L'ultimatum annoncé par Goguelat arriva à Vienne le 4 avril.

L'ambassadeur français, Noailles, après avoir hésité à le remettre,

s'y décida le 5. Ce que n'avaient pu les supplications du roi et de la

reine captifs, les démarches des princes, de longues négociations, fut

obtenu en quelques instants par le langage hautain de Dumouriez. En le

lisant, le prince de Kaunitz «fut mis hors de lui». Sous son

influence, l'Empereur se décida à la guerre, intéressant dans sa

détermination la Prusse, qui, depuis longtemps, s'y préparait. Ce

n'était plus, maintenant, qu'une affaire de six semaines ou deux mois,

le temps de faire marcher les troupes. Les Français avaient voulu la

guerre. Qu'ils attaquassent ou n'attaquassent pas, ils l'auraient. Il

s'agissait seulement de les «amuser» jusqu'à l'heure où l'on pourrait

agir. Une lettre de Fersen, envoyée dans une caisse de biscottes, fit

connaître cette décision à la famille royale, qui attendait, dans une

angoisse affreuse, le résultat de ses démarches.

Ces choses s'étaient passées à l'insu de la petite cour de Coblentz.

Jusqu'au dernier moment, les princes avaient tout ignoré. À Paris

même, on les traitait maintenant avec dédain. Dumouriez mandait à

Barthélemy, agent français en Suisse: «On n'a rien à craindre des

princes émigrés. Ils n'ont ni argent ni appui. Même en cas de guerre,

l'Autriche veut les laisser de côté, parce que son plan est d'une

profondeur politique dans laquelle il est impossible de caser les

projets de ces chevaliers errants.»

Mais, dans l'attente des événements qu'ils pressentaient, profitant de

ce que l'attention de l'Europe semblait s'être détournée d'eux par

suite de la gravité des communications échangées entre Vienne et

Paris, ils avaient, peu à peu, laissé rentrer dans Coblentz et se

reformer autour d'eux leur armée dispersée. De nouveau, les uniformes

se montraient dans les rues; de nouveau, on distribuait des grades, on

achetait des munitions et des armes; avec plus d'ardeur que jamais, on

sollicitait à Vienne et à Berlin un rôle pour les émigrés, sans être

encore assuré que ces préparatifs et ces démarches ne seraient pas en

pure perte. Le maréchal de Castries, étant venu à Coblentz pour tâcher

d'avoir des nouvelles, constatait que l'argent était rare, qu'on n'y

savait rien. «Nous attendons M. de Nassau avec impatience. Nous

espérons qu'il viendra tirer le voile qui nous sépare du reste de

l'Europe.»

Le voile fut tiré, au moins en partie, le 28 avril. Déjà, la veille,

le chargé d'affaires de France remplaçant Bigot de Sainte-Croix,

absent, s'était plaint à l'Électeur, dans une note rédigée au nom de

son gouvernement, de ce que «les mesures prises contre les émigrés

avaient été illusoires, et de ce que les rassemblements et armements

recommençaient». Le lendemain, il lui faisait passer un document bien

autrement grave qu'une note diplomatique. C'était la déclaration de

guerre adressée, le 20 avril, par le roi de France au roi de Bohême et

de Hongrie. Cinq jours après, l'Électeur, dans une note officielle,

transmettait aux princes l'exposé des griefs du gouvernement français.

Il les suppliait de quitter le territoire de Trèves et de se diriger

dans le bas archevêché, au delà du Rhin, «où il préférait recevoir les

émigrés, même en plus grand nombre, parce qu'ils ne pourraient faire

ombrage dans cet éloignement des frontières, que de les laisser, même

en petit nombre, près des frontières de la France».

Ce n'était là qu'une communication de pure forme, arrachée à

l'Électeur par l'effroi de ses sujets, qui redoutaient une invasion.

