La campagne s'était ouverte au milieu de ces tiraillements, Calonne

encore présent. Les armées alliées avaient franchi la frontière,

s'étaient rapidement emparées de Longwy, qui se rendit à l'Autriche,

de Verdun qui se rendit à la Prusse. Ils mettaient le siège devant

Thionville et conviaient les émigrés à l'honneur de prendre part aux

opérations. Calonne était installé au quartier général de Brunswick.

On le voit alors organiser, au nom du roi, la perception des impôts.

Il n'a d'autre préoccupation que celle de se procurer des ressources.

Les huit cent mille francs qu'à Bingen le roi de Prusse a prêtés aux

frères du roi, sous la garantie du prince de Nassau et sur la promesse

formelle que cette somme suffira à tout, n'ont été qu'un déjeuner de

soleil. Il y avait tant d'exigences à satisfaire, tant d'affamés

autour des princes, tant de créanciers, de si pressants besoins, que

du prêt de la Prusse, en quelques jours, il ne reste plus rien.

Monsieur et le comte d'Artois sont sans le sou. Condé, resté au bord

du Rhin en attendant qu'on l'appelle au combat, tire sur ses derniers

écus. Il n'existe plus que par le dévouement de la princesse de Monaco

qui fait argent de tout. Nassau lui-même a donné tout ce dont il

dispose, «sa vaisselle d'argent, ses diamants, les épées qu'il avait

reçues de l'impératrice Catherine». Il n'a gardé «que ce qui lui est

nécessaire pour arriver jusqu'à Paris».

À peine la frontière franchie, Calonne est obligé de confesser aux

alliés que ses moyens sont épuisés, que les princes ne peuvent plus

payer leurs soldats.

--Heureusement, ajoute-t-il, on est maintenant en pays français. Les

populations vont se soulever contre la Révolution, acclamer leurs

libérateurs, apporter des trésors aux frères du roi captif.

Cet espoir est bientôt déçu. On traverse des contrées hostiles à la

monarchie. Les populations ne témoignent que malveillance aux

envahisseurs, se dérobent, s'enfuient; les gens des villes cachant

leur argent, les paysans chassant devant eux leur bétail. La

perception des impôts ne donne rien. Et Brunswick de demander

dédaigneusement où sont ces Français enthousiastes dont on lui avait

promis le concours, ces secours en argent et en nature que devaient

fournir les campagnes. Où sont-ils, les royalistes fidèles qui

devaient ouvrir aux armées étrangères la route de Paris? Et dans son

dépit, c'est à Condé qu'il s'en prend, Condé qui lui avait annoncé

qu'à son approche, la France se soulèverait pour l'acclamer. Le prince

étant venu au quartier général pour demander que ses soldats soient

autorisés à prendre part à la campagne, Brunswick lui reproche de

l'avoir trompé. Condé répond sur un ton cassant. Brunswick est

généralissime; il inflige au prince vingt-quatre heures d'arrêt. Le

comte d'Artois, averti, accourt pour faire lever la punition. Il se

heurte à un refus obstiné, s'en retourne furieux, et, dans sa colère,

soufflette un de ses officiers qui s'est permis de trouver que

Brunswick n'avait pas tort[38].

[Note 38: Recueil des dépêches du prince de Belosselsky.]

Il faut cependant sortir de cette impasse. Puisqu'on a commis la faute

d'accueillir les émigrés parmi les troupes alliées, on ne peut les

laisser mourir de faim. À regret, la Prusse consent à faire de

nouvelles avances; la Russie, de son côté, donne des preuves

éclatantes de sa générosité. Mais ce n'est pas encore assez pour tout

ce qui reste à faire. Quand le maréchal de Castries, en prévision de

l'arrivée des fonds attendus, cherche à en déterminer l'emploi, il

conçoit les plus cruelles perplexités. À qui donnera-t-on ces fonds?

Aux créanciers? Mais, alors, comment secourir cinq mille gentilshommes

sans ressources? Les Prussiens ayant versé un acompte de

soixante-quinze mille francs, il propose de les donner à la noblesse.

Avec le reste, on assurera l'état des princes, en réduisant toutefois

leurs dépenses, qui, rien que pour cette année 1792, s'élèveront à

plus de vingt-quatre millions[39]; on calmera les créanciers en

soldant les engagements échus, et on constituera une réserve pour les

secours urgents. Ce projet est sage; les princes y adhèrent. Mais les

retards apportés dans l'envoi des fonds promis par la Russie et la

Prusse ne permettent pas d'y donner suite. On en est réduit à vivre au

jour le jour, comme on peut. Les soldats maraudent, irritent les

paysans, n'obtiennent nourriture et logement que le pistolet au poing,

excitent contre l'invasion la colère et les malédictions de ce peuple

qu'on est venu délivrer.

