Le comte d'Artois arriva le premier à Hamm, le 28 décembre, sous la

neige et par le froid le plus rigoureux. Ce même jour, il mandait à

Vaudreuil qu'il y serait heureux si «son amie», Mme de Polastron, y

était avec lui. À la veille de partir pour la Russie, il n'avait pu

l'emmener. Elle devait, pendant qu'il voyagerait, résider à Vienne. En

attendant, elle s'était arrêtée à Francfort, prête à en repartir dès

que le prince aurait été autorisé par l'impératrice Catherine à se

rendre à Saint-Pétersbourg. Monsieur ne tarda pas à quitter Namur et à

rejoindre son frère. Dans les derniers jours de janvier, il était à

Hamm, attendant anxieusement des nouvelles du procès du roi, engagé

devant la Convention. C'est à Hamm que les princes apprirent la

condamnation de Louis XVI et son exécution. Dans l'isolement auquel

ils étaient condamnés, ils ressentirent cruellement le contre-coup de

la fin tragique de leur frère. Peut-être se demandèrent-ils si leurs

imprudences n'avaient pas contribué à ce dénouement sinistre;

peut-être aussi en accusèrent-ils l'égoïste politique des puissances

coalisées. Mais quoi qu'ils en aient pensé, ils y puisèrent un besoin

plus ardent de vengeance et d'action immédiate.

Dès le 28 janvier, Monsieur rédigeait une Déclaration au peuple

français. Après avoir proclamé le Dauphin roi de France, sous le nom

de Louis XVII, et s'être octroyé à lui-même la régence, au mépris des

droits de la reine empêchée par sa captivité de les exercer, il

affirmait en ces termes sa ferme volonté de rétablir en son entier

l'ancien régime détruit par la Révolution:

«Je m'emploierai premièrement à la liberté du roi, de sa mère, de sa

soeur et de sa tante, et simultanément au rétablissement de la

Monarchie, sur les bases inaltérables de sa Constitution, à la

réformation des abus introduits dans le régime de l'administration

publique, au rétablissement de la religion de nos pères dans la

pureté de son culte et de la discipline canonique, à la réintégration

de la magistrature pour le maintien de l'ordre public et la bonne

dispensation de la justice, à la réintégration des Français de tous

les ordres dans leurs droits légitimes et dans la jouissance de leurs

propriétés envahies et usurpées, à la sévère et exemplaire punition

des crimes, au rétablissement de l'autorité des lois et de la paix, et

enfin à l'accomplissement des engagements solennels que nous avons

voulu prendre conjointement avec notre cher frère, Charles-Philippe de

France, comte d'Artois, et auxquels se sont unis nos très chers

neveux, petits-fils de France, Louis-Antoine, duc d'Angoulême, et

Charles-Ferdinand, duc de Berry, et nos cousins, princes de sang

royal, Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, Louis-Henri-Joseph de

Bourbon, duc de Bourbon, et Louis-Antoine de Bourbon, duc d'Enghien,

par nos déclarations adressées au feu roi, notre frère, le 10

septembre 1791, et autres actes émanés de nous.»

Accentuant le défi qu'il jetait à la Révolution, sans tenir aucun

compte de ce qu'elle avait fait, ni de la Déclaration des droits de

l'homme, ni de l'égalité des citoyens proclamée, ni d'aucune des lois

par lesquelles avait été détruit à jamais l'ancien régime, il écrivait

le même jour aux gentilshommes de la coalition d'Auvergne, après

avoir, par lettres patentes, créé le comte d'Artois lieutenant général

du royaume: «Quant à moi, venger le sang du roi mon frère, briser les

fers de ma famille, replacer mon neveu sur son trône et rendre à ma

patrie son antique constitution ou périr avec vous sur ses ruines, tel

est mon voeu, tel est l'unique objet de mon ambition.»

