Breteuil, encore en possession des lettres écrites par le roi et la

reine à divers souverains, était tenu de les expédier. Leur teneur

l'obligeait, en outre, à suivre, à l'insu des princes, les

négociations qu'elles comportaient. Dans celle destinée au roi de

Suède, Louis XVI, après avoir énuméré les avantages d'un Congrès,

ajoutait: «Cela vaudrait mieux qu'une attaque des princes, qui

malheureusement, entourés de personnes aigries, ne sont pas libres de

faire ce qu'ils veulent, ni de garder le secret de leurs projets.» Et

il en tirait cette conclusion que leur intervention devait être évitée

et Breteuil chargé seul de négocier. Une recommandation analogue

était faite à l'impératrice Catherine. Rien ne pouvait être d'un plus

fâcheux effet, alors surtout que les souverains auxquels on demandait

d'exclure de toute participation aux affaires concernant la France les

frères du roi, les tenaient en haute estime, et que sans se dissimuler

leur vanité, leurs préventions, tous ces défauts dont la famille

royale avait si cruellement souffert depuis 1789, ils étaient d'avis

que le roi devait abandonner à ses parents émigrés la direction de ses

intérêts au dehors.

Quoi qu'il en soit, ces diverses lettres furent successivement

expédiées, sauf celle que Marie-Antoinette avait écrite, le 3

décembre, à l'Impératrice de Russie. L'importance qu'on attachait à

celle-ci, les développements verbaux qui devaient y être donnés

nécessitaient qu'elle fût portée à Saint-Pétersbourg par un personnage

important et habile. Aussi, pour remplir cette mission, le roi

avait-il désigné son ancien ambassadeur à Venise, le marquis de

Bombelles. On s'étonnera qu'il n'eût pas songé à y employer le comte

Eszterhazy qui se trouvait alors en Russie, après avoir donné à la

reine des preuves de dévouement propres à justifier le choix de sa

personne. Mais Eszterhazy était soupçonné d'être devenu l'homme des

princes, et quoique disposé à recourir à son zèle, si besoin était, le

roi ne voulut pas que, dans la démarche qui allait être tentée auprès

de Catherine, il fût l'unique et principal négociateur. À défaut de

lui, on alla chercher le personnage qui devait le plus déplaire au

comte d'Artois. N'était-ce pas Bombelles, en effet, qui dix mois plus

tôt avait encouru la disgrâce de ce prince, en se montrant trop dévoué

au roi? Bombelles, depuis cette époque, vivait à Naples. C'est là que

vint le trouver le pressant appel de Breteuil. Il s'y rendit sans

hésiter.

Le 30 décembre, il était à Bruxelles. Il en repartait le surlendemain,

1er janvier 1792, porteur de la lettre de la reine de France à

Catherine, d'une lettre et d'un long Mémoire de Breteuil pour cette

souveraine et pour le comte Ostermann, ministre des affaires

étrangères, d'une copie des pouvoirs donnés par Louis XVI à son agent

général à l'étranger, d'une recommandation du comte de Fersen pour le

baron de Stedingk, ministre de Suède en Russie, et enfin d'une lettre

de ce même Fersen à son ami le comte Eszterhazy, l'engageant à

quitter Saint-Pétersbourg sur-le-champ et à venir à Bruxelles: «Je

vous en expliquerai les raisons à votre passage ici et vous verrez que

je n'avais pas tort.»

En distribuant ce volumineux courrier, Bombelles devait exposer à

l'Impératrice l'importance d'un Congrès armé, tel que le demandaient

le roi et la reine, et la supplier d'agir auprès des princes «afin

qu'ils subordonnent leurs démarches et leurs actes à ceux de leur

frère». Dans sa lettre à l'Impératrice, Marie-Antoinette disait, en la

finissant: «Si Votre Majesté a quelque chose à nous communiquer, que

cela ne soit que par M. le baron de Breteuil, qui a toute notre

confiance, et il est bien essentiel pour nous que le secret soit

absolu pour tout autre.» Ce secret n'était connu que de Breteuil,

Vioménil, Bombelles et Fersen.