Les princes ne s'y soumirent pas. Loin de s'y soumettre, ils

activèrent leurs démarches à Vienne et à Berlin, afin d'obtenir

l'autorisation de reformer leur armée et la promesse qu'elle aurait

une place dans la campagne qui, maintenant, ne pouvait plus être

évitée, puisque le gouvernement français venait, le 20 avril, de

déclarer la guerre à l'Empereur. Ce qui encourageait leur résistance,

ce qui empêcha l'Électeur de Trèves d'exiger qu'elle cessât, c'est

qu'à Coblentz, pas plus que dans aucune des villes où les émigrés

étaient dispersés, on ne croyait à la victoire des Français. On était

convaincu qu'au premier choc ils seraient refoulés et détruits. Les

tragiques incidents qui marquèrent l'ouverture des hostilités, le 27

avril, étaient bien faits pour justifier cette opinion. Au seul aspect

de l'ennemi, l'armée du Nord, qui marchait sur la Belgique, prit la

fuite avant d'avoir combattu, massacra Dillon, un des généraux qui la

commandaient. La lenteur des alliés empêcha seule cette déroute de

devenir irréparable. Mais les émigrés crurent qu'elle l'était.

Le maréchal de Castries lui-même, en dépit de son expérience des

choses de la guerre, s'y trompa. Tandis que les princes prenaient

prétexte de cette défaite pour résister aux objurgations de l'Électeur

de Trèves et pour le rassurer, le vieux soldat, qui s'était couvert de

gloire au service de la France, laissait tomber de sa plume cette

phrase, dans laquelle on regrette de ne pas trouver au moins un

patriotique regret: «La déclaration de guerre que l'Assemblée a fait

la folie de rendre, les échecs que les troupes ont essuyés

immédiatement après, tout a prouvé qu'il ne fallait pas de grandes

forces pour abattre les factieux qui se sont emparés du royaume.» Le

malheur est que les «factieux» n'étaient pas abattus et qu'ils

allaient le prouver bientôt à la coalition animée, au premier moment,

d'une si téméraire confiance.

Du reste, tous les émigrés, ou presque tous, partageaient l'opinion du

maréchal de Castries. De même qu'ils avaient cru que l'émigration

aurait une durée de trois mois, de même ils croyaient à la brièveté de

la guerre et à l'effondrement de la Révolution. Ils formaient déjà des

projets, se préparaient à rentrer en France, discutant la conduite à

tenir en y rentrant. Ils étaient si sûrs de la victoire des coalisés,

qu'ils se demandaient qui serait premier ministre, une fois le roi

réintégré dans tous ses droits. Ce ne serait pas Breteuil, pensait-on,

démasqué, méprisé, décrié, reconnu incapable. Mais ce ne serait pas

non plus Calonne, objet de l'inexplicable haine de la reine. On

croyait plutôt que ce serait le maréchal de Castries, qui serait mis à

la tête des affaires. Et cependant Calonne s'était bien dévoué. «Il

passe sa journée, écrivait Vaudreuil, et une partie même de la nuit,

entouré de cent personnes qui lui demandent de l'argent, et dont

plusieurs lui disent des injures quand il ne leur en donne pas.»

Au surplus, les émigrés qui discutaient ces questions ne savaient

encore rien des dispositions des cours alliées, des plans du duc de

Brunswick, commandant en chef des forces de la coalition. Mais ils

s'en entretenaient comme s'ils les eussent connus, attribuant au

généralissime ceux qu'ils inventaient eux-mêmes. Une ombre, cependant,

passait sur leur joie. Ils redoutaient le démembrement de la France.

Ils se disaient tout bas que l'Alsace deviendrait territoire impérial;

que la Lorraine serait annexée au Luxembourg, les Pays-Bas français

aux Pays-Bas autrichiens, que la Corse serait offerte à Catherine, et

que d'autres remaniements territoriaux auraient lieu en Allemagne et

en Pologne. Aucun de ces dires ne reposait sur une base plus sérieuse

que les prétendus plans de Brunswick. Mais, à Coblentz et partout où

il y avait des émigrés, ils alimentaient leurs fiévreux entretiens.