Toute la politique des émigrés et du prince qui fut plus tard Louis

XVIII est résumée dans ce langage. C'est de celle-là qu'avec des

réserves partielles, des réformes conditionnelles ou de rares

adoucissements dictés par les circonstances, il ne cessa de poursuivre

le triomphe durant les longues années de son exil. À Hamm, à Vérone, à

Blankenberg, à Mitau, à Hartwell, avant et après la mort de la reine

et du Dauphin, comme régent et comme roi, il ne rêva rien autre chose

que des vengeances qu'il jugeait nécessaires et le rétablissement des

«antiques privilèges de la noblesse». Ce n'est qu'à Saint-Ouen, en

1814, au moment de régner, qu'il comprit clairement la nécessité d'y

renoncer. Au commencement de 1793, il n'était qu'un pauvre prince sans

patrie, proscrit, dépouillé, vaincu, tellement abandonné et oublié que

Condé pouvait écrire à un ami qui recommandait aux princes de se

défier des assassins: «Rassurez-vous pour nous. Des princes sans

armée, des Bourbons sans noblesse autour d'eux, sont des êtres si nuls

qu'ils ne valent pas les honneurs de l'assassinat.»

Les négociations engagées dès le lendemain de la mort de Louis XVI, et

qui devaient se continuer jusqu'à la mort de Louis XVII, eurent pour

principal objet la reconnaissance par les souverains du titre de

régent que s'était attribué Monsieur. En le prenant, il n'osait se

flatter de l'espoir que toutes les puissances le reconnaîtraient. Il

ne se croyait sûr que de l'assentiment de la Russie et de l'Espagne.

Quant aux dispositions de l'Angleterre, on devine par sa

correspondance avec son représentant à Londres qu'il craignait

qu'elles ne lui fussent pas favorables. Voici ce qu'à la date du 30

janvier, il mandait au duc d'Harcourt:

«Mon cousin, la perte affreuse que je viens de faire, et la nécessité

de veiller sans retard aux intérêts du roi, mon neveu, m'ont déterminé

à me charger du fardeau de la régence. Les droits de ma naissance et

un devoir sacré pour mon coeur, m'appelaient également à cette pénible

fonction.

«Votre attachement connu pour le roi que nous pleurons, et le

sentiment d'amitié que votre inébranlable fidélité m'a inspiré, me

font désirer que vous vous chargiez auprès du roi d'Angleterre de lui

notifier la mort du roi mon frère, l'avènement du roi mon neveu à la

couronne et le mien à la régence. Je crois le parti que j'ai pris trop

juste pour craindre qu'il puisse être blâmé. Mais dans l'incertitude

où je suis encore sur les véritables intentions de l'Angleterre à mon

égard, j'ai pensé qu'il pouvait vous être désagréable de vous charger

de cette notification, si vous n'étiez pas certain que la régence

serait reconnue.

«Je charge en conséquence M. Hermann, agent général de la marine de

France en Angleterre, dont je connais l'intelligence, la fidélité et

les rapports avec le ministère britannique, de chercher à pénétrer

les dispositions et de vous en rendre compte. Vous trouverez sous

cette enveloppe deux paquets pour lui, à cachet volant, pour que vous

puissiez en prendre lecture. Le premier contient un pouvoir de moi

pour traiter cette affaire en mon nom avec les ministres, et c'est

celui que vous lui remettrez le premier.

«S'il vous rend compte que les dispositions sont telles que je désire,

je vous prie de vous charger vous-même de faire la notification et

d'accepter, au moins passagèrement, le titre d'ambassadeur du roi.

Vous ne le garderez qu'autant qu'il ne vous sera pas à charge, et vous

serez relevé dès qu'il gênera votre liberté.

«Si, au contraire, l'Angleterre ne paraissait pas encore disposée à

reconnaître la régence, vous remettriez à M. Hermann, lorsqu'il

viendra vous en rendre compte, le second paquet qui contient les

pièces qui lui sont nécessaires pour faire simplement la notification

au ministre de Sa Majesté britannique.

«Je ne vous parle pas d'une douleur dont les traces ne s'effaceront

plus; vous la partagerez sûrement. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous

ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. Votre très affectionné

cousin, Louis-Stanislas-Xavier.»