Si la reine à Paris, et Breteuil à Bruxelles, avaient connu les

dispositions de Catherine, ils se seraient abstenus de donner à leurs

démarches une forme blessante pour Monsieur et pour le comte d'Artois,

dont les déclarations chevaleresques lui avaient fait illusion au

point de la décider à leur venir pécuniairement en aide avec une rare

libéralité, et auprès desquels, comme gage de ses promesses de

secours, elle entretenait un représentant. À Saint-Pétersbourg,

Bombelles allait se heurter contre la sympathie non dissimulée que

l'Impératrice professait pour les frères de Louis XVI et contre le

souvenir défavorable qu'elle avait conservé de ses anciennes relations

avec Breteuil.

Bombelles arriva dans cette capitale le 26 janvier. Sa première visite

fut pour le comte Eszterhazy auquel l'unissait une vieille amitié. Il

lui remit la lettre de Fersen. Puis, résolu à ne pas feindre avec lui,

il lui confia, sous le sceau du secret, l'objet de sa mission, en y

apportant les plus grands ménagements pour l'amour-propre de son

interlocuteur. Eszterhazy eut le bon goût de ne pas trahir la surprise

et la peine qu'il éprouvait à se voir supplanté. Préoccupé surtout de

servir la cause royale, il se mit à la disposition de Bombelles pour

faciliter ses démarches. Mais il lui déclara qu'il ne pouvait

obtempérer à la requête de Fersen et se résoudre à quitter

Saint-Pétersbourg. Abandonner son poste, c'eût été tromper la

confiance des princes de qui il le tenait. Il ne voulait pas partir

sans leur ordre. Il fit observer que, s'il se rendait auprès d'eux, il

serait contraint, pour expliquer son retour, de leur confesser la

vérité, alors qu'on lui demandait de la leur taire.

Bombelles comprit ces scrupules et n'eut pas à regretter la résolution

qu'ils avaient dictée à Eszterhazy, car, dès ce moment et jusqu'au

départ de ce dernier, qui eut lieu quelques semaines plus tard, il

trouva en lui un concours actif et dévoué. Il lui dut d'être reçu, le

jour même de son arrivée, par le comte Ostermann. Ce ministre commença

par émettre des doutes, quant au degré de confiance qu'il convenait

d'accorder à Breteuil et à son envoyé, alors que le comte Eszterhazy

était à Saint-Pétersbourg comme représentant de la monarchie

française. Bombelles dut lui rappeler que dès longtemps Breteuil avait

été choisi par le roi pour négocier, en son nom, avec les puissances;

que Calonne le jalousait et n'avait pu le cacher depuis qu'il savait

par une déclaration de l'Empereur quelle confiance Louis XVI avait en

Breteuil.

--Maintenant, ajouta Bombelles, le pouvoir de Breteuil a pris une

nouvelle force par suite d'un avis du roi, faisant connaître à ses

frères que ce gentilhomme était seul chargé de défendre ses intérêts

auprès des cours.

En parlant ainsi, Bombelles ne faisait que paraphraser le Mémoire

qu'il était chargé de remettre à l'Impératrice et en travers duquel,

deux jours après, elle jetait cette phrase significative: «Dans tout

ce Mémoire, je ne vois que la haine de Breteuil contre Calonne. Il

faudrait envoyer au diable des conseillers tels que Breteuil qui donne

d'aussi mauvais conseils, et Calonne, parce qu'à la lettre, c'est un

éventé.»

Convaincu ou non par la chaleur avec laquelle lui parlait Bombelles,

le comte Ostermann lui promit de remettre à l'Impératrice les diverses

pièces et de solliciter pour lui une audience. Cette audience se fit

attendre, fut plusieurs fois ajournée, et avant même qu'elle eût été

accordée, Bombelles comprit qu'on aurait préféré qu'il ne vînt pas. Et

c'était vrai. On pensait à la cour qu'il eût mieux valu qu'Eszterhazy

fût chargé de présenter la lettre de la reine, et qu'à défaut de lui

«un simple courrier eût fait meilleur effet».

