militaire à Coblentz, à Mayence, à Worms; l'émigration pauvre à
Soleure, à Lausanne et à Fribourg, où l'on peut vivre à meilleur prix.
Dans ces trois dernières villes, se sont réfugiés des députés
proscrits, des publicistes, ceux qui voient dans la Révolution autre
chose qu'un accident passager, qui en ont étudié les origines, prévu
les effets et en redoutent les suites. Si les princes n'écoutaient que
les avis qui leur viennent de là, toute autre serait leur conduite.
Mais l'esprit constitutionnel et «monarchien» réside parmi les émigrés
de Suisse, et cela suffit pour exciter contre eux les défiances des
exaltés.
Bien différente est a Coblentz, à Mayence et à Worms la physionomie de
l'émigration. Là viennent ceux qui sont moins soucieux de se mettre à
l'abri qu'avides de combattre et de se venger, et ceux aussi qui
espèrent tirer pied ou aile du désarroi général. En septembre 1791, il
n'arrive pas moins de soixante officiers par jour. L'un d'eux écrit:
«Je trouvai à Coblentz, un nombre infini d'officiers de tous les
grades, d'émigrés de toutes les classes, de tous les rangs, de tous
les âges, de tous les sexes. Émigrer était alors une véritable mode.
Les fiacres, les carrosses de remise de Paris, les voitures de la
cour, connues sous la dénomination de pots de chambre, arrivaient
journellement à Coblentz. Les femmes galantes de Paris se mettaient
aussi de la partie. Elles insultaient ouvertement, leur proposant des
quenouilles, les gentilshommes et militaires ne paraissant pas
disposés à émigrer[28].»
[Note 28: Mémoires inédits du marquis de Bouthillier.]
Cette population nomade, jetée hors de ses foyers, tumultueuse,
encombrante, portant à l'étranger ses passions et ses exigences,
espère que, grâce à l'Autriche, ses maux vont finir. Son espoir, tous
les émigrés d'Allemagne le partagent. À Bonn, ils vont chaque jour se
promener sur les routes pour voir si les armées impériales ne se
montrent pas à l'horizon. À Aix-la-Chapelle, ils acclament l'archiduc
Charles qu'ils ont reconnu traversant la ville, et tandis qu'on change
ses chevaux, groupés autour de sa voiture, ils l'accablent de leurs
bénédictions, bien qu'il affecte de ne parler à aucun d'eux. À
Mayence, ils bravent audacieusement le gouvernement français dans la
personne de son représentant. Ils l'espionnent jusque dans sa maison,
mettent ses gens en interdit chez les fournisseurs. La duchesse de
Gramont se plaît à ameuter contre lui la coterie des émigrés. Un jour,
étant en voiture avec Mmes de Guiche, de La Force et de Choiseul, elle
s'amuse, de vingt pas en vingt pas, à couper la route au carrosse du
diplomate, en chantant le _Ça ira_, histoire de faire montre d'un peu
d'impertinence. À Londres, on nourrit d'autres préoccupations. Ou ne
songe qu'à mener la vie joyeuse. Les Français se donnent entre eux des
bals, des soupers, vont presque tous les soirs au théâtre. Le 21
janvier 1794, l'un d'eux donne une fête. Elle bat son plein lorsque
quelqu'un fait remarquer que c'est l'anniversaire de la mort du
roi[29].
[Note 29: Notes manuscrites du peintre Danloux. Il avait
émigré, et fut à Londres, durant son séjour, l'artiste à la
mode.]
À Bruxelles, les femmes vont au Parc, chaque après-midi, en grande
parure. Aux environs de la ville s'est fixée la princesse de
Vaudémont, dans une ferme à elle, dont elle a transformé les granges
pour s'y faire un appartement. Les gens de bon ton s'y rassemblent,
passent et repassent en allant à Coblentz. Ils apportent des
nouvelles, en remportent pour les semer ailleurs. Cette brillante
potinière reste ouverte jusqu'au jour où les armées de la République
viennent la fermer, et obligent la princesse à chercher un asile à
Hambourg.
C'est le moment où commencent les dures épreuves.