Ils se demandaient encore si l'impératrice Catherine entrerait dans la

coalition. La plupart d'entre eux, serrant cette fois de plus près la

vérité, craignaient que cette princesse refusât de s'associer aux

cours du Nord, afin d'être libre, quand elle les verrait occupées en

France, d'agir en Pologne à son gré. Et telle était bien en effet la

conduite qu'elle entendait tenir. Elle avait d'abord feint d'être

disposée à envoyer à la coalition un corps de quinze à dix-huit mille

hommes, offert ensuite d'y substituer une somme égale au coût

d'entretien de ces troupes, et finalement, prétextant qu'elle avait à

se plaindre de la légèreté des princes et de leur prodigalité, des

prétentions et de la vanité de Calonne, critiquant la faiblesse du roi

et la défiance qu'il témoignait à ses frères, elle se borna à d'assez

précaires secours, gardant son argent et ses soldats pour sa campagne

de Pologne, qu'elle avait longuement étudiée. Mais ces desseins divers

n'étaient pas encore avoués, et les émigrés à Coblentz, Breteuil à

Bruxelles, avaient les yeux fixés sur Saint-Pétersbourg où Nassau,

Bombelles et Eszterhazy essayaient en vain d'obtenir de l'Impératrice

une déclaration franche et décisive. Elle ne s'était prêtée qu'à

seconder un de leurs désirs. À leur requête, elle avait consenti à

demander à la cour de Vienne d'employer les émigrés et de leur

permettre de s'organiser, en attendant qu'on recourût à eux. La cour

de Vienne faisait la sourde oreille, et, tout en se disant prête à

acquiescer à ces demandes, n'y répondait pas. À la faveur de ce

silence, qui ne signifiait ni oui, ni non, Coblentz, de nouveau,

devenait un camp, comme avant le mois de décembre. Abandonnés à

eux-mêmes, les princes se préparaient à combattre. Se passant de

l'autorisation de l'Autriche, vainement sollicitée, ils reformaient

leur armée et celle de Condé.

De toutes parts, cependant, leur arrivaient de pressants avis. On les

invitait à ne rien faire qui pût indisposer les puissances et troubler

leur action. Breteuil ne cessait de leur recommander la prudence. De

Paris, on les suppliait de se montrer discrets et surtout de

s'abstenir de proférer des menaces contre l'Assemblée. Le ministre de

la marine, Bertrand de Molleville, intervenait secrètement dans ce

sens. Il mandait au maréchal de Castries: «Tout ce qu'il y a ici de

gens raisonnables, et le roi plus que personne, redoutent, par-dessus

tout, de voir les émigrés jouer un rôle quelconque dans la malheureuse

guerre où nous avons été entraînés. Je ne doute pas que vous ne

fassiez, comme moi, tout ce qui dépendra de vous pour engager ceux

avec lesquels vous pouvez avoir quelques relations à ne se mêler en

aucune manière de cette querelle. Ils doivent sentir combien une

conduite contraire compromettrait dans ce moment-ci leurs familles et

leurs propriétés, et comme elle rendrait difficile toute espèce

d'arrangement définitif à leur égard.»

Mais ces avis, ces démarches, ces invitations réitérées devaient être

en pure perte. Les princes ne voulurent rien entendre. Leur parti

était pris. Ils avaient toujours dit et répété que le roi ne pouvait

être sauvé que par eux, qu'une guerre entre la France et les

souverains du Nord leur fournirait l'occasion de le sauver et de

rétablir son autorité. Ce n'est donc pas quand les événements leur

offraient la possibilité de jouer ce rôle, objet, depuis trois ans, de

leur ardente ambition, qu'on pouvait espérer qu'ils y renonceraient.

Loin d'y renoncer, ils trouvaient, tous les jours, des accents d'une

énergie plus éloquente pour réclamer leur place dans les événements.

Ils ne reconnaissaient à personne le droit de les en écarter, ni au

roi leur frère qui, n'étant pas libre, avait perdu celui d'exprimer

une volonté, ni aux puissances qui n'étaient pas en état de décider

quelle conduite leur traçaient leur naissance, leur rang, le sang des

Bourbons.

C'est ainsi qu'après avoir, durant si longtemps, ameuté contre la

France les nations étrangères, ils briguaient le triste honneur de

marcher à la tête des armées coalisées et considéraient comme une

offense le mauvais vouloir et les refus opposés à leurs prétentions.

Et le jour où ils pouvaient croire qu'ils en auraient raison,

Vaudreuil écrivait: «L'horizon paraît enfin s'éclaircir, et quoique

j'y aperçoive encore quelques nuages je ne doute pas qu'ils se

dissipent dès que le soleil aura commencé sa marche.» Le soleil dont

parlait Vaudreuil, c'était la coalition.

II

BRUNSWICK ET LE ROI DE PRUSSE

Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, même lorsqu'il considérait que

les intérêts de sa couronne lui défendaient de prendre parti pour les

émigrés, n'avait cessé de leur donner des témoignages de

bienveillance. Les princes, à diverses reprises, en avaient ressenti

les effets. Le baron de Roll, qui les représentait à Berlin, leur

répétait fréquemment que Frédéric-Guillaume était disposé à les

servir, et que si sa bonne volonté, trop souvent, restait en défaut,

il n'en fallait accuser que ses ministres.

