«Les princes doivent déclarer qu'ils se sont armés pour assurer ces

différentes bases. Le roi pense que, pour y parvenir, le manifeste

doit mettre tous ces objets sous la responsabilité de l'Assemblée

nationale, du maire de Paris, des commandants et officiers de la garde

nationale parisienne et autres, et de tous les départements,

districts et municipalités de Paris et du royaume. Pour se conformer

au voeu du roi, le manifeste doit menacer les factieux et non pas la

France. Il ne doit laisser percer aucun sentiment d'animosité ni de

vengeance; on doit éviter toutes les expressions, qui, à différentes

époques, ont pu occasionner des divisions entre les ordres.

«Sa Majesté désire qu'on tende les bras à tous les gens faibles ou

douteux, qu'une foule de circonstances ont pu retenir dans les

provinces, ou empêcher de se déclarer. Les dispositions et menaces de

rigueur doivent être bornées aux crimes et aux actes de violence.

Enfin, Sa Majesté demande particulièrement que les princes

s'attachent, par le style et le ton de leur manifeste, à persuader à

la multitude qu'aucun ressentiment personnel ne les anime, non plus

que la noblesse, et qu'ils n'entrent en France que dans l'intention de

rétablir la monarchie, de remettre le roi sur son trône, de faire

renaître l'ordre, la justice et la paix.»

Quant à la proclamation des alliés, elle devait avoir pour principal

objet de déclarer qu'ils ne faisaient pas la guerre pour démembrer la

France, mais pour y remettre le roi en possession de son autorité.

Pour le reste, le roi s'en référait aux instructions envoyées à ses

frères, lesquelles indiquaient l'esprit qui, dans l'intérêt de sa

sûreté, devait inspirer le langage à tenir au peuple français. Mallet

du Pan était encore chargé de demander aux princes et aux émigrés, au

nom du roi, de s'abstenir de toute immixtion dans les hostilités qui

allaient s'engager.

III

LES DERNIERS JOURS DE COBLENTZ

Mallet du Pan quitta Paris dans la seconde quinzaine de mai et se

rendit à Genève, d'où, le 24, il écrivait au maréchal de Castries pour

lui annoncer la mission que le roi lui avait confiée.

«Elle consiste à détourner les émigrés de prendre aucune part aux

hostilités. Le roi a des agents dans tous les départements, des

informations sûres et multipliées, qui lui font craindre que la guerre

étrangère entraîne une Jacquerie. Sa Majesté désire qu'afin d'en

prévenir les horreurs, dont on rejette trop légèrement la possibilité,

les royalistes s'abstiennent, et cela dans l'intérêt du roi, de

l'État, de leurs propriétés, et qu'ils préparent ainsi un traité de

paix dans lequel les puissances étrangères et Sa Majesté seront les

arbitres de la destinée des lois et de celle des nations. Voilà le

désir du roi. Tout sera facile dans le présent comme dans l'avenir si

l'on s'attache à ce plan de conduite. Tout se compliquera de périls,

d'incertitudes, de difficultés si l'on s'en écarte.»

Cette lettre expédiée, Mallet du Pan partit pour Cologne. Sur son

chemin à travers la Suisse, il rencontra nombre d'émigrés qu'il avait

connus à Paris, et notamment le comte de Montlosier, le chevalier de

Panat, Cazalès. Par eux, par les étrangers, il connut mieux qu'avant

de sortir de France, l'état d'esprit de Coblentz, les dispositions des

puissances. Il put se rendre compte aussi de la lenteur des

préparatifs de cette guerre qu'en France on croyait devoir être

immédiate. Il fut consterné par tout ce qu'il apprit.

Le maréchal le reçut d'abord assez froidement. Quand il l'eut écouté,

le vieux soldat parut lui accorder confiance, mais s'étonna que, pour

une mission si grave, le roi n'eût pas fait choix d'un personnage plus

important. Sans mettre en doute son caractère d'envoyé de Louis XVI,

il lui insinua que ni les princes ni les souverains alliés ne

voudraient croire à cette mission, s'il n'en était donné des preuves

formelles. Mallet en demanda de nouvelles à Paris, d'où bientôt il

recevait le billet suivant, écrit de la main du roi: «La personne qui

présentera ce billet connaît mes intentions, et on peut y avoir

confiance.»

