neige et par le froid le plus rigoureux. Ce même jour, il mandait à
Vaudreuil qu'il y serait heureux si «son amie», Mme de Polastron, y
était avec lui. À la veille de partir pour la Russie, il n'avait pu
l'emmener. Elle devait, pendant qu'il voyagerait, résider à Vienne. En
attendant, elle s'était arrêtée à Francfort, prête à en repartir dès
que le prince aurait été autorisé par l'impératrice Catherine à se
rendre à Saint-Pétersbourg. Monsieur ne tarda pas à quitter Namur et à
rejoindre son frère. Dans les derniers jours de janvier, il était à
Hamm, attendant anxieusement des nouvelles du procès du roi, engagé
devant la Convention. C'est à Hamm que les princes apprirent la
condamnation de Louis XVI et son exécution. Dans l'isolement auquel
ils étaient condamnés, ils ressentirent cruellement le contre-coup de
la fin tragique de leur frère. Peut-être se demandèrent-ils si leurs
imprudences n'avaient pas contribué à ce dénouement sinistre;
peut-être aussi en accusèrent-ils l'égoïste politique des puissances
coalisées. Mais quoi qu'ils en aient pensé, ils y puisèrent un besoin
plus ardent de vengeance et d'action immédiate.
Dès le 28 janvier, Monsieur rédigeait une Déclaration au peuple
français. Après avoir proclamé le Dauphin roi de France, sous le nom
de Louis XVII, et s'être octroyé à lui-même la régence, au mépris des
droits de la reine empêchée par sa captivité de les exercer, il
affirmait en ces termes sa ferme volonté de rétablir en son entier
l'ancien régime détruit par la Révolution:
«Je m'emploierai premièrement à la liberté du roi, de sa mère, de sa
soeur et de sa tante, et simultanément au rétablissement de la
Monarchie, sur les bases inaltérables de sa Constitution, à la
réformation des abus introduits dans le régime de l'administration
publique, au rétablissement de la religion de nos pères dans la
pureté de son culte et de la discipline canonique, à la réintégration
de la magistrature pour le maintien de l'ordre public et la bonne
dispensation de la justice, à la réintégration des Français de tous
les ordres dans leurs droits légitimes et dans la jouissance de leurs
propriétés envahies et usurpées, à la sévère et exemplaire punition
des crimes, au rétablissement de l'autorité des lois et de la paix, et
enfin à l'accomplissement des engagements solennels que nous avons
voulu prendre conjointement avec notre cher frère, Charles-Philippe de
France, comte d'Artois, et auxquels se sont unis nos très chers
neveux, petits-fils de France, Louis-Antoine, duc d'Angoulême, et
Charles-Ferdinand, duc de Berry, et nos cousins, princes de sang
royal, Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, Louis-Henri-Joseph de
Bourbon, duc de Bourbon, et Louis-Antoine de Bourbon, duc d'Enghien,
par nos déclarations adressées au feu roi, notre frère, le 10
septembre 1791, et autres actes émanés de nous.»
Accentuant le défi qu'il jetait à la Révolution, sans tenir aucun
compte de ce qu'elle avait fait, ni de la Déclaration des droits de
l'homme, ni de l'égalité des citoyens proclamée, ni d'aucune des lois
par lesquelles avait été détruit à jamais l'ancien régime, il écrivait
le même jour aux gentilshommes de la coalition d'Auvergne, après
avoir, par lettres patentes, créé le comte d'Artois lieutenant général
du royaume: «Quant à moi, venger le sang du roi mon frère, briser les
fers de ma famille, replacer mon neveu sur son trône et rendre à ma
patrie son antique constitution ou périr avec vous sur ses ruines, tel
est mon voeu, tel est l'unique objet de mon ambition.»
