Cette résidence que leur a offerte l'électeur est vaste, luxueusement
meublée. Ils y vivent avec leur petite cour, le prince de
Nassau-Siegen, Calonne, le maréchal de camp baron de Flachslanden,
ancien député aux États généraux, qui leur est venu, envoyé par le roi
et n'a plus voulu les quitter, ce qui l'a fait tomber en disgrâce aux
Tuileries; Conzié, évêque d'Arras, le maréchal de Broglie, à qui a été
confiée l'organisation de l'armée des princes; le marquis de Jaucourt,
le comte de Vaudreuil, qui forment le conseil de gouvernement. Madame,
femme du comte de Provence, occupe une partie du château. Les deux
frères se sont partagé le reste. Avec lui le comte d'Artois a ses
fils, le duc d'Angoulême et le duc de Berry, que le comte de Sérent,
leur gouverneur, lui a amenés. Leur mère est restée à Turin.
Le conseil se réunit tous les jours. Fréquemment, le baron de
Duminique, premier ministre de l'électorat, vient prendre part aux
délibérations que préside Monsieur. On tient ce personnage pour un
homme de ressource. On le sait non moins dévoué que son maître à la
cause royale, ce qui ne le sauvera pas des plus acerbes accusations
quand, à quelques mois de là, effrayé par les menaces de la France, il
poussera l'Électeur à renvoyer les émigrés. Lorsque Catherine
accrédite auprès des princes, à titre d'envoyé, le comte de Romanzof;
lorsque le roi de Suède envoie auprès d'eux, en la même qualité, le
comte d'Oxenstiern, on les admet l'un et l'autre au conseil pour faire
honneur à leur souverain. On y admet aussi le chevalier de Bray[22],
qui est venu renouveler à Coblentz, au nom des Français engagés dans
l'Ordre de Malte, les offres apportées naguère à Turin par le
chevalier de Ligondès. En revanche, le comte de Vergennes n'est jamais
appelé. Il est ministre du roi de France près de l'Électeur. Cela
suffit pour que, quoique passionnément attaché aux princes, il soit
tenu en suspicion, mis à l'écart et laissé dans l'ignorance des
projets qu'on discute.
[Note 22: Il existe de lui des notes manuscrites que j'ai
utilement consultées.]
C'est d'ailleurs le sort de presque tous les ambassadeurs et ministres
du roi, accrédités auprès des gouvernements étrangers. Genêt à
Saint-Pétersbourg, Chauvelin à Londres, Noailles à Vienne, Ségur à
Berlin, Mackau à Naples, le chevalier de Gaussin à Stockholm, sont
frappés de suspicion par le gouvernement de Coblentz. Les frères du
roi leur dissimulent tant qu'ils peuvent leurs démarches auprès des
cours; ils ne font d'exception que pour le cardinal de Bernis, qui
représente la France à Rome, et pour le duc de La Vauguyon,
ambassadeur royal à Madrid, qui leur sont tout dévoués. Contre
quelques-uns de ces diplomates, la suspicion est légitime. Genêt et
Noailles, conviction ou crainte d'être compromis à Paris, se montrent
peu complaisants pour les émigrés. Chauvelin, jaloux de gagner les
bonnes grâces de son gouvernement, a poussé la platitude à l'excès. Le
17 octobre 1792, après la chute de la royauté, il écrit à son
ministre: «J'ai senti combien ma mission avait été agrandie par
l'avantage de n'être plus l'organe des intentions douteuses d'un roi
au nom seul duquel je pouvais parler et que je retrouvais toujours
entre moi et la nation, que seule je voulais servir.» Cette palinodie
ne lui conservera pas son poste. Le gouvernement anglais, en apprenant
la mort du roi, invitera l'ambassadeur, comme l'a fait Catherine
envers Genêt, à quitter le territoire britannique.
On s'explique donc que les princes n'éprouvent que défiance pour des
hommes si peu sûrs. Mais, en ce qui touche Vergennes, cette défaveur
n'est pas méritée. Elle constitue même une injustice, car, quoique
encore en place, il partage les griefs et les espérances des émigrés,
se fait leur complice en affirmant à Paris qu'à Coblentz, on ne
conspire pas, «bien que sept à huit cents officiers autour des princes
puissent faire croire le contraire». Sa disgrâce dure jusqu'au jour où
son gouvernement le révoque et lui donne Sainte-Croix pour successeur.
