chef de l'armée royale du Midi le comte de Conway, et lui adjoint
comme second pour commander plus spécialement en Vivarais, le comte de
Saillans, originaire de cette contrée, lieutenant-colonel des
chasseurs du Roussillon, émigré et décrété d'accusation en France pour
avoir pris part, à Perpignan, à une conspiration militaire. Divers
officiers de l'armée des princes sont désignés, sur leur demande, pour
accompagner Conway et Saillans. Tout ce monde part, le 8 mars, avec
Dominique Allier. Conway s'arrête à Chambéry, où il demeure
provisoirement comme à un poste d'observation. Le reste de la troupe
franchit la frontière et gagne la contrée où elle doit opérer. Les
instructions qu'emporte Saillans lui enjoignent d'attendre des ordres
avant d'engager une action décisive.
«Il modérera la juste impatience des fidèles catholiques indignés des
horreurs qu'ils ont éprouvées, en leur faisant sentir qu'une tentative
prématurée aurait les suites les plus funestes. Ceci est très
recommandé par les princes qui prennent le plus vif intérêt aux bons
Français qui forment la réunion de Jalès.»
Ces instructions étaient sages. Malheureusement, il n'en fut tenu
aucun compte. À peine à Jalès, Saillans les oublia. Trompé par les
affirmations des frères Allier, de l'abbé de La Bastide et de quelques
autres chefs, il lança un appel aux armes. On lui avait annoncé, rien
que dans la contrée, quinze mille combattants; il n'en vint pas mille,
dont la force armée eut promptement raison. L'expédition n'aboutit, en
réalité, qu'à une échauffourée. Elle eut malheureusement un dénouement
tragique: le massacre du comte de Saillans et de quelques-uns de ses
compagnons. Tous ces beaux projets n'étaient que chimères. C'est avec
douleur qu'après leur avortement Conway le constatait. Dans l'Aveyron,
le mouvement fomenté par Charrier ne fut pas plus heureux. Il se
dénoua par la mort de son auteur et de Claude Allier. Ces
insurrections eurent un autre résultat. Elles laissèrent dans les pays
qui en avaient été le théâtre une multitude de conspirateurs. Pour la
plupart, transformés peu à peu en brigands, ils contribuèrent à
accroître l'horreur des représailles qui s'exercèrent au cours de la
réaction thermidorienne.
Les princes ne prévoyaient pas des résultats si lamentables, lorsque
les organisateurs de ces manifestations armées et de ces révoltes
contre la Révolution venaient leur faire part de leurs projets. Les
souffrances de l'exil ne les disposaient que trop à la crédulité et
aux illusions; la perspective du succès qu'on leur promettait était
l'unique consolation qu'ils pussent goûter, et on ne saurait s'étonner
qu'ils prissent confiance dans les partisans dévoués qui leur
apportaient ces brillantes promesses.
Elles leur arrivaient à l'heure où s'échangeaient entre la France et
la cour de Vienne des propos belliqueux. Dès les premiers jours de
janvier, en réponse à une communication de l'ambassadeur français, le
marquis de Noailles, l'Empereur lui faisait remettre une note
comminatoire. Il y était dit, en termes hautains, qu'il ne tolérerait
pas qu'une insulte fût faite aux princes de l'Empire non plus qu'à
lui-même. À la première menace dirigée contre leur territoire, son
armée franchirait la frontière, appuyée sur les forces russes et
prussiennes. Conformément à ce langage, il négociait avec la Prusse et
la Russie, en invitant à s'associer à elles la Grande-Bretagne,
l'Espagne, la Sardaigne et la Saxe. Il voulait réunir, de Bâle à
Dunkerque, cent quatre-vingt mille soldats, sous le commandement du
duc de Brunswick. En attendant, il ordonnait à sa soeur,
l'archiduchesse Marie-Christine, gouvernante des Pays-Bas, de faire
avancer vers la France le maréchal Bender avec un corps d'avant-garde
de trente mille hommes. Quoique le mauvais vouloir de l'archiduchesse
retardât l'exécution de ses ordres, il était clair que, s'attendant à
voir la France lui déclarer la guerre, lui-même s'y préparait, en
ayant soin de tenir les émigrés dans l'ignorance de ses desseins.