Tandis qu'il attendait cette réponse, il apprit les événements qui

s'étaient passés à Paris le 20 juin. Ses angoisses devinrent plus

vives. Il supplia le maréchal de faire sentir aux puissances combien

leur lenteur, leur silence, l'incertitude où elles laissaient les

émigrés aggravaient les maux de l'intérieur, désespéraient les

royalistes et le roi lui-même. Puis, quand il fut en possession de

l'autographe royal, il se mit en route pour Coblentz, convaincu que

toutes les portes allaient s'ouvrir devant lui. Ce qui le lui faisait

croire, c'est que le maréchal de Castries avait écrit aux princes pour

leur faire connaître les désirs du roi et la venue prochaine de son

envoyé. Dans sa lettre, il leur disait:

«Je supplie Monsieur et Monseigneur de trouver bon que je prenne la

liberté de leur observer qu'il pourrait être utile de réparer dans la

pièce qu'ils feront publier, ce qu'ils ont déjà manifesté sur leur

soumission pour le roi, et d'aller ainsi au-devant de tout ce qui a

été dit sur leur esprit d'indépendance et sur le désir qu'ils avaient

de la prolonger. Les princes pensent, sans doute aussi, qu'un appel à

l'armée et l'ordre de se rallier au parti du roi, en l'éclairant sur

les devoirs et sur la force de ses premiers serments, interprétant

d'ailleurs les derniers comme ils peuvent l'être, pourrait déterminer

l'indécision des consciences timides, qui ont besoin d'être soutenues

pour se remettre dans la voie dont elles se sont écartées.»

Ces conseils étaient conformes à ceux que Mallet du Pan devait faire

entendre aux princes. Le 4 juillet, il était à Coblentz et demandait

une audience en descendant de voiture. Mais, le 6, il attendait encore

qu'on lui répondît. «Tout est à Coblentz dans la confusion,

écrivait-il, et j'ai été perdu au milieu des embarras, des

déplacements de l'arrivée du duc de Brunswick et du prince de Nassau.

Cette circonstance m'aura sans doute fait oublier.»

C'était vrai. Les princes se préparaient à recevoir le duc de

Brunswick, généralissime des armées alliées, et le prince de Nassau

qui apportait un nouveau million envoyé par Catherine aux frères du

roi de France. D'autre part, ils s'apprêtaient à quitter Coblentz pour

se rendre à Francfort et y assister, entourés de leur cour, au sacre

de François II comme Empereur, dont la date avait été fixée au 19

juillet. C'était encore pour eux une cause de soucis pressants. Quand

ils étaient tout entiers à ces préparatifs, quelle place pouvait tenir

dans leurs préoccupations l'envoyé du malheureux Louis XVI et les

commissions dont il était chargé? N'avaient-ils pas résolu de ne plus

écouter les avis ni les ordres d'un souverain dépossédé de tout

pouvoir et de tout prestige?

Ils finirent cependant par recevoir Mallet du Pan. Exaltés par

l'imminence de la guerre, par l'enthousiasme des gentilshommes qui se

pressaient autour d'eux, par l'agitation qui régnait à Coblentz, ils

lui parlèrent avec une dédaigneuse hauteur. Ils se dérobèrent à toute

explication sur leur manifeste dont leur frère prétendait régler le

fond et la forme. Ils alléguèrent qu'ils n'en avaient encore arrêté ni

la date ni l'esprit. Quand Mallet du Pan leur fit connaître que le roi

leur ordonnait de se tenir, eux et les émigrés, à l'écart des

opérations militaires, ils bondirent comme sous une insulte. Lorsque

l'Europe s'armait pour le salut de la monarchie française, lorsqu'en

France les royalistes fidèles n'attendaient qu'un signal pour se

soulever, ils se déshonoreraient en ne s'associant pas à ces généreux

efforts. Ils ne furent pas ébranlés par le tableau que traça Mallet du

Pan des périls auxquels ces soulèvements exposeraient les jours du

roi, s'il était avéré que ses frères y prenaient part. Il eut bientôt

discerné, dans leur langage, la ferme volonté de ne pas obéir. Il ne

lui restait donc qu'à se rendre à Francfort et à poursuivre sa mission

auprès des souverains alliés. Mais il ne put se dissimuler que les

princes s'appliqueraient à le contrecarrer.