Ce jour-là seulement, Vergennes recouvre auprès des princes son crédit
perdu.
Dans le conseil, sont discutées les questions politiques,
l'organisation militaire, les démarches à faire auprès des souverains,
les lettres pour le roi, les marchés à passer, les emprunts à
contracter. Là sont nommés les représentants que, faisant acte de
souveraineté, les princes, au mépris des ordres de leur frère,
accréditent dans les diverses capitales. À la fin de 1791, sont
chargés de leurs intérêts, le duc de Polignac à Vienne, le comte
Eszterhazy à Saint-Pétersbourg, le duc d'Havré à Madrid, le cardinal
de Bernis à Rome, le baron de Roll à Berlin, le baron d'Escars à
Stockholm, le baron de Talleyrand à Naples, le marquis de Sérent à
Turin, le baron de Castelnau à Berne, le marquis de Larouzière à
Ratisbonne, le marquis de La Queuille à Bruxelles. Ce sont là les
diplomates de l'émigration, les uns très habiles, les autres
incapables, tous assez dévoués pour supporter en silence les avanies
auxquelles les expose la fausseté de leur situation, les gouvernements
se refusant à entretenir des relations officielles avec eux.
En même temps, les princes ont à compter avec une multitude d'agents
secrets, gentilshommes ou plébéiens, qu'ils emploient, les uns hors de
France, les autres en France, et dont le nombre, avec les années, va
se multiplier. En Savoie, le comte de Narbonne-Fritzlar, le bailli de
Villefranche, le comte de Bussy forment des compagnies destinées à
grossir l'armée des princes et celle de Condé. Ils reçoivent les
officiers et soldats émigrés, leur offrent de les garder dans le corps
qu'ils commandent ou de les envoyer à Coblentz ou à Worms. Le comte
Thomas de Conway, d'origine irlandaise, maréchal de camp au service de
la France et ancien gouverneur de nos possessions des Indes, réside
aussi à Chambéry. Il est chargé des affaires du Midi et plus
spécialement, de l'insurrection du Vivarais. Elle se prépare, et la
première réunion du camp de Jalès en a été le prologue, Conway est
secondé par le comte de Saillans, l'abbé de Siran, l'abbé de La
Bastide de La Molette, les frères Allier, les frères Froment, d'autres
encore qui vont et viennent au péril de leur vie entre les pays
étrangers et les contrées dans lesquelles ils opèrent au nom des
princes. L'un des Froment est en outre employé en Espagne, un autre à
Rome. Imbert-Colomés, maire de Lyon, est aussi un agent royal. Le
comte d'Antraigues, ancien député aux États généraux, s'est installé à
Venise. Avec le concours de l'ambassadeur espagnol Las Casas, il
seconde les soulèvements méridionaux; il cherche à leur assurer la
faveur et l'appui du gouvernement de Madrid.
Dans ce groupe innombrable de partisans qui, par dévouement à la cause
royale, par ambition ou goût des aventures, se prodiguent pour les
princes, figurent encore le marquis de Bésignan, le baron de
Saint-Christol, le marquis de Surville, le chevalier de Lamothe. Plus
tard, il se grossira de chefs vendéens et d'une multitude d'hommes
moins héroïques et moins désintéressés, les uns, négociateurs louches
et agitateurs véreux, tels que Fauche-Borel, Montgaillard, Fontbrune,
La Maisonfort; les autres, chefs de bande dont l'histoire, qui peut à
peine les nommer, ne saurait, faute de documents, reconstituer les
actes.
À citer encore les agents de Paris: Despomelles, Le Maître, l'abbé
Brotier, Sourdat, La Villeheurnoy, Duverne de Praile. Ceux-là sont
entrés en fonctions dès le commencement de 1791. L'ambassadeur
d'Espagne à Paris, prévoyant le moment où les événements l'obligeront
à quitter la France, les a groupés avec l'aide de d'Antraigues et
chargés en son lieu et place, quand il sera parti, d'informer la cour
de Madrid de ce qui se passe à Paris. Ils sont en possession de la
confiance de Louis XVI. Leurs correspondances sont envoyées à Venise,
où le facteur de l'ambassade espagnole va les retirer à la poste, les
porte à d'Antraigues qui les met en état d'être envoyées à Madrid et
communiquées en même temps aux princes, frères du roi.