«J'ai vu, dit un témoin de ces temps, l'avocat Christin[30], j'ai vu
la princesse de Vaudémont, née de Montmorency et veuve d'un prince de
Lorraine, vendre des livres à Hambourg sous un nom supposé, et
recevoir le soir cinq ou six personnes qui toutes faisaient usage de
quelques ressources, et gagnaient à peine de quoi vivre au jour le
jour. Rien n'était plus aimable que ces soirées.»
[Note 30: Lettres de Christin, publiées à la suite du Journal
de la princesse Tourkestanow. Archives russes.]
Cette histoire est celle de la plupart des nobles émigrés.
«À Londres, raconte encore Christin, je trouvai une marquise de
Chabannes tenant une école de petites filles, une comtesse de
Boisgelin donnant des leçons de piano, à pied, sa robe retroussée dans
ses poches et un parapluie à la main, et, le soir, ces deux dames se
réunissaient chez leur vieil oncle septuagénaire, l'archevêque d'Aix,
qui, soutenu par ses nièces, cédait à de pauvres curés la pension que
le gouvernement anglais lui accordait. Ces soirées chez l'archevêque
étaient encore une des réunions les plus aimables que j'aie vues. On
se faisait à son sort sans récrimination.»
Les récits du temps présentent d'innombrables tableaux du même genre.
Les premiers émigrés ont déjà connu d'âpres soucis. L'espérance qui
les soutenait au départ a été brève. Mais ceux qui se sont expatriés
plus tard sont encore plus misérables. Au delà de la frontière, ils
ont trouvé toutes les amertumes, toutes les déceptions, toutes les
cruautés de la lutte pour l'existence. Les bourgeois, les artisans,
ceux qui étaient accoutumés au travail et à se contenter de peu,
parviennent à se créer des ressources, en reprenant à l'étranger la
profession qu'ils exerçaient en France. Les privations qu'ils
subissent ne diffèrent guère de celles qu'ils ont supportées dans leur
patrie depuis que la Révolution est venue tarir les sources où
s'alimentait l'industrie nationale. Pour ceux-là, l'exil est
tolérable. Mais pour les nobles qui n'ont jamais fait oeuvre de leurs
doigts, c'est le supplice et le martyre d'être contraint de gagner sa
vie par le travail. Ils connaissent toutes les horreurs de la
pauvreté. Ils sont réduits, pour ne pas mourir de faim, à entreprendre
de dures besognes que, faute d'habitude, ils ne peuvent rendre
productives qu'après de laborieux et de longs efforts. Toutes les
grandes villes d'Europe sont témoins de ces drames de la misère.
En Angleterre, la charité ou des calculs politiques finiront par en
atténuer le caractère douloureux, en organisant des secours. Des
comités se forment à l'instigation des plus grands seigneurs du
royaume, et des souscriptions sont ouvertes au profit des émigrés.
Mais il n'en est pas de même en Allemagne, où la présence des frères
du roi les a attirés en plus grand nombre qu'ailleurs. On voit les
grandes dames de l'aristocratie française devenir mercières,
parfumeuses, modistes, exercer encore d'autres métiers. Dans plusieurs
villes, il y a, sur les promenades, des échoppes où elles trônent
transformées en marchandes. À Bamberg, une marquise de Guillaume tient
un café où la beauté de sa fille attire les consommateurs. La marquise
de Lostange vit, dans la même ville, des libéralités d'un ancien
domestique. Ailleurs, une marquise de Virieu est couturière, une
marquise de Jumilhac lingère, une madame de Lamartinière ravaudeuse,
une demoiselle de Saint-Marceau fille de boutique, une madame de
Rocheplate marchande des quatre saisons, une comtesse de Périgord
institutrice, une demoiselle de Dorvillers professeur de langues, une
demoiselle de la Bretonnière professeur de piano, une duchesse de
Guiche garde-malade, une demoiselle de Saint-Marcel fleuriste. À
Londres, la marquise de Chabannes-La Palice a ouvert un pensionnat;
dans la même ville, une jeune baronne siège au comptoir d'un
restaurant. Une autre vit maritalement avec un coiffeur dont elle
tient les comptes. Puis il y a celles qui exercent des professions
moins avouables, des comédiennes, des chanteuses de café-concert, des
marchandes de baisers. À Londres, à Bruxelles, à Rome, à Coblentz
même, l'armorial de la galanterie vénale s'enrichit du nom de quelques
belles patriciennes.
