«Ce n'est pas auprès de Monsieur et du comte d'Artois qu'ils sont

accrédités, c'est auprès des seuls organes légitimes du roi de France,

retenu en captivité par ses sujets rebelles, et si la plupart des

autres souverains n'ont pas suivi cet éclatant exemple, ils ont

presque fait la même chose en recevant nos agents et en traitant

ministériellement avec eux. Certainement nous ne désirons rien tant

que d'agir d'après vos vues; mais il est mille cas pressés où il nous

faut décider par nous-mêmes sans attendre vos ordres, que le moindre

incident peut, non seulement retarder, mais nous faire perdre tout à

fait; et, s'il y a des choses qui nous sont cachées, qui peut répondre

que nos démarches ne contrarieront pas les vôtres? si cela arrivait,

le moindre inconvénient serait de montrer une désunion funeste à tous

égards. M. le baron de Breteuil propose un remède qui est que nos

agents publics servent de voile à nos agents secrets, et qu'ils ne

fassent rien que par leur direction. Je m'en rapporte à vous-même, ma

chère soeur: ce moyen est-il admissible? Y aurait-il au monde un homme

capable de lier deux idées ensemble, qui pût consentir à un pareil

rôle? Et, si nous n'envoyons que des imbéciles, ils seront d'abord

très certainement bafoués dans la cour où ils résideront, ce qui sera

fâcheux pour la cause qu'ils plaideront, ensuite les ministres de

cette cour chercheront, découvriront et dévoileront peut-être l'agent

secret, et je viens de vous en développer tous les inconvénients.

«Après vous avoir dit ce que votre intérêt, votre sûreté, votre

gloire, qui seront toujours nos premiers mobiles, nous engagent à dire

à votre raison, permettez à votre ami d'interroger votre coeur et de

lui demander si deux frères qui ne respirent que pour vous servir, qui

y travaillent depuis le matin jusqu'au soir, si ce n'est avec succès,

toujours avec zèle, méritaient d'être payés de leur dévouement par une

réserve au moment même où ils auraient tout lieu de se flatter du

contraire? Je ne suis pas en peine de la réponse.

«Pour finir cette lettre déjà bien longue, nous vous supplions

d'ordonner au baron de Breteuil d'abandonner son système et de tout

dire au maréchal de Castries, comme celui-ci lui dira tout de notre

part. Mais, s'il persiste dans un système qu'il nous est impossible de

regarder comme le vôtre, et que vous croyiez devoir continuer à vous

servir de lui, permettez au moins que notre correspondance n'ait plus

d'autre intermédiaire que le maréchal de Castries. Quand celui-là nous

parlera, au moins serons-nous sûrs que ce seront vos volontés qu'il

nous transmettra. Si enfin cette dernière grâce nous est refusée, plus

affligés de ce refus pour vous-même que pour nous, nous continuerons à

vous instruire de tout, plus ou moins souvent, suivant que les

occasions seront fréquentes ou rares, et nous vous servirons toujours

avec le même zèle, bien sûrs que tôt ou tard, et quelque chose qu'on

fasse, vous rendrez justice à ce zèle.»

Ces pièces, comme les plaintes adressées au maréchal pour être

transmises à Breteuil, accusent, on le voit, le caractère aigu de la

querelle. Elle devint si bruyante par suite des récriminations des

princes, que le fameux secret cessa d'en être un et fut bientôt connu

de toutes les cours. Marie-Antoinette en voulut mortellement au comte

Eszterhazy, qu'elle accusait à tort de l'avoir divulgué. Elle alla à

l'échafaud sans avoir su que l'indiscrétion était due à l'Impératrice

seule.

Si le maréchal de Castries traduisit avec moins d'éclat que les

princes la pénible surprise que lui causait l'événement, il ne put

cependant la dissimuler. Il écrivit à Breteuil. Il se plaignait du

défaut de confiance dont celui-ci venait de faire preuve à l'heure

même où il parlait si haut de la nécessité d'un bon accord entre le

roi et ses frères. Il lui en voulait d'autant plus qu'il s'était livré

entièrement à lui, allant jusqu'à reconnaître que «Calonne étant un

danger et son influence sur le comte d'Artois désastreuse, il fallait,

non l'ôter, ce qui eût été impossible, mais l'annuler».

