Le 4 mars, les princes lui remettent leur réponse. Elle désigne comme

chef de l'armée royale du Midi le comte de Conway, et lui adjoint

comme second pour commander plus spécialement en Vivarais, le comte de

Saillans, originaire de cette contrée, lieutenant-colonel des

chasseurs du Roussillon, émigré et décrété d'accusation en France pour

avoir pris part, à Perpignan, à une conspiration militaire. Divers

officiers de l'armée des princes sont désignés, sur leur demande, pour

accompagner Conway et Saillans. Tout ce monde part, le 8 mars, avec

Dominique Allier. Conway s'arrête à Chambéry, où il demeure

provisoirement comme à un poste d'observation. Le reste de la troupe

franchit la frontière et gagne la contrée où elle doit opérer. Les

instructions qu'emporte Saillans lui enjoignent d'attendre des ordres

avant d'engager une action décisive.

«Il modérera la juste impatience des fidèles catholiques indignés des

horreurs qu'ils ont éprouvées, en leur faisant sentir qu'une tentative

prématurée aurait les suites les plus funestes. Ceci est très

recommandé par les princes qui prennent le plus vif intérêt aux bons

Français qui forment la réunion de Jalès.»

Ces instructions étaient sages. Malheureusement, il n'en fut tenu

aucun compte. À peine à Jalès, Saillans les oublia. Trompé par les

affirmations des frères Allier, de l'abbé de La Bastide et de quelques

autres chefs, il lança un appel aux armes. On lui avait annoncé, rien

que dans la contrée, quinze mille combattants; il n'en vint pas mille,

dont la force armée eut promptement raison. L'expédition n'aboutit, en

réalité, qu'à une échauffourée. Elle eut malheureusement un dénouement

tragique: le massacre du comte de Saillans et de quelques-uns de ses

compagnons. Tous ces beaux projets n'étaient que chimères. C'est avec

douleur qu'après leur avortement Conway le constatait. Dans l'Aveyron,

le mouvement fomenté par Charrier ne fut pas plus heureux. Il se

dénoua par la mort de son auteur et de Claude Allier. Ces

insurrections eurent un autre résultat. Elles laissèrent dans les pays

qui en avaient été le théâtre une multitude de conspirateurs. Pour la

plupart, transformés peu à peu en brigands, ils contribuèrent à

accroître l'horreur des représailles qui s'exercèrent au cours de la

réaction thermidorienne.

Les princes ne prévoyaient pas des résultats si lamentables, lorsque

les organisateurs de ces manifestations armées et de ces révoltes

contre la Révolution venaient leur faire part de leurs projets. Les

souffrances de l'exil ne les disposaient que trop à la crédulité et

aux illusions; la perspective du succès qu'on leur promettait était

l'unique consolation qu'ils pussent goûter, et on ne saurait s'étonner

qu'ils prissent confiance dans les partisans dévoués qui leur

apportaient ces brillantes promesses.

Elles leur arrivaient à l'heure où s'échangeaient entre la France et

la cour de Vienne des propos belliqueux. Dès les premiers jours de

janvier, en réponse à une communication de l'ambassadeur français, le

marquis de Noailles, l'Empereur lui faisait remettre une note

comminatoire. Il y était dit, en termes hautains, qu'il ne tolérerait

pas qu'une insulte fût faite aux princes de l'Empire non plus qu'à

lui-même. À la première menace dirigée contre leur territoire, son

armée franchirait la frontière, appuyée sur les forces russes et

prussiennes. Conformément à ce langage, il négociait avec la Prusse et

la Russie, en invitant à s'associer à elles la Grande-Bretagne,

l'Espagne, la Sardaigne et la Saxe. Il voulait réunir, de Bâle à

Dunkerque, cent quatre-vingt mille soldats, sous le commandement du

duc de Brunswick. En attendant, il ordonnait à sa soeur,

l'archiduchesse Marie-Christine, gouvernante des Pays-Bas, de faire

avancer vers la France le maréchal Bender avec un corps d'avant-garde

de trente mille hommes. Quoique le mauvais vouloir de l'archiduchesse

retardât l'exécution de ses ordres, il était clair que, s'attendant à

voir la France lui déclarer la guerre, lui-même s'y préparait, en

ayant soin de tenir les émigrés dans l'ignorance de ses desseins.