Bombelles retrouva ces dispositions auprès de l'Impératrice, quand il

put enfin être mis en sa présence. Elle l'accueillit avec sécheresse

et hauteur. Elle n'aimait pas Breteuil. Elle le connaissait de vieille

date, depuis 1762, alors que du vivant de son mari, le tzar Pierre

III, il était chargé d'affaires de France en Russie. À cette époque,

les Orlof s'étaient ouverts à lui de leur projet de renverser le tzar

au profit de la tzarine, et lui avaient demandé son concours pour

contracter un emprunt. Breteuil s'était dérobé. Il avait quitté

Saint-Pétersbourg à la veille de la révolution de palais qui mit

Catherine sur le trône. Elle avait gardé de ce refus un ressentiment

inoubliable. Bombelles en éprouva les effets. À son tour, tout en

adoptant le principe d'un Congrès et en promettant d'en écrire aux

cours européennes, elle se déroba, quand son interlocuteur voulut

obtenir d'elle un formel engagement. Comme il mettait sous ses yeux la

copie des pouvoirs délivrés à Breteuil par le roi de France, elle

répliqua froidement:

--Les princes en ont de tout pareils.

Puis, révélant ce qu'elle avait déjà fait à leur prière, les services

rendus par elle à leur cause, elle s'étonna qu'on voulût se passer

d'eux. Toutes ses réponses furent évasives, rendues presque

impertinentes par la persistance malicieuse qu'elle mit à traiter sur

le pied d'une égalité parfaite Louis XVI et ses frères. Ni dès ce

moment, ni plus tard, Bombelles ne put la fléchir et la décider à se

prêter aux vues des Tuileries. Du reste, après avoir lu la lettre de

Marie-Antoinette, elle avait écrit en marge des réflexions suivantes

qui révèlent toute sa pensée: «Qu'attendre de gens qui agissent sans

discontinuer avec deux avis parfaitement contradictoires, l'un en

public, l'autre en secret? C'est elle qui a tout perdu, cette

contradiction continuelle; c'est elle qui empêche d'aller en avant. Le

seul parti qui le pourrait, celui des princes, on le voudrait en

arrière. Pourquoi? On est faux avec eux et avec tout le monde en

vérité, car ce Breteuil a toujours haï cordialement la Russie et votre

servante plus qu'âme qui vive.»

Ce n'est pas seulement par le décourageant accueil fait à Bombelles

que Catherine manifesta ses rancunes contre Breteuil et son dédain

pour les vues politiques du malheureux roi de France. Elle poussa

cette manifestation jusqu'à la plus cruelle indélicatesse. Au mépris

des pressantes recommandations de la reine prisonnière, elle fit part

au prince de Nassau et au comte de Romanzof de l'arrivée de Bombelles

à sa cour et de l'objet de son voyage, de telle sorte qu'à l'heure où

Breteuil se flattait que le secret de la mission ordonnée par le roi

était bien gardé, la nouvelle en arrivait à Coblentz. C'était dans les

derniers jours de janvier. À ce moment déjà, les relations à peine

ébauchées du baron de Breteuil avec la petite cour des princes avaient

pris une tournure aigre-douce et donnaient naissance à des querelles

épistolaires.

Le maréchal de Castries, soit qu'entre les lignes de la correspondance

de l'agent du roi, il devinât ce qu'à dessein celui-ci négligeait d'y

mettre, soit que les constantes plaintes de Calonne eussent éveillé

ses soupçons, commençait à se méfier, à trouver qu'on ne lui révélait

que des choses sans importance. Écho des récriminations de Calonne, il

suspectait les actes de Breteuil et surtout son silence. «Je suis

fâché du silence que vous gardez,» lui écrivait-il. De son côté,

Breteuil remarquait que, lorsqu'il sollicitait des renseignements, il

ne les obtenait jamais qu'incomplets, altérés par des réticences. Or,

s'il revendiquait pour lui le droit de parler ou de se taire à son

gré, il ne reconnaissait pas ce droit aux princes. Il ne tardait pas à

s'impatienter de leur prétention à traiter avec leur frère d'égal à

égal, et un jour, le 28 janvier, il écrivait au maréchal de Castries:

«Je crois, monsieur le maréchal, qu'il faut une petite explication

entre vous et moi pour nous bien entendre sur la manière d'établir

solidement cette confiance réciproque de la famille royale, afin

d'aller au-devant des doutes et des soupçons qui ramèneraient bientôt

à Coblentz le même esprit d'inquiétude, de défiance et d'injustice qui

a si fort écarté de la marche simple et uniforme que les affaires

auraient dû prendre dès le premier moment entre le chef de la famille

et ses frères ...