Non content de lui écrire, il chargea son fils, le duc de Castries,

d'aller à Bruxelles pour remettre sa lettre à Breteuil et lui demander

verbalement des explications. Elles furent brèves et hautaines.

--Si je n'ai pas parlé aux princes de la mission du marquis de

Bombelles, dit Breteuil, c'est que le roi et la reine m'avaient

ordonné le secret. M. de Bombelles est allé à Saint-Pétersbourg par

leur volonté, y appuyer des démarches que, depuis dix-huit mois, les

princes n'ont pu faire aboutir. Il était temps que le roi intervînt et

parlât.

Gardant le plus absolu silence sur le fond même de cette mission

diplomatique, il se contenta de répéter au duc de Castries ce qu'il

avait déjà dit dans ses lettres au maréchal, à savoir que «la

suprématie royale exigeait qu'avant de l'interroger, on lui fît part

des vues, des plans, des négociations et qu'on promît surtout de ne

pas s'opposer au Congrès». En un mot, il maintint fermement le droit

supérieur du roi, sans faire aucune confidence au fils du maréchal.

«La confiance du roi en M. de Breteuil, écrivait le duc à son père,

ajoute à sa disposition naturelle pour la bouffissure et l'importance.

Je ne l'ai pas trouvé tel pour mon père ni pour moi. Mais, vis-à-vis

des princes, il est premier ministre et plein de la suprématie

royale.» Désolé de n'avoir rien appris, l'envoyé du maréchal, avant de

quitter Bruxelles, alla voir le comte de Fersen dans lequel il avait

deviné le correspondant intime de la reine et l'auxiliaire de

Breteuil. Il espérait recueillir de lui quelque précieuse information.

Mais Fersen ne lui ayant rien dit, il n'osa l'interroger, connaissant

bien «son caractère en arrière et la pédanterie de sa discrétion».

Les réponses que lui rapportait son fils n'étaient pas pour satisfaire

le maréchal. Mais il ne se tint pas pour battu. Il écrivit directement

au roi cette lettre, à laquelle d'ailleurs il ne fut pas répondu:

«Sire, la correspondance qui devait assurer la communication de toutes

choses et que vous avez prescrite venait de s'établir, lorsque les

princes ont appris, par voie étrangère, qu'on avait fait passer, à

leur insu, deux personnes chargées d'ordres particuliers de Votre

Majesté pour Saint-Pétersbourg et pour Berlin. C'est ainsi qu'en

débutant et suivant les directions que vous aviez tracées, Sire, à

Bruxelles comme à Coblentz, une démarche cachée pourrait renverser

l'organisation que Votre Majesté a établie, si elle pouvait se

renouveler. Au fond de votre prison, Sire, vous ne pouvez apprécier

les inconvénients et les dangers de pareilles démarches.»

Quant à Calonne, à la suite de cette affaire, il adressait au

maréchal de longues lamentations: «L'espoir de l'avenir, disait-il en

terminant, m'avait toujours soutenu contre l'horreur du présent. Mais,

depuis que je n'aperçois plus que des intentions perfides ou au moins

suspectes dans ceux qui semblent avoir le plus d'influence, je

n'arrive pas plus à prévoir qu'à voir, et tout me donne une humeur

noire qui me fatigue plus que le travail même dont je suis excédé.»

Telle est l'histoire de ce qu'on a appelé la mission de Bombelles.

Cette mission étant restée sans résultats, il n'y aurait pas eu lieu

d'en écrire longuement le récit, si elle ne faisait ressortir les

déplorables fruits qu'engendrait la rivalité de Calonne et de

Breteuil, et la triste influence qu'exerça cette rivalité sur les

destinées de la monarchie. Toute cette intrigue finit par s'apaiser.

Mais elle accrut le ressentiment des princes contre leur frère.

Jusqu'à la fin, leurs relations eurent à en souffrir, et tandis que

Louis XVI et Marie-Antoinette emportaient dans la tombe la certitude

qu'ils expiaient les fautes des émigrés, le comte de Provence et le

comte d'Artois demeuraient convaincus que, si on les eût écoutés au

lieu d'écouter Breteuil, cette tragique aventure eût été épargnée à la

famille royale.

