dissoute le 30 septembre, après avoir voté la Constitution et reçu le
serment du roi, avait décrété avant de se séparer «que tous ceux qui
ont protesté contre quelques-unes de ses opérations seront à l'avenir
incapables d'aucune espèce de service». La Législative est plus
précise et plus expéditive. À partir de novembre 1791, elle vote
contre eux des lois que la Convention aggravera et qui, jusque sous le
Consulat, recevront leur application. Ceux «qui se rassemblent au delà
des frontières» sont déclarés passibles de la peine de mort. Leurs
parents, s'ils ont plus de dix ans et s'ils communiquent avec eux;
leurs débiteurs, s'ils commettent l'imprudence d'acquitter leurs
dettes, sont exposés à la même peine. Des primes sont accordées aux
dénonciateurs; les mariages des émigrés sont dissous par l'émigration,
leurs biens confisqués. Ces biens sont évalués à plus de quinze cents
millions; à savoir: les propriétés douze cents, et les valeurs
mobilières trois cents. Il est vrai que, pour arriver à ces chiffres,
il a fallu doubler les évaluations à raison de la perte d'au moins
cinquante pour cent que subissent les assignats[26].
[Note 26: Charles Gomel, _Histoire française de la
Législative et de la Convention._ Paris, Guillaumin.]
En même temps qu'elle entrait ainsi dans la voie des rigueurs,
l'Assemblée a exigé du gouvernement qu'il mît les princes Électeurs
des bords du Rhin en demeure de disperser les rassemblements qui se
sont formés dans leurs États. C'est cet ordre transmis au nom de Louis
XVI qui vient d'exciter à Coblentz le trouble et l'indignation.
Pendant trois jours, les princes, leur oncle qui leur donne asile,
leurs conseillers, Vergennes lui-même qui se désespère d'avoir été
contraint de leur transmettre cet ordre comminatoire, demeurent
irrités et anxieux. Pendant ces trois jours, on discute vingt plans,
sans en arrêter aucun. Par malheur, la nouvelle s'est répandue parmi
les émigrés où commence à régner une fermentation dangereuse. Ils
maudissent leur roi assez faible pour se prêter à des menaces contre
ses plus fidèles sujets. Ils fulminent contre l'égoïsme de l'Autriche
qui ne porte pas secours à la noblesse de France. Les plus ardents
parlent de courir aux frontières, de tenter un coup de désespoir. Au
milieu des groupes qu'ils forment dans les rues, dans les cafés,
circulent, mécontents et effrayés, les notables habitants de la ville,
qui s'inquiètent des menaces de la France, redoutent une invasion et
parlent d'aller exiger de l'Électeur le renvoi de ces Français qui
vont attirer sur eux des maux incalculables.
Le 17 novembre, autre événement. Dans la soirée arrive de Paris un
courrier. Il apporte aux princes une lettre de Louis XVI. Il y est dit
que c'est uniquement par considération pour eux qu'il a différé de
sanctionner le décret sur les émigrés. Il leur ordonne de revenir près
de lui. S'ils s'y refusent, ils seront responsables des malheurs
qu'une obstination mal placée ne manquerait pas d'entraîner. Les
princes sont indignés. Ils s'avisent tout à coup que l'adresse de ce
message n'est pas libellée conformément à l'étiquette et aux usages de
la cour, qu'ils ne sont pas traités en frères dans le texte de la
lettre, mais en étrangers. Sous ces prétextes, ils sont au moment de
la refuser, en alléguant qu'elle ne saurait leur être destinée. Sur
les instances de Vergennes, ils se décident cependant à la recevoir.
Mais Monsieur fait remarquer, non sans raison, qu'il est bien
extraordinaire qu'on invite les gentilshommes à rentrer dans le
royaume au moment où s'exercent contre ceux qui ne l'ont pas quitté, à
Caen notamment, d'épouvantables violences.
--En écrivant cette lettre, le roi n'était pas libre! s'écrie-t-il, et
nous sommes trop ses fidèles sujets pour obéir à des ordres extorqués
par la violence. Voilà ce que nous répondrons.
Cet incident accroît l'exaltation générale. Le lendemain, parvient
directement à la chancellerie de l'Électeur de Trêves un office du
ministre des affaires étrangères de France. Ce document confirme la
note remise par Vergennes. Il porte que «Sa Majesté voit avec peine
les rassemblements qui se font à Coblentz. Elle sait que les émigrés
s'arment pour envahir le royaume, que l'Électeur favorise leur
desseins et qu'ils tiennent des propos insultants pour le régime
qu'ont choisi les Français.»
