[Note 21: Après cette mission, on le perd de vue jusqu'en

1792. De deux lettres de son frère au comte Ostermann,

vice-chancelier de Russie, il résulte qu'à cette époque il

était en disgrâce pour une cause ignorée, et que le prince de

Nassau, un moment son protecteur, l'avait abandonné. En 1793,

dans des circonstances assez obscures, il fut arrêté à

l'armée du prince de Cobourg. Son frère intervint de nouveau

pour le défendre et écrivit à Catherine. Sur la supplique

qu'elle reçut de lui, elle a écrit de sa main: «Priez

l'ambassadeur qu'il nous soit communiqué pourquoi Bombelles

a-t-il été arrêté par le prince de Cobourg. Quant à moi, je

pense que son frère, le marquis de Bombelles, a lui-même usé

de ce pauvret pour transmettre des informations au prince de

Cobourg.» Les documents sont muets sur la suite de cette

affaire.]

Le comte Eszterhazy fut le premier confident de ce projet. Le prince,

qui désirait l'emmener avec lui, ne lui cacha rien de ce qu'il

attendait de cette démarche. Pour ne pas s'exposer à un refus de

l'Empereur, le comte d'Artois entendait se rendre à Vienne incognito,

sans demander l'autorisation d'y aller, accompagné seulement de

Calonne, du capitaine de ses gardes et du comte Eszterhazy. Il

comptait, en outre, se faire appuyer par Bouillé, à qui le roi de

Prusse, en l'invitant à venir à Pilnitz, offrait un grade dans ses

armées, et que l'Empereur pressait de faire connaître ses plans déjà

communiqués au roi de Suède. Il espérait beaucoup du crédit de ce

général alors très en faveur aux cours de Vienne et de Berlin. Mais

tandis qu'il mettait la dernière main aux préparatifs de son départ,

un envoyé de Louis XVI débarquait à Coblentz. C'était le chevalier de

Coigny. Il apportait au comte de Provence et au comte d'Artois deux

lettres de leur frère. L'une, destinée à être répandue dans le public,

les engageait ainsi que les émigrés à rentrer en France; l'autre,

expédiée secrètement, invitait Monsieur à ne s'inspirer que de

l'intérêt du royaume.

La seconde seulement était sincère, car si le roi souhaitait que ses

frères ne le compromissent point, il ne voulait pas, en les rappelant

à Paris, les exposer aux dangers qui le menaçaient lui-même. La

première n'avait été écrite que pour tromper l'Assemblée nationale et

lui faire croire que le roi s'associait à ses vues. Les princes

demandèrent à Coigny si leur frère leur ordonnait de rester inactifs.

Au lieu de répondre, Coigny les supplia de ne rien faire qui mît en

péril la sécurité de la famille royale. Ils ne pensèrent pas que cette

sécurité pût être menacée par la course du comte d'Artois à Vienne, et

son départ fut définitivement résolu. Il eut lieu le 13 août. En

passant à Mayence, les voyageurs y virent chez l'Électeur les trois

Condé. Ils apprirent là que la paix venait d'être conclue par

l'Autriche avec les Turcs et qu'elle allait l'être pour la Russie. Ce

double événement parut de bon augure pour la négociation qu'on tentait

auprès de Léopold.

II

LA DÉCLARATION DE PILNITZ

En entrant dans Vienne, le prince et sa suite furent reçus par le duc

de Polignac, le baron de Flachslanden et le comte François d'Escars.