À Paris, l'Assemblée nationale, après un ardent débat provoqué par la

note remise à Noailles, protestait solennellement. Le 14 janvier, elle

déclarait «traître et infâme» quiconque prendrait part à un Congrès

ayant pour objet d'imposer à la France la réforme de sa Constitution,

d'intervenir entre elle et les rebelles, ou de défendre les droits des

princes de l'Empire possessionnés en Alsace. Le 25 du même mois, elle

décidait qu'un ultimatum serait envoyé à la cour de Vienne. Mais,

antérieurement à cette décision, le ministre des affaires étrangères,

de Lessart, en avait expédié un. Le 28, le roi en avertissait

l'Assemblée en protestant de nouveau de sa volonté d'observer la

Constitution, loin de se douter que sa fermeté sincère ou jouée envers

l'Empereur allait hâter la conclusion des arrangements proposés à la

Prusse par ce prince.

En recevant l'ultimatum de la France, l'Empereur ne put contenir sa

colère.

--Puisque les Français veulent la guerre, s'écria-t-il, ils l'auront,

et ils verront que Léopold le Pacifique sait la faire quand il le

faut. Ils en payeront les frais, et ce ne sera pas en assignats.

Au cours de ces événements, Nassau, parti de Coblentz le 6 janvier,

arrivait le 12 à Vienne, était reçu par l'Empereur le même jour, lui

remettait les lettres des frères du roi et celle de l'Électeur. Après

les avoir lues, Léopold parla de son dévouement à la maison de France.

Il en donna pour preuve les instructions envoyées à Bruxelles à

l'archiduchesse. Nassau ayant observé que ces instructions n'avaient

pas été suivies et que la malveillance de Marie-Christine pour les

émigrés venait de se manifester une fois de plus par cet acte de

désobéissance aux ordres de l'Empereur, celui-ci répliqua qu'il

saurait bien se faire obéir, dût-il rappeler sa soeur, si elle

persistait à ne pas tenir compte de sa volonté. L'entretien qui suivit

roula exclusivement sur les émigrés, sur leurs prétentions, leurs

malheurs, les moyens de leur venir en aide[33]. En ce qui touchait le

séjour des princes à Coblentz, l'Empereur déclara qu'ils pouvaient

rester dans cette ville, à la condition de s'abstenir de toute

manifestation hostile à la France. À ce propos, il se plaignit des

mouvements militaires du prince de Condé, qu'on disait prêt à faire

marcher sur Colmar ses troupes concentrées en ce moment à Ettenheim.

L'Empereur blâmait ce projet qui ne pouvait que déranger les siens. Et

comme Nassau objectait, ce qu'il savait d'ailleurs n'être pas vrai,

qu'en cette circonstance, Condé agissait contre le gré de Monsieur et

du comte d'Artois:

[Note 33: Les détails qui suivent sont tirés des rapports que

le prince de Nassau envoyait à Calonne, et que nous avons

trouvés dans la copie de lettres de ce dernier.]

--Qu'ils exigent donc qu'il se soumette à leurs désirs, reprit

Léopold. Cela est d'autant plus facile que Colmar n'est pas une

position militaire.

--Eh! Sire, il n'en est pas de meilleure pour le prince de Condé, s'il

est attaqué.

--Attaqué! Par qui? Les Français l'oseraient-ils après mes

déclarations et celles du roi de Prusse!

--Je ne le crois pas, tout en souhaitant qu'ils le fassent.

--Je pense comme vous, dit alors l'Empereur, car il vaudrait mieux

qu'ils commencent. Cependant, ce n'est pas à nous à y donner lieu et

c'est pourquoi il faut disperser tout ce qui est à Ettenheim.

--Mais que deviendra l'armée des princes? Que Votre Majesté l'autorise

au moins à se réfugier dans le Brisgau.

--Soit, mais à la condition qu'elle y restera dans une rigoureuse

inaction. Qu'on prenne à cet égard un engagement formel et j'écrirai à

tous les princes électeurs pour les inviter à tolérer la présence des

émigrés dans leurs États. Ce que je ne veux pas, c'est que le prince

de Condé se livre à quelque coup de tête, se jette en Alsace.

--Même si les populations l'appelaient?

--Elles ne l'appelleront pas.

--Je puis affirmer le contraire à Votre Majesté. Strasbourg a offert

déjà de le recevoir.

--Peu importe! s'écria l'Empereur. L'intervention des émigrés gâterait

tout.