LIVRE TROISIÈME

LA CAMPAGNE DE 1792

I

À L'APPROCHE DE LA GUERRE

Vers la fin de février 1792, partout où elle avait tenté des

démarches, la diplomatie des princes était en échec. À Vienne, elle

rencontrait la versatilité de Léopold, le mauvais vouloir de ses

ministres, la crainte qu'il nourrissait de perdre dans la guerre

ses provinces des Pays-Bas; à Berlin, l'implacable égoïsme des

Hohenzollern, qui ne voulaient entrer en ligne qu'après s'être

assuré des dédommagements; à Londres, l'inébranlable volonté de

Pitt de rester neutre dans les conflits qui menaçaient le

continent, tant que l'intérêt national ne lui commanderait de s'y

mêler; à Saint-Pétersbourg, les desseins ténébreux de Catherine

contre la Pologne; à Madrid, le désarroi du pouvoir royal tombé en

quenouille; partout enfin, l'invincible défiance qu'inspiraient les

émigrés.

À cette détresse morale, s'ajoutait la détresse matérielle. Les fonds

successivement prêtés par les maisons régnantes s'épuisaient. À grands

pas s'avançait la misère. Le crédit personnel du maréchal de Castries

venait d'obtenir d'un banquier de Cologne cent mille florins pour les

princes; mais, en recevant cette somme, le 24 janvier, Calonne

écrivait avec mélancolie: «C'est toujours un petit secours pour en

attendre de plus grands qui viennent bien lentement. Nous n'avons rien

touché de Naples, et, quoique l'Empereur dise partout qu'il a prêté

aux princes deux millions, le fait est que ces deux millions sont

encore réduits à zéro.»

Le 30, Flachslanden ajoutait:

«L'Empereur met de telles conditions aux secours accordés aux

Électeurs qu'il fait journellement tourmenter les princes dans leur

asile. Si son projet était de déshonorer ses co-États en les livrant à

une terreur indécente, en même temps qu'il veut écarter absolument les

princes de la coalition, il ne se conduirait pas différemment. Ajoutez

à cela que nous commençons à manquer d'argent, et vous verrez que nous

ne sommes pas sur des roses.»

La dispersion de l'armée des princes, le piteux état de celle de Condé

rendaient plus lamentable cette situation. On a déjà décrit

l'infortune des émigrés qui s'étaient enrôlé au service de la cause

royale. Chaque jour y ajoutait quelque trait poignant. Ce n'était pas

seulement, comme aux débuts de l'émigration, la ténacité de leur

dévouement qui les retenait en Allemagne, ni leur haine invétérée

contre cette Révolution qui les avait dépouillés après les avoir

forcés à fuir; c'était maintenant la peur trop justifiée de rencontrer

dans leur patrie, s'ils se résignaient à y rentrer, des périls plus

grands que ceux contre lesquels ils se débattaient. Et puis, en dépit

de leurs maux, un espoir les soutenait encore. Ils ne voulaient pas

croire que l'Europe persisterait à les laisser dans un si misérable

abandon. Ils pensaient que, même en ce cas, la guerre deviendrait tôt

ou tard inévitable, et que, faite sans eux ou avec eux, elle

tournerait nécessairement à leur profit, quel que fût le mauvais

vouloir des puissances. Ils puisaient dans cette conviction le courage

de supporter leurs maux. Mais ces maux n'en étaient pas moins

effroyables. Les princes, témoins impuissants des souffrances de leur

fidèle noblesse, en avaient le coeur déchiré.

Sur un point, les émigrés ne se trompaient pas. Oui, la guerre tendait

à devenir inévitable. Mais ce n'était pas en vue de les secourir que

voulaient la faire les puissances. L'empereur Léopold et le roi de

Prusse leur en cachaient dédaigneusement le véritable but, à l'heure

même où ils arrêtaient d'importantes résolutions. Une intervention

armée était décidée. Elle devait être dirigée par le duc Ferdinand de

Brunswick, le plus illustre soldat de son époque. Il avait

cinquante-six ans. Au moment où la confiance des souverains allemands

allait mettre dans ses mains les destinées de la coalition, il venait

de repousser les offres du ministère Narbonne, qui avait eu l'étrange

idée de lui proposer, par l'intermédiaire du général de Custine, de se

mettre à la tête des affaires de France, en faisant luire à ses yeux

qu'il était le seul homme en Europe capable de diriger et de contenir

la Révolution et qu'il pourrait devenir par là «l'idole des Français

et le bienfaiteur de la postérité».