Les apparences confirmaient cette assertion. Non seulement les princes

avaient, en plusieurs circonstances, trouvé auprès du roi bonne grâce

et courtoisie, mais, à diverses reprises, sa bourse s'était ouverte

pour leur venir en aide. En outre, les émigrés venus à Berlin y

recevaient un favorable accueil, des distinctions, des emplois, des

grades. Indépendamment de ces Français assez nombreux, à qui était

ainsi offert un asile et assuré un secours, le général marquis de

Bouillé s'était vu, après l'aventure de Varennes, mandé à Berlin par

une flatteuse lettre du roi. D'autres traits encore révélaient ses

bonnes dispositions.

Aussi, quoiqu'ils eussent subi du côté de la Prusse comme du côté de

l'Autriche, d'assez vives déceptions, les princes ne laissaient pas

d'espérer qu'ils la rendraient favorable à leur cause. À la fin du

mois de mai, elle paraissait vouloir les laisser se rapprocher d'elle

et leur permettre de discuter la part qu'ils auraient dans la guerre.

Le gouvernement prussien était-il sincère? On peut en douter. Mais il

jugeait tout au moins qu'avoir l'air de consentir à employer les

émigrés, était encore le meilleur moyen de les contenir. Il en était

un parmi eux, le comte de Caraman, qui, réfugié à Berlin, y avait

obtenu un grade et gagné la confiance du roi de Prusse. Il en avait

profité pour plaider la cause de Louis XVI. Le maréchal de Castries

avait même pris ombrage de son initiative et, dans ses lettres aux

Tuileries, il s'en plaignait:

«Je ne peux m'empêcher de dire au roi que d'employer un négociateur

auprès de lui (le roi de Prusse) lorsque le baron de Roll a déjà sa

confiance, et que M. de Lambert, officier général, a déjà celle du duc

de Brunswick, c'est compliquer les affaires, c'est donner à un jeune

homme un avantage sur deux personnes qui ont acquis et mérité de la

considération; c'est enfin marquer de la défiance à deux bons

serviteurs dans lesquels le roi peut prendre confiance. Personne n'a

pu prendre le change dans l'armée prussienne sur le masque qu'on a

donné à M. de Caraman. On sait parfaitement le motif du grade de major

qui lui a été accordé.»

Caraman n'en poursuivait pas moins ses démarches. Il s'attachait à

préparer le terrain des pourparlers et secondait puissamment les

démarches faites dans le même but par le baron de Roll, agent des

princes. D'autre part, le lieutenant général marquis de Lambert

agissait dans le même sens auprès du duc de Brunswick.

Que les dispositions prussiennes fussent dues aux efforts combinés de

ces personnages ou à d'autres causes, ce fut Bouillé qui, le premier,

en recueillit les témoignages. Le 30 mai, il vit le roi de Prusse à

Magdebourg. Il lui fit part des craintes conçues par beaucoup de

Français sur les intentions des alliés en ce qui touchait les suites

de leurs victoires probables et les prétentions qu'ils manifesteraient

après les avoir remportées. Il l'entretint aussi du manifeste qu'il

convenait d'adresser à la France, avant d'ouvrir les hostilités, du

fond et de la forme de ce document. Le roi de Prusse le rassura. Pas

plus après la victoire qu'avant, il ne serait question de démembrer la

France. Dans le manifeste, il n'y aurait d'autre dessein affirmé que

celui de rendre à Louis XVI son autorité et de lui laisser, cette

autorité rétablie, le soin de régler les conditions d'existence du

gouvernement qui lui paraîtrait le mieux convenir à son royaume. Il

ajouta, en présence du duc de Brunswick, qu'il désirait que les

princes jouassent un rôle convenable dans les opérations militaires.

Mais il entendait que ces arrangements demeurassent secrets, et que

si les frères du roi de France adressaient pour leur compte un

manifeste à la nation française, ce document lui fût communiqué avant

d'être envoyé.

Dans ce même entretien, Bouillé ayant affirmé qu'aussitôt après

l'entrée des alliés en France, toutes les populations se soulèveraient

pour les acclamer et chasser du pouvoir les Jacobins, et que des

régiments entiers passeraient du côté des princes français, le roi de

Prusse s'engagea à prendre à sa solde ces régiments, à la condition

vainement combattue par Bouillé qu'ils prêteraient serment de

fidélité, pour la durée de la campagne, à lui ou à l'Empereur.