Cette fois l'accusation est directe et précise, non moins formelle
l'invitation adressée par le roi à l'Électeur de ne pas persévérer
dans une conduite «qui donne de l'ombrage» et d'avoir à faire cesser
des désordres dont la responsabilité, s'ils se prolongeaient,
retomberait sur ceux qui les auraient provoqués ou favorisés. Quelque
accablante que soit cette injonction, les princes, à qui le baron de
Duminique s'est hâté d'en donner connaissance, se déclarent résolus à
n'y pas céder, si l'Électeur, leur oncle, ne les y contraint pas. La
veille, ils étaient moins disposés à la résistance. Mais, ce jour-là,
ils ont appris que le roi de Suède, pour témoigner publiquement de
l'intérêt qu'il leur porte, vient d'accréditer auprès d'eux un
représentant. C'est de cet événement qu'ils tirent toute leur énergie.
L'envoyé suédois arrive le 19 novembre. C'est le comte d'Oxenstiern.
Sa première visite est pour Romanzof, la seconde pour les princes, la
troisième pour Calonne. Vergennes le présente à l'Électeur, ce qui
donne lieu à une réception à laquelle assistent huit cents
gentilshommes français, qui se retrouvent le soir pour lui faire fête
à un thé chez le baron de Duminique. Le lendemain, il est mandé chez
les princes. On le met au courant de la situation, on sollicite ses
conseils, et on puise dans sa parole tant de courage qu'à l'issue de
l'entretien, le ministre de l'Électeur, par ordre de son maître,
répond au gouvernement français sur un ton d'assurance que jamais il
n'aurait osé prendre s'il ne se sentait appuyé. Après avoir établi que
le roi Louis XVI n'était pas libre quand il a formulé ces accusations
mal fondées, il déclare «qu'il n'existe dans l'Électorat aucun
rassemblement armé. Il n'y a que des Français qui ont cherché un asile
contre les persécuteurs, et à qui le gouvernement de l'Électeur a
interdit d'acheter des munitions et des armes de guerre».
Mensongères sont ces affirmations que démentirait tout voyageur qui a
traversé Coblentz et a pu voir, dans les rues, les uniformes bariolés
des officiers et soldats de l'armée des princes. On n'en soutient pas
moins que les reproches du gouvernement français sont injustes. Cette
réponse partie, l'exaltation qui l'a dictée tombe et fait place au
découragement. On veut cependant retenir les illusions qui
s'évanouissent. Le maréchal de Broglie, à la tête de la noblesse, va
congratuler le comte d'Oxenstiern. Mais ces bravades dissimulent mal
l'angoisse que chacun ressent, à la veille de nouveaux malheurs en
quelque sorte pressentis et auprès desquels ne sont rien ceux qui
naguère arrachaient au marquis de La Queuille ce cri de détresse: «Je
suis surpris que nous existions!»
Les jours suivants, se succèdent des nouvelles contradictoires. Les
lettres de Paris donnent du roi des idées si incohérentes qu'on ne
sait qu'en penser. Les unes le représentent comme très satisfait, les
autres comme très abattu et très affligé. On apprend ensuite qu'à
Mayence, à Worms, à Spire, partout où il y a des émigrés, les princes
de l'Empire ont reçu des notes analogues à celle qui a été adressée à
l'Électeur de Trèves. On dit que les émigrés vont être chassés de
l'Allemagne. D'autre part, on raconte qu'après le vote de la loi qui
édicte contre eux des châtiments redoutables, le prince de Reuss,
ambassadeur de l'empereur d'Autriche à Berlin, a entretenu les
ministres du roi de Prusse d'un projet d'alliance à conclure entre les
deux souverains, en vue des affaires de France. On ajoute, il est
vrai, qu'il a tellement insisté sur la nécessité «de s'en tenir à la
défense», que les Prussiens sont convaincus qu'après avoir pris
l'initiative de cette proposition, l'Autriche, au moment de se
décider, reculera.
En toute occasion, promettre d'entreprendre et ne rien faire, telle
est bien, en effet, la politique de Kaunitz, le ministre de
l'Empereur. Comme ses collègues, il est peu favorable à l'Émigration;
mais, de plus qu'eux, il admire la nouvelle constitution de la France.