Il n'en voulut pas démordre, tout en se déclarant prêt à agir au

premier prétexte qui lui serait fourni. La note qu'il avait reçue de

Noailles, bien qu'il la trouvât impertinente, ne suffisait pas selon

lui à justifier une entrée en campagne. Il fallait un acte, une

démarche injurieuse de l'Assemblée. Alors il n'hésiterait pas à faire

avancer une armée, et le roi de Prusse n'hésiterait pas plus que lui.

--Et je n'en serais fâché qu'à cause de la saison, ajouta-t-il. S'ils

se tiennent tranquilles et nous laissent faire nos préparatifs, nous

pourrons bientôt mettre le roi Louis XVI à même de se prononcer entre

les révoltés et nous.

Ainsi se révélait à Nassau le projet de Léopold, ce projet jusque-là

soigneusement dissimulé aux princes, sous de multiples prétextes, qui

consistait à assurer le salut de leur frère, en dehors d'eux, sans

leur concours, en l'appelant à jouer un rôle de médiateur entre le

peuple français et les armées étrangères et à le remettre par ce moyen

en possession de sa puissance. Mais, tout en se laissant aller à ces

confidences, l'Empereur ne cessait de répéter que son entreprise ne

pourrait réussir que si le prince de Condé s'abstenait de toute

manifestation.

--Que Votre Majesté, en l'autorisant à se réfugier dans le Brisgau,

lui intime l'ordre d'y rester immobile, conseilla Nassau.

--Je ne veux rien avoir à faire avec lui, répliqua vivement

l'Empereur; mais je m'adresserai aux princes qui lui feront tenir

leurs ordres.

Pendant ce long entretien, l'Empereur s'était dérobé aux

sollicitations de Nassau. Celui-ci n'avait rien obtenu, ou presque

rien, pour la cause des frères du roi. Aussi, tout en le constatant

avec tristesse, se laissa-t-il aller à insinuer qu'il serait peut-être

plus heureux s'il s'adressait directement à Berlin et à Pétersbourg.

L'Empereur le prit au mot. Soit qu'il n'eût pas saisi le sens de

l'insinuation, soit qu'il fût heureux de se débarrasser des obsessions

des princes, il encouragea Nassau dans son dessein, l'engagea à se

rendre auprès du roi Frédéric-Guillaume et de l'impératrice Catherine,

et lui promit même des lettres pour ces deux souverains. Enfin, en le

congédiant, il l'invita à s'aboucher avec ses ministres pour régler la

question relative à l'armée de Condé. Ce que Nassau emporta de plus

clair de l'audience impériale, ce fut la certitude que la cour de

Vienne détestait les émigrés, se défiait d'eux et ne voulait ni les

secourir ni les utiliser. Il en eut la conviction plus nette encore en

causant avec Kaunitz et Cobenzl. Kaunitz «radota», ne parla que de la

Constitution française qui excitait son enthousiasme. Il rappela que

le roi l'avait acceptée. C'était là le grand argument de l'Autriche,

tiré de la lettre de Marie-Antoinette, arrivée à Vienne au mois d'août

précédent, à propos de laquelle, le 4 mars suivant, le maréchal de

Castries écrivait à Breteuil:

«L'Empereur veut toujours partir de la base que le roi a accepté

librement et franchement la Constitution. Il se fonde sur une

prétendue lettre de la reine, lorsqu'il sait, à n'en pouvoir douter,

que le roi ne l'a acceptée que le couteau sur la gorge. Cependant, la

réponse qu'il vient de faire suppose toujours la même base et consacre

une constitution qui anéantit le trône, en commettant la reine parce

qu'il rapporte sa conduite à l'impulsion qu'il a reçue par sa lettre.

Il convient de mettre sous les yeux de la reine la part qu'elle aurait

dans l'opinion par la cruelle conduite de l'Empereur qui, en

paraissant vouloir la mettre à couvert des entreprises des Jacobins,

l'enchaîne au parti des constitutionnels, qui perdra également la

couronne et tout ce qui y est attaché.»