Cette lettre était accompagnée de la note qui suit:

«Mon cousin le duc d'Harcourt, en remettant à Sa Majesté Britannique

la lettre de notification ci-jointe, fera sentir qu'après l'affreux

attentat qui vient d'être commis, Monsieur a dû prendre sur-le-champ

le titre de régent. Sa naissance lui en donnait le droit, et la

difficulté des circonstances prouve assez qu'en se chargeant d'un

aussi pesant fardeau, Monsieur n'a consulté que le devoir le plus

impérieux. Dans un moment où l'horreur du crime doit révolter la

partie de la nation qui est encore saine, mais qui gémit sous le joug

tyrannique des factieux, Monsieur peut seul parler au nom du roy, son

neveu; seul au nom de nos antiques lois, il peut rassembler, lorsque

les forces étrangères entreront en France, les sujets qui sont restés

fidèles aux vrais principes de notre auguste monarchie. On ne croit

pas qu'il puisse être nécessaire d'émouvoir la sensibilité des

souverains sur un événement qui les touche d'aussi près; il n'est que

trop certain qu'en tolérant de tels principes, aucune tête couronnée

n'est en sûreté. On s'en remet totalement à l'intelligence de M. le

duc d'Harcourt pour faire valoir ces raisons, dans le cas où il

rencontrerait quelque opposition.

«Si, au contraire, la cour de Londres reconnaît Monsieur en sa qualité

de régent du royaume, M. le duc d'Harcourt se bornera à solliciter les

plus puissants secours pour sauver le jeune roy et pour faire trembler

les factieux de tous les pays qui pourraient être tentés de suivre ce

dangereux exemple.

«Les différentes circonstances locales prescriront la conduite du

moment, elles ne peuvent pas être entièrement prévues, et on ne peut

rien indiquer de positif à cet égard. C'est avec confiance que

Monsieur se livre sur le choix des démarches nécessaires au

discernement de M. le duc d'Harcourt.

«Si la régence est reconnue, M. le duc d'Harcourt sollicitera l'envoi

d'un ministre auprès de M. le régent. S'il l'obtient, il demandera

sous quel titre on l'enverra, et il pourra déclarer qu'il est autorisé

lui-même à prendre auprès de la cour de Londres le même titre que

cette puissance donnera à son ministre auprès de M. le régent[42].»

[Note 42: Papiers d'Harcourt.]

En même temps qu'il chargeait d'Harcourt des démarches à faire à

Londres, Monsieur confiait des missions analogues à ses divers

représentants auprès des puissances. Il comptait sur tout, on l'a dit,

sur la Russie et sur l'Espagne, assuré qu'elles n'hésiteraient pas à

le reconnaître en qualité de régent, et que cet exemple, une fois

donné, serait suivi par toutes les autres cours.

Le départ du comte d'Artois pour Saint-Pétersbourg avait été déjà

décidé, sur le conseil du roi de Prusse, au moment où Brunswick

battait en retraite. Il s'agissait alors d'obtenir de Catherine

qu'elle prît l'initiative d'une campagne nouvelle pour le printemps

suivant. La mort de Louis XVI et les progrès de la Révolution

rendaient maintenant cette démarche plus nécessaire, et puisqu'il

était convenu que le comte d'Artois en serait chargé, il le fut

également de solliciter de la Russie la reconnaissance du Régent. Il

partit pour Saint-Pétersbourg, le 25 février 1793, accompagné de

l'évêque d'Arras, du duc d'Escars et du baron de Roll.

À Madrid, il n'était besoin d'envoyer personne. Le duc d'Havré, depuis

deux ans, y défendait les intérêts des princes, secondé par le duc de

La Vauguyon, naguère encore ambassadeur de Louis XVI et resté en

Espagne bien qu'il eût quitté l'ambassade avant la mort du roi.

D'Havré était une assez pauvre tête. Ses dépêches sont des

chefs-d'oeuvre de candeur, de sottise et de crédulité. Néanmoins, il

avait su plaire à la cour de Madrid. Il y était sans influence, mais

non sans un certain prestige. Il le devait à son nom, à ses relations

et surtout à l'assurance avec laquelle il parlait de tout. Les princes

lui croyaient un crédit qu'il n'avait pas, et la cour d'Espagne ne

voulant rien traiter de sérieux avec eux, n'ayant guère que des refus

à opposer à leurs demandes, quand elles touchaient à la politique,

considérait le duc d'Havré comme suffisant pour les présenter et

transmettre ses réponses.