Ce fut ensuite un autre embarras. Il attendait de Paris des lettres

qui devaient l'introduire auprès de l'Empereur. Ces lettres

n'arrivaient pas. Il dut se résigner à solliciter du comte de Romanzof

le moyen de parvenir jusqu'à François II pour lui présenter le projet

de manifeste qu'il avait à l'avance préparé. À Francfort,

l'attendaient des déceptions nouvelles. Il ne put obtenir une audience

de l'Empereur. On le renvoya aux ministres autrichiens et prussiens.

Il leur communiqua son projet. Ils en approuvèrent les idées, les

déclarèrent conformes à celles des cours alliées, s'engagèrent à en

tenir compte comme de tous les désirs exprimés par le roi de France,

et à proclamer en des termes clairs et précis que les puissances

n'étaient animées d'aucun sentiment d'ambition ni d'intérêt personnel.

Malheureusement, derrière lui arrivaient les princes. Quand ils surent

qu'il voulait un manifeste «qui inspirât autant de confiance que de

terreur» et propre à rassurer tous ceux qui redoutaient le retour de

l'ancien régime, ils objectèrent que c'était là «une doctrine

monarchienne» et que les adversaires de l'ancien régime étaient des

factieux desquels on n'obtiendrait rien que par la force.

Eux aussi, d'ailleurs, apportaient un projet. Composé par le marquis

de Limon, personnage compromis à Paris et à la cour dans des affaires

véreuses et des intrigues inavouables, il avait, grâce à sa violence,

excité l'admiration de Calonne, puis celle des princes. Ils s'y

étaient ralliés en l'adoptant comme leur oeuvre. Cette question de

manifeste, si grave aux yeux du roi que Mallet du Pan déclarait «tout

perdu» si elle n'était pas résolue au gré des Tuileries, les alliés la

considéraient comme secondaire. Ils mirent de côté le projet de Mallet

du Pan, prirent à la légère celui du marquis de Limon; le duc de

Brunswick fut invité à le publier. Il hésita durant quelques jours,

comme s'il eût compris tout ce que contenait de malhabile et

d'impolitique ce document vers lequel néanmoins il penchait, sans

deviner que le coup destiné aux Jacobins allait atteindre la famille

royale en imprimant une impulsion nouvelle aux furieuses ardeurs de

ses ennemis.

Quant à Mallet du Pan, devant l'échec de sa mission et son impuissance

à servir le roi, il se borna à presser les alliés de porter secours à

son maître. Il colportait, dans leur entourage, les lettres qu'il

recevait de Paris et qui dépeignaient l'affreuse situation du roi et

de la reine. L'une de ces lettres, écrite probablement par Malouet,

disait:

«Le peuple, la populace, la petite bourgeoisie sont intimement

persuadés que, la Constitution étant faite et les lois écrites le roi

seul est la cause directe ou indirecte qu'elle ne réussit pas. Aucun

raisonnement ne peut faire changer leurs idées là-dessus. Ils sont

toujours dans la même sécurité sur les armées étrangères ... Les

Parisiens chanteront et danseront lorsque l'ennemi sera à vingt lieues

d'eux. Ils creuseront des fossés, des retranchements; ils s'amuseront

encore à la construction du Champ de Mars, parce qu'ils sont persuadés

qu'aucune armée ne peut prendre une ville qui renferme sept cent mille

âmes ... Des soldats! des soldats! Et encore des soldats! Qu'on ne se

flatte plus! Si les forces étrangères n'entrent pas au plus tôt, il me

paraît impossible que le roi et les siens ne succombent incessamment.

On n'obtiendra rien en proposant et en parlementant, car c'est faute

d'action et non de paroles que le royaume a péri.»

Les alliés se préparaient à exaucer les voeux exprimés dans cette

lettre. L'armée prussienne se concentrait aux entours de Coblentz.