Toute la politique des émigrés et du prince qui fut plus tard Louis
XVIII est résumée dans ce langage. C'est de celle-là qu'avec des
réserves partielles, des réformes conditionnelles ou de rares
adoucissements dictés par les circonstances, il ne cessa de poursuivre
le triomphe durant les longues années de son exil. À Hamm, à Vérone, à
Blankenberg, à Mitau, à Hartwell, avant et après la mort de la reine
et du Dauphin, comme régent et comme roi, il ne rêva rien autre chose
que des vengeances qu'il jugeait nécessaires et le rétablissement des
«antiques privilèges de la noblesse». Ce n'est qu'à Saint-Ouen, en
1814, au moment de régner, qu'il comprit clairement la nécessité d'y
renoncer. Au commencement de 1793, il n'était qu'un pauvre prince sans
patrie, proscrit, dépouillé, vaincu, tellement abandonné et oublié que
Condé pouvait écrire à un ami qui recommandait aux princes de se
défier des assassins: «Rassurez-vous pour nous. Des princes sans
armée, des Bourbons sans noblesse autour d'eux, sont des êtres si nuls
qu'ils ne valent pas les honneurs de l'assassinat.»
Les négociations engagées dès le lendemain de la mort de Louis XVI, et
qui devaient se continuer jusqu'à la mort de Louis XVII, eurent pour
principal objet la reconnaissance par les souverains du titre de
régent que s'était attribué Monsieur. En le prenant, il n'osait se
flatter de l'espoir que toutes les puissances le reconnaîtraient. Il
ne se croyait sûr que de l'assentiment de la Russie et de l'Espagne.
Quant aux dispositions de l'Angleterre, on devine par sa
correspondance avec son représentant à Londres qu'il craignait
qu'elles ne lui fussent pas favorables. Voici ce qu'à la date du 30
janvier, il mandait au duc d'Harcourt:
«Mon cousin, la perte affreuse que je viens de faire, et la nécessité
de veiller sans retard aux intérêts du roi, mon neveu, m'ont déterminé
à me charger du fardeau de la régence. Les droits de ma naissance et
un devoir sacré pour mon coeur, m'appelaient également à cette pénible
fonction.
«Votre attachement connu pour le roi que nous pleurons, et le
sentiment d'amitié que votre inébranlable fidélité m'a inspiré, me
font désirer que vous vous chargiez auprès du roi d'Angleterre de lui
notifier la mort du roi mon frère, l'avènement du roi mon neveu à la
couronne et le mien à la régence. Je crois le parti que j'ai pris trop
juste pour craindre qu'il puisse être blâmé. Mais dans l'incertitude
où je suis encore sur les véritables intentions de l'Angleterre à mon
égard, j'ai pensé qu'il pouvait vous être désagréable de vous charger
de cette notification, si vous n'étiez pas certain que la régence
serait reconnue.
«Je charge en conséquence M. Hermann, agent général de la marine de
France en Angleterre, dont je connais l'intelligence, la fidélité et
les rapports avec le ministère britannique, de chercher à pénétrer
les dispositions et de vous en rendre compte. Vous trouverez sous
cette enveloppe deux paquets pour lui, à cachet volant, pour que vous
puissiez en prendre lecture. Le premier contient un pouvoir de moi
pour traiter cette affaire en mon nom avec les ministres, et c'est
celui que vous lui remettrez le premier.
«S'il vous rend compte que les dispositions sont telles que je désire,
je vous prie de vous charger vous-même de faire la notification et
d'accepter, au moins passagèrement, le titre d'ambassadeur du roi.
Vous ne le garderez qu'autant qu'il ne vous sera pas à charge, et vous
serez relevé dès qu'il gênera votre liberté.
«Si, au contraire, l'Angleterre ne paraissait pas encore disposée à
reconnaître la régence, vous remettriez à M. Hermann, lorsqu'il
viendra vous en rendre compte, le second paquet qui contient les
pièces qui lui sont nécessaires pour faire simplement la notification
au ministre de Sa Majesté britannique.
«Je ne vous parle pas d'une douleur dont les traces ne s'effaceront
plus; vous la partagerez sûrement. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous
ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. Votre très affectionné
cousin, Louis-Stanislas-Xavier.»
