la funeste doctrine des émigrés, les princes s'appliquaient à
démontrer à l'Impératrice combien étaient injurieuses pour eux la
politique égoïste, les exigences de la cour de Vienne, sa persistance
à exclure de toute participation aux affaires de France les frères du
roi. Ils observaient que Léopold ne nourrissait à leur endroit que des
sentiments de bienveillance, mais qu'il se laissait dominer par ses
ministres et que ceux-ci voulaient annuler l'influence des émigrés.
Ils en tiraient la preuve des propos du vice-chancelier autrichien, le
comte de Cobenzl. Ils lui reprochaient de vouloir interdire aux
princes de participer à la défense des droits de leur frère, d'avoir
osé déclarer que leur présence dans les armées coalisées exciterait
une animosité funeste, que la contre-révolution s'opérerait plus
facilement sans eux, et ils s'évertuaient à prouver l'injustice de ce
langage. Enfin ils suppliaient l'Impératrice de leur prescrire ce
qu'ils devaient faire pour échapper à l'extrémité humiliante autant
que douloureuse de licencier leurs troupes, de disperser les
gentilshommes réunis autour d'eux.
Mais tout en sollicitant ses conseils et son secours, ils lui
suggéraient d'obtenir du roi de Prusse, dans son duché de Clèves, un
asile où ils pourraient se retirer avec toutes leurs forces sans
désarmer, car ce qu'ils voulaient, c'est qu'en quelque endroit qu'ils
fussent contraints de se réfugier, ils trouvassent la faculté de
reprendre leurs armements interrompus et le cours de leurs intrigues,
de se réorganiser, de se mouvoir, en un mot de se préparer à jouer
leur partie dans l'action où l'Europe paraissait prête à se jeter. Si
l'égoïsme des puissances leur refusait cette faculté, prétendait
engager la guerre sans eux, il ne leur resterait d'autre ressource que
de s'enfuir en Espagne, en laissant le prince de Condé à portée du
théâtre des opérations militaires pour les y représenter, et au besoin
les y appeler. C'est dans ces circonstances qu'ils demandaient à
l'Impératrice de se faire l'arbitre de leur sort.
«De tous les développements de la politique, le plus important serait
de connaître si l'Empereur se bornera à protéger les frontières de
l'Empire et l'intérêt des princes possessionnés en France; si, au
contraire, il étendra sa protection sur les princes et la noblesse,
ou si enfin il n'emploiera ses forces qu'à son profit ... Les princes
sans puissance n'ont pas le droit d'exiger de l'Empereur qu'il
s'explique. Mais l'Espagne et son alliée l'Impératrice le peuvent.»
Cet appel à l'Espagne prouvait une fois de plus les illusions de
Calonne. Ni le ministère Florida-Blanca, qu'une intrigue de cour
venait de renverser, ni le ministère du comte d'Aranda qui lui
succédait, n'étaient disposés à intervenir pour les émigrés. Les
princes, en dépit de leurs efforts, n'avaient pu même obtenir à Madrid
la promesse d'un asile pour le cas où ils seraient chassés de
l'Allemagne. Le ministère de Godoï ne devait pas leur être plus
favorable.
En même temps, Calonne rêvait de recourir de nouveau à l'Angleterre,
bien que ses premières démarches auprès d'elle eussent été stériles.
Il en cherchait depuis quelque temps l'occasion, quand, tout à coup,
elle se présenta. Vers la fin de janvier, le bruit se répandait que le
Cabinet français, ayant à sa tête M. de Narbonne, venait d'envoyer à
Londres l'ancien évêque d'Autun, Talleyrand, pour essayer de jeter
entre la République française et le gouvernement britannique les bases
d'une alliance ou tout au moins pour obtenir du ministère Pitt sa
neutralité, si la guerre éclatait entre l'Autriche et la France.
Calonne saisit la balle au bond, et s'empressa d'intervenir. À la
mission Talleyrand, il opposa la mission Christin. Christin était son
secrétaire. Il le chargea de porter à Pitt un Mémoire, une lettre au
prince de Galles, et de surveiller en même temps les menées de
l'envoyé français[34]. Dans le Mémoire à Pitt, après avoir constaté
l'imminence de la coalition «de toutes les souverainetés contre les
ennemis de tous les souverains», il exprimait l'espoir que le
gouvernement anglais, quoi qu'il en eût dit, ne voudrait pas rester
neutre.