À Paris, l'Assemblée nationale, après un ardent débat provoqué par la
note remise à Noailles, protestait solennellement. Le 14 janvier, elle
déclarait «traître et infâme» quiconque prendrait part à un Congrès
ayant pour objet d'imposer à la France la réforme de sa Constitution,
d'intervenir entre elle et les rebelles, ou de défendre les droits des
princes de l'Empire possessionnés en Alsace. Le 25 du même mois, elle
décidait qu'un ultimatum serait envoyé à la cour de Vienne. Mais,
antérieurement à cette décision, le ministre des affaires étrangères,
de Lessart, en avait expédié un. Le 28, le roi en avertissait
l'Assemblée en protestant de nouveau de sa volonté d'observer la
Constitution, loin de se douter que sa fermeté sincère ou jouée envers
l'Empereur allait hâter la conclusion des arrangements proposés à la
Prusse par ce prince.
En recevant l'ultimatum de la France, l'Empereur ne put contenir sa
colère.
--Puisque les Français veulent la guerre, s'écria-t-il, ils l'auront,
et ils verront que Léopold le Pacifique sait la faire quand il le
faut. Ils en payeront les frais, et ce ne sera pas en assignats.
Au cours de ces événements, Nassau, parti de Coblentz le 6 janvier,
arrivait le 12 à Vienne, était reçu par l'Empereur le même jour, lui
remettait les lettres des frères du roi et celle de l'Électeur. Après
les avoir lues, Léopold parla de son dévouement à la maison de France.
Il en donna pour preuve les instructions envoyées à Bruxelles à
l'archiduchesse. Nassau ayant observé que ces instructions n'avaient
pas été suivies et que la malveillance de Marie-Christine pour les
émigrés venait de se manifester une fois de plus par cet acte de
désobéissance aux ordres de l'Empereur, celui-ci répliqua qu'il
saurait bien se faire obéir, dût-il rappeler sa soeur, si elle
persistait à ne pas tenir compte de sa volonté. L'entretien qui suivit
roula exclusivement sur les émigrés, sur leurs prétentions, leurs
malheurs, les moyens de leur venir en aide[33]. En ce qui touchait le
séjour des princes à Coblentz, l'Empereur déclara qu'ils pouvaient
rester dans cette ville, à la condition de s'abstenir de toute
manifestation hostile à la France. À ce propos, il se plaignit des
mouvements militaires du prince de Condé, qu'on disait prêt à faire
marcher sur Colmar ses troupes concentrées en ce moment à Ettenheim.
L'Empereur blâmait ce projet qui ne pouvait que déranger les siens. Et
comme Nassau objectait, ce qu'il savait d'ailleurs n'être pas vrai,
qu'en cette circonstance, Condé agissait contre le gré de Monsieur et
du comte d'Artois:
[Note 33: Les détails qui suivent sont tirés des rapports que
le prince de Nassau envoyait à Calonne, et que nous avons
trouvés dans la copie de lettres de ce dernier.]
--Qu'ils exigent donc qu'il se soumette à leurs désirs, reprit
Léopold. Cela est d'autant plus facile que Colmar n'est pas une
position militaire.
--Eh! Sire, il n'en est pas de meilleure pour le prince de Condé, s'il
est attaqué.
--Attaqué! Par qui? Les Français l'oseraient-ils après mes
déclarations et celles du roi de Prusse!
--Je ne le crois pas, tout en souhaitant qu'ils le fassent.
--Je pense comme vous, dit alors l'Empereur, car il vaudrait mieux
qu'ils commencent. Cependant, ce n'est pas à nous à y donner lieu et
c'est pourquoi il faut disperser tout ce qui est à Ettenheim.
--Mais que deviendra l'armée des princes? Que Votre Majesté l'autorise
au moins à se réfugier dans le Brisgau.
--Soit, mais à la condition qu'elle y restera dans une rigoureuse
inaction. Qu'on prenne à cet égard un engagement formel et j'écrirai à
tous les princes électeurs pour les inviter à tolérer la présence des
émigrés dans leurs États. Ce que je ne veux pas, c'est que le prince
de Condé se livre à quelque coup de tête, se jette en Alsace.
--Même si les populations l'appelaient?
--Elles ne l'appelleront pas.
--Je puis affirmer le contraire à Votre Majesté. Strasbourg a offert
déjà de le recevoir.
--Peu importe! s'écria l'Empereur. L'intervention des émigrés gâterait
tout.