[Note 39: L'entretien de leur maison entre dans ce chiffre

pour 1 300 000 francs, celui de l'armée pour 19 000 000.

L'escompte des valeurs et les frais de change ont absorbé le

reste. (Papiers du maréchal de Castries.)]

Pour ajouter à l'horreur de ces choses, la pluie ne cesse pas. Elle

est torrentielle; elle change en des marais de boue les pays qu'on

traverse. La dysenterie se déclare parmi les troupes, devient

épidémique; les soins manquent, les armées laissent sur leur passage

des traînées d'agonisants et de morts, que, derrière elles, les

paysans viennent dépouiller.

Les émigrés cependant ne se découragent pas. Ils sont convaincus

qu'ils arriveront à Paris, qu'en approchant de la capitale, leurs maux

cesseront et qu'ils y entreront en triomphateurs. Les premiers succès

les ont électrisés, la prise de Longwy surtout, «la première bonne

nouvelle depuis trois ans». Lorsqu'à cette bonne nouvelle, «les

enragés de Paris» répondent par les massacres de Septembre, les

émigrés s'enragent à leur tour. «La position du roi et de la reine

fait frémir. On ne pourra les tirer du gouffre que par la terreur et

si on menace de la mort quiconque, dans l'infâme Assemblée ou la

municipalité de Paris, oserait porter la main sur eux.» Incidemment,

le correspondant inconnu qui adresse ces réflexions au maréchal de

Castries révèle le fond de son coeur: «Le départ de La Fayette est un

bien. Il servait de centre au parti monarchien, bien plus à craindre

pour la monarchie que les Jacobins.»

En même temps, des gentilshommes se travestissent pour aller faire de

la propagande royaliste dans l'armée républicaine et démontrer aux

officiers nobles qui n'ont pas déserté, que le gouvernement de Paris

n'étant plus qu'un gouvernement d'assassins, ils ne peuvent continuer

à le servir sous peine d'encourir les mêmes responsabilités que lui et

de s'exposer aux mêmes légitimes représailles. De son côté, le prince

de Nassau s'est offert pour aller négocier à Paris la liberté du roi.

Ce projet est abandonné. On espère de rapides victoires. Les Prussiens

se sont présentés devant Verdun le 1er septembre au matin. La ville a

capitulé le lendemain, à la suite de dramatiques et inoubliables

péripéties. Ils en ont pris possession au nom du roi de France,

contrairement aux Autrichiens qui, dans la Flandre française où ils

opèrent, occupent, au nom de l'Empereur, les places dont ils

s'emparent. Breteuil presse Brunswick de tirer parti sur-le-champ de

ce premier succès et de marcher sur Châlons. Autour du généralissime,

tout le monde est convaincu que c'est ce qu'il va faire, que le 22 ou

le 24 septembre il apparaîtra devant Paris et que ce sera l'instant

critique et décisif pour la famille royale.

Les événements vont modifier tout à coup ce qu'on croyait être les

plans de Brunswick. Après la prise de Verdun, il a eu trois jours pour

s'emparer des défilés de l'Argonne. Mais il a tergiversé, préoccupé du

mauvais état de ses troupes, du défaut de subsistances, de la

destruction de ses équipages. Et voici qu'il apprend que Dumouriez, en

marche sur Sainte-Menehould, s'est retranché entre Grand-Pré, la forêt

de l'Argonne et la Croix-de-Bois; que Kellermann est arrivé aussi et

a pris position aux Islettes dont lui-même a négligé de s'emparer.

C'est dans ces conditions si défavorables pour lui qu'est livrée, le

20 septembre, la bataille de Valmy. Les émigrés ont la douleur d'y

assister de loin sans y prendre part. Brunswick est battu. Alors,

exploitant le désarroi causé par sa défaite, il démontre au roi de

Prusse que la campagne doit être considérée comme terminée, et que, vu

le déplorable état de son armée et la forte position des généraux

français, il ne reste plus qu'à battre en retraite, à se porter sur

Sedan et Montmédy où on sera inexpugnable et à y prendre les quartiers

d'hiver, en attendant de recommencer la campagne au printemps.

L'histoire n'a pu découvrir encore les causes de cette résolution.