«Il est donc nécessaire que les princes veuillent bien vous faire

passer le résumé de leurs vues, de leurs mesures, de leurs moyens de

tout genre chez les puissances étrangères ou dans le royaume, afin

que, d'après la communication que vous aurez eu la bonté de m'en

faire, je puisse instruire assez le roi pour qu'il conspire cet état

de choses avec celui qui est particulier aux mesures de Sa Majesté.

Quand j'aurai fait ce rapprochement, je vous dirai ce qui paraîtra au

roi devoir être suivi ou abandonné par les princes.»

Ainsi, Breteuil affirmait nettement le droit du roi de se réserver la

connaissance de certains objets, tout en exigeant que ses frères lui

révélassent la totalité de leurs intentions et ne fissent aucune

démarche sans son aveu. Si contraire à leurs idées était cette

doctrine que le maréchal n'avait pas osé leur communiquer la lettre de

Breteuil et l'avait gardée pour lui, se contentant d'insister encore

pour obtenir «une égale communication, une égale confiance». Mais

Breteuil ne cédait rien de son interprétation, et ce dissentiment

commençait à s'envenimer quand la nouvelle de la mission de Bombelles

vint tout à coup consacrer, par un acte décisif, l'opinion de l'agent

du roi.

C'est par le comte de Romanzof que les princes en eurent connaissance.

À peine averti par une lettre du ministre Ostermann, il s'était

empressé de la leur apporter. Cette révélation inattendue les

exaspéra. Voilà donc à quoi tendait et devait aboutir «la relation

franche» que le roi avait chargé Breteuil de créer. On l'inaugurait en

engageant en Russie, à leur insu, une négociation qui, faisant double

emploi avec les pourparlers engagés déjà par eux, menaçait de

compromettre les avantages qu'ils en espéraient. Et quel négociateur

avait-on choisi pour le substituer à des serviteurs aussi éprouvés que

Nassau et Eszterhazy? Un homme dont avait à se plaindre le comte

d'Artois, qui lui avait fait injure en lui cachant des ordres qu'il

tenait directement du roi. Sur qui compter désormais puisque Louis XVI

lui-même se servait des ennemis de ses frères, les employait à des

missions louches et dirigées contre eux? Était-ce par de tels procédés

qu'on espérait réconcilier les membres divisés de la famille royale?

La correspondance à laquelle sont empruntés ces détails trahit la

fureur du comte d'Artois et la colère plus froide de Monsieur. Ils

fulminent contre Breteuil, le traînent dans la boue. «L'existence de

ce maudit homme est par trop funeste et nuisible!» s'écrie le comte

d'Artois. Puis, sans ménagement pour les infortunés prisonniers des

Tuileries, dont la tête est déjà menacée, il fait retentir jusqu'à eux

les échos de cette puérile querelle. Il écrit à sa soeur Madame

Élisabeth. Il expose ses griefs contre Bombelles, et sans nommer

Breteuil, c'est lui qu'il rend responsable de tout.

«Tous ces faits sont connus du roi et de la reine, et c'est dans le

moment où nous sacrifions opinion, amour-propre pour céder à leurs

désirs, qu'on envoie M. de Bombelles à notre insu, et où? en Russie.

J'avoue que jamais mon coeur et mon âme ne furent plus douloureusement

affectés. Mais, mon amie, croyez-moi, ce n'est pas au roi et à la

reine que nous pouvons en vouloir: nous connaissons leurs sentiments

et nous y compterons éternellement. Mais ce dernier événement achève

de déchirer le voile perfide dont un traître cherchait à se masquer.

Il apprendra qu'on n'offense pas impunément les deux frères de son

maître, et surtout, il apprendra que nous ne savons pas pardonner à

l'homme qui, pour satisfaire sa vile ambition, ne craint pas de

compromettre la sûreté du roi, celle de la reine, et de vouloir jeter

la division dans la famille de son souverain.