Les hommes aussi pratiquent tous les métiers. À Hambourg, des prêtres
sont colporteurs de chansons et les chantent dans les rues. Le consul
de France signale à la police deux portefaix du port, qui déchargent
les navires, décorés de la croix de Saint-Louis. Ce sont des
gentilshommes français. Par ses soins, il leur est interdit de la
porter. À Erlang, un La Vieuxville est commissionnaire, un Mailly
typographe, un Coigneux cordonnier. Partout où il y a des émigrés, les
teneurs de livres, les écrivains publics, les porteurs d'eau sont des
Français. À Londres, on va entendre des acteurs dont les aïeux ont été
aux croisades. Quelquefois, si cruelle devient la misère qu'elle
pousse aux plus affreuses extrémités. Le Comité de salut public
recrute parmi les émigrés les espions qu'il entretient dans plusieurs
villes étrangères, et souvent les tribunaux locaux ont à juger des
friponneries dont les émigrés sont les auteurs. Il en est qui
fabriquent de faux assignats. Ils se justifient en disant à tort ou à
raison que Calonne en fait autant. Un effroyable dénûment peut seul
expliquer cette absence de tout sens moral, cet oubli de toute
dignité.
Ce qu'il est, ce dénûment, quelques fragments de lettres en donnent à
peine une idée. «J'ai encore trois louis en tout. Si je savais à qui
m'adresser pour vendre des couverts!»--«J'ai vendu les habits dont
vous m'avez parlé ainsi que vos culottes.»--«Je suis dans le dénûment
le plus absolu. Nous sommes à la veille de manquer de pain, réduits à
vivre de son et de pommes de terre.»--«Je n'ai pas d'argent pour
acheter du pain.»--«Vos bijoux sont engagés. Impossible de vous
envoyer de l'argent autrement. Le juif qui les a donnera encore
vingt-cinq louis dessus.»--«Nous sommes, ma femme et moi, dans le
dernier besoin. Aidez-nous, je vous en supplie. Envoyez-nous des
louis. On ne peut trouver ici à changer des assignats parce qu'ils
sont faux, provenant de la fabrication de M. de Calonne.» Ces lettres
viennent d'un peu partout. Celles qui partent de l'armée de Condé ne
révèlent pas qu'on y est moins malheureux.--«Nous passons quelquefois
cinq jours sans avoir de rations.»--«Les logements que nous occupons
sont des greniers, des écuries et des étables; pour matelas, une botte
de paille, et à peine assez de place pour s'étendre.»--«J'ai gardé
deux mois la même chemise. Quand elle était trop sale, je me mettais
au lit pour la faire laver.»--«Mon cher papa, les princes Français
nous avaient promis quatre sous par jour. Ils ne nous les donnent pas.
Nous mourons de faim. L'armée manque de tout.» C'est de Verdun, où les
émigrés se trouvent avec les alliés en marche vers Paris, que cette
dernière lettre est datée.
Vers ce même temps, Chateaubriand, encore obscur, erre, le soir venu,
par les rues de Londres. Il cherche à tromper sa faim, en regardant
aux devantures des magasins les victuailles exposées ou en respirant
les odeurs qui montent des cuisines. «Quand je passais devant les
boutiques de boulanger, mon supplice était horrible. Par une rude
soirée d'hiver, je restai deux heures planté devant un magasin de
fruits secs et de viandes fumées, avalant des yeux tout ce que je
voyais; j'aurais mangé non seulement les comestibles, mais leurs
boîtes, paniers et corbeilles.»
Les plus grands ne sont pas à l'abri de cette détresse. Polignac écrit
de Vienne le 2 octobre 1792:
«J'éprouve, ainsi que vous, beaucoup de difficultés pour me procurer
de l'argent qui m'est nécessaire pour faire subsister la nombreuse
famille que j'ai avec moi. Je suis même obligé de trouver sur mon
crédit, qui n'a jamais été considérable ici et qui diminue tous les
jours, l'argent que j'ai été obligé de dépenser pour le compte des
princes, car, depuis longtemps, ils ne peuvent en donner à personne,
même pour les objets les plus nécessaires.»