Une discussion s'ouvrit ensuite sur les positions qu'occuperaient les

légions des émigrés. Brunswick était d'avis de mettre ces troupes

derrière le Rhin, ou de les diviser entre les armées alliées, étant

entendu que le corps de Condé, qui ne devait marcher qu'après celui

des princes, formerait l'arrière-garde. Bouillé demandait, au

contraire, que les émigrés fussent placés en tête de l'armée

d'invasion. C'était, disait-il, une condition de succès, le meilleur

moyen de prouver aux Français que la guerre n'avait d'autre but que le

rétablissement de l'autorité du roi. Les deux généraux ne parvinrent

pas à s'entendre. Brunswick étant seul maître des opérations qui

allaient s'engager, son opinion prévalut. Plus tard, lorsque, pour

justifier la retraite incompréhensible et non encore expliquée qui

suivit la prise de Verdun, il se plaignit d'avoir été trompé sur les

dispositions des Français par les rapports des émigrés, Bouillé eut le

droit de lui rappeler leur entrevue de Magdebourg et de lui reprocher

de n'avoir pas voulu faire aux soldats qui marchaient sous les ordres

des princes français une meilleure place, car, selon lui, s'ils

avaient été les premiers à entrer en France, toute autre eût été

l'issue de la campagne.

Bouillé ne fut pas plus heureux, quand il demanda pour le comte de

Provence un rang d'honneur auprès des souverains alliés et le titre de

lieutenant général du royaume. Cette satisfaction lui fut également

refusée. On se sépara sans avoir rien décidé, sinon que les émigrés

seraient admis à combattre. Malgré tout, c'était déjà beaucoup

d'avoir fait accepter le principe de leur participation à la guerre.

Les princes parurent disposés à se contenter de ce résultat. Condé,

lui-même, bien qu'il souffrît de se voir relégué au dernier rang,

alors qu'il brûlait de jouer un grand rôle, n'hésita pas a déclarer

que le roi de Prusse était «charmant». Il est vrai que, pour la

première fois, on semblait prendre au sérieux les princes et leurs

soldats et vouloir compter avec eux.

Si précaires que fussent ces satisfactions, elles ne se réalisèrent

pas. L'Autriche refusa de ratifier ce qu'avait promis la Prusse.

Frédéric-Guillaume, lui-même, parut l'oublier, se dérober et ne plus

se souvenir qu'il s'était engagé à prendre à sa solde, sous la

condition du serment, les régiments français qui passeraient du côté

des alliés. Il est à peine besoin de faire remarquer qu'aucun régiment

français ne passa à l'ennemi. Quelques officiers seulement

désertèrent. L'un d'eux, M. de Toulongeon, commandant militaire de

Franche-Comté, parut même disposé à prêter le serment imposé par la

Prusse. Les princes le lui reprochèrent sévèrement, et quand il menaça

d'agir dans ce sens sur les troupes qu'il commandait, ils lui

envoyèrent l'ordre de n'en rien faire.

Le comte d'Artois reprit avec Brunswick les pourparlers entamés par

Bouillé. Il y eut entre eux d'aigres querelles. Ces questions finirent

par se régler, mais non selon le voeu des princes. Leurs troupes,

jusqu'à la fin de la campagne, furent réduites à l'immobilité et

durent rester étrangères à presque toutes les opérations. C'est

toujours à l'influence autrichienne que les émigrés attribuaient non

sans raison leurs déboires et à celle de Marie-Antoinette. Selon

Condé, l'empereur François II, qu'il maltraitait par ses propos plus

encore qu'il n'avait maltraité de son vivant Léopold, n'était qu'un

«mandrin». Quant à la reine de France, il l'accusait d'être à la tête

«du Comité autrichien de Paris», formulant ainsi contre elle, lui,

prince de sang royal, la même accusation que les Jacobins, accusation

que l'infortunée souveraine devait payer de sa vie. Voilà dans quelles

conditions se préparait la guerre au camp des alliés, tandis qu'à

Paris se précipitaient les événements. Désormais, ils allaient y

marcher parallèlement avec ceux du dehors, et la Révolution,

victorieuse à l'intérieur, répondre aux menaces de la coalition comme

aux intrigues des émigrés par de nouveaux coups portés à la monarchie.

