Mme de Balbi a trente-huit ans. Elle est fille du marquis de Caumont

La Force, femme d'un riche Génois, devenu fou, et qu'elle a quitté

pour ce motif en juillet 1780. Elle est dame d'atours de la comtesse

de Provence, depuis la retraite de la duchesse de Lesparre, dont la

survivance lui avait été accordée par Monsieur, et qui donna sa

démission à ce propos. On dit qu'elle n'est pour ce prince qu'une

amante platonique, et que ses faveurs appartiennent au beau Jaucourt,

un homme à femmes, celui-là dont la main mutilée rappelle l'héroïsme

avec lequel il se coupa deux doigts pour sauver l'honneur et la vie de

la comtesse de Châtre. Au contraire de Louise de Polastron, Mme de

Balbi est intrigante, ambitieuse, avide, mêlée à tout, appliquée à se

mêler de tout. Dans le monde qui vit autour d'elle, un homme l'a

devinée. C'est le comte de Romanzof, envoyé de Catherine dans le

cercle du Haut-Rhin, et qu'elle a chargé de la représenter auprès des

princes. Il a compris quel parti il pourrait tirer de cette favorite,

quelle influence il pourrait exercer grâce à elle. Il en a fait son

amie, et lui doit, non moins qu'au prestige de sa souveraine, de

devenir l'homme le plus puissant de l'émigration en Allemagne. «Son

hôtel ne désemplit pas; sa présence est une consolation et un secours

en même temps qu'elle en impose aux autres puissances.» C'est le

chevalier de Bray qui le constate, plus indulgent pour elle que ne

l'est le comte de Woronzow, ambassadeur russe à Londres, qui la

considère comme une «impertinente intrigante».

La princesse de Monaco est une Brignole. Elle a conservé, malgré son

âge, les restes de la plus magnifique beauté. Elle est auprès de Condé

depuis vingt-deux ans. À la suite d'un duel et d'un procès scandaleux,

elle ne l'a plus quitté. Ils ont mis en commun leurs deux existences.

Elle le rejoint dans ses quartiers d'hiver. On dit qu'il l'a

épousée[24]. Femme légitime ou non, elle est pour lui une compagne

dévouée et tendre. Elle l'aide de ses revenus; quand ils sont épuisés,

elle vend ses diamants, se sacrifiant à ce point que le duc d'Enghien,

qui d'abord la voyait avec défiance, finit par concevoir pour elle une

filiale affection.

[Note 24: Tout porte à croire que le mariage n'eut lieu que

le 19 décembre 1798. C'est la date donnée par l'almanach de

Gotha de 1800. Celui de 1799 avait signalé déjà le fait, mais

sans indication d'époque. Dans ses Mémoires inédits, le

marquis de Bouthillier se dit en situation de supposer que le

mariage fut célébré en Pologne, secrètement, alors que

l'armée de Condé était à la solde de la Russie.]

De ces trois «divinités», on les désigne ainsi, une seule exerce sur

les émigrés une réelle influence, une influence politique. C'est Mme

de Balbi. En arrivant à Coblentz, au moment où elle se préparait à le

rejoindre à Paris, Monsieur l'a installée dans une maison de plaisance

sur la route de Schonbornlurst. Elle y passe tout le temps de son

séjour à Coblentz, même quand Monsieur et son frère viennent, pendant

l'hiver, se loger en ville. Elle y reçoit la plus brillante société,

«un petit nombre de jeunes gens bien impertinents, les matadors de la

cour, et les ministres étrangers».

Chaque soir, quand elle est rentrée chez elle, en venant de chez

Madame, où son service l'a retenue une partie du jour, elle trouve son

salon plein. Elle fait sa toilette devant tout le monde, changeant si

vite chemise, bas et robe «que personne ne voit rien». Monsieur

arrive, après avoir laissé son frère à la porte de Mme de Polastron.

Alors on soupe. Après le repas, Monsieur s'assied au coin de la

cheminée, l'extrémité de sa canne dans son soulier, et se prodigue en

bons mots, en anecdotes, en piquantes railleries sur les hommes et sur

les événements. Quand il s'est retiré, une partie des assistants se

met au jeu, tandis que les autres discutent plus ou moins gravement

les problèmes de la politique.