Presque au même moment Vaudreuil, qui s'est réfugié à Liège après la
bataille de Valmy, à la suite du comte d'Artois, laisse échapper cette
lamentation:
«Je me meurs de la douleur que j'éprouve, et aucune consolation, aucun
espoir ne s'offrent à mon esprit et à mon coeur. Je ne sors presque
pas de chez moi; ces arts que j'adorais, ces chefs-d'oeuvre de
l'antiquité en monument et en sculpture, ces chefs-d'oeuvre des
Raphaël, des Dominiquin, des Carrache, je n'ai pas été tenté de les
aller voir. La musique italienne que j'aime tant a perdu pour moi tous
ses charmes ... L'amour et l'amitié qui occupent mon âme tout entière
ne me font presque éprouver que des sentiments douloureux, car sans
cesse je pleure sur tout ce que j'aime. Je passe alternativement de la
rage à l'abattement ... Je n'ai ni voiture, ni argent, et à la veille
de ma ruine totale, ne recevant plus rien de mes gens d'affaires, je
dois tout calculer, tout épargner, et me soumettre d'avance aux
privations et à la misère ... Ma santé, grâce à Dieu, se détruit
chaque jour, et voilà ma ressource!»
Enfin Calonne lui-même ne peut se dérober à ces cruelles épreuves.
Lorsqu'à la fin de 1792, il vient à Londres après avoir quitté les
princes, il est saisi faute de pouvoir payer une dette qu'il a
contractée pour eux. Assailli d'autres réclamations, il n'ose plus
sortir de chez lui, de peur d'être arrêté. C'est en fugitif qu'il
s'éloigne d'Angleterre pour rejoindre sa femme en Italie, au moment où
ses meubles vont être vendus.
Le temps, en s'écoulant, ne fera qu'aggraver cette misère. On en
trouve les témoignages à chaque pas. À la fin de 1796, à l'armée de
Condé, elle sera aussi poignante qu'à la fin de 1792. Plus que jamais,
on y vivra d'expédients et d'aumônes. Le 28 novembre, un officier de
cette armée fera à un ami cette confession douloureuse:
«... La position de nos finances est toujours la même; la campagne
nous a ruinés en argent et en chevaux. Les deux cents louis que
Monsieur a envoyés au comte de Damas nous sont arrivés on ne peut plus
à propos pour éteindre les dettes les plus pressées, et ravitailler la
garde-robe de Monseigneur, ainsi que celle de ses gens de livrée qui
était toute en lambeaux. Nous avons pensé qu'étant à l'armée, et
éloignés des cours des princes allemands, nous pourrions nous
dispenser de draper, et prendre le deuil du roi de Sardaigne[31], ce
qui nous aurait beaucoup coûté, au lieu qu'un simple crêpe au bras de
Monseigneur a fait toute l'affaire. À la fin de notre campagne nous
avons eu la visite de M. Wickham; il a été témoin de notre misère et
de notre chétif équipage; il en a pris note et a écrit au ministre
anglais pour qu'on rendît à Monseigneur son traitement; il a dit à M.
de Damas qu'il fallait que le duc d'Harcourt fît la même demande de
son côté, afin qu'elles puissent coïncider ensemble, et les lettres
sont parties il y a plus d'un grand mois, et nous sommes dans
l'attente d'une réponse favorable[32].»
[Note 31: Victor-Amédée III était mort le 16 octobre.]
[Note 32: Archives de Chantilly.]
VII
MISSIONS MULTIPLIÉES
Quand arrive le mois de janvier 1792, la physionomie des Électorats
s'est déjà transformée, car il a bien fallu se résigner à obéir. Les
exercices militaires ont cessé; les troupes soldées ont dû quitter
l'uniforme ou s'éloigner derrière les gardes du corps, dont les
princes ont été contraints de se séparer. Ces malheureux ont pris le
parti, les uns de se cantonner dans des villages perdus et de s'y
faire oublier, en attendant qu'on ait décidé de leur sort, les autres
d'aller rejoindre à Worms l'armée de Condé. Mais celle-ci n'a pas une
meilleure fortune à espérer. On l'a chassée de la ville; on ne veut
même plus tolérer sa présence dans les environs. Condé n'a pas un sou
à donner à ses soldats. Par ce rigoureux hiver, ils sont sans feu,
sans pain, sans abri. On les voit errer hâves et déguenillés, objet de
répulsion et d'horreur, rarement de pitié, de la part de ceux auxquels
ils tendent la main. On en rencontre étendus sur les routes, épuisés
par la fatigue ou même morts, soit par suite des privations, soit
qu'ils n'aient pas trouvé en eux-mêmes assez de courage pour vivre en
proie à de telles souffrances. Pour créer des ressources à ceux qui
sont restés autour de lui, Condé songe à les jeter sur l'Alsace, et
avec eux à prendre possession de cette province où deux villes,
Strasbourg et Colmar, sont prêtes, à ce qu'il assure, à lui ouvrir
leurs portes. Cette marche sur l'Alsace et une tentative sur Lyon
sont, depuis plusieurs semaines, l'objet de ses études et de ses
espérances. Mais il en sera de ces projets comme de la plupart de ceux
qu'il a conçus et concevra par la suite. Ils avorteront avant d'avoir
reçu même un commencement d'exécution.