Il n'en voulut pas démordre, tout en se déclarant prêt à agir au
premier prétexte qui lui serait fourni. La note qu'il avait reçue de
Noailles, bien qu'il la trouvât impertinente, ne suffisait pas selon
lui à justifier une entrée en campagne. Il fallait un acte, une
démarche injurieuse de l'Assemblée. Alors il n'hésiterait pas à faire
avancer une armée, et le roi de Prusse n'hésiterait pas plus que lui.
--Et je n'en serais fâché qu'à cause de la saison, ajouta-t-il. S'ils
se tiennent tranquilles et nous laissent faire nos préparatifs, nous
pourrons bientôt mettre le roi Louis XVI à même de se prononcer entre
les révoltés et nous.
Ainsi se révélait à Nassau le projet de Léopold, ce projet jusque-là
soigneusement dissimulé aux princes, sous de multiples prétextes, qui
consistait à assurer le salut de leur frère, en dehors d'eux, sans
leur concours, en l'appelant à jouer un rôle de médiateur entre le
peuple français et les armées étrangères et à le remettre par ce moyen
en possession de sa puissance. Mais, tout en se laissant aller à ces
confidences, l'Empereur ne cessait de répéter que son entreprise ne
pourrait réussir que si le prince de Condé s'abstenait de toute
manifestation.
--Que Votre Majesté, en l'autorisant à se réfugier dans le Brisgau,
lui intime l'ordre d'y rester immobile, conseilla Nassau.
--Je ne veux rien avoir à faire avec lui, répliqua vivement
l'Empereur; mais je m'adresserai aux princes qui lui feront tenir
leurs ordres.
Pendant ce long entretien, l'Empereur s'était dérobé aux
sollicitations de Nassau. Celui-ci n'avait rien obtenu, ou presque
rien, pour la cause des frères du roi. Aussi, tout en le constatant
avec tristesse, se laissa-t-il aller à insinuer qu'il serait peut-être
plus heureux s'il s'adressait directement à Berlin et à Pétersbourg.
L'Empereur le prit au mot. Soit qu'il n'eût pas saisi le sens de
l'insinuation, soit qu'il fût heureux de se débarrasser des obsessions
des princes, il encouragea Nassau dans son dessein, l'engagea à se
rendre auprès du roi Frédéric-Guillaume et de l'impératrice Catherine,
et lui promit même des lettres pour ces deux souverains. Enfin, en le
congédiant, il l'invita à s'aboucher avec ses ministres pour régler la
question relative à l'armée de Condé. Ce que Nassau emporta de plus
clair de l'audience impériale, ce fut la certitude que la cour de
Vienne détestait les émigrés, se défiait d'eux et ne voulait ni les
secourir ni les utiliser. Il en eut la conviction plus nette encore en
causant avec Kaunitz et Cobenzl. Kaunitz «radota», ne parla que de la
Constitution française qui excitait son enthousiasme. Il rappela que
le roi l'avait acceptée. C'était là le grand argument de l'Autriche,
tiré de la lettre de Marie-Antoinette, arrivée à Vienne au mois d'août
précédent, à propos de laquelle, le 4 mars suivant, le maréchal de
Castries écrivait à Breteuil:
«L'Empereur veut toujours partir de la base que le roi a accepté
librement et franchement la Constitution. Il se fonde sur une
prétendue lettre de la reine, lorsqu'il sait, à n'en pouvoir douter,
que le roi ne l'a acceptée que le couteau sur la gorge. Cependant, la
réponse qu'il vient de faire suppose toujours la même base et consacre
une constitution qui anéantit le trône, en commettant la reine parce
qu'il rapporte sa conduite à l'impulsion qu'il a reçue par sa lettre.
Il convient de mettre sous les yeux de la reine la part qu'elle aurait
dans l'opinion par la cruelle conduite de l'Empereur qui, en
paraissant vouloir la mettre à couvert des entreprises des Jacobins,
l'enchaîne au parti des constitutionnels, qui perdra également la
couronne et tout ce qui y est attaché.»