Ceux-ci le conduisirent chez l'ambassadeur d'Espagne. Non seulement ce

diplomate avait mis son hôtel à la disposition du comte d'Artois, mais

encore, à défaut de l'ambassadeur de France, M. de Noailles, qui ne

parut pas, il se chargea, conjointement avec Fersen, de demander pour

le prince une audience à l'Empereur. Justement, l'Empereur avait reçu

de Marie-Antoinette, les jours précédents, par l'intermédiaire de

l'ambassadeur Noailles, une lettre qui donnait à entendre que Louis

XVI était disposé à accepter la Constitution qui se préparait. Cette

déclaration ne pouvait que le mal disposer à répondre favorablement

aux demandes que lui apportait Nassau, alors surtout qu'au même

moment, il s'appuyait auprès des cours sur la communication de sa

soeur pour les déterminer à agir, ce qui obligeait Breteuil à leur

donner des explications et à leur affirmer que cette lettre, la reine

ne l'avait écrite que contrainte et forcée, et à se plaindre de

l'usage qu'en avait fait l'Empereur. D'autre part, Léopold venait de

refuser à Fersen d'intervenir dans l'expédition projetée par le roi de

Suède, en alléguant l'impossibilité de prendre une résolution si grave

avant de s'être rencontré à Pilnitz avec le roi de Prusse. Il fut très

désagréablement surpris en apprenant la présence du comte d'Artois à

Vienne. Toutefois, il n'osa refuser de le recevoir. Il s'exécuta donc

et non sans bonne grâce. Il invita les nouveaux venus à dîner, les

emmena au spectacle, leur témoigna beaucoup de bienveillance, mais

avec une non moindre habileté se déroba quand ils voulurent le

contraindre, par des questions insidieuses, à faire des réponses qui

l'auraient engagé. Ce ne fut pas sans peine que le comte d'Artois

obtint la permission d'aller à Pilnitz. Malgré ses efforts, on ne lui

accorda pas autre chose. Tout se passa en gracieusetés et en

politesses.

Il n'en fallut pas davantage cependant pour accroître les illusions du

prince et de ses amis. En quittant la table impériale, Polignac

écrivit à Larouzière: «Ce dîner est sans exemple. Ce qui se passera

d'ici au 28 de ce mois va porter l'épouvante parmi ceux qui jusqu'ici

n'ont su régner que par la terreur. L'Empereur a consenti à tout ce

que le prince lui a demandé, et, pour y mettre le sceau, il consent à

ce que Monseigneur aille à Pilnitz. Il y verra le roi de Prusse et

sera témoin des arrangements faits et signés par les deux souverains

relativement à la France. L'Empereur part aujourd'hui et Monseigneur

demain.»

Si le crédule et confiant Polignac s'était douté de la réalité, il ne

se serait pas hâté de chanter victoire. Le voyage du comte d'Artois

avait déplu à l'Empereur, et plus encore à ses ministres Kaunitz et

Cobenzl. Mal disposés pour la France, convaincus que les affaires de

la monarchie étaient désespérées, ils redoutaient la publicité qu'on

ne manquerait pas de donner aux bons procédés dont le comte d'Artois

venait d'être l'objet et l'effet qu'ils produiraient à Paris. Ils ne

voulaient pas, quelles que dussent être leurs résolutions, paraître

avoir agi à la requête des frères de Louis XVI et des émigrés. Ils

relevaient avec amertume ce qu'ils appelaient la légèreté du comte

d'Artois. Ils ne se montraient pas plus indulgents pour Calonne,

critiquaient son étourderie, son langage, ses manières, et loin d'être

prêts à agir, ainsi que le supposait Polignac, ils étaient toujours

décidés à ne rien céder aux demandes des princes, à se réserver pour

l'heure où le roi de France les adjurerait lui-même de le secourir.

Sybell prétend que, dans cette entrevue, le comte d'Artois, pour

pousser l'Empereur à ouvrir les hostilités, alla jusqu'à lui offrir la

Lorraine à titre de dédommagement. Il n'y a nulle part, dans les

documents connus a ce jour, la preuve formelle de cette offre, bien

que plus tard il ait été question d'une aliénation de territoire. Il

est au moins douteux qu'elle ait été faite, et certain que

l'Empereur, si elle fut faite, la repoussa, comme il repoussa les

nombreuses prières du comte d'Artois, bien que celui-ci se fût emporté

jusqu'à lui reprocher son implacable égoïsme.