Mme de Polastron, qui vit plus renfermée, critique «tout cet étalage».

La princesse de Monaco n'est pas plus bienveillante pour le salon de

Mme de Balbi, quoique le sien soit au même degré un foyer d'intrigues

et de tracasseries. Mais les malicieuses remarques de deux des

favorites ne peuvent rien contre la troisième. On la sait

toute-puissante sur Monsieur, et si funeste est son pouvoir que le

chevalier de Bray, en le constatant, s'écrie: «Il ne faudrait pas de

femmes ici!» Quant à Calonne, au milieu de ces influences contraires,

il se meut à l'aise avec la sérénité d'un dieu qui ne daigne pas

regarder à ses pieds.

Indépendamment des émigrés fixés à Coblentz, il en vient un grand

nombre qui ne font qu'y passer, et ne s'y arrêtent qu'afin de voir les

princes. Il arrive des émissaires de France, des délégués des

provinces méridionales, ceux du Dauphiné, de l'Auvergne, des Cévennes

et du Languedoc. Ils quémandent des secours pour leurs entreprises,

exposent des plans, attendent des ordres. Viennent aussi des envoyés

de Louis XVI, chargés de missions officielles ou secrètes. Parmi ces

allants et venants, se glissent des espions jacobins, des juifs à mine

sordide, attirés par l'espoir de surprendre quelque gros secret, ou de

vendre des chevaux, des munitions et des armes. À signaler aussi des

étrangers qu'anime le désir désintéressé de rendre service, comme le

fils d'Edmond Burke, qui vient mettre à la disposition des princes

l'appui de son père auprès de William Pitt.

Tout arrivant se préoccupe d'être présenté aux frères du roi. Les

audiences, ordinairement, ont lieu le matin, après un premier travail

auquel, isolément ou en commun, ils se sont livrés avec Calonne ou

tout autre de leurs conseillers, les après-midi et les soirées étant

consacrées aux visites chez l'Électeur, aux promenades, dîners,

réceptions d'apparat ou à de longues stations chez les maîtresses. Les

princes reçoivent de préférence les voyageurs qui viennent de Paris,

les interrogent sur la situation de la famille royale, sur l'état de

l'opinion, sur les sentiments de l'Assemblée. Mais il est rare qu'on

leur réponde avec sincérité. Même dans l'exil, on les traite comme des

princes en possession de leur puissance. On les trompe afin de leur

plaire. On leur dit que la France est prête à se soulever pour eux.

Ils le croient. L'affluence des gentilshommes qui accourent sous leurs

drapeaux est bien faite pour encourager leur crédulité et leurs

illusions. Ils ne voient pas que les émigrés, appartenant à une caste

proscrite, ont intérêt, en venant les entourer, à les ménager, à les

flatter. C'est ainsi que de mensonges en mensonges, et d'erreurs en

erreurs, on les conduit au précipice.

IV

AUTOUR DE LA CONSTITUTION DE 1791

Au grand dépit de ses frères, Louis XVI avait ratifié la Constitution,

et fait part à toutes les puissances des motifs par lesquels il

s'était déterminé à l'accepter. Cette constitution, si contraire à ses

vues, bouleversait de fond en comble la vieille charte de la France;

elle détruisait tous les privilèges établis par l'ancien régime; elle

créait des innovations que le roi considérait comme fatale à sa

couronne; elle stipulait enfin au profit de la nation des droits que

celle-ci n'avait conquis qu'aux dépens du pouvoir royal. C'était une

oeuvre réformatrice, mais aussi une oeuvre révolutionnaire à laquelle

aucun monarque de droit divin n'aurait pu obéir sans la maudire. Mais

comment s'y dérober? Cela apparaissant comme impossible, il fallait

bien se résigner à la subir. Louis XVI s'y était résigné, non sans

conserver l'espoir d'en secouer plus tard le joug, et avec la volonté

d'en tirer parti, sur-le-champ, pour améliorer sa situation. Quoi

qu'il en pensât, il ne pouvait méconnaître que la dure loi qu'on lui

imposait lui offrait une chance d'échapper aux violences populaires

comme à la tyrannie des émigrés, toujours absolus dans leurs

revendications, et à la cruelle nécessité d'appeler à son secours des

armes étrangères.