Tandis que se déroule cette morne épopée, à Coblentz, un peu de calme
semble revenir. Bigot de Sainte-Croix, au nom du gouvernement
français, se déclare satisfait des concessions qui lui ont été faites.
Il donne aux princes comme aux émigrés l'assurance que, s'ils restent
paisibles, s'ils renoncent à s'agiter et à conspirer, on les laissera
résider à Coblentz. Il en prend même l'engagement formel vis-à-vis de
l'Électeur. Mais les conditions qu'il y met sont telles qu'assurés de
ne pas les remplir, résolus à favoriser de tout leur pouvoir des
provocations qui rendront la guerre inévitable et obligeront
l'Autriche et la Prusse à intervenir par les armes, les princes se
préoccupent de trouver une retraite où ils pourront se fixer, quand
ils auront été contraints de quitter le pays qui leur donne asile.
Dans cette détresse, c'est encore vers l'Autriche, malgré les
humiliations et les affronts qu'elle leur a infligés, qu'ils se
tournent. Le refuge qu'ils cherchent, c'est d'elle ou par elle qu'ils
espèrent l'obtenir. Pour le solliciter, ils recourent au prince de
Nassau à qui son nom, son rang, son crédit assurent un accueil
favorable de la part de la cour de Vienne. Le 5 janvier, Calonne écrit
au comte d'Artois:
«Le temps presse. Condé n'est pas en état de tenir quinze jours. Il
est sans ressources; il en demande et on ne peut lui en donner. C'est
à cela seulement qu'il faut songer. On n'a perdu que trop de temps aux
petites questions. Il faut que Nassau parte ce soir pour Vienne ou
demain à la pointe du jour. Le temps et le défaut d'argent nous
écrasent. Au nom de votre gloire, prince adorable, soyez tout à
l'objet qui presse, et n'écoutez que vous-même ou ceux qui ne sont
dévoués qu'à vous.»
Dans un conseil auquel Nassau assiste, il est décidé qu'il se rendra
sans retard auprès de l'Empereur. Il ne s'agit plus maintenant de
décider Léopold à déclarer la guerre à la France. On espère que les
menaces qu'elle lui adresse et l'attitude qu'elle a prise dans
l'affaire des princes possessionnés le décideront à une manifestation
armée. Mais on veut obtenir de lui qu'il permette aux princes et à
leurs troupes, quand le séjour de Coblentz et de Worms leur aura été
définitivement interdit, de se rendre dans le Brisgau, de se cantonner
à Bâle et à Ettenheim qui sont territoire impérial. Là, ils seront
respectés et certains de n'être pas attaqués. Si Léopold leur refuse
cet abri, Nassau devra lui demander, le supplier au besoin,
d'intercéder auprès du roi de Prusse, afin qu'il leur ouvre son duché
de Clèves ou toute autre partie de ses États du Bas-Rhin.