[Note 34: Pour la mission Talleyrand, lire le récit qu'en a
fait M. Albert Sorel dans son livre intitulé: _l'Europe et la
Révolution française_, t. III, et la correspondance
diplomatique de Talleyrand (mission de 1792), publiée par M.
G. Pallain. Quant à la mission Christin, elle n'a pas
d'histoire, et, vraisemblablement, on n'en saura jamais plus
que ce qui est raconté ici.]
«Les usurpateurs du gouvernement français, continuait-il, se figurent
le contraire ... C'est dans cette persuasion que la faction dominante
a pris le parti d'envoyer à Londres quelques-uns de ses agents pour
négocier avec les ministres, semer dans les peuples ses contagieuses
erreurs, intriguer partout, corrompre la populace et semer l'esprit de
sédition. Ces émissaires sont MM. Jarry, de Talleyrand de Périgord, le
duc de Biron et Rabaud Saint-Étienne, peut-être aussi le sieur Bonne
Carrere, revenant de Hollande, où il est allé à même intention. Alors,
la mission serait de cinq personnes.
«Le sieur Jarry, qui a été déjà employé à quelques besognes politiques
et qui ne manque pas d'habileté, doit être le seul accrédité, comme le
seul chargé d'affaires de France à Londres; M. de Talleyrand de
Périgord, ancien évêque d'Autun, emploiera pour le seconder tout
l'esprit et toute la souplesse dont, depuis deux ans, il a si
honteusement abusé; M. Rabaud Saint-Étienne, protestant, aura le
département d'échauffer les non-conformistes; le duc de Biron,
autrefois Lauzun, qui a un grand nombre de connaissances en
Angleterre, sera l'introducteur de ses collègues; Bonne Carrere
conduira les manoeuvres subalternes et les distributions d'argent, car
il ne faut pas douter que la corruption, ce moyen favori de
l'Assemblée, ne soit employée à Londres, comme elle l'est partout en
son nom ...
«Je ne suis pas inquiet de l'effet que doit produire cette caravane
diplomatique, moitié incendiaire, moitié astucieuse. Si le
gouvernement britannique, qui aujourd'hui plane tranquillement sur la
politique de l'Europe, voulait abandonner son système d'immobilité, au
moment que toutes les autres Cours s'ébranleront, s'il tournait ses
regards sur les avantages que l'Angleterre pourrait se ménager au
milieu de ce mouvement général, soit par quelque alliance, soit par
des stipulations utiles à son commerce, s'abaisserait-il à traiter
avec une horde séditieuse couverte de mépris, qui n'a pas un an à
subsister, et dont la prescription anéantira tout ce qu'elle aura
fait? Ne serait-il pas plus digne de lui et plus solide en soi de
s'entendre avec les frères du roi, qui, au moment actuel, ont seuls le
libre exercice de son autorité?»
C'est cette idée que développait Calonne, en comparant les avantages
«illusoires» que procurerait à l'Angleterre son alliance avec un
régime condamné à périr et ceux qu'il pourrait tirer d'un accord avec
les princes. «Sur tous les points que l'Angleterre pourrait avoir en
vue, disait-il, la conciliation ne sera pas difficile, dès qu'il y
aura en France un gouvernement; elle est impossible quand il n'y en a
pas, et c'est notre état actuel.»
Et pour conclure, il demandait à Pitt de veiller sur la conduite des
émissaires français, d'éclairer leurs intrigues, «de les empêcher de
siéger au Club de la Révolution ou à ceux des non-conformistes». Il
espérait même que, vu la circonstance, le roi d'Angleterre donnerait
aux princes français quelque témoignage public de ses sentiments pour
eux, afin de prévenir les fausses interprétations, et «de fermer la
bouche à ceux qui font à une nation trop fière pour ruser et à un
souverain trop loyal pour tromper, l'injure de supposer que
l'Angleterre entretient sourdement les désordres de la France et en
désire la prolongation».