«Chacun blâme quelques articles de la Constitution, écrivait-il à ses

frères, et cependant tous espèrent une véritable félicité de

l'ensemble de cette même Constitution. Je me suis convaincu qu'en

essayant de la renverser, je soulèverais un orage incalculable. Il

faut qu'ils en fassent eux-mêmes l'expérience; alors ils reconnaîtront

promptement leur erreur. Je suis décidé à prolonger une situation bien

pénible pour moi, et j'exige de vous que vous appuyiez mes plans avec

une entière résignation. Vous avez des motifs nombreux d'irritation;

vous avez beaucoup souffert. Mais moi, ai-je eu d'heureux jours?»

Ce langage qu'il tenait dans une lettre secrète exprimait avec

sincérité sa pensée. Oui, il voulait l'user promptement, cette charte

abominable; oui, il rêvait de l'abolir quand le peuple en serait

lassé. Mais il la préférait encore à la guerre civile, et quand il

réclamait de ses frères une obéissance égale à la sienne, quand il les

rappelait auprès de lui, quand il adjurait les émigrés de rentrer dans

leur patrie, encore qu'il fût permis à ceux-ci de penser qu'il ne leur

parlait en ces termes que pour tromper ses geôliers et calmer leurs

défiances, il émettait un voeu dont la réalisation lui eût été douce,

à la condition cependant qu'il ne restât plus au delà des frontières

un seul proscrit, et qu'en rentrant tous en masse, ils fissent

disparaître la principale cause des colères de la rue.

Ce qu'il pensait de la Constitution nouvelle et de la nécessité de s'y

résigner, les royalistes restés en France, les émigrés qui se

décidaient à y rentrer, le pensaient aussi pour la plupart. Un

correspondant du prince de Condé s'élevait avec sagesse contre les

bruyantes et périlleuses protestations dont, parmi les émigrés, elle

était en ce moment l'objet:

«... On est dans l'erreur, si l'on croit que, pour amener le pays

entier à une contre-révolution absolue, il faille leur parler contre

la Constitution. La plupart d'entre eux l'aiment encore, et sont assez

aveugles pour entendre avec plaisir les mots: Égalité et Liberté; ils

ont la folie d'y croire. Le seul et unique moyen de faire de tous les

habitants une armée invincible, c'est de ne leur parler que de la

religion, et j'irai plus loin: une croisade annoncée par des signes

extérieurs sur chaque catholique vous donnerait sur-le-champ une armée

formidable. Je puis me tromper, mais je crois que c'est le seul moyen

d'enchaîner ces braves gens à notre cause. Il faut néanmoins mettre

beaucoup d'adresse dans la manière de les y amener, mais une fois à ce

point, on les conduira à tout[25].»

[Note 25: Archives du Chantilly.]

Mais les émigrés étaient bien loin de vouloir se rendre à ces raisons.

Le décret prononçant la confiscation des biens de ceux d'entre eux qui

persisteraient à résider à l'étranger en décidait, il est vrai, un

certain nombre à rentrer en France. Mais outre que leur obéissance

n'allait être payée que par les rigueurs dont leur isolement les

rendait l'objet, et faire d'eux des boucs émissaires, à Coblentz et à

Worms, on leur imputait à crime le désir de sauver leurs biens, auquel

ils obéissaient. Le correspondant de Condé, que nous avons déjà cité,

traduisait le sentiment de ceux qui ne rentraient pas, lorsqu'il

disait dans la même lettre:

«Je conçois qu'il peut en coûter de se voir ainsi dépouiller de ses

biens par une horde de brigands; mais il me semble que quand on s'est

décidé à sortir du royaume, on doit avoir fait ses réflexions, et le

résultat a dû être d'être résigné à tout, et de ne pas s'exposer à

donner à l'Europe le scandale de voir des Français abandonner les

drapeaux de l'honneur et de la fidélité, pour courir après des biens

que, malgré leur pusillanimité, ils ne sauveront pas pour le moment;

ils en seront punis par le peu de considération qu'ils conserveront

parmi les honnêtes gens, et le mépris qu'ils obtiendront de la part

des méchants; il vaut mieux vivre pauvre et honoré, que de conserver

une fortune aux dépens de l'honneur. Au surplus, le départ de ces

égoïstes ne saurait alarmer: quand on est assez faible pour abandonner

le poste de l'honneur pour courir après la fortune, il est à croire

qu'on aurait mal défendu une cause qu'on abandonne aussi aisément ...»