Plus tard, le ministre autrichien Thugut écrira: «C'est à nos généraux

d'expliquer la cause de nos malheurs sans exemple; c'est à eux

d'expliquer surtout les moyens de concilier la réputation brillante

dont le duc de Brunswick a toujours joui avec les fautes inouïes qu'on

lui impute.» Mais les généraux autrichiens ont été aussi impuissants

que l'histoire et n'ont rien expliqué.--Quoi qu'il en soit, le roi de

Prusse se laisse influencer par les raisons que lui expose Brunswick.

Elles sont à peine connues dans son entourage qu'elles y soulèvent

d'unanimes protestations. Un conseil est tenu. Y assistent Brunswick,

le maréchal de Castries, les généraux autrichiens et prussiens

Clayrfait, Hohenlohe, Kallkreuth, le prince de Nassau, le lieutenant

général d'Autichamp. Le roi de Prusse le préside. Le conseil, après un

vif débat où Brunswick paraît être seul de son avis, ne résout rien.

Mais Brunswick, dès le lendemain, entre en négociations avec

Dumouriez. Il offre de rendre Verdun, si on lui garantit que le roi de

France aura la vie sauve et pourra venir au camp des alliés pour

ratifier les arrangements. Dumouriez répond à ces offres en exigeant

la reconnaissance de la République, l'abolition de la royauté, la

suppression de la noblesse et la soumission du clergé à la

Constitution. À ce prix, il admet que le roi pourra vivre où il

voudra, y recevoir une pension et que les propriétés des émigrés leur

seront rendues. Brunswick rejette ces propositions, prépare

brusquement la retraite, en dépit de ceux qui prétendent qu'il a des

chances de vaincre, et encourt, ce jour-là, un soupçon dont, malgré

tout, sa mémoire ne s'est jamais lavée, quoique la preuve de sa

trahison n'ait pu être faite. Partout les alliés reculent.

Le 2 octobre, le maréchal de Broglie, qui est resté devant Thionville

avec l'infanterie des princes, reçoit l'ordre de se réunir au reste de

leur armée pour revenir en arrière. Le 12, la ville de Verdun est

évacuée, et tandis que Brunswick répond aux objurgations qu'on lui

adresse, en reprochant aux émigrés de l'avoir trompé sur le véritable

état de l'opinion en France, le roi de Prusse console Breteuil en lui

disant:

«Soyez sûr que nous ferons l'an prochain ce que nous aurions dû faire

cette année. L'hiver sera employé en négociations pour concourir au

but général. Il faudra que M. le comte d'Artois aille à

Saint-Pétersbourg solliciter l'Impératrice.»

Les émigrés, désespérés par le désastre qui les accable, se résignent

pour la plupart au destin qui leur est fait. Quelques exaltés

s'abandonnent au plus bruyant désespoir. Mais ils ne sont pas au bout

de leurs maux. Coup sur coup arrivent du dehors des nouvelles

lamentables. Une armée française, commandée par le général de

Montesquiou, a franchi la frontière de Savoie, est entrée à Chambéry.

Le général de Custine a envahi les Électorats rhénans. Les princes

français sont obligés de s'enfuir, vaincus, exténués et dénués de

tout. Ils apprennent en route que l'Autriche veut que leurs soldats se

dispersent. Ils sont impuissants à l'empêcher. Il ne leur reste qu'à

courber le front.

Oh! cette retraite de Brunswick! Elle est pour les émigrés l'horreur

des horreurs. Jusque-là, ils conservaient l'espoir. Ils comptaient sur

les victoires des coalisés pour se frayer un chemin vers Paris. Cette

perspective leur donnait la force de supporter leur misère.

Maintenant, les ténèbres s'épaississent autour des infortunés

proscrits. L'armée des princes est brutalement licenciée. Les soldats

qui la composaient s'en vont de toutes parts, vendant à bas prix leurs

chevaux à des juifs, se demandant ce qu'ils deviendront quand leurs

maigres ressources seront épuisées. Ils sont pieds nus, vêtus de

haillons. Objet de répulsion partout où ils se présentent, on refuse

de les recevoir. On les accuse d'avoir provoqué la guerre. On les

chasse, et ceux qui retournent en Allemagne peuvent lire au coin des

routes des écriteaux où est inscrite l'interdiction qui leur est faite

d'y séjourner. On les traite comme des chiens errants. Transis sous la

pluie qui ne cesse pas, perdus, le soir venu, dans le brouillard qui

se lève, il en est qui se donnent la mort pour mettre un terme à leurs

maux. D'autres parviennent à rejoindre l'armée de Condé.