Ce document établit qu'à la date où il fut écrit, le 28 juillet 1792,
les émigrés, qui devaient trouver plus tard en Angleterre des
ressources précieuses et un concours actif, n'en avaient encore rien
obtenu, ce qui révèle clairement que Pitt attendait son heure et une
occasion propice pour se prononcer dans un sens ou dans un autre.
Telles étaient si bien ses dispositions à ce moment, que la mission de
Talleyrand n'allait pas mieux réussir que celle de Christin, et que
l'obscur bourgeois envoyé par les princes et le brillant gentilhomme
envoyé par la Révolution, en quittant Londres quelques semaines plus
tard, s'en retournaient l'un à Coblentz, l'autre à Paris, sans être
plus avancés l'un que l'autre.
En même temps qu'il dépêchait Christin en Angleterre, Calonne écrivait
lettres sur lettres au baron de Roll, agent des princes auprès du roi
de Prusse, et au fidèle Nassau qui s'était rendu dans cette capitale
en quittant Vienne, avant d'aller à Saint-Pétersbourg. À Berlin aussi,
il fallait faire pièce à la diplomatie de la Révolution. Le ministre
Narbonne, qui rêvait en même temps que l'alliance anglaise l'alliance
prussienne, venait d'y expédier le comte de Ségur avec une mission
analogue à celle de Talleyrand. Et non seulement il importait de
paralyser ces démarches, mais encore d'obtenir de la Prusse, «notre
divinité tutélaire,» comme l'appelait Calonne, qu'elle permît aux
princes, s'ils étaient chassés de Coblentz, de se réfugier dans le
duché de Clèves, afin d'y attendre, l'Autriche persistant à se
dérober, le secours que, malgré tout, ils espéraient des Russes et des
Suédois. À Berlin, les demandes pressantes de Nassau et de Roll ne
devaient pas aboutir. La Prusse avait pris le parti de marcher avec
l'Autriche et d'éloigner les émigrés de toute action décisive. Mais
Ségur ne fut pas plus heureux auprès d'elle que Talleyrand auprès de
l'Angleterre. Il eut même à subir la honte d'un affront personnel et
dut quitter Berlin, chassé en quelque sorte par les impertinences du
souverain et de sa Cour.
Telle était la situation à la fin du mois de janvier 1792. À ce
moment, et comme Calonne attendait avec anxiété les résultats des
négociations que, contrairement aux ordres de Louis XVI, et sans en
faire part au baron de Breteuil, il continuait simultanément auprès
des grandes puissances, éclatait à Coblentz la nouvelle la plus
imprévue: celle de l'arrivée à Saint-Pétersbourg d'un agent du roi de
France, envoyé directement à Catherine par le prisonnier des
Tuileries. Que ce prince eût osé une telle démarche, à l'insu de ses
frères, quand ceux-ci, alléguant qu'il n'était pas libre, lui
contestaient le droit d'ordonner, c'était déjà grave. Mais ce qui vint
greffer une violente colère sur leur stupéfaction, c'est que cet
envoyé secret n'était autre que le marquis de Bombelles, l'ancien
ambassadeur du roi à Venise, Bombelles objet des ressentiments du
comte d'Artois depuis la querelle qui s'était élevée entre eux,
quelques mois avant, et auquel il reprochait d'être un des favoris de
Marie-Antoinette et l'âme damnée de Breteuil.
VIII
LE MARQUIS DE BOMBELLES EN RUSSIE
La confiance ancienne de Louis XVI et de Marie-Antoinette dans le
baron de Breteuil survivait à la dramatique aventure de Varennes. Dès
qu'il fut possible à Louis XVI ramené dans Paris de communiquer avec
le dehors, il fit avertir Breteuil fixé à Bruxelles de se tenir prêt à
recevoir ses ordres. Bientôt après, il lui envoyait le baron de
Vioménil porteur d'un paquet de lettres que les malheureux souverains
avaient pu écrire et confier à ce fidèle serviteur de leur cause.