Cette lettre était accompagnée de la note qui suit:
«Mon cousin le duc d'Harcourt, en remettant à Sa Majesté Britannique
la lettre de notification ci-jointe, fera sentir qu'après l'affreux
attentat qui vient d'être commis, Monsieur a dû prendre sur-le-champ
le titre de régent. Sa naissance lui en donnait le droit, et la
difficulté des circonstances prouve assez qu'en se chargeant d'un
aussi pesant fardeau, Monsieur n'a consulté que le devoir le plus
impérieux. Dans un moment où l'horreur du crime doit révolter la
partie de la nation qui est encore saine, mais qui gémit sous le joug
tyrannique des factieux, Monsieur peut seul parler au nom du roy, son
neveu; seul au nom de nos antiques lois, il peut rassembler, lorsque
les forces étrangères entreront en France, les sujets qui sont restés
fidèles aux vrais principes de notre auguste monarchie. On ne croit
pas qu'il puisse être nécessaire d'émouvoir la sensibilité des
souverains sur un événement qui les touche d'aussi près; il n'est que
trop certain qu'en tolérant de tels principes, aucune tête couronnée
n'est en sûreté. On s'en remet totalement à l'intelligence de M. le
duc d'Harcourt pour faire valoir ces raisons, dans le cas où il
rencontrerait quelque opposition.
«Si, au contraire, la cour de Londres reconnaît Monsieur en sa qualité
de régent du royaume, M. le duc d'Harcourt se bornera à solliciter les
plus puissants secours pour sauver le jeune roy et pour faire trembler
les factieux de tous les pays qui pourraient être tentés de suivre ce
dangereux exemple.
«Les différentes circonstances locales prescriront la conduite du
moment, elles ne peuvent pas être entièrement prévues, et on ne peut
rien indiquer de positif à cet égard. C'est avec confiance que
Monsieur se livre sur le choix des démarches nécessaires au
discernement de M. le duc d'Harcourt.
«Si la régence est reconnue, M. le duc d'Harcourt sollicitera l'envoi
d'un ministre auprès de M. le régent. S'il l'obtient, il demandera
sous quel titre on l'enverra, et il pourra déclarer qu'il est autorisé
lui-même à prendre auprès de la cour de Londres le même titre que
cette puissance donnera à son ministre auprès de M. le régent[42].»
[Note 42: Papiers d'Harcourt.]
En même temps qu'il chargeait d'Harcourt des démarches à faire à
Londres, Monsieur confiait des missions analogues à ses divers
représentants auprès des puissances. Il comptait sur tout, on l'a dit,
sur la Russie et sur l'Espagne, assuré qu'elles n'hésiteraient pas à
le reconnaître en qualité de régent, et que cet exemple, une fois
donné, serait suivi par toutes les autres cours.
Le départ du comte d'Artois pour Saint-Pétersbourg avait été déjà
décidé, sur le conseil du roi de Prusse, au moment où Brunswick
battait en retraite. Il s'agissait alors d'obtenir de Catherine
qu'elle prît l'initiative d'une campagne nouvelle pour le printemps
suivant. La mort de Louis XVI et les progrès de la Révolution
rendaient maintenant cette démarche plus nécessaire, et puisqu'il
était convenu que le comte d'Artois en serait chargé, il le fut
également de solliciter de la Russie la reconnaissance du Régent. Il
partit pour Saint-Pétersbourg, le 25 février 1793, accompagné de
l'évêque d'Arras, du duc d'Escars et du baron de Roll.
À Madrid, il n'était besoin d'envoyer personne. Le duc d'Havré, depuis
deux ans, y défendait les intérêts des princes, secondé par le duc de
La Vauguyon, naguère encore ambassadeur de Louis XVI et resté en
Espagne bien qu'il eût quitté l'ambassade avant la mort du roi.
D'Havré était une assez pauvre tête. Ses dépêches sont des
chefs-d'oeuvre de candeur, de sottise et de crédulité. Néanmoins, il
avait su plaire à la cour de Madrid. Il y était sans influence, mais
non sans un certain prestige. Il le devait à son nom, à ses relations
et surtout à l'assurance avec laquelle il parlait de tout. Les princes
lui croyaient un crédit qu'il n'avait pas, et la cour d'Espagne ne
voulant rien traiter de sérieux avec eux, n'ayant guère que des refus
à opposer à leurs demandes, quand elles touchaient à la politique,
considérait le duc d'Havré comme suffisant pour les présenter et
transmettre ses réponses.