Chargé de demander à la fois un asile pour Monsieur et la

reconnaissance du titre de régent, d'Havré vit ses efforts se briser

contre la tactique adoptée par l'Espagne. Le roi et ses ministres

voulaient bien secourir les princes et les émigrés. Ils l'avaient

prouvé en leur accordant d'abondants secours, en accueillant

généreusement les Français qui s'étaient réfugiés en Espagne, le

clergé surtout, envers qui le clergé espagnol se prodiguait en

bienfaits. Le gouvernement avait même pris à sa solde un grand nombre

d'officiers sortis de France. Quoique cette bienveillance eût été plus

active sous le ministère de Florida-Blanca que sous celui de d'Aranda,

son successeur, et que celui-ci eût témoigné de plus de mobilité que

de constance dans ses faveurs, comme lorsque, par exemple, au mois de

mai 1792, il chassait en partie ces mêmes officiers dont avaient été

d'abord acceptés les services, les Bourbons et les émigrés, au point

de vue privé, avaient plus à se louer de la cour d'Espagne qu'à s'en

plaindre; mais, au point de vue politique, ils n'en avaient rien

obtenu. C'était même en dehors de toute action des princes que

l'Espagne, au moment d'entrer en guerre avec la République, avait

enrôlé de nouveau des émigrés pour en former deux régiments: le

Royal-Roussillon et la Légion des Pyrénées.

À Coblentz, on s'était maintes fois choqué, sans oser le dire, de

l'affectation qu'elle mettait à ne pas entrer dans les combinaisons

des princes. Mais on imputait sa conduite à sa faiblesse, à sa

timidité; on supposait que, si les armées alliées remportaient des

avantages, elle se montrerait plus favorable aux frères de Louis XVI.

En tous cas, on ne pensait pas qu'elle voulût refuser un asile à

Monsieur et que, le recevant, elle ne le reçût pas comme Régent de

France. Sur ces deux points, on se trompait. Aux premières demandes de

d'Havré, l'Espagne se déclara prête à recevoir Monsieur, mais seul,

sans ses conseillers ordinaires. Elle ne faisait exception que pour le

baron de Flachslanden, qui serait autorisé à l'accompagner. En ce qui

concernait la régence, elle alléguait qu'elle blesserait ses alliés en

la reconnaissant avant eux. De là, grande colère de Monsieur et de sa

petite cour, quand il connut ces réponses. Était-ce ainsi qu'un

Bourbon devait être traité par un autre Bourbon? C'était certes

beaucoup que le roi Charles continuât à venir en aide de sa bourse aux

membres de la famille royale de France. Mais comment s'obstinait-il à

ne pas accueillir le Régent avec éclat, à ne pas admettre qu'il pût

marcher avec les armées, et surtout enfin à ne pas le reconnaître en

qualité de représentant de Louis XVII captif et empêché de régner? Ces

refus étaient d'autant plus cruels que, si l'Espagne avait reconnu le

Régent et accrédité auprès de lui un ambassadeur, comme le désirait

Monsieur, les autres puissances «n'auraient pas osé manifester leurs

vues impolitiques et barbares». En se conduisant ainsi qu'elle le

faisait, non seulement elle trahissait la cause des rois, mais encore

elle perdait l'occasion de jouer le grand rôle que la Russie lui

destinait dans les événements ultérieurs. C'étaient là les arguments

de la petite cour de Hamm; ils n'eurent pas raison de la résistance de

celle de Madrid.

En Angleterre, la sollicitation du Régent à l'effet d'être reconnu

ne semblait pas devoir trouver meilleure fortune, quoique le

ministère Pitt se fût décidé à entrer dans la coalition. Il faisait

marcher des troupes en Hollande; il commençait une guerre maritime

dans le but, il est vrai, de profiter des désordres survenus dans

nos colonies et surtout de la révolte des nègres à Saint-Domingue

pour s'emparer des possessions françaises d'outre-mer. Mais ses

véritables desseins apparaissaient à peine; on pouvait encore croire

à son désintéressement. Aux premières démarches faites par le duc

d'Harcourt et par le comte de Lally-Tollendal, l'ancien constituant,

ami du maréchal de Castries, émigré à Londres, lord Grenville,

ministre des affaires étrangères, répondit par des fins de

non-recevoir.--Tout serait prématuré tant que les alliés ne sont pas

en France.--On ne peut rien sans le concours de l'Autriche, et il

est regrettable que la cour de Vienne n'ait pu être consultée.--Il

faut d'abord que les princes se fassent un parti dans le royaume.