Renchérissant sur les dires de Kaunitz, Cobenzl ajouta que les frères
du roi et leurs partisans ne seraient tolérés dans les États de
l'Empire qu'autant qu'ils n'y provoqueraient aucun rassemblement; que
s'ils entendaient se mêler aux affaires de France, l'Empereur
s'abstiendrait de toute intervention en faveur de la cause royale, et
il le pria de le leur faire savoir. Nassau déclina cette pénible
mission. Il ne consentit à s'en charger que si la communication était
formulée par écrit. Les autres hommes d'État qu'il eut occasion de
voir à Vienne, lui parurent encore plus malveillants pour les princes
et pour les émigrés. Plus d'une fois, il dut craindre d'être obligé de
partir sans avoir rien obtenu de ce qu'il était venu demander. Enfin,
comme il se préparait à s'éloigner, les dispositions de la cour
parurent s'adoucir. Cobenzl revint sur ses précédentes déclarations. À
l'en croire, ce n'était que «pour ce seul moment» que l'Empereur
désirait voir les princes s'abstenir de toute participation aux
affaires de France: plus tard, tout ce qui était français serait
placé. Des assurances formelles furent données pour un emprunt de deux
millions que les princes voulaient contracter et pour lequel ils
demandaient la garantie de l'Autriche. On promit le rappel de
l'archiduchesse Marie-Christine si malveillante aux Français. Il fut
également affirmé que trente mille hommes des garnisons des Pays-Bas
se tiendraient prêts à marcher contre la France.
Telles furent les seules satisfactions qu'obtint Nassau, et encore ne
laissaient-elles pas d'être assez platoniques. Il ne s'y trompa point,
et les princes, en recevant le rapport dans lequel il leur rendait
compte de sa mission, ne s'y trompèrent pas plus que lui, bien qu'il
eût essayé de dissimuler sa déception et son découragement. Calonne
écrivait, le 3 février, au comte d'Artois:
«Les perfidies qu'on vous fait éprouver, me portent à la rage comme
Vaudreuil, mais plus encore aux partis décisifs, et je crois que le
temps de la douceur est passé, qu'il n'y a plus que la fierté, la
fermeté et le caractère qui puissent nous sauver. J'avoue que les
dernières dépêches de Vienne, quoique de meilleur augure que les
précédentes, ne me satisfont pas encore. Ce sont des conversations,
des causeries; et parce qu'elles ne sont pas contrariantes, on les
croit favorables. Nous avons été souvent payés de cette monnaie-là,
sans en avoir un sol de plus; et je crains que ce ne soit encore la
même chose au sens propre comme au sens figuré.»
À signaler dans la même lettre le passage suivant:
«Ce qui m'afflige le plus, c'est que je crains que les braves Jacobins
qui nous ont si bien servis jusqu'à présent, ne soient bientôt écrasés
par les monarchiens qui tueront tout, amortiront tout, réduiront tout
en putréfaction. En vérité, sans Jacobins, point de salut.»
Si la petite cour de Coblentz considérait que la mission de Nassau à
Vienne avait échoué, elle reconnut cependant qu'il ne fallait pas se
donner l'air d'y voir un échec. Après la réception du premier rapport
de leur envoyé, les princes crurent devoir remercier l'Empereur.
C'était une occasion toute naturelle de hâter la déclaration de
garantie qu'il avait promise pour l'emprunt qu'ils cherchaient à
contracter.
«La crainte d'importuner Votre Majesté nous empêcherait d'insister
autant sur cet article; mais nous la supplions de daigner réfléchir
que tous nos moyens sont épuisés, que nous sommes obligés de soutenir
plus de quinze mille émigrés, que leur nombre augmente tous les
jours, que, dans quinze jours ou trois semaines au plus, nous n'aurons
plus aucunes ressources, et que les puissances sont toutes persuadées
que nous avons touché les deux millions de Votre Majesté et que nous
sommes encore loin du besoin. Mais notre confiance entière dans la
bonté, la justice et la générosité de Votre Majesté, nous oblige à ne
lui rien dissimuler et à lui soumettre le tableau exact de notre
embarrassante position.
«Nous aurions attendu le second courrier que M. de Nassau et M. de
Polignac doivent nous envoyer pour nous faire connaître les
résolutions de Votre Majesté, et, nous osons l'espérer, les plans
qu'elle combine avec les cours de Berlin et de Pétersbourg, si nous
avions pu résister au désir de parler à Votre Majesté du bonheur
parfait que nous éprouverions de voir enfin renaître une confiance que
nous n'avons jamais cessé de mériter, et si l'urgence des
circonstances ne nous obligeait pas de mettre sous les yeux de Votre
Majesté notre véritable position et celle encore plus pénible où se
trouve M. le prince de Condé. En examinant le Mémoire que le duc de
Polignac aura l'honneur de présenter à Votre Majesté, elle daignera se
rappeler que nous soutenons la cause du roi, son beau-frère et son
allié, que cette même cause est celle de tous les souverains; que
Léopold est celui qui le premier a excité l'Europe en notre faveur, et
que nous mettons notre gloire à suivre et à exécuter les plans que sa
grande âme, sa justice et sa sagesse auront conçus pour le bonheur de
la France et l'honneur de tous les princes.