Chargé de demander à la fois un asile pour Monsieur et la
reconnaissance du titre de régent, d'Havré vit ses efforts se briser
contre la tactique adoptée par l'Espagne. Le roi et ses ministres
voulaient bien secourir les princes et les émigrés. Ils l'avaient
prouvé en leur accordant d'abondants secours, en accueillant
généreusement les Français qui s'étaient réfugiés en Espagne, le
clergé surtout, envers qui le clergé espagnol se prodiguait en
bienfaits. Le gouvernement avait même pris à sa solde un grand nombre
d'officiers sortis de France. Quoique cette bienveillance eût été plus
active sous le ministère de Florida-Blanca que sous celui de d'Aranda,
son successeur, et que celui-ci eût témoigné de plus de mobilité que
de constance dans ses faveurs, comme lorsque, par exemple, au mois de
mai 1792, il chassait en partie ces mêmes officiers dont avaient été
d'abord acceptés les services, les Bourbons et les émigrés, au point
de vue privé, avaient plus à se louer de la cour d'Espagne qu'à s'en
plaindre; mais, au point de vue politique, ils n'en avaient rien
obtenu. C'était même en dehors de toute action des princes que
l'Espagne, au moment d'entrer en guerre avec la République, avait
enrôlé de nouveau des émigrés pour en former deux régiments: le
Royal-Roussillon et la Légion des Pyrénées.
À Coblentz, on s'était maintes fois choqué, sans oser le dire, de
l'affectation qu'elle mettait à ne pas entrer dans les combinaisons
des princes. Mais on imputait sa conduite à sa faiblesse, à sa
timidité; on supposait que, si les armées alliées remportaient des
avantages, elle se montrerait plus favorable aux frères de Louis XVI.
En tous cas, on ne pensait pas qu'elle voulût refuser un asile à
Monsieur et que, le recevant, elle ne le reçût pas comme Régent de
France. Sur ces deux points, on se trompait. Aux premières demandes de
d'Havré, l'Espagne se déclara prête à recevoir Monsieur, mais seul,
sans ses conseillers ordinaires. Elle ne faisait exception que pour le
baron de Flachslanden, qui serait autorisé à l'accompagner. En ce qui
concernait la régence, elle alléguait qu'elle blesserait ses alliés en
la reconnaissant avant eux. De là, grande colère de Monsieur et de sa
petite cour, quand il connut ces réponses. Était-ce ainsi qu'un
Bourbon devait être traité par un autre Bourbon? C'était certes
beaucoup que le roi Charles continuât à venir en aide de sa bourse aux
membres de la famille royale de France. Mais comment s'obstinait-il à
ne pas accueillir le Régent avec éclat, à ne pas admettre qu'il pût
marcher avec les armées, et surtout enfin à ne pas le reconnaître en
qualité de représentant de Louis XVII captif et empêché de régner? Ces
refus étaient d'autant plus cruels que, si l'Espagne avait reconnu le
Régent et accrédité auprès de lui un ambassadeur, comme le désirait
Monsieur, les autres puissances «n'auraient pas osé manifester leurs
vues impolitiques et barbares». En se conduisant ainsi qu'elle le
faisait, non seulement elle trahissait la cause des rois, mais encore
elle perdait l'occasion de jouer le grand rôle que la Russie lui
destinait dans les événements ultérieurs. C'étaient là les arguments
de la petite cour de Hamm; ils n'eurent pas raison de la résistance de
celle de Madrid.
En Angleterre, la sollicitation du Régent à l'effet d'être reconnu
ne semblait pas devoir trouver meilleure fortune, quoique le
ministère Pitt se fût décidé à entrer dans la coalition. Il faisait
marcher des troupes en Hollande; il commençait une guerre maritime
dans le but, il est vrai, de profiter des désordres survenus dans
nos colonies et surtout de la révolte des nègres à Saint-Domingue
pour s'emparer des possessions françaises d'outre-mer. Mais ses
véritables desseins apparaissaient à peine; on pouvait encore croire
à son désintéressement. Aux premières démarches faites par le duc
d'Harcourt et par le comte de Lally-Tollendal, l'ancien constituant,
ami du maréchal de Castries, émigré à Londres, lord Grenville,
ministre des affaires étrangères, répondit par des fins de
non-recevoir.--Tout serait prématuré tant que les alliés ne sont pas
en France.--On ne peut rien sans le concours de l'Autriche, et il
est regrettable que la cour de Vienne n'ait pu être consultée.--Il
faut d'abord que les princes se fassent un parti dans le royaume.