Dès le lendemain, le prince de Nassau quitte Coblentz. Outre la
demande des princes, il emporte une lettre de l'Électeur de Trèves
dans laquelle celui-ci déclare qu'il ne chassera pas ses neveux et
qu'il aime mieux perdre sa principauté que se déshonorer. Mais, si
faible est l'espoir qu'on fonde sur ces déclarations et sur la
démarche de Nassau qu'aussitôt après son départ, Calonne écrit au
comte de Las Casas, ambassadeur d'Espagne à Venise. Il le prie de
s'informer si, dans le cas où l'empereur Léopold et le roi de Prusse
refuseraient de donner asile aux frères du roi et à la noblesse
française, le monarque espagnol voudra les recevoir. Dans le même but,
il s'adresse au duc d'Havré représentant des princes à Madrid, et
mande au cardinal de Bernis, à Rome, de tâcher de mettre dans leurs
intérêts l'ambassadeur d'Espagne. «L'Espagne, c'est notre seule
ressource, en attendant les secours du Nord qui ne viendront qu'au
printemps.»
Après l'expédition de ces lettres, qui a suivi de près le départ de
Nassau, Coblentz retombe dans la torpeur. Cependant, voici un rayon
d'espérance. Vers la mi-janvier, l'agent Froment, qui se trouve à
Coblentz, conduit à l'audience des princes un personnage qu'ils
s'empressent de recevoir aussitôt qu'il est annoncé. Son costume est
celui d'un paysan mâtiné de petit bourgeois; il a des traits rudes
sous ses cheveux gris; ses manières sont dépourvues de distinction.
C'est un émissaire venu du Vivarais, l'abbé Claude Allier, curé-prieur
du village de Chambonnas, l'un des organisateurs du rassemblement de
Jalès. Il arrive de son pays. Quoique décrété d'accusation, il y a
vécu caché tout en participant aux préparatifs du complot ourdi par
les royalistes du Midi. Le but de son voyage à Coblentz est d'exposer
la situation des provinces méridionales, le résultat des efforts que
lui et ses amis ont tentés pour secourir Louis XVI et surtout de
demander des chefs pour mener au combat les défenseurs de la
monarchie.
Par Froment, les princes connaissaient vaguement ces plans. Mais
Claude Allier les leur développe avec plus de détails. Il y travaille
depuis trois ans; il les a médités et mûris. Il prétend avoir recruté
dans le Languedoc, la Provence et les Cévennes, soixante mille hommes
et les avoir affiliés à la confédération de Jalès. Ils sont prêts à se
lever à son appel et à se réunir dans le Vivarais et le Gévaudan,
contrées montagneuses, propices par conséquent à la formation de
dépôts d'armes et de magasins de vivres, où ils pourront se maintenir
jusqu'au moment où les Espagnols et les Piémontais débarquant sur les
côtes méridionales viendront les mettre en branle, les aider à
s'emparer du Midi pour marcher ensuite sur Lyon et Paris. Que les
provinces de l'Ouest imitent cet exemple et la Révolution périra.
Et ce ne sont pas là des illusions, à en croire Claude Allier. L'état
du Midi est favorable à ce mouvement. À Perpignan, à Arles, à
Montpellier, à Lunel, à Yssingeaux, à Mende, les royalistes sont
innombrables. Toutes ces villes se donnent la main. Les campagnes
pensent comme elles. Dans un village perdu de l'Aveyron, un ancien
constituant, le notaire Charrier, a déjà recruté une armée. Le centre
de ces opérations est à Jalès dans le Vivarais, où les confédérés
occupent le château de ce nom et celui de Banne. Claude Allier affirme
encore que les royalistes en armes ne trouveront devant eux que des
troupes faciles à vaincre, vu leur petit nombre, affaiblies par
l'indiscipline et la désertion, ou des gardes nationaux mal dirigés
par des administrations entièrement désorganisées.
Les princes sont très émus par ces renseignements, de l'authenticité
desquels ils ne doutent pas. Ils engagent leur visiteur à retourner
dans son pays, à réunir les principaux chefs, à leur faire prendre une
résolution délibérée en commun, sur le vu de laquelle ils enverront
des chefs militaires et des secours d'argent. Malgré la rigueur de
l'hiver et les périls qui l'attendent en Vivarais, où sa tête est mise
à prix, Claude Allier repart sur-le-champ. Six semaines plus tard, il
fait parvenir aux princes la délibération qu'ils ont exigée. Elle
porte cinquante-sept signatures. Elle est apportée à Coblentz par l'un
de ceux qui l'ont signée: Dominique Allier, frère du curé, homme non
moins énergique, qui a fait la route sous un déguisement de berger en
conduisant un troupeau de moutons dont il s'est défait en arrivant à
Chambéry.