Parmi ces lettres, il y en avait une pour l'empereur Léopold, une
autre pour l'impératrice Catherine, sollicitant leur appui. D'autres
étaient adressées, dans le même but, au roi de Prusse, au roi
d'Espagne, au roi de Suède. Le roi et la reine, dans cette
correspondance qu'ils s'étaient partagé la peine de rédiger, y
revenaient sur l'idée d'un Congrès, un Congrès appuyé d'une force
armée, qu'ils considéraient comme un moyen propice d'arrêter les
factieux et d'établir en France un état de choses tolérable. Breteuil
était chargé de faire parvenir ces missives à leurs destinataires et
d'appuyer, par des moyens du choix desquels on le laissait juge, les
demandes qu'elles formulaient.
Mais ce n'était pas tout. Le courrier qu'il avait reçu lui apportait
encore une lettre écrite par Louis XVI au maréchal de Castries, alors
retiré à Cologne. Dans cette lettre, le roi demandait au vieux soldat
de prendre une importante part dans la conduite des affaires de la
Monarchie et d'assurer les relations des princes avec le baron de
Breteuil, en s'en faisant l'intermédiaire.
À ne considérer que la forme de cette communication, elle constituait
un appel du roi à ses frères, un hommage à leur dévouement, et, pour
tout dire, une preuve de son désir de voir renaître la confiance qui,
depuis si longtemps, manquait à leurs rapports. C'était cependant un
tout autre but que poursuivait Louis XVI. Attribuant à Monsieur et au
comte d'Artois une partie de ses malheurs, impuissant à leur imposer
ses ordres, las de les voir commencer à tout instant des pourparlers
avec les puissances amies de sa couronne et compromettre ainsi les
négociations qu'il engageait lui-même avec elles, il s'était imaginé
qu'en feignant de vouloir désormais ne rien faire sans eux, et les
associer plus étroitement à sa politique, il obtiendrait qu'ils ne
fissent rien sans lui. C'est dans ce dessein qu'après avoir désigné
Breteuil comme son représentant, il demandait au maréchal de Castries
de devenir celui des princes, comptant que ces deux personnages se
mettraient bientôt d'accord pour le service de ses intérêts et pour
dérober à ses frères les projets qui devaient rester secrets, ou que
tout au moins, si le second ne se prêtait pas aisément à ce qu'on
attendait de lui, l'habileté du premier saurait bien, tout en
ménageant ses scrupules, le lui imposer.
La lettre du roi au maréchal de Castries cachait donc une petite
supercherie. Mais il n'en fut jamais de plus excusable, puisqu'il
s'agissait après tout du salut d'une cause que les fautes des princes
compromettaient chaque jour d'une manière plus irrémédiable. On ne
dira jamais assez avec quelle étourderie eux et leurs agents ouvraient
des négociations sur les sujets les plus graves. C'est ainsi qu'à
Vienne, a la fin de 1791, Polignac avait pris sur lui de présenter aux
ministres de l'Empereur le vieux projet de la régence de Monsieur,
précédemment abandonné sur l'ordre formel du roi. Calonne lui-même dut
désavouer son agent. Le 2 janvier 1792, il écrivait à la duchesse de
Polignac:
«Divine amie, le cher duc a cru, pour proposer à l'Empereur plus d'un
moyen de manifester en ce moment des sentiments dignes de lui, devoir,
entre autres, lui retracer l'idée de la régence dévolue au frère du
roi pendant sa captivité. Je vous dirai sans détours et avec toute la
franchise qu'autorise l'amitié, qu'il eût mieux valu qu'il n'ait pas
fait revivre cette ancienne proposition qui est perdue de vue depuis
qu'elle a paru déplaire au roi, et que Sa Majesté Impériale a fait
plus que désapprouver. N'hésitez donc pas, mon cher duc, (pardon, mon
aimable amie, si je vous quitte un moment pour lui parler) n'hésitez
pas a rétracter la partie de votre proposition qui se rapporte à la
régence.» Entrant dans les vues du roi, Breteuil chargea d'abord le
marquis d'Autichamp de porter à Cologne la lettre destinée au
maréchal. Il lui adjoignit le marquis de Vioménil qui devait rapporter
à Paris la réponse de celui-ci. Lui-même lui écrivait:
«Je désire avec vous tout ce qui pourrait donner les moyens de ne pas
voir les idées et les mesures de Coblentz faire fausse route militaire
et politique. J'ajoute avec la sincérité de l'amitié combien le
partage avec vous de cette difficile direction m'animerait et me
tranquilliserait. Ce que M. d'Autichamp vous a porté de la part de Sa
Majesté vous aura prouvé combien c'est le voeu qu'Elle forme pour
s'assurer franchise et discrétion dans ses rapports intimes et
fraternels avec les princes par rapport à vous. Le désir général vous
rend absolument le maître de prononcer. Vous sentez à quel point votre
présence serait nécessaire à Coblentz, tout ce qu'elle ajouterait à la
confiance réciproque du roi et des princes ... Dès que les princes
auront voulu me faire connaître directement leur volonté, vous
correspondrez avec moi comme avec l'homme de confiance du roi.