L'agence de Paris prendra, avec le temps, une influence décisive sur
les affaires de l'émigration. Elle l'exercera jusqu'au jour où le
Directoire surprendra son existence et procédera à l'arrestation de
ses membres. Cette influence contribuera à accroître les divisions des
émigrés. Lorsque le comte de Provence se sera séparé du comte
d'Artois, l'agence restera fidèle au premier qui, d'ailleurs, est
devenu le roi, et s'attachera à contrecarrer les projets du second.
Si, lorsqu'en 1795 l'expédition de Quiberon s'organise, Charette
refuse de seconder la tentative de Puisaye, c'est que les agents de
Paris se sont entremis pour empêcher un succès qui favoriserait le
comte d'Artois au détriment de son frère. Jusqu'à la fin de
l'émigration, d'autres agences se formeront à l'exemple de celle de
Paris; à Paris même, celle-ci, après avoir disparu, sera peu ou prou
remplacée; toutes offriront le plus singulier mélange de braves gens
et de coquins, d'hommes intrépides et de lâches, de politiques habiles
et de cerveaux extravagants.
Il s'en faut qu'en 1791, les princes aient mis encore en mouvement
tout ce personnel. Pour qu'il se développe, se complète et s'étende,
il faut le temps, les événements, les circonstances. Mais tel qu'il
existe à cette époque, c'est Calonne qui le dirige. Inspirateur des
princes, il conseille en leur nom, ordonne, morigène au besoin. Il
s'est emparé de tous les pouvoirs, s'impose à Monsieur qui n'a qu'une
demi-confiance en lui, mène par le bout du nez le comte d'Artois, qui
ne voit que par ses yeux et n'entend que par ses oreilles. Grâce à la
faiblesse des uns, à la crédulité des autres, Calonne est le grand
maître de Coblentz, ministre de la guerre, ministre des affaires
étrangères, ministre de la justice.
Tout lui obéit, l'Électeur lui-même et le baron de Duminique, auxquels
il se substitue dans le gouvernement de la principauté. Peu à peu, ils
ont abdiqué leur puissance entre ses mains. Prince ecclésiastique,
l'Électeur déteste le gouvernement qui a ruiné le clergé et donné à
l'Europe de funestes exemples. Les émigrés s'étant déclarés les
défenseurs de la religion catholique, cela suffit pour le captiver,
pour le rassurer contre les effets du mécontentement de ses sujets
qu'épouvante la présence de ces étrangers, dont les intrigues les
désignent aux colères de la France.
Calonne nomme à tous les emplois. Il tient une volumineuse
correspondance avec le dehors et le dedans. Il reçoit les rapports que
des royalistes ardents adressent de Paris ou du fond des provinces.
Présomptueux à l'excès, il ne croit qu'à ce qui s'accorde avec ses
désirs et ses espérances. Quiconque en arrivant à Coblentz veut être
employé doit s'adresser à lui, se faire bien venir de lui. Sa
protection tient lieu de tous les mérites à ceux sur qui elle tombe.
Seule, elle est efficace, comme seul aussi est tout-puissant le parti
de ses créatures. Parmi les émigrés, on en juge ainsi. On sait que les
princes ne s'aiment pas, qu'ils se dénigrent dans leur société
particulière; que Calonne est l'homme du comte d'Artois, Jaucourt,
l'homme de Monsieur, que tous deux, par leurs propos, aggravent et
accentuent les dissentiments non avoués qui existent entre les frères
du roi. Mais on sait aussi que Jaucourt est sans crédit, que seul
Calonne a le pouvoir. Devant lui, le vieux maréchal de Broglie,
lui-même, courbe la tête, ce qui fait qu'on le raille dans les salons
de Coblentz.
À côté de Calonne, les hommes influents sont les deux Vaudreuil, le
comte, membre du conseil, et son cousin le marquis, qui tombe un jour
à Coblentz venant de Paris et déclare partout que Louis XVI, malgré
les apparences contraires, approuve la conduite de ses frères. C'est
aussi le duc de Gramont, chargé, avec le maréchal de Broglie, de
l'organisation de l'armée. L'évêque d'Arras, duquel le duc de Lévis
dira plus tard «qu'il n'a fait que du mal à son parti», jouit
également d'une grande influence. Le baron de Flachslanden, à qui est
confiée une partie de la correspondance diplomatique, n'est qu'un
premier commis. Il obéit à Calonne, dont la confiance seule lui donne
un peu de prestige, après lui avoir fait perdre celle des Tuileries.