Chaque jour, les princes allaient voir arriver ces régiments destinés

à combattre la France et qu'acclamaient les émigrés, en demandant à

marcher avec eux. Ils s'arrachèrent à ce spectacle, le 12 juillet,

pour se rendre à Francfort, aux fêtes du couronnement. Grâce au

dernier million envoyé par Catherine, ils avaient doré leur cour sur

toutes les coutures. Une nombreuse et brillante suite les

accompagnait. On y pouvait voir Condé, son fils, son petit-fils, le

prince de Nassau, les maréchaux de Broglie et de Castries, Bouillé,

tout un flot de courtisans, et, taciturne au milieu d'eux, Calonne

qui, certain de n'avoir inspiré que défiance aux alliés, songeait que

son rôle était fini et parlait mélancoliquement de retraite et

d'oubli. Les gardes du corps ainsi que des soldats d'élite détachés du

camp de Worms escortaient les frères du roi.

La semaine suivante, mêlés au cortège impérial, les princes partaient

pour Mayence où le roi de Prusse venait de se réunir à l'Empereur. Ils

assistèrent à l'entrevue des deux souverains. Pendant trois jours, ce

ne fut que bals, concerts, spectacles, illuminations. Le palais

électoral, témoin de ces magnificences, était devenu le rendez-vous de

tous les princes allemands, de leur noblesse, de la noblesse française

émigrée. On s'amusait le soir; le jour on négociait. Là fut adopté

définitivement le texte du manifeste des alliés, rédigé par le marquis

de Limon. Brunswick y mit sa signature et le document, tiré à des

millions d'exemplaires, fut livré aux agents qui devaient le répandre

en France. Puis, on décida du sort de l'armée des émigrés. Elle fut

divisée en trois groupes et répartie entre les trois corps de celle de

Brunswick: cinq mille hommes, sous les ordres de Condé, dans le corps

du général de Wallis; trois mille commandés par le duc de Bourbon dans

le corps du général Clayrfait, et l'armée des princes forte de douze

mille hommes, les frères du roi à sa tête, dans le corps prussien et

sur sa gauche.

Ces troupes furent passées en revue par le roi de Prusse dans les

plaines de Mayence. Il leur adressa une allocution vibrante, promit

aux émigrés de les rendre à leurs familles et de sauver Louis XVI.

Ses paroles furent couvertes par des acclamations: «Vive le roi!

Vivent les alliés! À bas les Jacobins!» Enfin, le 30 juillet,

Frédéric-Guillaume fit aux princes l'honneur d'aller dîner chez eux

à Bingen. Après le repas, ils l'entretinrent de leur détresse, de

celle de leurs soldats. Ils décrivirent en termes si touchants la

misère qui se dissimulait sous les uniformes français, qu'il en fut

tout ému. Ils lui demandèrent douze ou quinze cent mille francs. Il

allait les promettre. Mais un de ses ministres veillait afin de le

garder contre les entraînements de son coeur et, sous un prétexte,

coupa l'entretien avant que la promesse eût été faite. Il fallut

reprendre cette négociation le lendemain. Elle aboutit en partie,

mais seulement grâce au prince de Nassau qui donna sa caution pour

huit cent mille francs. Ce secours arriva fort à propos, car les

princes en étaient à ne plus pouvoir nourrir l'armée qui venait de

défiler devant le roi de Prusse.

En quittant Mayence, Frédéric-Guillaume, toujours suivi des princes

français, descendit le Rhin jusqu'à Coblentz où l'attendait sa propre

armée campée à Rubenach. Il y fut reçu par toute la société émigrée,

les femmes de la cour, les courtisans de l'exil, les généraux, les

hauts membres du clergé. Tout ce monde s'attacha à lui inspirer

confiance, à lui démontrer que la France était monarchique, qu'elle

accueillerait comme des libérateurs les alliés qui viendraient lui

rendre son roi; qu'il ne fallait pas s'attarder aux sièges des places,

mais marcher droit sur Paris.

--Je réponds de la prise des forteresses, disait Bouillé, car j'en ai

toutes les clés dans ma poche.