Le 25 août, l'empereur Léopold et le roi de Prusse se rencontrèrent au

château de Pilnitz, résidence des souverains saxons près de Dresde. Le

comte d'Artois y vint de son côté le même jour, anxieux et inquiet. Il

savait, par le comte Eszterhazy, que les ministres autrichiens

regardaient l'affaiblissement de la France comme un grand avantage

pour la maison d'Autriche. Il redoutait les effets de leur mauvais

vouloir. Cependant l'accueil qu'il reçut ne révélait que bienveillance

et dispositions favorables. On affecta de l'associer à tous les

honneurs rendus aux deux souverains. Ils voulurent qu'aux fêtes

célébrées en son honneur, dîner, représentation, illuminations, feu

d'artifice, bal masqué, il eût sa place à leur côté. Le soir venu, ils

le retinrent au château, où il passa la nuit ainsi que le comte

d'Escars, tandis que les autres personnages de sa suite retournaient

coucher à Dresde. Mais, le lendemain, les difficultés commencèrent.

Au cours de ses entretiens avec l'Empereur et avec le roi, le comte

d'Artois finit par comprendre qu'il n'obtiendrait rien et que si

quelque décision était prise touchant la France, elle le serait sans

lui, en dehors de lui, avec le souci de l'écarter de toute action

ultérieure. Calonne, qui, de son côté, conférait avec les ministres,

ne fut pas plus heureux que son maître. Ceux du roi de Prusse

consentirent à l'entretenir officiellement; ceux de l'Empereur s'y

refusèrent, disant qu'ils n'avaient pas d'ordre.

Le lendemain seulement, eut lieu une réunion des souverains et de

leurs conseillers à laquelle furent admis le comte d'Artois et

Calonne. On devait y rédiger une convention tendant à rétablir la

monarchie française. Mais le projet de déclaration étant conçu en

termes ambigus et vagues, le comte d'Artois protesta. Calonne

s'indigna, exigea un langage plus net. Il fallait, disait-il, gagner

la confiance de Louis XVI et intimider ses oppresseurs. Il conseillait

un manifeste signé de tous les Bourbons, énumérant les empiétements de

l'Assemblée, annulant ses actes aussi bien que la sanction arrachée

au roi par la ruse et la violence; Monsieur serait Régent, annoncerait

à la nation une coalition européenne et rendrait les habitants de

Paris responsables sur leur vie de celle de Louis XVI. L'Autriche

reconnaîtrait le Régent en le saisissant des réclamations des princes

possessionnés en Alsace. Enfin, l'Empereur ferait entrer en France un

corps d'armée composé de ses propres troupes, de Prussiens, de

Piémontais, d'émigrés auxquels on joindrait des Suédois, ainsi que

plusieurs régiments qu'offrait de fournir le landgrave de

Hesse-Cassel, et dont la solde serait payée par Léopold.

Le caractère de ces projets, c'est qu'ils mettaient de côté le roi de

France et rétablissaient l'ancien régime. Ils furent écartés et non

sans humeur. Après avoir examiné et repoussé l'idée qu'émit Cobenzl de

réunir un Congrès à Aix-la-Chapelle, les négociateurs s'arrêtèrent à

l'opinion qu'on ne pouvait rien faire sans connaître celle de toutes

les cours. Finalement, on adopta le projet de déclaration qui venait

d'être discuté. Les deux souverains le signèrent malgré le dépit du

comte d'Artois vivement et hautement exprimé. Bien que ce document

soit connu, il convient de le citer ici. En voici les termes:

«Sa Majesté l'Empereur et Sa Majesté le roi de Prusse ayant entendu

les désirs et représentations de Monsieur et de M. le comte d'Artois,

se déclarent conjointement qu'Elles regardent la situation où se

trouve actuellement Sa Majesté le roi de France comme un objet d'un

intérêt commun à tous les souverains de l'Europe. Elles espèrent que

cet intérêt ne peut manquer d'être reconnu par les puissances dont le

secours est réclamé; qu'en conséquence, elles ne refuseront pas

d'employer conjointement avec Leurs dites Majestés, les moyens les

plus efficaces, relativement à leurs forces, pour mettre le roi de

France en état d'affermir dans la plus parfaite liberté les bases d'un

gouvernement monarchique également convenable au droit des souverains

et au bien-être de la nation française. Alors, et dans ce cas, Leurs

dites Majestés, l'Empereur et le roi de Prusse, sont résolues d'agir

promptement, d'un mutuel accord, avec les forces nécessaires pour

obtenir le but proposé et commun. En attendant, elles donneront à

leurs troupes les ordres convenables pour qu'elles soient à portée de

se mettre en activité.»

