accrédités, c'est auprès des seuls organes légitimes du roi de France,
retenu en captivité par ses sujets rebelles, et si la plupart des
autres souverains n'ont pas suivi cet éclatant exemple, ils ont
presque fait la même chose en recevant nos agents et en traitant
ministériellement avec eux. Certainement nous ne désirons rien tant
que d'agir d'après vos vues; mais il est mille cas pressés où il nous
faut décider par nous-mêmes sans attendre vos ordres, que le moindre
incident peut, non seulement retarder, mais nous faire perdre tout à
fait; et, s'il y a des choses qui nous sont cachées, qui peut répondre
que nos démarches ne contrarieront pas les vôtres? si cela arrivait,
le moindre inconvénient serait de montrer une désunion funeste à tous
égards. M. le baron de Breteuil propose un remède qui est que nos
agents publics servent de voile à nos agents secrets, et qu'ils ne
fassent rien que par leur direction. Je m'en rapporte à vous-même, ma
chère soeur: ce moyen est-il admissible? Y aurait-il au monde un homme
capable de lier deux idées ensemble, qui pût consentir à un pareil
rôle? Et, si nous n'envoyons que des imbéciles, ils seront d'abord
très certainement bafoués dans la cour où ils résideront, ce qui sera
fâcheux pour la cause qu'ils plaideront, ensuite les ministres de
cette cour chercheront, découvriront et dévoileront peut-être l'agent
secret, et je viens de vous en développer tous les inconvénients.
«Après vous avoir dit ce que votre intérêt, votre sûreté, votre
gloire, qui seront toujours nos premiers mobiles, nous engagent à dire
à votre raison, permettez à votre ami d'interroger votre coeur et de
lui demander si deux frères qui ne respirent que pour vous servir, qui
y travaillent depuis le matin jusqu'au soir, si ce n'est avec succès,
toujours avec zèle, méritaient d'être payés de leur dévouement par une
réserve au moment même où ils auraient tout lieu de se flatter du
contraire? Je ne suis pas en peine de la réponse.
«Pour finir cette lettre déjà bien longue, nous vous supplions
d'ordonner au baron de Breteuil d'abandonner son système et de tout
dire au maréchal de Castries, comme celui-ci lui dira tout de notre
part. Mais, s'il persiste dans un système qu'il nous est impossible de
regarder comme le vôtre, et que vous croyiez devoir continuer à vous
servir de lui, permettez au moins que notre correspondance n'ait plus
d'autre intermédiaire que le maréchal de Castries. Quand celui-là nous
parlera, au moins serons-nous sûrs que ce seront vos volontés qu'il
nous transmettra. Si enfin cette dernière grâce nous est refusée, plus
affligés de ce refus pour vous-même que pour nous, nous continuerons à
vous instruire de tout, plus ou moins souvent, suivant que les
occasions seront fréquentes ou rares, et nous vous servirons toujours
avec le même zèle, bien sûrs que tôt ou tard, et quelque chose qu'on
fasse, vous rendrez justice à ce zèle.»
Ces pièces, comme les plaintes adressées au maréchal pour être
transmises à Breteuil, accusent, on le voit, le caractère aigu de la
querelle. Elle devint si bruyante par suite des récriminations des
princes, que le fameux secret cessa d'en être un et fut bientôt connu
de toutes les cours. Marie-Antoinette en voulut mortellement au comte
Eszterhazy, qu'elle accusait à tort de l'avoir divulgué. Elle alla à
l'échafaud sans avoir su que l'indiscrétion était due à l'Impératrice
seule.
Si le maréchal de Castries traduisit avec moins d'éclat que les
princes la pénible surprise que lui causait l'événement, il ne put
cependant la dissimuler. Il écrivit à Breteuil. Il se plaignait du
défaut de confiance dont celui-ci venait de faire preuve à l'heure
même où il parlait si haut de la nécessité d'un bon accord entre le
roi et ses frères. Il lui en voulait d'autant plus qu'il s'était livré
entièrement à lui, allant jusqu'à reconnaître que «Calonne étant un
danger et son influence sur le comte d'Artois désastreuse, il fallait,
non l'ôter, ce qui eût été impossible, mais l'annuler».
Non content de lui écrire, il chargea son fils, le duc de Castries,
d'aller à Bruxelles pour remettre sa lettre à Breteuil et lui demander
verbalement des explications. Elles furent brèves et hautaines.