Les deux souverains dont il possédait la confiance devaient fournir

chacun quarante mille hommes, et Léopold, en plus, ses troupes des

Pays-Bas. Un appel serait fait par eux aux autres puissances pour les

inviter à prendre part à l'action, qui, d'ailleurs, ne serait pas

subordonnée à leur réponse, la défense des princes possessionnés et

des pays rhénans exigeant une marche rapide. Mais il était bien

entendu que la guerre n'aurait pas pour objet la restauration de la

monarchie absolue. Cette restauration, propre à rendre à la nation

française son ancienne puissance, n'était désirable ni pour la Prusse,

ni pour l'Autriche. Elles réclameraient seulement justice au nom des

possessionnés et la cessation des préparatifs belliqueux auxquels se

livrait la France depuis le 14 décembre. Quant au Congrès proposé par

Louis XVI, il ne se réunirait que si «la nation française exprimait le

voeu que le roi se portât médiateur entre elle et l'Europe».

Ces bases avaient été posées le 17 janvier 1792 à Vienne. Modifiées

dans quelques détails secondaires, elles se retrouvèrent dans le

traité qui fut conclu à Berlin le 7 février, sous le coup de l'émotion

qu'y causèrent les solennels débats consacrés, en janvier, par

l'Assemblée nationale aux affaires d'Allemagne et dont le ton général,

comme le vote qui les couronna, équivalait à une déclaration de

guerre. Mais, en tout cela, les souverains contractants songeaient

surtout à des accroissements de territoire et à conjurer les desseins

pressentis ou devinés de l'impératrice Catherine sur la Pologne.

C'était encore plus contre cette princesse que contre la France qu'ils

s'unissaient. Les intérêts de la maison de Bourbon n'occupaient, dans

le traité du 7 février comme dans leurs préoccupations, que la seconde

place. Le fait suivant en fournit la preuve éclatante. Le représentant

de Catherine à Paris, M. de Simolin, étant venu à Vienne, au nom de

Marie-Antoinette, pour laquelle il professait un dévouement analogue à

celui du comte de Fersen et ayant sollicité des secours urgents pour

la famille royale, il lui fut déclaré par le vieux Kaunitz «que les

puissances étrangères ne pouvaient s'immiscer ni en droit, ni en fait,

dans les affaires domestiques d'une nation indépendante sans en être

requises, et qu'elles ne l'étaient pas».

Ce n'était donc ni dans l'intérêt du roi ni pour faire le jeu des

émigrés que les cabinets de Vienne et de Berlin se décidaient à la

guerre, mais pour se défendre et avec l'espoir, après la victoire,

d'opérer quelques conquêtes aux dépens du vaincu. Rien de ces projets,

bien qu'on les eût mis depuis longtemps à l'étude, n'était connu des

princes français. Aussi ne cessaient-ils de se lamenter sur leur

triste état dont ils attribuaient à Léopold et à ses longs

atermoiements toute la responsabilité, quand le décès de ce prince,

survenu inopinément, parut devoir modifier l'état général des

affaires.

L'Empereur était mort le 1er mars, après une courte maladie dont,

d'abord, personne autour de lui ne s'était inquiété. N'ayant que

quarante-cinq ans, il semblait devoir vivre de longs jours. Aussi les

circonstances de son trépas parurent-elles extraordinaires et

donnèrent-elles lieu aux rumeurs les plus étranges. On alla jusqu'à

prétendre qu'il avait été empoisonné. On accusa de ce crime tour à

tour les Jacobins et les émigrés. Les premiers le considéraient comme

le plus redoutable ennemi de leurs idées. Les seconds lui reprochaient

de ne vouloir pas les admettre dans la coalition. Mais ni les uns ni

les autres n'étaient coupables de sa mort prématurée. «C'était un

voluptueux, dit un de ses contemporains; il avait mené la vie

vivement,» si vivement, que c'est sans doute de cela qu'il mourut.

L'effet de l'événement fut considérable. Quelques serviteurs fidèles

et la cour des Tuileries en furent consternés. Marie-Antoinette, sous

l'empire de ses angoisses renaissantes, suspendit toutes les

négociations engagées entre elle et ses amis pour la délivrance de la

famille royale. En revanche, bon nombre de gens se réjouirent, même à

la cour de Vienne. Dans Paris, on fut convaincu que le parti de la

guerre avait perdu son plus ardent champion en Europe, ce en quoi on

se trompait, car Léopold s'était constamment efforcé d'éviter la

guerre. C'est même à cause de cela que les émigrés l'avaient en

horreur.