En transmettant, le 10 mars, ces réponses au maréchal de Castries,
Lally-Tollendal laissait entendre qu'il ne fallait pas les considérer
comme définitives. On dépendait des événements. «Mercredi, on
tremblait pour la Hollande; on était mécontent de la Prusse. Pitt
inclinait à se retirer de la coalition et à faire la paix. La nouvelle
des victoires est arrivée, et l'on ne respire plus que la guerre. M.
Pitt doit présenter son budget cette semaine. Il prouvera que tel est
l'état des finances nationales que l'Angleterre a de quoi faire la
guerre cinq ans sans mettre un seul impôt et en consacrant toujours
douze cent mille livres sterling par année à l'extinction de la dette.
Ce compte rendu vaudra une victoire et doit frapper de terreur ceux
qui gouvernent la France. Mais cette belle marine que vous faisiez
tant fleurir, monsieur le maréchal, que va-t-elle devenir? Quelle
horrible nécessité que celle de se réjouir des tempêtes qui la
disperseront et des boulets rouges qui la brûleront?»
La question qui clôt cette lettre était bien faite pour attrister
l'ancien ministre de la marine de Louis XVI et porter le trouble dans
sa conscience. Du moins, son patriotisme se fût-il rassuré s'il eût
été convaincu du désintéressement de l'Angleterre. Mais il pensait
d'elle ce qu'il pensait de l'Autriche:
«La cour de Vienne considère la France comme une puissance qu'il faut
abattre et dont on ne peut s'assurer que par l'excès de sa
faiblesse... Cette cour dit, comme celle de Londres, qu'il faut
d'abord que les princes se fassent des partis dans le royaume. Or cela
est impossible. C'est l'argument de gens qui veulent la ruine de la
France.
«... Le ministère de Londres et celui de Vienne, quoique séparés de
vues sous bien des rapports, s'entendent dans le but de notre
destruction, avec cette différence que la cour de Vienne ne veut pas
l'anéantissement de la monarchie, et que l'Angleterre penche vers la
république qui nous affaiblit.
«... La Russie et la Prusse viennent de recevoir le serment de leurs
nouveaux sujets, par suite du démembrement de la Pologne. Elles ont
annoncé dans leur manifeste que tout s'est fait d'accord avec
l'Empereur. Il n'a cependant pas un pouce de terre. Il faut donc qu'il
soit dédommagé par ailleurs, et, s'il a donné son assentiment, c'est
qu'il a obtenu des promesses de récupération. Où, si ce n'est en
France? Et si l'Angleterre, la Sardaigne en font autant, quel
démembrement! Que fait donc l'Espagne dans tout cela! Et Catherine,
qu'en penser?
«... Il n'est que trop vrai que la cour de Vienne veut s'être emparée
de ce qu'elle entend garder avant de reconnaître le roi, la régence et
les autorités légitimes dont elle aura besoin pour faciliter son
entrée dans le pays. Après, elle sera plus souple parce qu'elle aura
besoin de l'autorité du souverain pour se consolider dans le pays
qu'elle se propose de garder. On craint que, depuis le partage de la
Pologne, elle ne veuille grossir sa part sur la France, en acquérant
l'Alsace et une lisière plus ou moins large sur la frontière des
Pays-Bas ou en échangeant l'Alsace contre la Bavière ou le
Haut-Palatinat. Dans ce but, elle s'attache à l'Angleterre ...»
Ces extraits de la correspondance du maréchal de Castries, à la date
d'avril et de mai 1793, attestent qu'il ne se leurrait d'aucune
illusion quant au désintéressement des puissances alliées. Dès lors,
on est en droit de se demander s'il espérait avoir raison de leur
résistance aux vues des princes français, et il y a lieu de croire
qu'il ne s'étonna pas de l'accueil défavorable que reçut à Vienne la
proposition de régence, lorsqu'elle y fut portée au mois de juin par
le baron de Roll à son retour de Russie, où il avait accompagné le
comte d'Artois.