Il en a appris par coeur les principales dispositions; il les récite
avec emphase à ses visiteurs, en leur déclarant que Louis XVI y a
adhéré librement, sans contrainte, et qu'il a eu raison. Malgré tout,
on se reprend à espérer. On reste convaincu que l'Europe cessera
d'être indifférente aux démarches comminatoires du pouvoir
révolutionnaire, que Léopold ne laissera pas les États de l'Empire
sous le coup d'une invasion, qu'il préviendra les desseins des
«enragés de Paris» en leur déclarant la guerre.
Puis, brusquement, éclate la nouvelle que le roi a pu sortir de sa
capitale. C'est le 22 novembre qu'elle se répand dans Coblentz. D'où
vient-elle? Par qui vient-elle? Qui l'a apportée? Nul ne le sait, et
plus elle est invraisemblable, plus on y croit. De toutes parts
s'élèvent des cris d'allégresse. Ils redoublent quand on annonce que
Louis XVI vient directement à Coblentz, escorté par cent mille hommes
recrutés dans les garnisons soulevées sur son passage. L'Électeur
donne l'ordre de tirer le canon dès que le roi paraîtra. Les princes
sont accourus au palais. Condé arrive de Worms. La ville se pavoise.
Aux croisées, apparaissent des drapeaux blancs, quelques-uns
fleurdelysés. Les cloches sont en branle. Le soir venu, les maisons
sont illuminées, tandis que les émigrés, convaincus que leur exil est
fini, qu'ils vont entrer en France derrière leur roi victorieux,
s'apprêtent au départ.
Mais, le lendemain, des informations plus précises viennent détruire
tant de radieuses espérances et démentir le bruit de l'évasion du roi.
Fausse était la nouvelle si légèrement accueillie la veille. Quand on
n'en peut plus douter, le découragement renaît, plus âpre et plus
morne. De nouveau, voici la misère et sa suite d'humiliations et de
souffrances; du même coup, l'animadversion surexcitée des populations
qui à Coblentz, à Worms, à Mayence, sont lasses des exigences des
émigrés; les injonctions impérieuses du gouvernement français qui
réclame leur expulsion. Quelques-uns parlent encore de l'intervention
de l'Europe; la masse n'y croit plus.
L'Empereur, cependant, rompt le silence dans les derniers jours de
décembre. C'est pour ratifier le «Conclusum» qu'au mois d'août
précédent a voté la Diète de Ratisbonne et demander au roi de France
la réintégration dans tous leurs droits des princes de l'Empire
possessionnés en France. Il répond ainsi à l'ultimatum qui lui a été
adressé de Paris, à la menace qui lui a été faite de marcher sur
l'électorat de Trèves, si les émigrés n'en sont pas expulsés. Il écrit
au roi de Prusse pour lui proposer une alliance contre l'ennemi
commun. Ce souverain accepte, à la condition que la protestation qu'on
se propose de lancer ne visera pas la Révolution, mais seulement le
cas de violation du territoire allemand. Cette agitation diplomatique,
ces échanges de vues et de notes ne présagent rien de bon pour les
émigrés. Tout le monde, peuples et monarques, leur en veut d'avoir
appelé la tempête sur les pays Rhénans. On sait que, s'ils ne
s'éloignent pas, la guerre est inévitable. Cette perspective ameute
contre eux les habitants de l'électorat, parmi lesquels la Révolution
compte des adeptes ardents et convaincus.
Le rappel de Vergennes, annoncé tout à coup, porte la terreur à son
comble. À Paris, on reproche à ce diplomate d'être le complaisant des
princes, d'être sans énergie devant eux et d'oublier, en leur
présence, qu'il est l'agent du gouvernement français. On lui donne un
successeur qui saura, mieux que lui, faire exécuter la volonté
nationale. Vergennes refuse de rentrer en France, écrit au ministre de
Lessart qui a succédé à Montmorin une lettre très digne qu'il termine
ainsi: «Le langage de l'adulation eût été peut-être plus utile pour
moi et plus agréable pour vous. Mais ce n'est pas en louant un
gouvernement penché vers sa ruine qu'on parvient à le sauver.» Puis,
il se jette parmi les émigrés où est véritablement sa place et
abandonne son poste à Bigot de Sainte-Croix, la créature des
«Monarchiens».