Quoi qu'il en soit, irrités par la faiblesse de leur frère, les

princes adressaient aux puissances étrangères des appels plus

pressants. Tandis que le roi et la reine, impuissants à pacifier la

France, se plaignaient de ces menées, déclaraient que l'entêtement des

émigrés paralysait leurs efforts, ceux-ci s'attachaient avec plus

d'ardeur à fomenter la guerre étrangère, à déchaîner la guerre civile

dont Marie-Antoinette ne cessait de répéter qu'elle perdrait à jamais

la monarchie.

«Ni guerre civile seule, disait Louis XVI, ni guerre civile avec la

guerre étrangère, ni une régence qui créerait des conflits entre les

princes et l'Assemblée, mais un Congrès formé des représentants des

puissances, appuyé sur des forces imposantes, tenant un langage ferme

et modéré, déclarant que les souverains ne veulent pas intervenir dans

le gouvernement de la France en ce qui ne concerne point les relations

de la France avec eux, et qu'ils ne veulent traiter qu'avec le roi et

avec lui seul.»

Il n'y a pas lieu de rechercher ici si cette politique était sage, si

elle était prudente, si elle avait chance d'aboutir. Ce qu'il faut

constater, c'est que les princes la répudiaient, la qualifiaient de

pusillanime et d'humiliante. C'est l'invasion qu'ils voulaient,

l'invasion poussée jusqu'à Paris, leur en frayant la route, chassant

l'Assemblée, châtiant les rebelles, rétablissant l'ancien régime dans

toute sa pureté. Et si violentes éclataient alors leurs stériles

revendications que Marie-Antoinette, même aux heures de détresse et de

découragement, quand il lui était démontré que l'Europe ne voulait pas

porter secours aux Bourbons, persévérait dans la résolution de ne

recourir jamais aux émigrés, desquels elle redoutait un «esclavage

pire que le premier», et préférait courir l'aventure d'une nouvelle

tentative d'évasion. Entraînée par l'horreur qu'ils lui inspiraient,

elle écrivait à l'Empereur son frère pour désavouer tout ce que le

comte d'Artois avait fait et dit à Pilnitz.

Elle lui mandait le 4 octobre:

«Je pense qu'un premier point est de régler la conduite des émigrants.

Je peux répondre des frères du roi, mais non de M. de Condé. Les

émigrants rentrant en France en armes, tout est perdu. Il serait

impossible de persuader que nous ne sommes pas de connivence avec eux.

L'existence d'une armée d'émigrants sur la frontière suffit pour

entretenir le feu, et fournir un aliment aux accusations contre nous.

Un Congrès faciliterait les moyens de les contenir.»

L'idée d'un Congrès avait un moment occupé les puissances. Mais ce ne

fut que le caprice d'un jour. L'Empereur proposa de composer le

Congrès avec les ambassadeurs accrédités à Paris et de les réunir à

Aix-la-Chapelle. La Prusse, l'Espagne, la Sardaigne, les Deux-Siciles

parurent disposées à s'y faire représenter «à la condition, disait la

Prusse, qu'il sera appuyé par une armée». Le roi de Suède manifesta

avec ostentation la volonté d'y prendre part. L'impératrice Catherine

approuva ces préparatifs, tout en alléguant qu'elle n'avait pas de

troupes disponibles. Les choses en étaient là, quand brusquement, tout

fut suspendu par l'adhésion qu'avait donnée Louis XVI à la

Constitution. L'empereur Léopold, qui n'était entré dans l'affaire que

contraint et forcé, saisit cette occasion d'en sortir. Il déclara que

«la crise était finie», que les émigrés devaient retourner en France,

ajoutant du même coup qu'il ne pouvait plus être question d'accorder

des secours de troupes ou d'argent. Il fit part de ses résolutions aux

princes, et leur déclara qu'il ne voulait désormais que favoriser «une

marche d'amendement», qui semblait la plus désirable comme la mieux

appropriée aux circonstances.