Dans les circonstances critiques, quand les délibérations du conseil
doivent porter sur quelque objet d'importance, on appelle Condé. Condé
est à Worms, logé au palais de l'Électeur, avec son fils et son
petit-fils. Sa fille, la princesse Louise de Bourbon, sa maîtresse, la
princesse de Monaco, sont logées aux entours de la ville, à portée de
son camp. Il vient fréquemment à Coblentz pour quémander des secours
ou apporter des avis. Dans l'entourage de Monsieur et du comte
d'Artois, on le tient pour peu confiant et même dissimulé. On raconte
que, lorsqu'il écrit une lettre importante, il en trace lui-même, de
sa main, le brouillon, et en distribue ensuite les morceaux à quatre
ou cinq secrétaires qui les recopient séparément, sans savoir ce qui
précède ou ce qui va suivre. Mais, en sa qualité de prince du sang, la
conformité de ses vues avec celles des frères du roi fortifie
l'autorité de ceux-ci. En résumé, on compte dans Coblentz trois
partis: celui de Monsieur, celui du comte d'Artois, celui de Condé.
C'est le second qui, par Calonne, dirige tout, est maître de tout. Sur
les conseils de Calonne, les princes font revivre le cérémonial de la
cour de France, réorganisent la maison du Roi, rétablissent les
grandes charges, les pages, les mousquetaires, les chevau-légers, les
grenadiers à cheval, les gendarmes, les chevaliers de la Couronne, la
compagnie de Saint-Louis, celle des gardes de la porte. Les uniformes
sont éclatants. Les gentilshommes qui composent le guet des Gardes
sont montés sur des chevaux à courte queue. Ils portent un costume
vert, avec parements, revers et collet cramoisi, galonnés en argent.
Le marquis du Hallay, le comte de Montboissier, le vicomte de Virieu,
le marquis d'Autichamp, le comte de Bussy, le marquis de Vergennes
sont à la tête de ces corps d'élite. Le comte d'Avaray et le comte de
Damas commandent la maison militaire de Monsieur; le bailli de Crussol
et le comte François d'Escars, celle du comte d'Artois. Au fur et à
mesure que ces compagnies se constituent, elles sont mises avec
solennité en possession du service qui leur est dévolu. Les princes,
entourés de ce que Coblentz renferme de plus brillant, leur présentent
les officiers qui doivent les commander. L'armée des princes, celle de
Condé, sont formées dans les mêmes conditions.
Quant aux soldats, on les recrute un peu partout, comme on peut, à
Paris même sous les yeux des clubs et de l'Assemblée nationale. À
quiconque veut s'enrôler à Coblentz, le rédacteur de _la Gazette de
Paris_ offre une prime de soixante livres. Les volontaires sont
d'abord dirigés sur Metz où ils trouvent à l'_Hôtel du Faisan_ les
moyens de gagner Coblentz, Worms ou Mannheim. De Paris en Lorraine, on
rencontre à chaque pas des déserteurs qui émigrent et ne cherchent pas
à le cacher. Leur audace oblige à des mesures de rigueur; des ordres
sont donnés pour leur barrer la route. Mais le plus souvent, ils
parviennent à les déjouer et à passer la frontière.
Aucun émigré en état de porter les armes ne peut séjourner à Coblentz,
s'il ne se fait inscrire chez le duc de Gramont, en sollicitant un
emploi militaire. Il en est de même à Worms, où le marquis de
Bouthillier, major-général, reçoit les engagements. Dans ces deux
villes, on compte jusqu'à vingt mille hommes enrôlés ou prêts à
s'enrôler. Le malheur est que tout le monde veut être officier et
personne soldat, bien que les volontaires touchent quarante-cinq
livres par mois dans l'infanterie, soixante-quinze dans la cavalerie,
et que l'on accorde en supplément aux plus pauvres la solde abandonnée
par les plus riches. Si l'on cédait à toutes les ambitions, il n'y
aurait que des états-majors.