À peine en fonctions, celui-ci, quoiqu'on ait essayé de l'intimider
par des déclarations hostiles, pose nettement ses exigences. Son
attitude a ébranlé déjà les résolutions de Coblentz, quand arrive une
communication de l'Électeur de Mayence, Frédéric-Charles, baron
d'Erthal. Il écrit à celui de Trèves que la ville de Worms exige le
renvoi d'un millier de Français qui s'y trouvent avec Condé. «Que
ferez-vous si pareille requête vous est adressée?» demande-t-il.
Embarrassé pour répondre, l'Électeur de Trèves appelle auprès de lui
le prince de Nassau et le comte de Calonne afin de les consulter. Il
redoute une invasion révolutionnaire. «Armez les émigrés, lui répond
présomptueusement Nassau, et je réponds de la sûreté de vos États.»
Mais le pauvre petit souverain n'ose courir cette aventure sans savoir
si l'Empereur le soutiendra. Il écrit à Léopold, lui fait part de ses
perplexités: «Faites cesser le sujet des inquiétudes de la France,
réplique l'Empereur, et je prendrai parti pour vous.»
Sous le coup de cette lettre, l'Électeur est épouvanté. Ne pouvant
plus compter sur l'Empereur, il s'adresse à la Prusse, sollicite son
appui pour résister aux exigences du gouvernement français. Mais lente
à venir, la réponse de la Prusse est évasive. Clément-Venceslas de
Saxe se sent de plus en plus isolé sous les menaces qui deviennent de
jour en jour plus redoutables, au fur et à mesure que Bigot de
Sainte-Croix, à l'exemple de ses collègues accrédités auprès des
autres princes de l'Empire, se fait plus pressant.
Cependant, les princes parviennent à ranimer le courage de leur oncle.
Sous leur influence, il se prodigue en bravades. C'est en vain que la
France veut lui arracher la promesse de ne plus tolérer dans ses États
des rassemblements armés et se dit prête à se contenter de cette
satisfaction; il ne veut rien promettre. Bien plus, il fait injure à
Bigot de Sainte-Croix, en reculant sans cesse sa réception officielle
et la remise de ses lettres de créance. Les princes lui ont persuadé
que quoiqu'à Paris, Jacobins et Constitutionnels désirent la guerre,
les premiers avec l'espoir qu'elle les relèvera dans l'opinion, les
seconds avec l'espoir qu'elle consommera la chute du parti violent,
ils sont hors d'état de la faire, n'ayant ni argent ni troupes sûres,
et qu'en conséquence, on peut les braver impunément. C'est l'opinion
de Calonne qui va répétant partout ce qu'il a écrit à la comtesse de
Chabannes: «La guerre! peuvent-ils la faire sans troupes et sans
argent?»
Mais bientôt le ministre de France réclame avec hauteur sa
présentation à la cour. On consulte alors l'Électeur de Mayence. Sur
son conseil, Bigot de Sainte-Croix est reçu le 8 janvier 1792. Dans
cette audience, il déclare à l'Électeur que, si le 15 de ce mois, il y
a encore dans l'Électorat des rassemblements armés, les Français y
entreront. Cette fois, l'Électeur se croit perdu. Dans son
affolement, il oublie que les princes auxquels depuis une année il
donne asile sont ses neveux, qu'il les a toujours encouragés et
soutenus dans leur résistance contre Paris. Il leur adresse une note
par laquelle, après avoir exposé que ses sujets, déjà travaillés par
la propagande démagogique, sont menacés d'une invasion, et que, pour
leur en épargner les maux, il a pris l'engagement de ne plus tolérer
de corps armé dans ses États, il intime aux frères du roi de France
l'ordre formel de disperser leurs troupes.
En même temps que cette impérieuse réclamation leur est remise,
Monsieur et le comte d'Artois reçoivent de l'Empereur un dur
avertissement. Léopold affirme que le roi, son beau-frère, a accepté
«sérieusement» la Constitution, qu'il répugne à toute tentative
contre-révolutionnaire et que lui, Léopold, sait que les princes ne
l'ignorent pas. En conséquence, les manoeuvres auxquelles ils se
livrent sont contraires à ce qui a été convenu à Pilnitz. Elles ne
peuvent qu'entraver le rétablissement de l'ordre en France. L'Empereur
ajoute que toutes les cours pensent comme lui. Quant à la protection à
assurer aux émigrés, il estime qu'elle ne laisse rien à désirer et ne
peut être poussée plus loin, une protection plus active devant être
réservée pour le roi s'il en avait jamais besoin. C'est une leçon,
cette lettre, et bien humiliante. Mais les princes doivent courber le
front et la subir. Cette fatale année 1791 s'achève ainsi dans les
colères et les larmes. L'hiver va s'écouler sans améliorer cette
situation désespérée.