--Si je n'ai pas parlé aux princes de la mission du marquis de
Bombelles, dit Breteuil, c'est que le roi et la reine m'avaient
ordonné le secret. M. de Bombelles est allé à Saint-Pétersbourg par
leur volonté, y appuyer des démarches que, depuis dix-huit mois, les
princes n'ont pu faire aboutir. Il était temps que le roi intervînt et
parlât.
Gardant le plus absolu silence sur le fond même de cette mission
diplomatique, il se contenta de répéter au duc de Castries ce qu'il
avait déjà dit dans ses lettres au maréchal, à savoir que «la
suprématie royale exigeait qu'avant de l'interroger, on lui fît part
des vues, des plans, des négociations et qu'on promît surtout de ne
pas s'opposer au Congrès». En un mot, il maintint fermement le droit
supérieur du roi, sans faire aucune confidence au fils du maréchal.
«La confiance du roi en M. de Breteuil, écrivait le duc à son père,
ajoute à sa disposition naturelle pour la bouffissure et l'importance.
Je ne l'ai pas trouvé tel pour mon père ni pour moi. Mais, vis-à-vis
des princes, il est premier ministre et plein de la suprématie
royale.» Désolé de n'avoir rien appris, l'envoyé du maréchal, avant de
quitter Bruxelles, alla voir le comte de Fersen dans lequel il avait
deviné le correspondant intime de la reine et l'auxiliaire de
Breteuil. Il espérait recueillir de lui quelque précieuse information.
Mais Fersen ne lui ayant rien dit, il n'osa l'interroger, connaissant
bien «son caractère en arrière et la pédanterie de sa discrétion».
Les réponses que lui rapportait son fils n'étaient pas pour satisfaire
le maréchal. Mais il ne se tint pas pour battu. Il écrivit directement
au roi cette lettre, à laquelle d'ailleurs il ne fut pas répondu:
«Sire, la correspondance qui devait assurer la communication de toutes
choses et que vous avez prescrite venait de s'établir, lorsque les
princes ont appris, par voie étrangère, qu'on avait fait passer, à
leur insu, deux personnes chargées d'ordres particuliers de Votre
Majesté pour Saint-Pétersbourg et pour Berlin. C'est ainsi qu'en
débutant et suivant les directions que vous aviez tracées, Sire, à
Bruxelles comme à Coblentz, une démarche cachée pourrait renverser
l'organisation que Votre Majesté a établie, si elle pouvait se
renouveler. Au fond de votre prison, Sire, vous ne pouvez apprécier
les inconvénients et les dangers de pareilles démarches.»
Quant à Calonne, à la suite de cette affaire, il adressait au
maréchal de longues lamentations: «L'espoir de l'avenir, disait-il en
terminant, m'avait toujours soutenu contre l'horreur du présent. Mais,
depuis que je n'aperçois plus que des intentions perfides ou au moins
suspectes dans ceux qui semblent avoir le plus d'influence, je
n'arrive pas plus à prévoir qu'à voir, et tout me donne une humeur
noire qui me fatigue plus que le travail même dont je suis excédé.»
Telle est l'histoire de ce qu'on a appelé la mission de Bombelles.
Cette mission étant restée sans résultats, il n'y aurait pas eu lieu
d'en écrire longuement le récit, si elle ne faisait ressortir les
déplorables fruits qu'engendrait la rivalité de Calonne et de
Breteuil, et la triste influence qu'exerça cette rivalité sur les
destinées de la monarchie. Toute cette intrigue finit par s'apaiser.
Mais elle accrut le ressentiment des princes contre leur frère.
Jusqu'à la fin, leurs relations eurent à en souffrir, et tandis que
Louis XVI et Marie-Antoinette emportaient dans la tombe la certitude
qu'ils expiaient les fautes des émigrés, le comte de Provence et le
comte d'Artois demeuraient convaincus que, si on les eût écoutés au
lieu d'écouter Breteuil, cette tragique aventure eût été épargnée à la
famille royale.