«Nous ne demandons que de ne pas reculer, et cette juste demande est
fondée sur la nécessité de ne pas relever l'audace de nos ennemis et
de les intimider par l'assurance que Votre Majesté protège ceux qui ne
connaissent pour loi que l'honneur et le devoir. Nous attendons la
réponse de Votre Majesté avec la plus vive impatience, mais avec la
plus entière confiance ...»
Cette lettre est du 26 janvier 1792. Elle était celle de gens qui se
font très humbles et feignent de ne pas comprendre qu'on est las de
leurs incessantes sollicitations et qu'on n'y veut point souscrire. Ce
qu'elle ne dit pas, c'est que les princes, au moment où ils
l'écrivaient, venaient de se décider à envoyer Nassau à
Saint-Pétersbourg. Là seulement pouvait être cassé, par la grande
Catherine, le jugement si défavorable aux émigrés qu'avait rendu le
rusé Léopold. Le voyage en Russie fut donc résolu, un Mémoire rédigé
sur-le-champ, résumant tous les arguments les plus propres à décider
l'Impératrice à s'interposer pour sauver les émigrés d'un irrémédiable
désastre.
Depuis longtemps, les princes entretenaient une correspondance avec
l'Impératrice. Peu de jours avant de lui envoyer Nassau, le 15
janvier, ils lui avaient écrit pour lui rendre compte des graves
incidents survenus à Coblentz, à Mayence et à Worms à la suite de
l'injonction faite aux Électeurs par le gouvernement français de ne
pas tolérer dans leurs États des rassemblements d'émigrés en armes.
Les princes entraient dans tous les détails et racontaient comment
leur oncle, l'Électeur de Trèves, avait dû céder aux exigences du
ministre de France, Bigot de Sainte-Croix. «Depuis ce temps, nous
n'avons pas eu un seul instant de repos. L'Empereur, qui avait écrit à
l'Électeur qu'il le soutiendrait en cas d'hostilité ou même de menaces
immédiates, a écrit deux lettres où il se rend plus difficile. Le
gouvernement de Bruxelles a refusé d'envoyer même des patrouilles de
cavalerie sur les frontières de l'Électeur, pour faire mine de les
défendre. L'Électeur, affligé des menaces qu'on lui fait, d'un côté se
sentant abandonné, de l'autre voyant l'esprit même de terreur
s'emparer de ses sujets, est forcé, contre les voeux de son coeur, de
nous faire des difficultés sur tout; il signe en gémissant les ordres
les plus rigoureux.
«Nous avons écrit au Landgrave de Hesse-Cassel, pour le prier de nous
recevoir dans son comté de Hanau avec la noblesse qui nous entoure, et
au roi de Prusse pour lui demander de l'y engager, ou de nous recevoir
dans les margraviats de Spire et Bayreuth. Les réponses de ces deux
princes, sans être absolument négatives, sont tellement dilatoires
qu'elles valent à peu près un refus. Enfin, le chargé d'affaires de
l'Empereur a déclaré au ministre de l'Électeur, non pas
officiellement, à la vérité, mais de manière à lui faire voir qu'il
était autorisé par le gouvernement des Pays-Bas, que l'Électeur
n'aurait de repos du côté de la France, et ne pourrait compter, en cas
d'attaque, sur un secours efficace de la part de l'Empereur, que
lorsqu'il aurait satisfait aux voeux de l'Assemblée, en nous faisant
même sortir de ses États. L'Électeur a écrit à l'Empereur, si telle
est son intention, en lui déclarant que jamais il ne consentirait à
chasser ses neveux de chez lui, mais que, s'il était attaqué par la
France et abandonné par sa Majesté Impériale, il résignerait son
électorat et en sortirait avec nous.