Renchérissant sur les dires de Kaunitz, Cobenzl ajouta que les frères

du roi et leurs partisans ne seraient tolérés dans les États de

l'Empire qu'autant qu'ils n'y provoqueraient aucun rassemblement; que

s'ils entendaient se mêler aux affaires de France, l'Empereur

s'abstiendrait de toute intervention en faveur de la cause royale, et

il le pria de le leur faire savoir. Nassau déclina cette pénible

mission. Il ne consentit à s'en charger que si la communication était

formulée par écrit. Les autres hommes d'État qu'il eut occasion de

voir à Vienne, lui parurent encore plus malveillants pour les princes

et pour les émigrés. Plus d'une fois, il dut craindre d'être obligé de

partir sans avoir rien obtenu de ce qu'il était venu demander. Enfin,

comme il se préparait à s'éloigner, les dispositions de la cour

parurent s'adoucir. Cobenzl revint sur ses précédentes déclarations. À

l'en croire, ce n'était que «pour ce seul moment» que l'Empereur

désirait voir les princes s'abstenir de toute participation aux

affaires de France: plus tard, tout ce qui était français serait

placé. Des assurances formelles furent données pour un emprunt de deux

millions que les princes voulaient contracter et pour lequel ils

demandaient la garantie de l'Autriche. On promit le rappel de

l'archiduchesse Marie-Christine si malveillante aux Français. Il fut

également affirmé que trente mille hommes des garnisons des Pays-Bas

se tiendraient prêts à marcher contre la France.

Telles furent les seules satisfactions qu'obtint Nassau, et encore ne

laissaient-elles pas d'être assez platoniques. Il ne s'y trompa point,

et les princes, en recevant le rapport dans lequel il leur rendait

compte de sa mission, ne s'y trompèrent pas plus que lui, bien qu'il

eût essayé de dissimuler sa déception et son découragement. Calonne

écrivait, le 3 février, au comte d'Artois:

«Les perfidies qu'on vous fait éprouver, me portent à la rage comme

Vaudreuil, mais plus encore aux partis décisifs, et je crois que le

temps de la douceur est passé, qu'il n'y a plus que la fierté, la

fermeté et le caractère qui puissent nous sauver. J'avoue que les

dernières dépêches de Vienne, quoique de meilleur augure que les

précédentes, ne me satisfont pas encore. Ce sont des conversations,

des causeries; et parce qu'elles ne sont pas contrariantes, on les

croit favorables. Nous avons été souvent payés de cette monnaie-là,

sans en avoir un sol de plus; et je crains que ce ne soit encore la

même chose au sens propre comme au sens figuré.»

À signaler dans la même lettre le passage suivant:

«Ce qui m'afflige le plus, c'est que je crains que les braves Jacobins

qui nous ont si bien servis jusqu'à présent, ne soient bientôt écrasés

par les monarchiens qui tueront tout, amortiront tout, réduiront tout

en putréfaction. En vérité, sans Jacobins, point de salut.»

Si la petite cour de Coblentz considérait que la mission de Nassau à

Vienne avait échoué, elle reconnut cependant qu'il ne fallait pas se

donner l'air d'y voir un échec. Après la réception du premier rapport

de leur envoyé, les princes crurent devoir remercier l'Empereur.

C'était une occasion toute naturelle de hâter la déclaration de

garantie qu'il avait promise pour l'emprunt qu'ils cherchaient à

contracter.

«La crainte d'importuner Votre Majesté nous empêcherait d'insister

autant sur cet article; mais nous la supplions de daigner réfléchir

que tous nos moyens sont épuisés, que nous sommes obligés de soutenir

plus de quinze mille émigrés, que leur nombre augmente tous les

jours, que, dans quinze jours ou trois semaines au plus, nous n'aurons

plus aucunes ressources, et que les puissances sont toutes persuadées

que nous avons touché les deux millions de Votre Majesté et que nous

sommes encore loin du besoin. Mais notre confiance entière dans la

bonté, la justice et la générosité de Votre Majesté, nous oblige à ne

lui rien dissimuler et à lui soumettre le tableau exact de notre

embarrassante position.

«Nous aurions attendu le second courrier que M. de Nassau et M. de

Polignac doivent nous envoyer pour nous faire connaître les

résolutions de Votre Majesté, et, nous osons l'espérer, les plans

qu'elle combine avec les cours de Berlin et de Pétersbourg, si nous

avions pu résister au désir de parler à Votre Majesté du bonheur

parfait que nous éprouverions de voir enfin renaître une confiance que

nous n'avons jamais cessé de mériter, et si l'urgence des

circonstances ne nous obligeait pas de mettre sous les yeux de Votre

Majesté notre véritable position et celle encore plus pénible où se

trouve M. le prince de Condé. En examinant le Mémoire que le duc de

Polignac aura l'honneur de présenter à Votre Majesté, elle daignera se

rappeler que nous soutenons la cause du roi, son beau-frère et son

allié, que cette même cause est celle de tous les souverains; que

Léopold est celui qui le premier a excité l'Europe en notre faveur, et

que nous mettons notre gloire à suivre et à exécuter les plans que sa

grande âme, sa justice et sa sagesse auront conçus pour le bonheur de

la France et l'honneur de tous les princes.