J'espère que vous serez facilement ma caution auprès d'eux sur le soin
que j'apporterai à mériter leurs suffrages et à leur inspirer toute la
confiance que le roi est bien décidé à leur montrer, dès qu'ils auront
fait preuve de tout vouloir concerter avec Sa Majesté. Je suppose que
le baron de Vioménil rapportera au roi un prononcé positif sur cette
entière déférence des princes.»
Quand le maréchal de Castries reçut cette déclaration d'amour, il
avait auprès de lui Mgr de Conzié, l'évêque d'Arras. Nous avons déjà
dit que, comme quelques-uns de ses collègues de l'épiscopat, Conzié
était friand d'intrigues politiques. Il en avait le goût et aimait y
être mêlé. Le maréchal le fit partir aussitôt pour Coblentz, en le
chargeant d'y présenter et d'expliquer une note dans laquelle il
rendait compte de l'événement qui venait de se produire et demandait
ce qu'il devait répondre à Breteuil. Il faisait toutefois remarquer
que son intention, en se conformant aux ordres du roi, était de
continuer à résider à Cologne et de ne venir à Coblentz que lorsque sa
présence y serait nécessaire. En manifestant cette intention, il
marquait assez combien il se défiait de l'entourage des princes et des
intrigues qui se nouaient autour d'eux.
Conzié négocia avec tant d'habileté qu'il obtint des princes une
décision telle que la souhaitait le maréchal. Sincères ou non, ils
accueillirent avec un bruyant empressement les désirs de leur frère.
Il est vrai qu'ils aimaient le maréchal et professaient pour son
caractère et ses qualités militaires la plus haute estime. Monsieur en
faisait même grand cas, ainsi que le prouve cet extrait d'une lettre
qu'il lui écrivait en novembre 1793: «Si je suis forcé de pencher vers
la politique, vous serez Sully. Si, au contraire, je puis montrer que
je suis du sang d'Henri IV, vous serez Duguesclin. En un mot, si je
marque dans l'histoire, si mon nom est jamais cité, il ne le sera
jamais sans le vôtre.» Ils se déclarèrent donc prêts a entrer en
rapports avec Breteuil par l'intermédiaire du maréchal. Ils
annoncèrent la nouvelle autour d'eux, sous la forme la plus propre à
relever leur autorité, et c'est alors qu'ainsi qu'on l'a vu plus haut,
ils écrivaient à Catherine: «Le rapprochement que nous désirions tant
avec les Tuileries est enfin opéré. Le roi et la reine nous rendent
justice.»
C'est toujours, on le voit, la même disposition à traiter avec leur
frère d'égal à égal, tandis que, dans la pensée de ce dernier, et plus
encore dans celle de Breteuil, les relations qui se renouaient
devaient avoir pour effet de substituer à cette disposition
l'obéissance que des sujets doivent à leur souverain. Breteuil,
surtout, l'entendait si bien ainsi que, dans la crainte que l'opinion
fût trompée par le rapprochement du roi et de ses frères et y vît une
concession arrachée à la faiblesse de celui-ci, il déclarait que rien
de leur entente ne devait transpirer au dehors et qu'il valait mieux
qu'on crût toujours aux dissentiments de la famille royale: «Il est
important de ne rien dire ni faire pour ramener dans le public l'idée
d'une parfaite intelligence entre le roi et les princes.»