LIVRE TROISIÈME
LA CAMPAGNE DE 1792
I
À L'APPROCHE DE LA GUERRE
Vers la fin de février 1792, partout où elle avait tenté des
démarches, la diplomatie des princes était en échec. À Vienne, elle
rencontrait la versatilité de Léopold, le mauvais vouloir de ses
ministres, la crainte qu'il nourrissait de perdre dans la guerre
ses provinces des Pays-Bas; à Berlin, l'implacable égoïsme des
Hohenzollern, qui ne voulaient entrer en ligne qu'après s'être
assuré des dédommagements; à Londres, l'inébranlable volonté de
Pitt de rester neutre dans les conflits qui menaçaient le
continent, tant que l'intérêt national ne lui commanderait de s'y
mêler; à Saint-Pétersbourg, les desseins ténébreux de Catherine
contre la Pologne; à Madrid, le désarroi du pouvoir royal tombé en
quenouille; partout enfin, l'invincible défiance qu'inspiraient les
émigrés.
À cette détresse morale, s'ajoutait la détresse matérielle. Les fonds
successivement prêtés par les maisons régnantes s'épuisaient. À grands
pas s'avançait la misère. Le crédit personnel du maréchal de Castries
venait d'obtenir d'un banquier de Cologne cent mille florins pour les
princes; mais, en recevant cette somme, le 24 janvier, Calonne
écrivait avec mélancolie: «C'est toujours un petit secours pour en
attendre de plus grands qui viennent bien lentement. Nous n'avons rien
touché de Naples, et, quoique l'Empereur dise partout qu'il a prêté
aux princes deux millions, le fait est que ces deux millions sont
encore réduits à zéro.»
Le 30, Flachslanden ajoutait:
«L'Empereur met de telles conditions aux secours accordés aux
Électeurs qu'il fait journellement tourmenter les princes dans leur
asile. Si son projet était de déshonorer ses co-États en les livrant à
une terreur indécente, en même temps qu'il veut écarter absolument les
princes de la coalition, il ne se conduirait pas différemment. Ajoutez
à cela que nous commençons à manquer d'argent, et vous verrez que nous
ne sommes pas sur des roses.»
La dispersion de l'armée des princes, le piteux état de celle de Condé
rendaient plus lamentable cette situation. On a déjà décrit
l'infortune des émigrés qui s'étaient enrôlé au service de la cause
royale. Chaque jour y ajoutait quelque trait poignant. Ce n'était pas
seulement, comme aux débuts de l'émigration, la ténacité de leur
dévouement qui les retenait en Allemagne, ni leur haine invétérée
contre cette Révolution qui les avait dépouillés après les avoir
forcés à fuir; c'était maintenant la peur trop justifiée de rencontrer
dans leur patrie, s'ils se résignaient à y rentrer, des périls plus
grands que ceux contre lesquels ils se débattaient. Et puis, en dépit
de leurs maux, un espoir les soutenait encore. Ils ne voulaient pas
croire que l'Europe persisterait à les laisser dans un si misérable
abandon. Ils pensaient que, même en ce cas, la guerre deviendrait tôt
ou tard inévitable, et que, faite sans eux ou avec eux, elle
tournerait nécessairement à leur profit, quel que fût le mauvais
vouloir des puissances. Ils puisaient dans cette conviction le courage
de supporter leurs maux. Mais ces maux n'en étaient pas moins
effroyables. Les princes, témoins impuissants des souffrances de leur
fidèle noblesse, en avaient le coeur déchiré.
Sur un point, les émigrés ne se trompaient pas. Oui, la guerre tendait
à devenir inévitable. Mais ce n'était pas en vue de les secourir que
voulaient la faire les puissances. L'empereur Léopold et le roi de
Prusse leur en cachaient dédaigneusement le véritable but, à l'heure
même où ils arrêtaient d'importantes résolutions. Une intervention
armée était décidée. Elle devait être dirigée par le duc Ferdinand de
Brunswick, le plus illustre soldat de son époque. Il avait
cinquante-six ans. Au moment où la confiance des souverains allemands
allait mettre dans ses mains les destinées de la coalition, il venait
de repousser les offres du ministère Narbonne, qui avait eu l'étrange
idée de lui proposer, par l'intermédiaire du général de Custine, de se
mettre à la tête des affaires de France, en faisant luire à ses yeux
qu'il était le seul homme en Europe capable de diriger et de contenir
la Révolution et qu'il pourrait devenir par là «l'idole des Français
et le bienfaiteur de la postérité».
