Potemkin auquel il succédait. Dès 1792, sa puissance n'avait

plus de bornes. C'est encore Langeron qui noua décrira cette curieuse

physionomie:

«Le grand vizir le plus arrogant n'a jamais traité les chiens de

chrétiens avec plus de hauteur et de mépris que Zouboff les généraux

et les courtisans de Catherine. Il fit faire à sa fortune les progrès

rapides que faisait la passion de l'Impératrice pour lui: comte,

prince d'Allemagne, général en chef, grand maître de l'artillerie,

gouverneur général de la Nouvelle-Russie, commandant les

chevaliers-gardes, chevalier de Saint-André, etc ... Sans la mort de

Catherine, il eût été, à vingt-cinq ans, feld-maréchal et aussi

puissant que Potemkin. Elle en fit un premier ministre à qui elle

faisait donner des leçons par Bezborodko et par Markoff.

«--C'est un enfant que je forme,» disait-elle.

«Mais elle se lassa de ses leçons, lui, de celles de ses mentors, et

il devint le vrai despote de l'empire. Elle tolérait son inexpérience,

sa médiocrité, sa paresse, jouissant de le voir rampant, soumis, en

apparence épris. Il avait vingt-quatre ans; elle en avait soixante.»

Tel était le respect qu'inspirait Zouboff, que parmi les courtisans

qu'il recevait à sa toilette, il y en eut qui, allant chez lui tous

les jours, restèrent trois ans sans lui parler. Il était donc bien

important de s'assurer son crédit. Le comte d'Artois s'ingénia à le

mettre dans ses intérêts. Zouboff, flatté par les attentions dont il

était l'objet de la part d'un Bourbon, employa pour le servir son

influence sur l'Impératrice.

L'entourage du prince ne fut pas jugé avec la même bienveillance que

lui. L'Impératrice en eut bientôt entrevu la légèreté, la nullité, la

médiocrité. Ce qu'elle en pensait, elle s'abstint de le dire au comte

d'Artois; mais elle le dit à d'autres, en exprimant la crainte que si

tous les émigrés ressemblaient à ceux-là, la cause des Bourbons ne fût

gravement compromise.

--Que peut-on faire, remarquait-elle, avec des gens si présomptueux,

si vains, si légers!

Elle reprochait à l'évêque d'Arras d'avoir l'air trop grenadier; elle

se blessa des allures du baron de Roll, de celles du comte d'Escars

qui trouvait sa table mauvaise, et du comte Roger de Damas lequel,

quoique au service de la Russie, affectait de porter l'uniforme

français. Mais elle n'impliqua pas le comte d'Artois dans ces

critiques. Elle croyait en lui, et dès le premier moment elle le lui

fit si clairement comprendre, que quelques jours après son arrivée,

faisant part à Vaudreuil de ses craintes et de ses espérances, c'est

de celles-ci que le prince l'entretenait. Il voyait déjà «vingt

vaisseaux russes et une bonne armée le transporter en Normandie». Le

19 avril, il mandait encore à son ami:

«L'Impératrice met tant de grâce dans tout ce qu'elle fait, et elle

prend un tel intérêt à nos affaires qu'elle est, en vérité, aussi

heureuse et aussi contente que moi-même. Elle m'a dit et répété

plusieurs fois qu'elle répondait de tout et que les petites

difficultés qui existent encore d'après les demandes de l'Angleterre

seraient promptement et facilement résolues. Mais elle ne craint que

la cour de Vienne; elle la croit détestable sous tous les rapports.»

Et en post-scriptum: «Nous avons la grande nouvelle de Dumouriez et sa

réunion à M. de Cobourg. J'en suis tout ému, tout étouffé; mais rien

n'est changé à ce que je t'ai mandé ce matin. Dieu sauve le Temple;

mais j'ai bien peur!»

Le péril que la défection de Dumouriez pouvait faire courir à

Marie-Antoinette ne lui arrachait pas un cri de pitié; comme son

frère, il redoutait la régence de la reine. Et puis, il était tout à

la joie du résultat de son séjour en Russie qui, maintenant, touchait

à sa fin.

--Vous êtes un des plus grands princes de l'Europe, s'était plu à lui

répéter l'Impératrice; mais il faut l'oublier quelque temps et être un

bon et valeureux partisan. Par ce moyen, vous redeviendrez ce que vous

êtes fait pour être. Les mouvements intérieurs de la France vous sont

favorables. Allez en Bretagne, sans rien attendre des négociations qui

se poursuivent entre les puissances et qui font perdre un temps

précieux. N'emmenez avec vous qu'un petit nombre d'hommes sages et

prudents, mais entreprenants et résolus.»