Dès que le maréchal eut connaissance des intentions de Monsieur et du
comte d'Artois, il s'empressa de les communiquer à Breteuil. Il lui
donna l'assurance que, comme lui, il voulait des relations franches,
propres à ramener la concorde entre le roi et ses frères, à cimenter
l'union qui, seule, pourrait les empêcher de succomber. Il fallait, à
son avis, que les opérations ostensibles des princes et les
négociations secrètes du roi ne marchassent pas en sens contraire
quant aux moyens, car elles ne pouvaient différer quant au but. Il
espérait que les puissances, en présence de cette réconciliation de
famille, ne marchanderaient plus leur concours. Enfin, il posait en
principe que, si c'était au roi et à la reine à imprimer la direction,
c'était aux princes à agir:
«Sous quelque aspect que ce soit, écrivait-il à Breteuil, plus vous
vous montrerez, plus vous apporterez d'embarras dans les fonctions du
roi de la Constitution. Vous avez l'influence que le roi vous donne
quant au fond; c'est la seule part désirable à avoir. Vous donnerez le
plan, le mouvement et la direction, et c'est aux princes d'agir
secrètement dans les cours ... Si vous l'entendez différemment,
expliquez-vous[35].»
[Note 35: Papiers inédits du maréchal de Castries.]
Breteuil ne se hâta pas de s'expliquer. Mais son silence ne signifiait
pas qu'il acceptait l'interprétation du maréchal. Toute différente
était la sienne. Il savait qu'en s'adressant à ses frères, le roi
n'entendait pas que ses affaires leur fussent désormais communiquées
sans réserve et voulait surtout qu'eux-mêmes n'entreprissent rien sans
l'avoir concerté avec son représentant. Il exagéra encore ces
dispositions. Se défiant également de Condé et de Calonne, dont il
connaissait l'influence néfaste sur Monsieur et sur le comte d'Artois,
il interpréta ses instructions dans le sens le plus restrictif. Il les
considérait comme obligeant les princes à lui révéler tous leurs
projets et le laissant libre lui-même de leur taire ceux du roi. Il le
fit savoir lentement, peu à peu, et quand, à Coblentz, on s'en fut
convaincu, il ne resta plus rien de l'accord dont on avait espéré au
moins quelques bons effets. On ne saurait cependant blâmer Breteuil.
Sa défiance envers les princes, envers leur entourage, n'était que
trop fondée. D'autres la partageaient, le roi de Suède lui-même.
Quoique convaincu que les princes pouvaient seuls diriger l'action,
ce souverain se plaignait «du peu de secret de leur conseil».
À Coblentz, on n'avait pas attendu, pour se méfier de l'agent du roi,
qu'il eût donné des preuves de ce qu'on appelait «sa duplicité». Les
arrangements entre Louis XVI et ses frères étaient à peine arrêtés que
Calonne, le 9 janvier, écrivait à l'abbé Maury retiré à Rome, en lui
rendant compte de la situation politique: «Le gros baron veut se
rapprocher ou paraît vouloir se rapprocher de ce côté-ci. On ne se
recule pas, et ce que l'on vous a dit du maréchal de Castries
intermédiaire est vrai. Ce dernier est loyal et nous nous y fions. Il
voit déjà de lui-même de quel bois on se chauffe à Bruxelles, et il
n'en est pas plus édifié que nous.» Rien dans les notes manuscrites du
maréchal de Castries ne révèle qu'à cette date, il eût conçu les
soupçons que lui attribue Calonne. Mais il était allé à Coblentz le
1er janvier, et peut-être s'était-il associé dans une certaine mesure
aux préventions des princes contre Breteuil.
D'autre part, Calonne répondait au baron de Talleyrand qui
représentait les princes à la cour des Deux-Siciles: «On veut éloigner
les princes, à quelque prix que ce soit, et les mettre hors la chose
pour pouvoir en disposer à son gré. Bruxelles semble particulièrement
s'acharner à ce dessein, et la maudite influence de l'intrigant baron
de Breteuil se fait encore sentir.» C'est ainsi qu'on préludait à
l'alliance. En de telles conditions, elle ne pouvait porter d'heureux
fruits. De nouveau, les cours de l'Europe allaient recueillir les
preuves des dissentiments aggravés et envenimés de la famille royale.
Il reste à raconter dans quelles circonstances ils éclatèrent.