«La trop juste douleur que nous éprouvons ne fera que redoubler le

dévouement sans bornes et la vraie tendresse que nous portons à nos

malheureux parents; mais nous vouons une haine éternelle au monstre

qui n'a jamais cessé de tromper et le roi et nous, et nous déclarons

avec une respectueuse fermeté que jamais nous n'aurons aucune

communication quelconque avec un homme aussi vil et aussi infâme. Le

roi sentira la force de nos raisons, il approuvera notre conduite et

il cessera d'exiger ce qu'il ne serait plus en notre pouvoir de

promettre, et ce qui nous est défendu par notre devoir autant que par

notre tendre intérêt pour la sûreté de ceux auxquels nous avons dévoué

notre existence.

«Nous avons fait sur-le-champ partir un courrier pour la Russie afin

de bien éclairer la grande âme de l'Impératrice contre cette nouvelle

infamie et pour désavouer d'avance tout ce que pourra dire ou faire M.

de Bombelles; mais nous aurons soin de prouver en même temps à notre

illustre protectrice que le baron est seul coupable et que le roi ne

tardera pas à désavouer ce qu'un ministre perfide a fait sans son

approbation.

«Adieu, adieu, ma bien chère soeur; mon âme est cruellement affectée,

mais je suis et je serai toujours le même, et rien ne pourra m'aigrir

assez pour nuire aux devoirs qui me sont dictés par l'honneur et par

les sentiments qui sont gravés dans mon coeur.»

Cette lettre est du 4 février. Le 18, c'est à l'impératrice Catherine

qu'écrit le comte d'Artois:

«Madame notre soeur et cousine, quoique instruits pour ainsi dire par

Votre Majesté elle-même de la mission du marquis de Bombelles auprès

d'elle, nous osons nous flatter qu'elle n'aura pas improuvé le silence

que nous avons gardé à cet égard jusqu'à ce qu'il ne nous ait plus été

possible de douter d'une nouvelle aussi affligeante pour nous. Votre

Majesté sait avec quelle ardeur nous avons désiré un rapprochement

entre le roi notre frère et nous; elle a été instruite des sacrifices

d'opinions et de plaintes personnelles que nous avons faits à ce grand

objet; elle ne doit donc pas être surprise de notre douleur en

apprenant une mission qu'on avait soin de nous cacher et des efforts

faits pour repousser loin de nous cette triste vérité. Votre Majesté

jugera facilement combien l'imprudence de M. le baron de Breteuil

compromet en cette occasion les jours du roi et de la reine. Cette

considération est celle qui nous touche le plus; assurés des bontés de

Votre Majesté, nous croirions manquer à la reconnaissance qu'il nous

est si doux de lui devoir, si nous conservions un moment d'inquiétude

sur les manoeuvres de nos ennemis près d'elle; mais en même temps,

nous osons la supplier de consoler par un redoublement de bontés le

comte Eszterhazy qui n'a pu qu'être infiniment sensible à cet

événement. Cette nouvelle marque de la protection de Votre Majesté est

bien importante pour nous, mais en même temps elle ne l'est pas moins

pour le roi et la reine.

«Si Votre Majesté retirait ses bontés au comte Eszterhazy, s'il

quittait Pétersbourg, l'objet de la mission du marquis de Bombelles ne

serait plus équivoque, et les jours de nos infortunés parents

seraient plus exposés que jamais; au lieu que, tant qu'on pourra ne

considérer le marquis de Bombelles que comme un simple voyageur attiré

par le désir bien légitime d'admirer de près les grandes qualités de

Catherine II, leur danger ne sera pas si grand. Nous devons même dire

à Votre Majesté que nous avons pris le parti de nier absolument la

mission, et que nous avons recommandé au comte Eszterhazy d'en agir de

même; nous aimons bien mieux paraître trompés que d'exposer, en

avouant la vérité, des jours que nous voudrions défendre au prix de

tout notre sang.»