Le 20 juin, le peuple envahissait les Tuileries, insultait à la

famille royale, coiffait Louis XVI du bonnet rouge, préludant ainsi

aux journées tragiques qui, maintenant, allaient se succéder. Ce

sanglant affront infligé à leur frère exaspéra les princes et leurs

courtisans. Leur fureur, c'est à peine croyable, s'exerça tout autant

contre le souverain vaincu, qui s'était vu contraint de le subir, que

contre ceux qui le lui avaient infligé. Leur ardeur s'exalta et les

confirma dans cette conviction que, le roi restant impuissant à

dompter la révolte déchaînée autour de lui, c'était à eux qu'il

appartenait de sauver l'État et la couronne. Mais loin d'être prêt à

céder à son impuissance, loin de vouloir abdiquer au profit de la

régence de Monsieur, Louis XVI, soutenu par son héroïque femme,

persistait à se croire encore roi, à se préoccuper de l'intérêt de ses

sujets. Au moment où allait éclater la guerre, il cherchait le moyen

de les rassurer, les ayant vus prendre peur aux premières menaces de

l'Autriche. Quoique l'espoir de vaincre eût dicté et soutînt les

résolutions de l'Assemblée qui déclarait la guerre en son nom, il

redoutait, en prévision d'une défaite, le démembrement du pays, les

vengeances des émigrés et l'influence que la coalition victorieuse

prétendrait exercer sur le gouvernement royal qu'elle aurait établi.

Vainement la diplomatie impériale déclarait que la guerre avait pour

unique objet la défense du sol germanique et des princes allemands,

les Français, à l'instigation de l'Assemblée nationale, attribuaient

aux alliés d'autres calculs, des intentions de conquête. C'était

aussi, on l'a vu, la crainte de beaucoup d'émigrés. Ils soupçonnaient

l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse d'être, malgré leurs

déclarations, moins soucieux de délivrer la famille royale que

d'agrandir leurs États au détriment de la France. Chez quelques-uns

s'éveillait peut-être le remords d'avoir favorisé, sans le vouloir,

ces ambitions, et le patriotisme reprenait ses droits; chez d'autres,

il dégénérait en véritable fureur.

Ces faits rapportés au roi le disposaient à craindre que, sous

l'empire d'un entraînement patriotique, ces émigrés rentrassent en

France, au péril de leur vie, pour aller grossir le nombre des

défenseurs de la patrie, parmi lesquels le malheur des temps voulait

qu'il ne vît plus que des ennemis, pendant que les Parisiens affolés

par la peur, incités à accuser la famille royale d'avoir appelé

l'étranger, se porteraient contre elle aux pires excès de la terreur

et du désespoir. Il était urgent de conjurer ces périls. Rien n'y

paraissait plus propre, dans l'entourage du roi, que deux manifestes à

la nation française, signés l'un par les princes, ses frères, l'autre

par les souverains alliés, et dont les termes seraient concertés entre

eux et le monarque pour le salut duquel ils entreprenaient la guerre.

Ces projets de manifeste, au moment où l'on s'en occupait à Coblentz

comme à Berlin et à Vienne, furent conçus a Paris par ceux des

partisans de Louis XVI qu'il se plaisait à consulter et qui pouvaient

encore communiquer avec lui. Deux d'entre eux, Malouet et l'ancien

ministre Montmorin, en prirent l'initiative. Sur leur conseil, le roi

chargea un publiciste déjà célèbre, défenseur intrépide de la

monarchie, quoique sujet suisse, Mallet du Pan, qui se préparait à

s'enfuir de Paris où il n'était plus en sûreté, de se rendre auprès de

ses frères et des souverains alliés pour leur suggérer à chacun l'idée

d'une proclamation. Celle des princes devait avoir pour uniques bases:

1º la sûreté du roi, de la reine et de la famille royale; 2º la

liberté franche et entière du roi et de sa famille; 3º la sûreté des

membres du clergé et de la noblesse et de tous les bons citoyens

restés dans le royaume, et la conservation de toutes les propriétés;

4º le rétablissement de l'ordre et le maintien de la religion

catholique, apostolique et romaine[37].

[Note 37: Cette pièce importante existe dans les papiers du

maréchal de Castries, à qui elle fut remise par Mallet du

Pan, au mois de juin 1792, lorsqu'ils se virent à Cologne.]

Les instructions du roi portaient en outre:

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 17 / 37 段