À Coblentz, en apprenant sa mort, on se félicita, dans l'espoir que

son successeur serait plus actif et plus entreprenant que lui. Cet

espoir cependant n'empêchait pas Calonne d'écrire: «J'espère que cette

mort ne nous jettera pas dans une stagnation nouvelle. Le roi de

Prusse est bien disposé et veut que nos princes jouent le rôle qui

leur appartient[36]. Est-il vrai, comme on le dit, que la dernière

réponse de l'Empereur consacre les principes constitutionnels? C'est

avoir fait ses adieux à l'honneur en même temps qu'au genre humain.»

[Note 36: Cette affirmation exprimait précisément le

contraire de la vérité.]

Le successeur de Léopold était son fils. Il montait sur le trône, à

vingt-quatre ans, sous le nom de François II, comme roi de Bohême et

de Hongrie, en attendant l'élection qui devait le faire Empereur et

qui eut lieu au mois de juillet. Il passait pour un esprit honnête,

judicieux et froid, passionné surtout pour l'art militaire, disposé en

politique, tant en dehors de ses États qu'au dedans, à ne rien changer

à ce qu'avait fait son prédécesseur, et à suivre les mêmes voies. Il

le prouva en reprenant, à peine le maître, les négociations commencées

par Léopold avec la Prusse. Les princes français se hâtèrent de

renouer avec lui les rapports qu'ils avaient eus avec l'Empereur

défunt. Mais, auprès du fils, ils allaient se heurter aux mêmes

difficultés qu'auprès du père, recueillir les mêmes réponses,

rencontrer la même opposition, une égale volonté de tenir les émigrés

à l'écart. C'est cette volonté qu'ils s'attachaient à contrecarrer,

invinciblement résolus à s'imposer à la coalition qui se formait et

qui ne voulait pas d'eux.

Aux Tuileries, sur le conseil du comte de Fersen, on se préoccupait

aussi d'entrer en relations avec François II. La reine lui écrivit,

pour lui faire part de l'affreuse situation de la famille royale et

lui révéler l'imminence de la guerre que préparait contre l'Allemagne

le gouvernement français. Le baron de Goguelat, employé déjà à ces

missions secrètes qui exigent du sang-froid, du courage et du

dévouement, fut chargé de porter cette lettre à Vienne, où il devait

se faire recommander par Breteuil et par Mercy. Mais se produisait

alors un événement encore plus grave pour les émigrés que la mort de

Léopold. Le roi de Suède, Gustave III, avait été assassiné dans un bal

masqué, le 16 mars, à Stockholm, où il venait de rentrer après un

assez long séjour à Aix-la-Chapelle. Il était tombé sous les coups

d'une poignée de conjurés obscurs, poussés à ce crime par la noblesse

suédoise, qui, dans la guerre qu'il préparait contre la France pour y

rétablir l'absolutisme, voyait une menace contre ses propres

immunités. Avec lui s'éteignaient ses anciens projets, au moment où,

peut-être, ils allaient se réaliser. Son fils, Gustave-Adolphe,

devenait roi à sa place. Mais il avait treize ans, et devait être

pourvu d'une régence. Elle fut dévolue au duc de Sudermanie, qui

n'entendait pas engager la Suède dans une guerre contre la nation

française.

À ces faits lamentables ne se bornaient pas les motifs de

désorganisation, de désarroi et d'impuissance, par lesquels était

gravement atteinte la cause des princes. En même temps qu'ils

sollicitaient les secours de l'Europe, ils s'étaient adressés à la

Confédération suisse, avec l'espoir d'obtenir d'elle des soldats, qui

viendraient grossir leur armée. Quelques cantons avaient accueilli

favorablement ces ouvertures. Afin de témoigner de leur bon vouloir

pour la monarchie, ils s'étaient prodigués en procédés courtois envers

les émigrés réfugiés sur leur territoire. D'autres s'étaient montrés

plus réservés dans leurs réponses, moins disposés à entrer dans les

vues des royalistes français. Il n'était pas néanmoins téméraire

d'attendre de la Confédération un appui efficace.