En transmettant, le 10 mars, ces réponses au maréchal de Castries,

Lally-Tollendal laissait entendre qu'il ne fallait pas les considérer

comme définitives. On dépendait des événements. «Mercredi, on

tremblait pour la Hollande; on était mécontent de la Prusse. Pitt

inclinait à se retirer de la coalition et à faire la paix. La nouvelle

des victoires est arrivée, et l'on ne respire plus que la guerre. M.

Pitt doit présenter son budget cette semaine. Il prouvera que tel est

l'état des finances nationales que l'Angleterre a de quoi faire la

guerre cinq ans sans mettre un seul impôt et en consacrant toujours

douze cent mille livres sterling par année à l'extinction de la dette.

Ce compte rendu vaudra une victoire et doit frapper de terreur ceux

qui gouvernent la France. Mais cette belle marine que vous faisiez

tant fleurir, monsieur le maréchal, que va-t-elle devenir? Quelle

horrible nécessité que celle de se réjouir des tempêtes qui la

disperseront et des boulets rouges qui la brûleront?»

La question qui clôt cette lettre était bien faite pour attrister

l'ancien ministre de la marine de Louis XVI et porter le trouble dans

sa conscience. Du moins, son patriotisme se fût-il rassuré s'il eût

été convaincu du désintéressement de l'Angleterre. Mais il pensait

d'elle ce qu'il pensait de l'Autriche:

«La cour de Vienne considère la France comme une puissance qu'il faut

abattre et dont on ne peut s'assurer que par l'excès de sa

faiblesse... Cette cour dit, comme celle de Londres, qu'il faut

d'abord que les princes se fassent des partis dans le royaume. Or cela

est impossible. C'est l'argument de gens qui veulent la ruine de la

France.

«... Le ministère de Londres et celui de Vienne, quoique séparés de

vues sous bien des rapports, s'entendent dans le but de notre

destruction, avec cette différence que la cour de Vienne ne veut pas

l'anéantissement de la monarchie, et que l'Angleterre penche vers la

république qui nous affaiblit.

«... La Russie et la Prusse viennent de recevoir le serment de leurs

nouveaux sujets, par suite du démembrement de la Pologne. Elles ont

annoncé dans leur manifeste que tout s'est fait d'accord avec

l'Empereur. Il n'a cependant pas un pouce de terre. Il faut donc qu'il

soit dédommagé par ailleurs, et, s'il a donné son assentiment, c'est

qu'il a obtenu des promesses de récupération. Où, si ce n'est en

France? Et si l'Angleterre, la Sardaigne en font autant, quel

démembrement! Que fait donc l'Espagne dans tout cela! Et Catherine,

qu'en penser?

«... Il n'est que trop vrai que la cour de Vienne veut s'être emparée

de ce qu'elle entend garder avant de reconnaître le roi, la régence et

les autorités légitimes dont elle aura besoin pour faciliter son

entrée dans le pays. Après, elle sera plus souple parce qu'elle aura

besoin de l'autorité du souverain pour se consolider dans le pays

qu'elle se propose de garder. On craint que, depuis le partage de la

Pologne, elle ne veuille grossir sa part sur la France, en acquérant

l'Alsace et une lisière plus ou moins large sur la frontière des

Pays-Bas ou en échangeant l'Alsace contre la Bavière ou le

Haut-Palatinat. Dans ce but, elle s'attache à l'Angleterre ...»

Ces extraits de la correspondance du maréchal de Castries, à la date

d'avril et de mai 1793, attestent qu'il ne se leurrait d'aucune

illusion quant au désintéressement des puissances alliées. Dès lors,

on est en droit de se demander s'il espérait avoir raison de leur

résistance aux vues des princes français, et il y a lieu de croire

qu'il ne s'étonna pas de l'accueil défavorable que reçut à Vienne la

proposition de régence, lorsqu'elle y fut portée au mois de juin par

le baron de Roll à son retour de Russie, où il avait accompagné le

comte d'Artois.