VI
L'ÉMIGRATION EN 1792
À ce moment, par toute la France, l'émigration, qui s'était ralentie
après le vote de la Constitution, quand on croyait que ce vote allait
clore l'ère révolutionnaire, a repris toute son activité. Ceux-là
mêmes qui s'étaient promis de ne jamais émigrer se décident à partir,
victimes d'un affolement auquel personne ne résiste, et qui cache même
aux yeux des anciens familiers de la cour ce que présente de lâche
cette fuite générale qui laisse la famille royale à la merci de ses
ennemis. On s'éloigne du trône pour soutenir le trône; on sort de
France pour reconquérir la France, et les plus vaillants renoncent à
se défendre contre les enragés qui les menacent dans leurs biens, dans
leur liberté et dans leur vie. Des émigrés de la première heure, qu'on
a vus rentrer sur la foi de l'avenir plus calme, dont le vote de la
Constitution semblait présager le prompt retour, déplorent leur
erreur, et tentent de la réparer en désertant de nouveau leur patrie.
Gentilshommes, évêques, prêtres, moines, bourgeois, des artisans même
cherchent leur salut dans la fuite. Tous les pays du monde en voient
arriver. Il y en aura non seulement dans la plupart des capitales de
l'Europe, mais encore aux États-Unis, au Canada, aux Indes, en Perse
et dans le royaume de Siam. Ils se portent de préférence en Suisse et
en Allemagne. Les électorats du Rhin regorgent de Français. Le 12 août
1792, Vergennes écrit de Coblentz au ministre Montmorin:
«Il me paraît essentiel que vous soyez informé que, depuis environ
quinze jours, les émigrations de la France en Allemagne deviennent
très considérables, et d'autant plus fâcheuses que la plus grande
partie de ces émigrants est composée d'une classe de citoyens très
utiles, je veux dire de laboureurs et d'artisans. Soixante personnes à
la fois, tant hommes que femmes et enfants, ont passé par cette ville,
il y a quatre jours, se dirigeant vers la Hollande.»
En Savoie et à Nice, les émigrés deviennent si nombreux que
l'Assemblée nationale, après avoir invité vainement le roi de
Sardaigne à les disperser, songe à faire entrer dans ce pays l'armée
du Midi que commande le général de Montesquiou. En beaucoup
d'endroits, leur présence occasionne des soulèvements populaires: à
Bruxelles, où la foule ameutée leur arrache les cocardes blanches dont
ils se parent; à Chambéry, où des protestations s'élèvent contre les
opinions qu'ils expriment; à Nice, à Bonn, à Worms, où on leur
reproche de provoquer par leur nombre la hausse du prix des denrées.
Il importe de remarquer que, maintenant, l'émigration n'est plus
aussi facile qu'aux débuts de la Révolution. Pour partir, il faut un
passeport, et recourir, pour s'en procurer un, à toutes les ruses que
peuvent suggérer la crainte de périr, et la volonté de se dérober à la
mort. Sur la route de l'exil veillent des municipalités à l'image des
comités révolutionnaires de Paris, de qui elles tiennent leurs
pouvoirs. Défiantes, soupçonneuses, insensibles à la détresse des
fugitifs, elles exercent sur eux une active surveillance, les
empêchent d'aller plus loin, pour peu qu'une lacune dans le passeport
éveille leurs doutes; elles les emprisonnent pour un rien; elles les
renvoient sous bonne garde à leur point de départ où d'autres dangers
les attendent.
Il est vrai que le besoin de tromper cette surveillance suggère les
procédés les plus ingénieux pour s'y dérober, et d'admirables
dévouements pour venir en aide aux suspects qui cherchent à fuir. Tels
ces modestes employés des mairies qui délivrent des passeports sous de
faux noms, au risque de payer de leur tête leur supercherie. Tels ces
serviteurs qui cachent leurs maîtres et favorisent leur fuite. Telle
encore cette femme réfugiée elle-même en Suisse, qui, de là, envoie à
Paris des gens du pays qu'elle habite avec un passeport délivré par
les autorités locales. À Paris, le titulaire du passeport le donne à
la personne qu'on lui avait désignée, et, quand elle est partie, il se
fait rapatrier lui-même par son ambassadeur. Des traits pareils sont
innombrables en ce temps calamiteux; ils vengent l'humanité
contemporaine de ceux qui la calomnient.