Les deux souverains dont il possédait la confiance devaient fournir
chacun quarante mille hommes, et Léopold, en plus, ses troupes des
Pays-Bas. Un appel serait fait par eux aux autres puissances pour les
inviter à prendre part à l'action, qui, d'ailleurs, ne serait pas
subordonnée à leur réponse, la défense des princes possessionnés et
des pays rhénans exigeant une marche rapide. Mais il était bien
entendu que la guerre n'aurait pas pour objet la restauration de la
monarchie absolue. Cette restauration, propre à rendre à la nation
française son ancienne puissance, n'était désirable ni pour la Prusse,
ni pour l'Autriche. Elles réclameraient seulement justice au nom des
possessionnés et la cessation des préparatifs belliqueux auxquels se
livrait la France depuis le 14 décembre. Quant au Congrès proposé par
Louis XVI, il ne se réunirait que si «la nation française exprimait le
voeu que le roi se portât médiateur entre elle et l'Europe».
Ces bases avaient été posées le 17 janvier 1792 à Vienne. Modifiées
dans quelques détails secondaires, elles se retrouvèrent dans le
traité qui fut conclu à Berlin le 7 février, sous le coup de l'émotion
qu'y causèrent les solennels débats consacrés, en janvier, par
l'Assemblée nationale aux affaires d'Allemagne et dont le ton général,
comme le vote qui les couronna, équivalait à une déclaration de
guerre. Mais, en tout cela, les souverains contractants songeaient
surtout à des accroissements de territoire et à conjurer les desseins
pressentis ou devinés de l'impératrice Catherine sur la Pologne.
C'était encore plus contre cette princesse que contre la France qu'ils
s'unissaient. Les intérêts de la maison de Bourbon n'occupaient, dans
le traité du 7 février comme dans leurs préoccupations, que la seconde
place. Le fait suivant en fournit la preuve éclatante. Le représentant
de Catherine à Paris, M. de Simolin, étant venu à Vienne, au nom de
Marie-Antoinette, pour laquelle il professait un dévouement analogue à
celui du comte de Fersen et ayant sollicité des secours urgents pour
la famille royale, il lui fut déclaré par le vieux Kaunitz «que les
puissances étrangères ne pouvaient s'immiscer ni en droit, ni en fait,
dans les affaires domestiques d'une nation indépendante sans en être
requises, et qu'elles ne l'étaient pas».
Ce n'était donc ni dans l'intérêt du roi ni pour faire le jeu des
émigrés que les cabinets de Vienne et de Berlin se décidaient à la
guerre, mais pour se défendre et avec l'espoir, après la victoire,
d'opérer quelques conquêtes aux dépens du vaincu. Rien de ces projets,
bien qu'on les eût mis depuis longtemps à l'étude, n'était connu des
princes français. Aussi ne cessaient-ils de se lamenter sur leur
triste état dont ils attribuaient à Léopold et à ses longs
atermoiements toute la responsabilité, quand le décès de ce prince,
survenu inopinément, parut devoir modifier l'état général des
affaires.
L'Empereur était mort le 1er mars, après une courte maladie dont,
d'abord, personne autour de lui ne s'était inquiété. N'ayant que
quarante-cinq ans, il semblait devoir vivre de longs jours. Aussi les
circonstances de son trépas parurent-elles extraordinaires et
donnèrent-elles lieu aux rumeurs les plus étranges. On alla jusqu'à
prétendre qu'il avait été empoisonné. On accusa de ce crime tour à
tour les Jacobins et les émigrés. Les premiers le considéraient comme
le plus redoutable ennemi de leurs idées. Les seconds lui reprochaient
de ne vouloir pas les admettre dans la coalition. Mais ni les uns ni
les autres n'étaient coupables de sa mort prématurée. «C'était un
voluptueux, dit un de ses contemporains; il avait mené la vie
vivement,» si vivement, que c'est sans doute de cela qu'il mourut.
L'effet de l'événement fut considérable. Quelques serviteurs fidèles
et la cour des Tuileries en furent consternés. Marie-Antoinette, sous
l'empire de ses angoisses renaissantes, suspendit toutes les
négociations engagées entre elle et ses amis pour la délivrance de la
famille royale. En revanche, bon nombre de gens se réjouirent, même à
la cour de Vienne. Dans Paris, on fut convaincu que le parti de la
guerre avait perdu son plus ardent champion en Europe, ce en quoi on
se trompait, car Léopold s'était constamment efforcé d'éviter la
guerre. C'est même à cause de cela que les émigrés l'avaient en
horreur.