Le baron de Thugut venait de prendre la direction des affaires en
remplacement du prince de Kaunitz. Bien qu'il ne professât pas la
haine de la France au même degré que son prédécesseur, il n'en
inspirait pas moins des inquiétudes aux princes. On le savait lié
avec Breteuil et Mercy, et «on craignait que le trio ne se dépensât en
malfaisantes intrigues». La réception qu'il fit au baron de Roll
n'était pas pour détruire ces soupçons. Quand il sut que Monsieur
souhaitait d'être reconnu en qualité de Régent et d'exercer ses
pouvoirs dans les villes françaises qu'occupaient les alliés, il
s'écria que c'était «une prétention absurde». Dans ses lettres, il se
plaignait de «ces Français disposés à tirer des inductions de tout et
à prétendre toujours qu'on leur a fait des promesses». À propos des
rapports confiants qui s'étaient établis entre Catherine et les
princes français, il ajoutait: «C'est un fâcheux embarras que cet
engouement de l'Impératrice pour les princes français et sa manière de
voir les affaires de la France. Il en résultera pour nous bien des
embarras et bien du chagrin.»
Cobenzl, l'ambassadeur d'Autriche à la cour de Russie, n'était ni plus
bienveillant ni plus rassurant: «Il ne faut pas se flatter que nous
puissions remettre un Bourbon sur le trône de France. L'opinion est
trop contraire à cette maison, et quand nous le voudrions, nos forces
ne seraient pas suffisantes. Il faudrait, pour y parvenir, que
l'Angleterre prît part au nom du gouvernement de la France, ce que
sûrement on n'obtiendra pas d'elle. Il ne faut songer qu'à étouffer
l'incendie qui menace l'Europe et tirer chacun de la circonstance le
parti le plus avantageux qu'on pourra.»
Ces propos étaient portés par une lettre au baron de Flachslanden; il
les mandait, le 8 mai, au duc d'Harcourt, en lui avouant qu'il n'avait
pas osé les répéter au Régent. Du reste, ils n'étaient pas pires que
ceux qu'on tenait par ailleurs, et que soulignaient cruellement les
mesures rigoureuses dont les émigrés étaient l'objet un peu partout.
De Vienne, Polignac écrivait qu'il ne pouvait obtenir ni passeport ni
permis de séjour pour les amis de la bonne cause. À Ratisbonne, on ne
tolérait pas leur présence au delà de vingt-quatre heures. À Gênes, le
gouvernement refusait de recevoir l'envoyé de Monsieur, chargé de
notifier l'avènement de Louis XVII, et lui enjoignait de quitter la
ville sans délai.
Le Régent opposait à cette suite de déceptions un inaltérable
sang-froid et un indomptable courage. Dans sa détresse, il ne
désespérait pas, aussi confiant en son droit après tant d'amers
soucis et de si cruelles épreuves, que si ce droit eût été reconnu de
tous et incontesté, certain que, tôt ou tard, il le ferait triompher.
Trois années d'infortunes, couronnées par la plus effroyable
catastrophe, n'avaient pu le décourager. C'est là le trait
caractéristique qu'entre beaucoup d'autres, il convient de retenir,
car il se retrouve à toutes les pages de l'histoire des émigrés et,
dans une certaine mesure, permet de comprendre leurs incorrigibles
illusions et de les excuser.
Les membres de la cour de Hamm étaient à l'image de leur maître. Il
avait reconstitué son conseil comme à Coblentz. Seul, Calonne y
manquait. Depuis qu'à Londres il avait été saisi pour dettes, on était
sans nouvelles de lui. On le croyait passé en Italie. «Nous perdons
donc par là l'espérance que nous pouvions concevoir du séjour de
Calonne en Angleterre, et de plus, j'ai la douleur de voir persécuter
un homme que j'aime et qui s'est sacrifié pour mon secours[43].»
[Note 43: Le comte d'Artois au comte de Vaudreuil.]