«Le prince de Nassau a bien voulu se charger de porter lui-même cette
lettre, et en même temps de demander à l'Empereur, ou de nous recevoir
dans le Brisgaw, ou ses bons offices auprès du roi de Prusse, pour
qu'il nous reçoive dans ses États sur le bas Rhin. Si l'Empereur
accorde la première de ces demandes, ou s'il refuse à toutes les deux,
le prince de Nassau viendra aussitôt nous rejoindre; mais il se rendra
à Berlin pour négocier avec le roi de Prusse, si l'Empereur n'accorde
que la deuxième demande. Il est parti samedi dernier, et avec
l'activité que Votre Majesté lui connaît, nous recevrons sûrement
bientôt de ses nouvelles.»
Dans la même lettre, les princes entretenaient l'Impératrice de la
mission confiée par le roi à Breteuil, déclaraient que le
rapprochement «qu'ils désiraient tant» avec les Tuileries était enfin
opéré, que le roi et la reine leur rendaient enfin justice. «Ils
daignent nous accorder leur confiance; ils nous ont indiqué Breteuil.
Votre Majesté connaît notre opinion sur ce ministre; elle n'est pas
changée. Mais qu'importe l'opinion qu'on peut avoir d'un homme quand
il s'agit de si grands intérêts? Il ne nous est plus permis de douter
que la façon de penser du Roi et de la Reine, que tous les actes
qu'ils ont faits depuis la fatale journée de Varennes, leur ont été
arrachés par la violence la plus adroite; mais ils croient que leur
sûreté est attachée à paraître de bonne foi dans les sentiments qu'ils
professent; et Votre Majesté sentira facilement combien il importe que
ce secret soit religieusement gardé. Du reste, ils soupirent après une
seconde évasion: mais, surveillés comme ils le sont, ils la regardent
en ce moment comme impossible, et mécontents, comme ils le sont, de
l'Empereur qui les abandonne, au moins en apparence, ils n'attendent
leur salut que des sentiments de Votre Majesté pour nous.
«Le parti monarchien, dont nous venons de parler à Votre Majesté, ne
s'endort pas; il a formé un plan, qui est l'objet d'une note sur
laquelle nous supplions Votre Majesté de vouloir bien jeter les yeux.
Le plan est l'ouvrage du trop fameux Mirabeau; il l'avait tracé quinze
jours avant sa mort, et le Roi feignit alors de l'adopter, pour mieux
tromper sur son projet d'évasion; et s'il paraît le reprendre
aujourd'hui, c'est toujours dans la même vue. Nous avons cependant cru
devoir le mettre sous les yeux de Votre Majesté, pour lui faire voir
quel est le but secret du plus rusé de nos ennemis; car, pour les
autres, ils avouent seulement qu'ils veulent faire de la France une
république.»
Ainsi c'était toujours même chanson. Les royalistes constitutionnels
qui s'efforçaient, par de sages concessions, de conserver à Louis XVI
sa couronne, devaient être considérés comme des ennemis. Mieux valait
que la monarchie pérît que d'être sauvée par eux. On retrouve la même
idée dans le Mémoire rédigé par Calonne, que Nassau devait emporter à
Saint-Pétersbourg pour le soumettre à l'Impératrice.
«Disons-le avec tout le respect que les princes auront toujours pour
le roi, leur frère, s'écriait le rédacteur du Mémoire, il n'y a
qu'eux, dans l'état actuel des choses, qui puissent le sauver de la
séduction qui l'obsède, des perfidies qui le trahissent et de sa
propre faiblesse, qu'une suite de malheurs capables de lasser le
courage le plus ferme rend bien excusable. Il n'y a que les princes
qui puissent démasquer les intrigues, et repousser les efforts de ce
parti monarchien ou constitutionnel qui, malgré leur vigilance, ne
fait déjà que trop de progrès dans le royaume, et dont le triomphe
deviendrait complet par leur entier éloignement. Il n'y a qu'eux qui,
par sentiment comme par devoir, soient appelés à épargner le sang
français, et à tempérer les horreurs de la guerre prête à s'allumer.
Il n'y a qu'eux enfin, qui aient pris l'engagement solennel et
irréfragable de défendre la religion de leurs pères et le trône
héréditaire dans leur maison, de rétablir les vrais pasteurs dans
leurs fonctions, et tous les citoyens dans leurs propriétés,
d'affermir par l'ordre la liberté détruite par la licence, et de
soutenir les droits légitimes de cette valeureuse noblesse dont ils
s'honorent d'être les chefs.»