Tout à coup, vers le milieu du mois de mai, on apprenait à Coblentz

que le gouvernement français exigeait du gouvernement fédéral le

renvoi des émigrés, et, le mois suivant, ce dernier faisait connaître

qu'il était résolu à observer la plus stricte neutralité. Bientôt

après, l'Espagne, sur laquelle on avait tant compté, en faisait

autant, refusait d'entrer dans la coalition, et cet exemple entraînait

à une résolution analogue les diverses puissances d'Italie.

L'émigration était donc cruellement éprouvée et semblait

irréparablement affaiblie. Sans argent, sans alliés, sans asile, tenue

en défiance par Louis XVI, traitée avec dédain par les cours,

impuissante sous les terribles lois qu'avait votées contre elle

l'Assemblée nationale, elle était sans moyens d'action. Il ne lui

restait d'autre ressource que celle de se disperser; les princes

n'avaient plus qu'à disparaître, à chercher un refuge en Espagne, à

s'y faire oublier. Telle était la cruelle perspective qui se déroulait

devant eux quand les événements, en se précipitant, vinrent ranimer de

nouveau leurs espérances ébranlées. Ces réveils sont fréquents dans

l'histoire des émigrés, aussi fréquents que leurs déceptions. Du

commencement, à la fin de leur triste épopée, ce n'est qu'une suite de

conceptions caressées avec enthousiasme et d'amers découragements, une

succession de jours où l'ombre et la lumière ont une égale place, qui

voient les projets de la veille emportés par les incidents du

lendemain, la certitude du succès s'évanouir brusquement dans celle de

la défaite, pour renaître encore et se dissiper après, sous la

pression de malheurs imprévus. Jamais il n'y eut autour d'une cause

tant d'espoirs conçus et détruits.

À la fin du mois de mars 1792, une période d'espoir commençait à

Coblentz, où l'on ne doutait plus de l'intention des Français de

déclarer la guerre à l'Allemagne. C'est sur cette guerre que l'on

comptait pour relever les affaires de l'émigration; on ne comptait

même que sur elle. Le maréchal de Castries l'avouait: «Mes espérances

ne sont fondées en ce moment que sur les insolences de l'Assemblée.»

Il est vrai que «ces insolences» dépassaient toute mesure. L'Autriche

en arrivait au point de ne pouvoir plus reculer. Cependant, le

maréchal éprouvait encore des doutes à cet égard. On lit dans ses

notes, à la date du 26 mars: «On mande de Paris que l'intention de

Dumouriez (le successeur de de Lessart aux affaires étrangères) est de

couvrir d'or les princes possessionnés en Alsace et de conjurer la

guerre de l'Empire, persuadé que la cour de Vienne ne la fera pas, si

elle n'y est pas obligée. Il suit de cette supposition la nécessité

d'échauffer les princes intéressés, tels que les Électeurs

ecclésiastiques et autres pour faire consacrer leurs réclamations dans

la nouvelle capitulation qui sera présentée au nouvel Empereur.» Donc

c'est la guerre qu'on voulait, qu'on appelait, qu'on provoquait, car

par elle seulement on pourrait arriver au but opiniâtrement poursuivi,

la chute du gouvernement révolutionnaire et la restauration de la

monarchie par les émigrés.

À cette même époque, c'est-à-dire aux derniers jours de mars,

l'émissaire de la cour de France, Goguelat, envoyé par la reine à

François II pour le presser d'agir, arrivait à Vienne. Il était

porteur de lettres de Breteuil et de Mercy. Ceux-ci les lui avaient

remises à son passage à Bruxelles. Elles confirmaient par avance tout

ce qu'il dirait pour émouvoir l'Autriche et la Prusse, pour les

intéresser au sort de la famille royale. Par ces lettres, par le

langage de Goguelat, on sut à n'en pouvoir douter ce qui se passait à

Paris. En réponse aux observations de l'Autriche, Dumouriez allait

adresser à cette puissance un ultimatum exigeant la cessation des

armements du gouvernement impérial. Il préparait en même temps une

mise en marche de troupes contre la Savoie, le comté de Nice, les pays

Rhénans et la Belgique. Quant au roi et à la reine, ils sollicitaient

de prompts secours. Pleins de défiance pour leurs frères, pour le

prince de Condé et pour Calonne, ils ne s'en fiaient qu'à Breteuil du

soin de régler la direction de la politique qu'il convenait d'adopter

et de suivre.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 16 / 37 段