Enfin, le 20 février, Monsieur adressait à Marie-Antoinette une lettre

où, sous des formes adoucies, apparaît son ressentiment et qu'il y a

lieu de citer en son entier, parce que le grave conflit qui ne cesse

d'exister entre le roi et ses frères s'y trouve exposé en tous ses

détails:

«Il y a déjà plus de quinze jours, ma chère soeur, que je vous aurais

écrit au sujet d'une chose qui m'affecte vivement, si nous n'avions

voulu, le comte d'Artois et moi, en avoir la certitude absolue avant

d'y croire; vous devinez sans doute que je veux vous parler de la

mission de M. de Bombelles à Pétersbourg.

«Croyez bien d'abord, ma chère soeur, que c'est pour votre intérêt que

je vais vous parler, et que la douleur que nous avons ressentie en

apprenant cette mission qu'il vous a plu de nous cacher, au moment

même où le baron de Vioménil venait de nous tenir un langage si

différent, serait une trop petite consolation pour entrer dans la

balance; mais je considère: primo, la mission en elle-même; secundo,

une lettre que M. de Bombelles a apportée à M. d'Eszterhazy, où un de

ses amis lui conseille de revenir promptement à Tournay, lui faisant

entendre que cela vous serait personnellement agréable. Pour le

premier article, toute mission suppose un objet. Quel peut donc être

celui de la mission de M. de Bombelles? Je n'en vois que deux: celui

d'aiguillonner le zèle de l'Impératrice en faveur de la bonne cause,

ou celui de la ralentir. Dans le premier cas, que répondrez-vous aux

Jacobins qui viendront vous reprocher d'embrasser tout haut la

Constitution et de travailler à la renverser? et s'ils apportaient la

preuve de cette assertion?... Écartons cette image! elle est trop

horrible. Dans le second cas, et en supposant la réussite, si

l'Impératrice qui, dans ce moment, imprime le mouvement à toute

l'Europe, vient à se refroidir, tout se refroidira avec elle, la

machine prête à agir se désorganisera; ce qui reste de bons Français,

ou perdra courage et se soumettra au monstre de la Constitution, ou,

réduits au désespoir, ils tenteront de vains efforts et donneront à

leur patrie, en périssant pour elle, un triste et dernier témoignage

de leur attachement, sans que vous puissiez même honorer leur mémoire

d'une seule larme. Nos tyrans ne vous en laisseront pas la

satisfaction. Ainsi, je vois un danger égal, dans l'un ou l'autre cas,

pour votre vie ou pour votre honneur, et si l'amitié peut s'alarmer

davantage pour le premier, ou je connais mal votre âme, ou vous

craignez bien plus pour le second.

«Mais, dira-t-on, la mission de M. de Bombelles peut rester secrète,

et il ne passera que pour un voyageur, et dès lors le premier danger

est nul; il ne tiendra pas à nous qu'il n'en soit ainsi; mais comment

ce moyen, déjà fort difficile à employer avec le conseil donné à M.

d'Eszterhazy? S'il le suivait, s'il quittait Pétersbourg, qui y

suivrait vos intérêts dont nous sommes seuls dépositaires publics,

ostensibles et autorisés par la nature même des choses? Sera-ce M. de

Bombelles? Mais, dès lors, sa mission est publique, et le premier

danger dans toute sa force. Sera-ce M. Genêt ou tel autre envoyé de

l'Assemblée nationale sous le nom du roi? En supposant que

l'Impératrice l'écoute, ce qu'assurément je suis bien loin de

supposer, le second danger reparaît. Tous ces arguments nous mettent

dans la nécessité de combattre le système que le baron de Breteuil a

donné au maréchal de C. pour être le vôtre. À Dieu ne plaise que nous

voulions jamais empiéter sur l'autorité du roi; tous nos efforts ne

tendent qu'à la lui rendre pleine et entière, et si quelqu'un osait

nous accuser, en la rétablissant, d'en garder une partie pour nous, ce

serait celle qui me permet de l'appeler mon amie que nous choisirions

pour notre avocat. Mais, dans l'affreuse captivité où vous êtes

réduits, qui peut vous remplacer que nous? L'Impératrice et le roi de

Suède ont bien senti cette vérité. Ce n'est pas une vaine comédie que

jouent MM. de Romanzof et d'Oxenstiern.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 15 / 37 段