«Nous ne demandons que de ne pas reculer, et cette juste demande est

fondée sur la nécessité de ne pas relever l'audace de nos ennemis et

de les intimider par l'assurance que Votre Majesté protège ceux qui ne

connaissent pour loi que l'honneur et le devoir. Nous attendons la

réponse de Votre Majesté avec la plus vive impatience, mais avec la

plus entière confiance ...»

Cette lettre est du 26 janvier 1792. Elle était celle de gens qui se

font très humbles et feignent de ne pas comprendre qu'on est las de

leurs incessantes sollicitations et qu'on n'y veut point souscrire. Ce

qu'elle ne dit pas, c'est que les princes, au moment où ils

l'écrivaient, venaient de se décider à envoyer Nassau à

Saint-Pétersbourg. Là seulement pouvait être cassé, par la grande

Catherine, le jugement si défavorable aux émigrés qu'avait rendu le

rusé Léopold. Le voyage en Russie fut donc résolu, un Mémoire rédigé

sur-le-champ, résumant tous les arguments les plus propres à décider

l'Impératrice à s'interposer pour sauver les émigrés d'un irrémédiable

désastre.

Depuis longtemps, les princes entretenaient une correspondance avec

l'Impératrice. Peu de jours avant de lui envoyer Nassau, le 15

janvier, ils lui avaient écrit pour lui rendre compte des graves

incidents survenus à Coblentz, à Mayence et à Worms à la suite de

l'injonction faite aux Électeurs par le gouvernement français de ne

pas tolérer dans leurs États des rassemblements d'émigrés en armes.

Les princes entraient dans tous les détails et racontaient comment

leur oncle, l'Électeur de Trèves, avait dû céder aux exigences du

ministre de France, Bigot de Sainte-Croix. «Depuis ce temps, nous

n'avons pas eu un seul instant de repos. L'Empereur, qui avait écrit à

l'Électeur qu'il le soutiendrait en cas d'hostilité ou même de menaces

immédiates, a écrit deux lettres où il se rend plus difficile. Le

gouvernement de Bruxelles a refusé d'envoyer même des patrouilles de

cavalerie sur les frontières de l'Électeur, pour faire mine de les

défendre. L'Électeur, affligé des menaces qu'on lui fait, d'un côté se

sentant abandonné, de l'autre voyant l'esprit même de terreur

s'emparer de ses sujets, est forcé, contre les voeux de son coeur, de

nous faire des difficultés sur tout; il signe en gémissant les ordres

les plus rigoureux.

«Nous avons écrit au Landgrave de Hesse-Cassel, pour le prier de nous

recevoir dans son comté de Hanau avec la noblesse qui nous entoure, et

au roi de Prusse pour lui demander de l'y engager, ou de nous recevoir

dans les margraviats de Spire et Bayreuth. Les réponses de ces deux

princes, sans être absolument négatives, sont tellement dilatoires

qu'elles valent à peu près un refus. Enfin, le chargé d'affaires de

l'Empereur a déclaré au ministre de l'Électeur, non pas

officiellement, à la vérité, mais de manière à lui faire voir qu'il

était autorisé par le gouvernement des Pays-Bas, que l'Électeur

n'aurait de repos du côté de la France, et ne pourrait compter, en cas

d'attaque, sur un secours efficace de la part de l'Empereur, que

lorsqu'il aurait satisfait aux voeux de l'Assemblée, en nous faisant

même sortir de ses États. L'Électeur a écrit à l'Empereur, si telle

est son intention, en lui déclarant que jamais il ne consentirait à

chasser ses neveux de chez lui, mais que, s'il était attaqué par la

France et abandonné par sa Majesté Impériale, il résignerait son

électorat et en sortirait avec nous.