À Coblentz, en apprenant sa mort, on se félicita, dans l'espoir que
son successeur serait plus actif et plus entreprenant que lui. Cet
espoir cependant n'empêchait pas Calonne d'écrire: «J'espère que cette
mort ne nous jettera pas dans une stagnation nouvelle. Le roi de
Prusse est bien disposé et veut que nos princes jouent le rôle qui
leur appartient[36]. Est-il vrai, comme on le dit, que la dernière
réponse de l'Empereur consacre les principes constitutionnels? C'est
avoir fait ses adieux à l'honneur en même temps qu'au genre humain.»
[Note 36: Cette affirmation exprimait précisément le
contraire de la vérité.]
Le successeur de Léopold était son fils. Il montait sur le trône, à
vingt-quatre ans, sous le nom de François II, comme roi de Bohême et
de Hongrie, en attendant l'élection qui devait le faire Empereur et
qui eut lieu au mois de juillet. Il passait pour un esprit honnête,
judicieux et froid, passionné surtout pour l'art militaire, disposé en
politique, tant en dehors de ses États qu'au dedans, à ne rien changer
à ce qu'avait fait son prédécesseur, et à suivre les mêmes voies. Il
le prouva en reprenant, à peine le maître, les négociations commencées
par Léopold avec la Prusse. Les princes français se hâtèrent de
renouer avec lui les rapports qu'ils avaient eus avec l'Empereur
défunt. Mais, auprès du fils, ils allaient se heurter aux mêmes
difficultés qu'auprès du père, recueillir les mêmes réponses,
rencontrer la même opposition, une égale volonté de tenir les émigrés
à l'écart. C'est cette volonté qu'ils s'attachaient à contrecarrer,
invinciblement résolus à s'imposer à la coalition qui se formait et
qui ne voulait pas d'eux.
Aux Tuileries, sur le conseil du comte de Fersen, on se préoccupait
aussi d'entrer en relations avec François II. La reine lui écrivit,
pour lui faire part de l'affreuse situation de la famille royale et
lui révéler l'imminence de la guerre que préparait contre l'Allemagne
le gouvernement français. Le baron de Goguelat, employé déjà à ces
missions secrètes qui exigent du sang-froid, du courage et du
dévouement, fut chargé de porter cette lettre à Vienne, où il devait
se faire recommander par Breteuil et par Mercy. Mais se produisait
alors un événement encore plus grave pour les émigrés que la mort de
Léopold. Le roi de Suède, Gustave III, avait été assassiné dans un bal
masqué, le 16 mars, à Stockholm, où il venait de rentrer après un
assez long séjour à Aix-la-Chapelle. Il était tombé sous les coups
d'une poignée de conjurés obscurs, poussés à ce crime par la noblesse
suédoise, qui, dans la guerre qu'il préparait contre la France pour y
rétablir l'absolutisme, voyait une menace contre ses propres
immunités. Avec lui s'éteignaient ses anciens projets, au moment où,
peut-être, ils allaient se réaliser. Son fils, Gustave-Adolphe,
devenait roi à sa place. Mais il avait treize ans, et devait être
pourvu d'une régence. Elle fut dévolue au duc de Sudermanie, qui
n'entendait pas engager la Suède dans une guerre contre la nation
française.
À ces faits lamentables ne se bornaient pas les motifs de
désorganisation, de désarroi et d'impuissance, par lesquels était
gravement atteinte la cause des princes. En même temps qu'ils
sollicitaient les secours de l'Europe, ils s'étaient adressés à la
Confédération suisse, avec l'espoir d'obtenir d'elle des soldats, qui
viendraient grossir leur armée. Quelques cantons avaient accueilli
favorablement ces ouvertures. Afin de témoigner de leur bon vouloir
pour la monarchie, ils s'étaient prodigués en procédés courtois envers
les émigrés réfugiés sur leur territoire. D'autres s'étaient montrés
plus réservés dans leurs réponses, moins disposés à entrer dans les
vues des royalistes français. Il n'était pas néanmoins téméraire
d'attendre de la Confédération un appui efficace.