«Non seulement je sais que le roi, mon beau-frère, a sérieusement

accepté la Constitution et répugne à tout projet de contre-révolution,

mais je le sais de source certaine, Vos Altesses le savent aussi. Il

vous a communiqué ses dispositions véritables par un Mémoire secret,

qui renferme, sur le parti qu'il a pris, des motifs et des arguments

supérieurs à tous ceux qu'on allègue en faveur du contraire. Or, je

partage le voeu et l'espoir du roi de ramener la tranquillité et

l'ordre et d'acheminer les amendements futurs par les voies de la

douceur, de la confiance et de l'expérience, et je suis convaincu avec

ce prince que des mesures violentes, loin de promettre plus d'effet,

plongeraient le roi et sa famille dans les dangers les plus certains,

et la France dans un abîme de maux et d'horreurs ... Il se comprend

sans mystère que je ne puis préférer d'autre cause à celle du roi,

quelque intérêt qu'elle m'inspire d'ailleurs, et qu'ayant élevé ma

voix et promis des secours à l'appui du souverain de la France, je

manquerais à l'objet et au but de mes engagements en contrariant ses

volontés et ses vues et en l'exposant à de nouveaux périls.»

Du fond de sa prison des Tuileries, Louis XVI ne put réclamer contre

l'abandon du projet de Congrès. Mais les princes, toujours à la

poursuite d'une politique plus active et plus militante, rappelèrent

les prétendus engagements pris envers eux à Pilnitz. Ils se

plaignirent d'être traités comme des enfants. Léopold fit la sourde

oreille, heureux de s'être dérobé une fois de plus à ce qu'on

attendait de lui, justifiant le mot de la reine de Naples: «On ne peut

rien en faire qu'en le violant.» On touchait alors à la fin de

septembre 1791. De Vienne, Polignac désespéré écrivait: «Tout se

ralentit et sera rejeté au printemps si l'impératrice Catherine

n'intervient pas.»

Mais celle-ci, quoique animée pour la cause royale d'un bon vouloir

dont elle avait donné des preuves non équivoques, entendait choisir

l'heure et le moment d'intervenir par les armes. Après n'avoir songé

pendant longtemps qu'aux affaires de Turquie, elle ne songeait

maintenant qu'à celles de Pologne dont elle comptait tirer encore

meilleur parti. Prête à favoriser des combinaisons qui ne

l'obligeraient pas à combattre, elle allait pendant longtemps décliner

toute participation aux actions décisives.

Le comte Eszterhazy, étant arrivé à Saint-Pétersbourg, le 14

septembre, reçut d'elle l'accueil le plus bienveillant. Elle lui

annonça qu'elle venait d'envoyer aux princes deux millions et

d'accréditer auprès d'eux, en qualité de représentant, le comte de

Romanzof. Elle lui promit de ne pas s'en tenir là, le mit en présence

du comte de Saint-Priest venu dans ses États, comme envoyé du roi de

Suède, pour plaider la cause de la monarchie française, le recommanda

au comte de Cobenzl accrédité près d'elle en qualité d'ambassadeur de

l'empereur d'Autriche, se donna toutes les apparences du plus ardent

dévouement, allant jusqu'à ne plus recevoir le chargé d'affaires de

France et se prodiguant en bonnes paroles. Mais elle écarta toutes les

demandes qui tendaient à la jeter dans la coalition naissante.

Eszterhazy ne fut pas plus heureux que Saint-Priest dans ses

démarches. Elle leur objectait sans cesse ses difficultés avec la

Pologne et avec les Turcs. Elle voulait finir de ce côté avant de

rien entreprendre ailleurs et ajournait ses résolutions au printemps

suivant. Mais alors même qu'elle traînait les choses en longueur, elle

le faisait avec tant de bonne grâce et d'habileté que ni l'agent des

princes, ni celui du roi de Suède, ni ceux qui vinrent ultérieurement

seconder ou continuer leurs efforts, ne perdirent jamais l'espoir d'un

secours effectif.