Aux soldats de Condé il n'a pas été donné de combattre. On leur avait

promis qu'ils marcheraient avec l'armée autrichienne. Mais cette

promesse n'a pas été tenue. Pendant que leurs frères étaient à Longwy,

à Thionville, à Verdun, ils erraient dans le margraviat de Bade et

dans le Brisgau, recevant de temps en temps leur solde, ayant au moins

de quoi manger grâce à la sollicitude, à l'énergie du général qui les

commande. Si dure que soit l'existence pour eux, elle l'est moins

cependant que celle de ces autres fugitifs qui ne savent où reposer

leur tête et dont quelques-uns viennent leur demander asile. Condé

reçoit ces infortunés. Il apprend par leurs récits que Brunswick bat

en retraite. Il se cantonne à Willingen. Là, vient le trouver un ordre

de l'Empereur lui ordonnant de licencier son armée. Mais il résiste.

On le menace de désarmer ses soldats:

--Il faudra donc les tuer jusqu'au dernier, répond-il fièrement.

Sa fermeté en impose à l'Autriche. Elle s'engage à le prendre à sa

solde, lui et ses quelques milliers d'hommes. Ce n'est pas qu'elle

veuille les utiliser dans la prochaine guerre. Elle ne croit pas à

l'efficacité de leur concours, n'en pèse que les inconvénients. Mais

en se chargeant d'eux elle évitera des malheurs plus grands. Pour le

même motif, elle se décide à recueillir les débris de l'armée des

princes, poussée non par humanité, mais par la crainte d'avoir à

passer au fil de l'épée ces malheureux dont l'excès de leurs maux va

faire des furieux et qui deviendront un danger pour les États

allemands où ils ont fini par se réfugier, hors de l'atteinte des

Français qui opèrent sur le Rhin.

«L'expérience de cette campagne, écrit Thugut, le 23 octobre, paraît

avoir prouvé que toute la manière d'être des émigrés les rend peu

combinables avec nos troupes et ne les rend que trop sujets à causer

souvent des embarras dans les subsistances, la mobilité et les

opérations des armées de Sa Majesté, de sorte qu'en considérant le peu

de service qu'on en a tiré et qu'on pouvait s'en promettre pour

l'avenir, il semble évident qu'à cet égard, toute dépense ultérieure

pour eux, fût-elle même des moins considérables, serait toujours mal

employée. Il paraît, en conséquence, qu'on ne saurait hésiter à leur

retrancher, pour l'avenir, tout espoir quelconque de secours, si

jusqu'ici il était impossible d'imaginer quelque moyen pour les

dissoudre ou pour en débarrasser en autre manière quelconque les cours

alliées.

«Mais ces émigrés se trouvent dans une misère si déplorable qu'une

grande partie, prête à périr de faim dans toute la force du terme,

sans habits, sans souliers, serait, je crois, physiquement hors d'état

d'exécuter l'ordre qui leur pourrait être donné pour les disperser. Il

est à craindre que le désespoir et le dénuement absolu de toutes

choses ne les portent bientôt à de grands excès, à se jeter dans les

bois, à infester les grands chemins, et si on voulait prendre le parti

de les expulser à main armée, les États voisins refusant de les

recevoir, l'on finirait par être forcé de les exterminer.

«Comme il paraît désirable qu'on puisse éviter d'en venir à de si

fâcheuses extrémités, je ne puis que soumettre aux lumières de Votre

Excellence s'il serait possible de convenir d'un arrangement avec la

cour de Prusse pour subvenir dans ces moments encore, avec l'économie

la plus stricte et la plus sévère, aux besoins les plus pressants des

émigrés qui composent la ci-devant armée royale jusqu'à ce qu'on

puisse se fixer à un projet quelconque d'en déblayer les États de Sa

Majesté.»