Calonne imagine alors de mettre en vente les grades, et de débiter à
haut prix les brevets. Il en résulte autour des princes des mesquines
jalousies, des basses intrigues, des critiques véhémentes. On accuse
Calonne de dépouiller les serviteurs du roi, de repousser les
dévouements qui viennent s'offrir, témoins ces gentilshommes réfugiés
à Berne, qui demandent des armes et du pain, et qu'on renvoie, parce
qu'ils ne peuvent payer les emplois qu'ils sollicitent.
Bientôt ces armées si brillamment organisées cessent de recevoir leur
solde. Les princes, à bout de ressources, se trouvent impuissants à
leur épargner les angoisses de la misère. L'Électeur de Trêves se voit
contraint de faire distribuer aux corps cantonnés sur son territoire
des rations de pain et de viande. Les infortunés qu'on a leurrés de
l'espoir d'une marche prochaine vers la France, piétinent sur place,
campés dans la boue, sous le froid et la pluie, mal nourris, mal
vêtus, mal chaussés. On leur fait prendre patience en leur annonçant
des subsides de l'Impératrice de Russie. Mais quand ces subsides
arrivent, l'emploi en est déjà réglé. L'entretien de la maison des
princes et de leurs représentants à l'étranger en absorbe la plus
grande part.
Au camp de Worms, la détresse est encore plus affreuse. À la fin de
1791, au commencement de 1792, lorsque, à la requête de la France, les
soldats de Condé sont obligés de s'éloigner, on les voit, par le plus
rude hiver, errer dans les margraviats de Bade et dans le Brisgau,
repoussés de partout, en proie à de si cruels supplices, que plusieurs
cherchent dans une mort volontaire la délivrance. Condé écrit à
Calonne lettres sur lettres, demande du secours, se plaint d'être
oublié. Et Calonne de répondre «au cher Josias»--c'est le nom qu'il
donne au prince--pour lui exposer que lui-même est sans le sou, et
pour l'exhorter à la patience, comme si l'on pouvait patienter quand
le pain manque. Cette accumulation de troupes, leur infortune, leur
inaction engendrent bientôt l'indiscipline. Il faut créer une police,
interdire le jeu, disperser les réunions bruyantes, réprimer les
propos calomnieux. Près de deux cents gentilshommes sont chassés de
l'armée ou enfermés dans la forteresse de la Chartreuse et dans les
prisons de Coblentz. On dirait que la Bastille n'a été détruite à
Paris que pour être rebâtie aux bords du Rhin. Seulement ici, c'est
l'Électeur de Trêves qui délivre les lettres de cachet, à la requête
de Calonne, presque sur son ordre.
À Coblentz, la politique est brûlante, acerbe, agressive. Elle tient
ses assises au café des Trois-Couronnes, où vient pérorer chaque jour
Suleau, le journaliste de l'émigration, l'éditeur du journal des
princes[23], l'oracle des exaltés. Là, dans le bruit des conversations
et des querelles, il récite les articles qu'il publiera bientôt dans
sa gazette, articles que Calonne est obligé de désavouer, tant sont
ardentes et violentes les diatribes qu'ils fulminent contre les
gouvernements qui tardent à porter secours. Les propos du fougueux
pamphlétaire trouvent de l'écho parmi ses auditeurs. Ceux-ci discutent
les chances de la République. Ils sont convaincus que le premier coup
de canon emportera ce régime abhorré, ouvrira aux émigrés la route de
Paris. Ils ne parlent que de partages et de vengeances. Ils
constitueront un ministère, et se feront restituer leurs antiques
privilèges. Dans les paroles éclate le mépris des nobles entre eux,
l'hostilité sourde de la noblesse de province contre la noblesse de
Versailles, des émigrés courtisans contre les émigrés soldats, et
par-dessus tout, la haine de Coblentz pour les royalistes modérés, les
monarchiens, comme on les appelle, qu'on enveloppe dans la même
animadversion que les jacobiens. On se répand en atroces calomnies sur
eux, sur le roi, sur la reine, sur les personnages de l'entourage des
princes. Le roi a osé se plaindre de ce que ses frères agissent sans
son aveu, ne tiennent aucun compte des dangers qu'il court, et
cherchent à organiser une régence. La reine a dit qu'elle aimait mieux
être la mère d'un roi constitutionnel que la femme d'un roi pourvu
d'une tutelle. Ces propos leur sont imputés à crime. On leur reproche
de considérer les succès possibles des émigrés comme des chaînes
qu'une fois rétabli sur son trône, Louis XVI ne pourrait secouer.