Elle les lui avait désignés: le prince de Nassau, le général

d'Autichamp, le duc de Laval et le vicomte de Vauban. Elle ne se

contentait pas de lui donner ces conseils; elle lui promettait des

subsides, une lettre pour le roi d'Angleterre qui, seul, pouvait le

conduire sur les côtes de France, une frégate russe pour le

transporter en pays anglais, et l'appui du comte de Woronsow, son

ambassadeur à Londres.

--Je vous confie, en Angleterre, lui disait-elle, à l'homme de mon

pays en qui j'ai le plus de confiance.

Enfin, elle lui offrait une épée, «une bonne et belle épée de

bataille,» sur laquelle elle avait fait graver cette devise: _Avec

Dieu, pour le roi!_ et dont la poignée en or portait, enchâssé, un

brillant estimé quarante mille francs.

En la lui remettant, elle ajoutait:

--Je ne vous la donnerais pas si je n'étais persuadée que vous périrez

plutôt que de différer de vous en servir.

Ce langage, ces attentions, la promesse d'être appuyé dans les

démarches qu'il allait faire auprès du gouvernement anglais par le

comte de Woronsow, et enfin les mille traits du bon vouloir «de la

plus grande des souveraines, la meilleure des femmes, la plus parfaite

des amies», électrisaient le prince; il promettait tout ce qu'on

attendait de lui. Il se jetterait en Normandie ou en Bretagne pour y

soulever les royalistes, se mettre à leur tête et rétablir la

monarchie. Ces projets belliqueux ne devaient se réaliser jamais.

Mais, à cette heure, en promettant de s'y consacrer tout entier, il

était sincère; et l'Impératrice n'en douta pas. Du reste, dans son

enthousiasme, il ne fut pas frappé de ce double fait que Catherine

ajournait sa réponse quant à la régence de Monsieur, et d'autre part,

qu'en recommandant au roi d'Angleterre la cause des princes, elle

évitait de fixer l'époque où elle-même la servirait en mettant ses

troupes en mouvement.

Le 26 avril, le comte d'Artois quitta Saint-Pétersbourg, après y avoir

passé un mois; il en partit comblé de bienfaits. Il reçut une somme

considérable, fut défrayé de toutes ses dépenses de route et de

séjour. On lui remboursa jusqu'au prix des présents qu'il avait faits

aux personnes attachées à son service pendant la durée de son passage

en Russie.

La lettre dont l'Impératrice l'avait chargé pour le roi George III

était conçue en termes chaleureux et pressants. Après s'être déclarée

prête à signer avec le gouvernement britannique le traité d'alliance

que celui-ci lui avait proposé, Catherine exposait et justifiait les

conseils donnés par elle au comte d'Artois:

«Les motifs de mon intervention dans les affaires de France étaient,

sans contredit, d'un moindre intérêt que pour les autres puissances

qui avoisinent ce royaume. Séparée de lui par des barrières immenses,

j'aurais pu, à l'aide de quelques mesures de précaution, attendre

tranquillement le sort des événements. Peut-être même, l'épuisement

presque général qu'auraient infailliblement produit les efforts des

uns pour renverser ces barrières, et ceux des autres pour les

défendre, auraient-ils présenté des chances séduisantes pour une

politique plus exclusive que ne l'a jamais été la mienne. Mais, amie

de l'ordre, de la justice et du bonheur commun de l'humanité, ce n'est

que par ces motifs purs et désintéressés que j'ai cherché à attirer

l'attention et l'activité des puissances de l'Europe sur les dangers

de toute espèce dont elles étaient menacées à la suite de la

Révolution française.

«Parmi les mesures que j'ai proposées pour en arrêter les progrès,

j'ai toujours regardé, et regarde encore, comme la plus efficace et la

plus expéditive de toutes, celle de former dans l'intérieur même de la

France un parti qui pût à la fin prévaloir sur celui de la faction

détestable de scélérats qui y dominent maintenant. En effet, sans ce

moyen, comment espérer de ramener une nation de vingt-cinq millions

d'hommes, tour à tour égarés par des conseils perfides ou entraînés

par les violences atroces de ses conducteurs actuels, et par

conséquent comment assurer le repos et la tranquillité de ses voisins?

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 21 / 37 段