«Le prince de Nassau a bien voulu se charger de porter lui-même cette

lettre, et en même temps de demander à l'Empereur, ou de nous recevoir

dans le Brisgaw, ou ses bons offices auprès du roi de Prusse, pour

qu'il nous reçoive dans ses États sur le bas Rhin. Si l'Empereur

accorde la première de ces demandes, ou s'il refuse à toutes les deux,

le prince de Nassau viendra aussitôt nous rejoindre; mais il se rendra

à Berlin pour négocier avec le roi de Prusse, si l'Empereur n'accorde

que la deuxième demande. Il est parti samedi dernier, et avec

l'activité que Votre Majesté lui connaît, nous recevrons sûrement

bientôt de ses nouvelles.»

Dans la même lettre, les princes entretenaient l'Impératrice de la

mission confiée par le roi à Breteuil, déclaraient que le

rapprochement «qu'ils désiraient tant» avec les Tuileries était enfin

opéré, que le roi et la reine leur rendaient enfin justice. «Ils

daignent nous accorder leur confiance; ils nous ont indiqué Breteuil.

Votre Majesté connaît notre opinion sur ce ministre; elle n'est pas

changée. Mais qu'importe l'opinion qu'on peut avoir d'un homme quand

il s'agit de si grands intérêts? Il ne nous est plus permis de douter

que la façon de penser du Roi et de la Reine, que tous les actes

qu'ils ont faits depuis la fatale journée de Varennes, leur ont été

arrachés par la violence la plus adroite; mais ils croient que leur

sûreté est attachée à paraître de bonne foi dans les sentiments qu'ils

professent; et Votre Majesté sentira facilement combien il importe que

ce secret soit religieusement gardé. Du reste, ils soupirent après une

seconde évasion: mais, surveillés comme ils le sont, ils la regardent

en ce moment comme impossible, et mécontents, comme ils le sont, de

l'Empereur qui les abandonne, au moins en apparence, ils n'attendent

leur salut que des sentiments de Votre Majesté pour nous.

«Le parti monarchien, dont nous venons de parler à Votre Majesté, ne

s'endort pas; il a formé un plan, qui est l'objet d'une note sur

laquelle nous supplions Votre Majesté de vouloir bien jeter les yeux.

Le plan est l'ouvrage du trop fameux Mirabeau; il l'avait tracé quinze

jours avant sa mort, et le Roi feignit alors de l'adopter, pour mieux

tromper sur son projet d'évasion; et s'il paraît le reprendre

aujourd'hui, c'est toujours dans la même vue. Nous avons cependant cru

devoir le mettre sous les yeux de Votre Majesté, pour lui faire voir

quel est le but secret du plus rusé de nos ennemis; car, pour les

autres, ils avouent seulement qu'ils veulent faire de la France une

république.»

Ainsi c'était toujours même chanson. Les royalistes constitutionnels

qui s'efforçaient, par de sages concessions, de conserver à Louis XVI

sa couronne, devaient être considérés comme des ennemis. Mieux valait

que la monarchie pérît que d'être sauvée par eux. On retrouve la même

idée dans le Mémoire rédigé par Calonne, que Nassau devait emporter à

Saint-Pétersbourg pour le soumettre à l'Impératrice.

«Disons-le avec tout le respect que les princes auront toujours pour

le roi, leur frère, s'écriait le rédacteur du Mémoire, il n'y a

qu'eux, dans l'état actuel des choses, qui puissent le sauver de la

séduction qui l'obsède, des perfidies qui le trahissent et de sa

propre faiblesse, qu'une suite de malheurs capables de lasser le

courage le plus ferme rend bien excusable. Il n'y a que les princes

qui puissent démasquer les intrigues, et repousser les efforts de ce

parti monarchien ou constitutionnel qui, malgré leur vigilance, ne

fait déjà que trop de progrès dans le royaume, et dont le triomphe

deviendrait complet par leur entier éloignement. Il n'y a qu'eux qui,

par sentiment comme par devoir, soient appelés à épargner le sang

français, et à tempérer les horreurs de la guerre prête à s'allumer.

Il n'y a qu'eux enfin, qui aient pris l'engagement solennel et

irréfragable de défendre la religion de leurs pères et le trône

héréditaire dans leur maison, de rétablir les vrais pasteurs dans

leurs fonctions, et tous les citoyens dans leurs propriétés,

d'affermir par l'ordre la liberté détruite par la licence, et de

soutenir les droits légitimes de cette valeureuse noblesse dont ils

s'honorent d'être les chefs.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 13 / 37 段