Crimes aussi sa condescendance envers l'Assemblée nationale, son
dessein d'adhérer à la Constitution que celle-ci vient d'édicter;
crimes enfin, les ordres qu'il envoie aux princes, et dont ceux-ci ne
tiennent aucun compte.
[Note 23: _Journal de M. Suleau_, rédigé à Coblentz, dédié à
toutes les puissances. À Neuwied sur le Rhin et à Paris,
1791.]
On comprend dans les mêmes anathèmes ceux qui veulent deux Chambres,
un roi sans pouvoir, un gouvernement comme en Angleterre. Les auteurs
de ces violences ne s'entendent que pour conspuer la Constitution. Dès
qu'il s'agit d'étudier un autre système, ils se divisent et justifient
le mot de Mercy: «Pour juger sainement les affaires françaises, il ne
faut prêter l'oreille à aucun parti, parce qu'ils sont tous aveuglés
par leur intérêt ou leurs passions ... Leur plus grand défaut, c'est
d'être dans un état de dissolution politique; ils sont plus exagérés
et plus absurdes que les jacobins.»
L'Empereur, le roi de Prusse, Monsieur, ont leur part dans les amères
critiques dont les espions de Paris recueillent les échos. Les émigrés
accusent, non sans raison, l'Empereur de vouloir les perdre: «Il ne
serait pas fâché de trouver un prétexte pour démembrer la France, en
poussant l'anarchie à son comble.» Au roi de Prusse, ils reprochent de
se laisser approcher par des hommes séduisants et dangereux, ces
monarchiens aussi criminels que les démagogues; à Monsieur, ses
irrésolutions, celles de ses partisans, leur déférence pour les idées
des Tuileries. Jaucourt, le partisan passionné de Monsieur, est pris à
partie. Parce qu'il ne partage pas toutes les idées de Calonne, un
gentilhomme corse lui jette au visage qu'il n'est qu'un espion aux
gages de Paris, et s'attire, par cette algarade, une rigoureuse mise
aux arrêts.
C'est encore au café des Trois-Couronnes que s'alimente la chronique
scandaleuse. Si l'on exalte Calonne, c'est pour dénigrer Breteuil. On
attaque celui-ci jusque dans sa vie privée. On commente la liaison de
sa fille, Mme de Matignon, avec d'Agoult, l'évêque de Pamiers; la
sienne, avec la soeur du même évêque, le tout émaillé de détails
abominables.
Pour être moins bruyants, les propos des salons ne révèlent pas plus
de bienveillance. On se réunit chez Mme de Calonne, qui donne des
«petits dîners charmants», nous dit le chevalier de Bray, envoyé de
l'Ordre de Malle, en sortant, le 25 novembre 1791, de chez Calonne où
il a dîné en très aimable et très noble compagnie; chez Mme de Caylus;
chez Mme d'Autichamp; chez Mme de Marsac, qui ne reçoit que des
hommes, ailleurs encore. Chaque jour, ce sont fins repas, thés,
concerts, voire représentations, tout comme à Paris. Les personnages
admis à ces réunions sont triés sur le volet. Mais l'éclat de leur
nom et de leur rang ne les rend pas plus raisonnables que le commun
des émigrés. Ils ont les mêmes préjugés, se leurrent des mêmes
espérances, nourrissent les mêmes haines. Ils ne diffèrent d'eux que
dans l'expression de leurs sentiments.
En tous ces endroits on ne fait pas l'opinion; on la subit. Elle
arrive toute faite de chez Mme de Balbi, la préférée de Monsieur; de
chez Mme de Polastron, la favorite du comte d'Artois; ou enfin de chez
la princesse de Monaco, l'ancienne et toujours amie du prince de
Condé. On peut dire d'elles qu'elles sont les trois reines de
l'émigration. Louise de Polastron, née de Lussan d'Esparbès, est une
jeune femme douce, simple, modeste, fuyant l'intrigue et aimant
sincèrement le comte d'Artois qui le lui rend bien. Sous un visage
dont le regard forme la principale beauté, elle cache une âme de feu.
Livrée à elle-même, elle ne serait qu'une charmeuse. Mais son
entourage l'excite contre Mme de Balbi qui la jalouse. La rivalité des
deux maîtresses devient bientôt une des préoccupations des émigrés.