Ainsi, la retraite de Brunswick précipite les malheurs des émigrés

sans en marquer la fin. À cette heure, Custine a pris Worms, Spire,

Francfort, Wurtzbourg, Mayence. Il menace Coblentz. Alors c'est la

débâcle. Monsieur, qui était revenu dans cette ville, en sort au

milieu d'une révolte des habitants qui ne veulent pas laisser partir

l'Électeur affolé. Par des chemins détournés, il gagne Liège. Son

frère, le comte d'Artois, erre un peu partout avant de le rejoindre,

et pour que rien ne manque aux péripéties de cette déroute, des

créanciers impitoyables font saisir à Trèves les équipages des

princes. Du reste, partout la fuite est générale. Ce n'est plus

seulement des soldats vaincus qu'elle entraîne, c'est aussi des

femmes, des enfants, des vieillards, Français et Allemands confondus,

que chassent de leurs demeures les victoires de Custine et ses

rigueurs. De toutes parts, les routes sont couvertes de voitures, de

cavaliers, de piétons, de charrettes chargées de meubles et de malles,

que parfois il faut abandonner en chemin, quand les chevaux harassés

tombent, et quand les relais de poste ne peuvent plus en donner. De

Mayence à Cologne, le Rhin est animé et vivant comme une rue de grande

ville. Il charrie des bateaux de toute taille, où ont pris place des

émigrés et des nobles allemands, qui se dérobent à l'invasion. Les

bateliers font fortune.

Après Jemmapes, des faits analogues se passent à Bruxelles. L'effroi

des émigrés n'a d'égal que celui des Autrichiens. À minuit, la

gouvernante des Pays-Bas, archiduchesse Christine, le duc de

Saxe-Teschen son mari, leur cour, les membres du gouvernement sortent

à la hâte de la capitale belge, menacée par les Français. Au petit

jour, les émigrés se pressent en foule dans les rues en quête de

moyens de partir et d'emporter leurs bagages. Mais privés de

transports, ils sont contraints de se mettre en route, en abandonnant

les épaves de leur ancienne opulence.

Le spectacle est le même à Chambéry et à Nice. Le gouvernement de

Paris s'est lassé de ne pouvoir obtenir du roi de Sardaigne la

dispersion des émigrés, la cessation des agitations et des intrigues

de ceux-ci, des armements et des embauchages auxquels ils procèdent,

de leurs relations avec Coblentz. Il a donné l'ordre au général de

Montesquiou, qui commande l'armée du Midi, d'occuper la Savoie et le

comté de Nice. Le roi de Sardaigne s'est préparé à la guerre, et s'il

n'a pas déjà fait marcher ses troupes, ce n'est pas qu'il doute de

leur fidélité ni qu'il suppose qu'elles peuvent être vaincues, mais il

craint de livrer son territoire à la dévastation. Par malheur pour

lui, sa frontière est trop étendue pour qu'il puisse la couvrir tout

entière s'il n'est appuyé par l'Autriche et la Prusse. Ces deux

puissances, en dépit de leurs promesses, l'abandonnent à son

isolement, le laissent surprendre, ainsi qu'il le dit lui-même, «comme

l'araignée au fil de sa toile», et contrairement à ce qu'il croit, ses

troupes ne sont pas sûres.

Lorsque, dans la nuit du 21 au 22 septembre, l'armée française entre

en Savoie et se présente devant le château d'Apremont, elle ne

rencontre aucune résistance. Les Piémontais lâchent pied sans tirer un

coup de fusil; leurs généraux leur donnent l'exemple; la Savoie est

conquise sans effusion de sang, et le 24, à Chambéry, Montesquiou

acclamé comme un libérateur. Les émigrés, dont le nombre, depuis

quelques mois, s'était considérablement accru, ont à peine le temps de

s'enfuir. Ils vont pour la plupart se réfugier en Piémont et dans le

pays de Vaud.

À Nice, leur fuite présente un caractère quasi-tragique. Croyant à la

victoire des troupes sardes, ils n'avaient pas préparé leur départ, et

voilà que le 25 septembre, à leur réveil, ils apprennent que les

Français, commandés par le général Anselme, sont aux abords de la

ville. En même temps, l'escadre de l'amiral Truguet les menace d'un

bombardement, si la reddition n'est pas immédiate. La municipalité

capitule; les troupes piémontaises s'éloignent, et les émigrés,

obligés de déguerpir hâtivement, perdent tout ce qui leur reste de

leur avoir.

«Les portes de Nice et de Villefranche furent littéralement écrasées

par le nombre incalculable d'émigrés français, de prêtres, de nobles,

de juges, de femmes de toute condition dont beaucoup avec des enfants

au sein. Cette foule, d'environ vingt mille personnes affolées,

courait sur la route du Piémont offrant un spectacle lamentable. Les

émigrés, avec leurs femmes à moitié nues, levant au ciel leurs bras

tremblants, ressemblaient à des victimes prêtes à l'immolation, fuyant

le dernier coup du sacrificateur ... Une aussi terrible bagarre ne

peut être comparée qu'à la scène du jugement dernier, peinte par

Michel-Ange[40].»