Le baron de Thugut venait de prendre la direction des affaires en

remplacement du prince de Kaunitz. Bien qu'il ne professât pas la

haine de la France au même degré que son prédécesseur, il n'en

inspirait pas moins des inquiétudes aux princes. On le savait lié

avec Breteuil et Mercy, et «on craignait que le trio ne se dépensât en

malfaisantes intrigues». La réception qu'il fit au baron de Roll

n'était pas pour détruire ces soupçons. Quand il sut que Monsieur

souhaitait d'être reconnu en qualité de Régent et d'exercer ses

pouvoirs dans les villes françaises qu'occupaient les alliés, il

s'écria que c'était «une prétention absurde». Dans ses lettres, il se

plaignait de «ces Français disposés à tirer des inductions de tout et

à prétendre toujours qu'on leur a fait des promesses». À propos des

rapports confiants qui s'étaient établis entre Catherine et les

princes français, il ajoutait: «C'est un fâcheux embarras que cet

engouement de l'Impératrice pour les princes français et sa manière de

voir les affaires de la France. Il en résultera pour nous bien des

embarras et bien du chagrin.»

Cobenzl, l'ambassadeur d'Autriche à la cour de Russie, n'était ni plus

bienveillant ni plus rassurant: «Il ne faut pas se flatter que nous

puissions remettre un Bourbon sur le trône de France. L'opinion est

trop contraire à cette maison, et quand nous le voudrions, nos forces

ne seraient pas suffisantes. Il faudrait, pour y parvenir, que

l'Angleterre prît part au nom du gouvernement de la France, ce que

sûrement on n'obtiendra pas d'elle. Il ne faut songer qu'à étouffer

l'incendie qui menace l'Europe et tirer chacun de la circonstance le

parti le plus avantageux qu'on pourra.»

Ces propos étaient portés par une lettre au baron de Flachslanden; il

les mandait, le 8 mai, au duc d'Harcourt, en lui avouant qu'il n'avait

pas osé les répéter au Régent. Du reste, ils n'étaient pas pires que

ceux qu'on tenait par ailleurs, et que soulignaient cruellement les

mesures rigoureuses dont les émigrés étaient l'objet un peu partout.

De Vienne, Polignac écrivait qu'il ne pouvait obtenir ni passeport ni

permis de séjour pour les amis de la bonne cause. À Ratisbonne, on ne

tolérait pas leur présence au delà de vingt-quatre heures. À Gênes, le

gouvernement refusait de recevoir l'envoyé de Monsieur, chargé de

notifier l'avènement de Louis XVII, et lui enjoignait de quitter la

ville sans délai.

Le Régent opposait à cette suite de déceptions un inaltérable

sang-froid et un indomptable courage. Dans sa détresse, il ne

désespérait pas, aussi confiant en son droit après tant d'amers

soucis et de si cruelles épreuves, que si ce droit eût été reconnu de

tous et incontesté, certain que, tôt ou tard, il le ferait triompher.

Trois années d'infortunes, couronnées par la plus effroyable

catastrophe, n'avaient pu le décourager. C'est là le trait

caractéristique qu'entre beaucoup d'autres, il convient de retenir,

car il se retrouve à toutes les pages de l'histoire des émigrés et,

dans une certaine mesure, permet de comprendre leurs incorrigibles

illusions et de les excuser.

Les membres de la cour de Hamm étaient à l'image de leur maître. Il

avait reconstitué son conseil comme à Coblentz. Seul, Calonne y

manquait. Depuis qu'à Londres il avait été saisi pour dettes, on était

sans nouvelles de lui. On le croyait passé en Italie. «Nous perdons

donc par là l'espérance que nous pouvions concevoir du séjour de

Calonne en Angleterre, et de plus, j'ai la douleur de voir persécuter

un homme que j'aime et qui s'est sacrifié pour mon secours[43].»

[Note 43: Le comte d'Artois au comte de Vaudreuil.]

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 20 / 37 段