Frédéric-Guillaume se laissait prendre à ces excitations, y lisait le

présage de ses futures victoires, et y associait volontiers les

émigrés. Mais Brunswick qui jugeait plus froidement ce qu'il voyait et

entendait, qui «consultait les femmes d'émigrés plus que les maris»,

ne tarda pas à discerner ce qu'il y avait d'exagéré, de léger, de

factice dans les propos enthousiastes qu'on tenait au roi. Par la

pénurie et la désorganisation des troupes royales dont un tiers à

peine avait des armes, et où pour un soldat on comptait jusqu'à deux

domestiques, il comprit qu'elles ne pouvaient lui être bonnes à rien.

Son attitude, d'abord bienveillante, se modifia peu à peu. À l'aménité

des premiers jours, succéda une sorte de dédain, a peine dissimulé

sous des formes courtoises, et bientôt le désir d'en finir au plus

vite avec cette guerre qu'il entreprenait sans confiance, uniquement

pour plaire au roi de Prusse. Les impressions de Brunswick n'étaient

d'ailleurs que trop fondées. Le 7 août, de Bruxelles où elles étaient

connues, Fersen écrivait à la reine: «Les émigrés sont tellement

dépourvus de tout qu'un quart à peine pourra suivre les opérations. Le

duc de Brunswick en est déjà bien fatigué.»

Du reste, si les émigrés n'eussent été aveuglés par leurs illusions et

leurs espérances, ils se seraient aperçus qu'en dépit de ce qui se

passait, la ferme volonté des alliés était de sauver le roi de France,

en s'abstenant, autant que possible, de recourir à eux. Longtemps ils

avaient accusé l'Autriche et la Prusse, l'Autriche surtout, d'être

résolues à paralyser leur action. Maintenant, trompés par les

apparences, ils n'accusaient plus. Mais la réalité restait toujours la

même. On ne voulait ni les mettre en avant, ni les laisser combattre.

Malgré le patronage que leur avait accordé l'Impératrice de Russie,

les deux souverains allemands, François II plus encore que

Frédéric-Guillaume, y étaient décidés, parce que tel était le désir

que leur avait fait exprimer par Breteuil le roi Louis XVI. Seulement,

dans l'impuissance où l'on était de se débarrasser d'eux et de les

contenir, on se donnait le mérite de paraître prêt à les satisfaire;

on les leurrait de belles promesses qui ne devaient jamais être

réalisées.

Au moment même où l'armée des alliés allait se mettre en

marche,--c'était durant le mois d'août--une grave question se posa.

Elle n'était pas nouvelle. Aussitôt après Varennes, elle avait été

discutée entre les princes et les puissances étrangères, toujours

ajournée par le mauvais vouloir de l'Autriche, puis abandonnée:

c'était la question de la régence de Monsieur. Cette fois, la

présence des souverains alliés et de leurs ministres permettait de la

résoudre, et les circonstances exigeaient qu'elle le fût sur-le-champ.

Il s'agissait de décider si, en entrant en France, les alliés ne

trouveraient pas avantage à avoir auprès d'eux un prince français,

investi de tous les pouvoirs du roi captif, et s'il ne convenait pas

que, pour remplir le rôle qu'on attendait de lui, Monsieur fut revêtu

de ce titre de régent qu'il avait si souvent réclamé sans l'obtenir.

Ce fut Calonne qui suggéra la reprise de cette ancienne proposition

dont il était l'auteur, et Monsieur qui en entretint d'abord le roi de

Prusse. Il eut le bonheur de le conquérir à son idée. Le duc de

Brunswick consulté ne se montra pas contraire à l'avis du roi. Il

parut même y souscrire. Mais, soit que dans le fond il ne l'approuvât

pas, soit qu'il trouvât de stricte justice de consulter Louis XVI

avant de rien décider, il objecta qu'on ne pouvait proclamer la

régence, sans connaître le sentiment personnel de ce souverain.

Frédéric-Guillaume se rendit à cette opinion. Toutefois, afin d'éviter

les récriminations que ne manquerait pas d'y opposer Monsieur, il

résolut de ne pas lui en faire part. En même temps, il décidait

d'envoyer aux Tuileries un homme de confiance, dont la véritable

mission serait dissimulée sous des prétextes.