[Note 40: Dépêches du prince Belosselsky.]

La conquête de Nice et de la Savoie détruisait du même coup toutes les

espérances qu'avaient fondées les émigrés sur les insurrections du

Midi, déjà d'ailleurs déjouées en partie par la dispersion des

confédérés de Jalès au mois de juillet. C'est de la Savoie, où leurs

chefs étaient réfugiés, que les conspirateurs méridionaux allaient

chercher les ordres de Coblentz; ils comptaient sur le roi de

Sardaigne comme sur le roi d'Espagne pour les appuyer et les secourir.

Maintenant, c'en était fait des secours promis et attendus. Tous les

projets de l'émigration s'effondraient sous une suite de désastres, et

les princes étaient réduits à l'impuissance.

Au mois de novembre, ils arrivaient à Liège avec les débris de leur

armée. Ils attendaient que l'Autriche tînt la promesse qu'elle leur

avait faite de la prendre à sa solde. Mais l'Autriche toute à ses

malheurs ne se hâtait pas de leur venir en aide. Quant à la Prusse,

elle leur faisait savoir que, le 1er décembre, elle cesserait de

pourvoir à leur subsistance. «Tout se disloque involontairement, mande

le comte d'Artois, et tout meurt exactement de faim.» Son frère et lui

n'avaient plus d'espérance que dans le roi d'Espagne et l'impératrice

de Russie. Aussi étaient-ils résolus à aller, l'aîné à Madrid, le

cadet à Saint-Pétersbourg, afin de solliciter des secours. Mais ils

n'avaient pas un sou pour leur voyage.

«Nous remuerons ciel et terre pour obtenir des fonds; il nous est

impossible de fixer l'époque où nous pourrons les recevoir, et si dans

cet intervalle il arrivait un refus de la Russie, je ne sais d'honneur

ce que nous deviendrions ... Le silence de l'Empereur nous jette dans

des embarras affreux. MM. de Mercy et de Metternich nous ont fait

avancer une somme de quatre-vingt-sept mille francs qui avait

principalement pour but de soutenir le prêt des régiments; mais comme

nous ne recevons plus un seul écu de nulle part, et que le roi de

Prusse ne nous a pas encore donné les cent mille francs qu'il m'avait

promis il y a un mois, nous avons été forcés d'employer cette somme à

empêcher de mourir de faim les plus malheureux de nos compagnons, et à

payer notre boulanger et notre boucher.»

La Terreur, au même moment, venait d'ouvrir la longue série de ses

forfaits. Les sanglantes journées de septembre avaient épouvanté

l'Europe. La famille royale était au Temple. La Convention,

nouvellement élue, organisait la défense du territoire. En réponse aux

menaces et aux anathèmes de l'Europe, elle préparait le procès de

Louis XVI.

LIVRE QUATRIÈME

HAMM ET VÉRONE

I

LA RÉGENCE DE MONSIEUR

À la fin de 1792, les défaites des alliés avaient fermé aux frères de

Louis XVI Coblentz et les Électorats rhénans. Ils étaient sans asile

comme sans ressources, installés provisoirement, le comte d'Artois à

Liège et Monsieur à Namur, attendant une réponse du roi de Prusse à

qui ils avaient demandé de leur accorder l'hospitalité dans ses États.

Cette réponse leur parvint à la mi-décembre. Elle les autorisait à se

fixer à Hamm en Westphalie, pauvre bourgade, «une Trappe,» dira plus

tard le comte d'Artois en parlant de la maison de bois où son frère et

lui avaient été réduits à fixer leur demeure. Mais, dans leur pensée,

ce n'était qu'une étape où leur séjour ne se prolongerait pas.

En même temps que l'autorisation d'y résider, ils recevaient du roi de

Prusse et de Catherine une somme totale de sept cent cinquante mille

francs. Elle arrivait à propos et permit de pourvoir aux besoins les

plus urgents. On la divisa en cinq parts. Les princes s'attribuèrent

cent cinquante mille francs pour leurs besoins courants; cent quarante

mille francs furent distribués aux créanciers les plus pressants;

Condé en reçut soixante mille; la part de la noblesse fut de trois

cent vingt mille, et avec les quatre-vingt mille qui restaient, on

constitua une réserve pour les cas imprévus[41].

[Note 41: Archives de Chantilly.]

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 19 / 37 段