Le danger des citoyens n'engendre pas seulement des dévouements; il
inspire aussi des spéculations moins désintéressées. Des gens se font
sauveteurs d'émigrés. Un Allemand a imaginé de sauver des femmes en
simulant, moyennant un bon prix, un mariage avec elles. En sortant de
la municipalité, il part avec son épouse pour son pays d'où il revient
bientôt contracter une nouvelle union. Il en contracte de la sorte
dix-huit, en tout bien tout honneur, et ne renonce à son lucratif
métier que lorsque les rigueurs du Comité de salut public en rendent
l'exercice par trop dangereux. Mais il y a gagné de quoi vivre à son
aise.
Par suite de ces exodes, à la fin de 1791 et au commencement de 1792,
l'épiscopat français est presque en totalité hors de France, en
Angleterre, en Allemagne, en Espagne, en Savoie, dans les Pays-Bas, en
Italie. Plusieurs de ses membres sont partis aussitôt, après le vote
de la Constitution civile du clergé. Les décrets proscripteurs des 27
mai et 26 août 1792, qui autorisent et ordonnent le bannissement des
prêtres insermentés, ont ensuite entraîné le départ de ceux qui
étaient restés. La fuite de quelques-uns est marquée par des aventures
quasi-tragiques. Ils sont menacés, poursuivis, traqués, arrêtés même,
et c'est comme par miracle qu'ils échappent à la mort. M. de Lamarche,
évêque de Saint-Pol de Léon, est obligé de se dérober nuitamment à des
assassins sans avoir même le temps de se chausser, et doit se faire
prêter des souliers par ceux qui protègent sa fuite. M. de Mérinville,
évêque de Dijon, échappé aux massacres de septembre, se sauve presque
nu. L'archevêque de Vienne, M. d'Aviau, en arrivant à Annecy où il
s'est réfugié, va se faire habiller au séminaire. Les cardinaux de
Boisgelin, de La Rochefoucauld, de Montmorency, sont sans ressources
en arrivant à l'étranger, et c'est aussi le cas de la plupart des
prélats fugitifs. Leurs aventures sont douloureuses, et leur infortune
n'est égalée que par le courage avec lequel ils la supportent, comme
par la résignation qu'ils opposent à l'effroyable chute qui de leur
opulence récente les précipite dans la pauvreté.
Le sort des simples prêtres est encore plus misérable. C'est par
milliers qu'ils sont contraints d'émigrer s'ils ne veulent prêter le
serment. Rien qu'en Angleterre, où ils sont accueillis avec une
générosité touchante, on en comptera jusqu'à douze mille, arrivés là
sans ressources, et qui ne vivent que grâce aux souscriptions ouvertes
en leur faveur. Il en est presque uniformément de même dans les autres
pays qui ont donné asile à ces proscrits, quoique, cependant, les
manifestations de la charité anglaise dépassent de beaucoup celles qui
se produisent ailleurs. Mais en dépit des secours qu'ils reçoivent,
ils sont trop nombreux pour être complètement et efficacement
secourus. Pour la plupart, ils doivent vivre de privations, se
résoudre à exercer un métier ou même à mendier[27].
[Note 27: Pour ce qui concerne l'émigration religieuse, je
renvoie mes lecteurs au savant ouvrage de M. l'abbé Sicard
que j'ai déjà mentionné.]
Après leur départ de France, il ne reste plus guère dans les
paroisses que des prêtres assermentés. Dans les pays montagneux
seulement, le refus de partir a été général. Les Cévennes notamment
offrent l'admirable exemple d'humbles desservants qui poursuivent à
travers d'incessants périls l'exercice du sacerdoce, cachés dans des
grottes dont ils font des chapelles, ou se glissant la nuit dans les
villages pour administrer les sacrements. Il en est même qui
circulent, le fusil en bandoulière, prêts à se défendre contre les
jacobins qui voudraient les empêcher de se livrer aux devoirs de leur
ministère. Quant à ceux qui sont partis, et tandis que les émigrés
laïques excitent plutôt la défiance, les couvents s'ouvrent presque
partout devant eux; ils sont l'objet d'un généreux empressement, comme
si les clergés étrangers avaient à coeur d'affirmer la solidarité qui
doit exister entre les ministres de la sainte Église, à quelque
nationalité qu'ils appartiennent.