Tout à coup, vers le milieu du mois de mai, on apprenait à Coblentz
que le gouvernement français exigeait du gouvernement fédéral le
renvoi des émigrés, et, le mois suivant, ce dernier faisait connaître
qu'il était résolu à observer la plus stricte neutralité. Bientôt
après, l'Espagne, sur laquelle on avait tant compté, en faisait
autant, refusait d'entrer dans la coalition, et cet exemple entraînait
à une résolution analogue les diverses puissances d'Italie.
L'émigration était donc cruellement éprouvée et semblait
irréparablement affaiblie. Sans argent, sans alliés, sans asile, tenue
en défiance par Louis XVI, traitée avec dédain par les cours,
impuissante sous les terribles lois qu'avait votées contre elle
l'Assemblée nationale, elle était sans moyens d'action. Il ne lui
restait d'autre ressource que celle de se disperser; les princes
n'avaient plus qu'à disparaître, à chercher un refuge en Espagne, à
s'y faire oublier. Telle était la cruelle perspective qui se déroulait
devant eux quand les événements, en se précipitant, vinrent ranimer de
nouveau leurs espérances ébranlées. Ces réveils sont fréquents dans
l'histoire des émigrés, aussi fréquents que leurs déceptions. Du
commencement, à la fin de leur triste épopée, ce n'est qu'une suite de
conceptions caressées avec enthousiasme et d'amers découragements, une
succession de jours où l'ombre et la lumière ont une égale place, qui
voient les projets de la veille emportés par les incidents du
lendemain, la certitude du succès s'évanouir brusquement dans celle de
la défaite, pour renaître encore et se dissiper après, sous la
pression de malheurs imprévus. Jamais il n'y eut autour d'une cause
tant d'espoirs conçus et détruits.
À la fin du mois de mars 1792, une période d'espoir commençait à
Coblentz, où l'on ne doutait plus de l'intention des Français de
déclarer la guerre à l'Allemagne. C'est sur cette guerre que l'on
comptait pour relever les affaires de l'émigration; on ne comptait
même que sur elle. Le maréchal de Castries l'avouait: «Mes espérances
ne sont fondées en ce moment que sur les insolences de l'Assemblée.»
Il est vrai que «ces insolences» dépassaient toute mesure. L'Autriche
en arrivait au point de ne pouvoir plus reculer. Cependant, le
maréchal éprouvait encore des doutes à cet égard. On lit dans ses
notes, à la date du 26 mars: «On mande de Paris que l'intention de
Dumouriez (le successeur de de Lessart aux affaires étrangères) est de
couvrir d'or les princes possessionnés en Alsace et de conjurer la
guerre de l'Empire, persuadé que la cour de Vienne ne la fera pas, si
elle n'y est pas obligée. Il suit de cette supposition la nécessité
d'échauffer les princes intéressés, tels que les Électeurs
ecclésiastiques et autres pour faire consacrer leurs réclamations dans
la nouvelle capitulation qui sera présentée au nouvel Empereur.» Donc
c'est la guerre qu'on voulait, qu'on appelait, qu'on provoquait, car
par elle seulement on pourrait arriver au but opiniâtrement poursuivi,
la chute du gouvernement révolutionnaire et la restauration de la
monarchie par les émigrés.
À cette même époque, c'est-à-dire aux derniers jours de mars,
l'émissaire de la cour de France, Goguelat, envoyé par la reine à
François II pour le presser d'agir, arrivait à Vienne. Il était
porteur de lettres de Breteuil et de Mercy. Ceux-ci les lui avaient
remises à son passage à Bruxelles. Elles confirmaient par avance tout
ce qu'il dirait pour émouvoir l'Autriche et la Prusse, pour les
intéresser au sort de la famille royale. Par ces lettres, par le
langage de Goguelat, on sut à n'en pouvoir douter ce qui se passait à
Paris. En réponse aux observations de l'Autriche, Dumouriez allait
adresser à cette puissance un ultimatum exigeant la cessation des
armements du gouvernement impérial. Il préparait en même temps une
mise en marche de troupes contre la Savoie, le comté de Nice, les pays
Rhénans et la Belgique. Quant au roi et à la reine, ils sollicitaient
de prompts secours. Pleins de défiance pour leurs frères, pour le
prince de Condé et pour Calonne, ils ne s'en fiaient qu'à Breteuil du
soin de régler la direction de la politique qu'il convenait d'adopter
et de suivre.