On le trouva dans la personne d'un émigré du nom de Dutheil, ancien

administrateur de l'intendance de Paris. «Il fut convenu, est-il dit

dans une note rétrospective du maréchal de Castries, que le prétexte

vis-à-vis des princes serait l'approvisionnement des armées, et c'est

sous ce seul point de vue que M. Dutheil parla de son voyage à leurs

Altesses royales. Les différents objets dont M. le duc de Brunswick le

chargea furent:

«1º De connaître d'une manière précise l'état de Sa Majesté, afin de

lui en rendre compte, ainsi qu'au roi de Prusse.

«2º De savoir du roi de France, s'il consentait à ce que Monsieur prît

le titre de régent, en entrant en France, et de lui dire qu'ils

pensaient qu'il y aurait beaucoup d'avantages à ce que ce prince s'en

revêtît.

«3º D'annoncer à Sa Majesté et à la Reine que les armées prussiennes

et autrichiennes allaient entrer en France, et qu'ils espéraient

pouvoir bientôt les délivrer de leur captivité.

«4º De faire imprimer et afficher dans toute la capitale la

déclaration des puissances alliées.

«5º De monter une machine pour faire passer et imprimer tous les

écrits qui pourraient préparer et changer l'opinion publique.

«6º De préparer des magasins et des approvisionnements pour les armées

à une vingtaine de lieues à la ronde de Paris.

«7º Enfin, de rendre un compte exact de l'état de Paris et de celui

des esprits en France.

«M. Dutheil ajoute qu'il lui fut remis, par le roi de Prusse et M. le

duc de Brunswick, un mémoire pour Sa Majesté, dans lequel il était dit

qu'ils pensaient l'un et l'autre que le titre de régent donné à

Monsieur aurait beaucoup d'avantages en entrant en France, pourvu que

Son Altesse Royale se laissât conduire par eux, par le baron de

Breteuil, et le maréchal de Castries, exigeant d'ailleurs que M. de

Calonne fût écarté.

«M. Dutheil fit sa commission, et exécuta ponctuellement tous les

ordres qui lui avaient été donnés.

«Il revint le 10 ou le 11 septembre 1792. Il rendit compte à M. le duc

de Brunswick et au roi de Prusse, chacun en particulier, que Sa

Majesté consentait à ce que Monsieur prît le titre de régent, à la

condition qu'il suivrait les avis du roi de Prusse, s'en rapportant

d'ailleurs à ce que M. le baron de Breteuil et M. le maréchal de

Castries pourraient juger utile et convenable, ainsi qu'à ce que M.

Dutheil pourrait leur dire de sa part. Sa Majesté ajoutait qu'on ne le

calculât pour rien, et qu'il sacrifierait toujours sa vie à la

monarchie.

«M. Dutheil remit, le 12 ou le 13 septembre, une lettre de Sa Majesté

à M. de Breteuil, dans laquelle il lui marquait de ne mettre aucune

opposition à la régence de Monsieur.»

C'est à Verdun où se trouvaient alors le roi de Prusse, Brunswick, le

maréchal de Castries, Breteuil, que Dutheil rapporta ses réponses et

conféra avec chacun d'eux, à l'insu des princes français. Après

l'avoir entendu, Frédéric-Guillaume, pressé par le maréchal de

Castries, estima que rien ne s'opposait plus à ce qu'on laissât

Monsieur prendre le titre de régent qu'il ne cessait de réclamer.

Mais sans tenir compte de la lettre du roi, rapportée par Dutheil,

négligeant d'en parler, convaincu qu'elle avait été arrachée à la

faiblesse du malheureux monarque, prisonnier depuis le 10 août,

Breteuil exprima une opinion toute contraire. Quand il vit qu'on

allait passer outre, il fit intervenir le prince de Reuss,

représentant de l'Autriche. Ce diplomate exigea qu'aucune décision ne

fût prise sans l'agrément de sa cour. Puis, Breteuil, dans le double

but de calmer les protestations de Monsieur et surtout d'en finir avec

Calonne, déclara qu'il souscrirait au projet de régence, si son rival

était écarté. Calonne «avait lassé tout le monde par son orgueil et

son incapacité». Il fut sacrifié et partit pour l'Angleterre. Breteuil

triomphait. Mais Monsieur ne fut pas régent. Bientôt même, il dut

renoncer à l'être. Il se plaignit amèrement d'avoir été trompé par

Breteuil.

IV

LA RETRAITE DE BRUNSWICK

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 18 / 37 段