Telle fut sa tactique pendant plusieurs années. Lorsqu'elle venait de

se décider enfin à prendre les armes, elle mourut. Il suffit d'exposer

sa conduite pour faire comprendre combien eurent à souffrir ceux à qui

elle promettait sans cesse plus qu'elle ne voulait tenir, les aidant

d'ailleurs de sa bourse avec assez de générosité, mais ne se gênant

pas, si elle avait à se plaindre d'eux, pour le leur dire, témoin ce

billet, écrit de sa main en novembre 1791, et transmis aux princes à

Coblentz: «Si M. de Calonne continue de faire comme il fait, nous

finirons par nous brouiller: 1º Il se sert de mon nom sans ma

permission pour emprunter; 2º Il parle à la cour d'Espagne de

transports de troupes, ce que je n'ai jamais dit ni promis.»

À Coblentz, l'angoisse est poignante dans les derniers mois de l'année

1791. Tout manque à la fois aux princes: l'argent, l'influence, des

armes, la confiance de leur frère, la sympathie des populations au

milieu desquelles ils vivent. L'Autriche et la Prusse continuent à se

jouer d'eux. L'attitude de l'Espagne reste louche. Catherine n'est

prodigue que de bons procédés. Quant aux puissances secondaires, qui

se disent disposées à les servir, elles déclarent ne pouvoir rien si

quelqu'un des grands potentats du Nord ne prend l'initiative de la

partie. Dans les réticences avec lesquelles on accueille leurs

requêtes, c'est l'influence de la cour des Tuileries que les frères du

roi persistent à voir. C'est elle qu'ils accusent d'être la cause de

leurs échecs successifs. Ils ne peuvent jeter un regard autour d'eux

sans constater le pénible abandon dans lequel les laissent les cours.

«C'est une chose bien étrange et bien révoltante, s'écrie Calonne, que

les Bourbons soient traités comme gens sans aveu et ne trouvent pas où

reposer leur tête tranquillement ... Nous sommes dans un moment bien

critique et bien cruel. On traite les Bourbons et les gentilshommes

français comme des Juifs errants. Le prince de Condé n'a plus ni feu

ni lieu. Il est exactement courant les chemins, par vaux et montagnes,

depuis qu'il a été successivement congédié de Worms et d'Ettenheim. La

noblesse donne l'exemple d'une résignation héroïque et touchante au

milieu des tourments contraires et des déplacements pénibles qu'on lui

fait subir. Quand donc cela finira-t-il? Si nos augustes en étaient

victimes, ce serait la honte de tous les trônes et vraisemblablement

le signal de leur renversement.»

En décrivant la misère des émigrés, Calonne n'exagérait pas. Leur

situation était devenue intolérable, et malheureusement elle allait

s'aggraver de jour en jour, de mois en mois, d'année en année, en

grossissant sans cesse le cortège de maux, attaché à leurs pas.

V

LA FRANCE MENACE

Le 14 novembre 1791, les princes chassés du château de Schonbornlurst

par l'hiver, et installés en ville, voient arriver dans leur petite

maison, le baron de Duminique, ministre de l'Électeur. Il est pâle et

tout effaré. Il a reçu du comte de Vergennes, représentant du roi

Louis XVI, une note en laquelle ce diplomate, par ordre de son

gouvernement, se plaint des rassemblements de Coblentz, et invite

l'Électeur à les disperser.

Ce qui s'est passé, on le devine. Les rassemblements qui se sont

formés sur les frontières du Rhin ont exaspéré la population de Paris,

à qui est arrivé l'écho de leurs menaces. Elle accuse les émigrés de

s'organiser pour la guerre, d'acheter des armes, des munitions, des

chevaux, d'enrôler des soldats, d'inonder la France de manifestes et

de pamphlets. Et malheureusement ces accusations sont fondées. Devant

l'émotion de Paris, le roi a enjoint à ses frères de venir reprendre

leur place auprès de lui. Ils se sont gardés d'obéir, convaincus, non

sans raison, que Louis XVI, malgré les apparences de son langage, ne

souhaite pas leur retour. Les émigrés, mis comme eux en demeure de

rentrer en France, ont imité leur résistance. Devant cette révolte,

l'Assemblée législative a pris le parti de sévir.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 10 / 37 段