Ainsi, le comte d'Artois n'avait pu vaincre la résistance de

l'Autriche et de la Prusse. Ces deux puissances ne voulaient agir que

d'accord avec l'Europe. Pour établir cet accord, il fallait des

efforts et des délais qui reculaient indéfiniment la solution

souhaitée par les princes. Quelque insuffisante que fût cette

déclaration, et bien qu'elle n'engageât personne, il y eut, au moment

de signer, d'assez nombreuses hésitations parmi les signataires, tant

ils la jugeaient inutile et dangereuse.

--Voilà une cochonnerie qu'il faudra soutenir, dit l'un d'eux. Mais

comment et jusqu'à quel point?

Il est à remarquer que, malgré l'opinion dédaigneuse qu'en avaient

ceux qui venaient de la rédiger, en dépit de ce qu'en pensaient le

comte d'Artois et Calonne, la déclaration fut considérée en France et

parmi les émigrés comme une menace solennelle des puissances

étrangères contre la Révolution. En décrivant les colères et l'effroi

qu'elle déchaîna dans Paris, les historiens de ces jours terribles se

sont attachés, pour la plupart, à rechercher dans quelle mesure elle

contribua à provoquer de nouveaux excès. C'est aussi comme une menace

que l'interprétèrent les émigrés. Le bruit s'étant répandu qu'elle

n'avait été faite que par la volonté du roi de Prusse, elle eut pour

résultat d'accroître la faveur dont jouissait ce prince parmi les

royalistes. L'Émigration, dès ce moment, se porta sur Berlin,

convaincue qu'elle y serait mieux reçue qu'à Vienne. Quant aux hommes

politiques dont s'inspiraient ordinairement les princes, quand on leur

disait que la déclaration de Pilnitz était peu de chose, ils

objectaient que ce peu ne devait pas être dédaigné et valait mieux que

rien. Le 8 septembre, le marquis de Larouzière écrivait: «Le seul

moyen de porter en avant celui dont les circonstances ont fait

dépendre notre sort, était de lui ôter tout moyen de reculer. Si l'on

n'a pu fixer positivement l'époque de son activité, il paraît

cependant qu'il lui sera moins facile désormais de rester oisif et de

paralyser autrui.»

Le jour même où avait été signée la déclaration de Pilnitz, le comte

d'Artois prit congé de l'Empereur qui se rendait à Prague, et

accompagna le roi de Prusse jusqu'à Dresde. Il fit un court arrêt dans

cette ville après avoir vu ce prince partir pour Berlin. C'est là

qu'il prit une importante résolution et l'exécuta sur-le-champ en

envoyant le comte Eszterhazy à Saint-Pétersbourg. Eszterhazy était

chargé de faire connaître à l'Impératrice ce qui venait de se passer à

Pilnitz et de seconder les démarches confiées au baron de Bombelles,

en s'attachant à convaincre Catherine qu'elle était maintenant la

dernière ressource de la maison de Bourbon et des émigrés. En décidant

cette mission, en choisissant Eszterhazy pour l'accomplir, le comte

d'Artois obéissait aux conseils du prince de Nassau-Siegen qui était

venu le rejoindre à Dresde.

C'est une curieuse figure que celle de ce Nassau, dont les

extraordinaires hasards de ces temps agités faisaient ce jour-là et

devaient faire les années suivantes un des agents les plus actifs des

Bourbons émigrés. Tout entier à la cause des princes, son sang et sa

fortune, il leur offrait tout. Posé, calme, d'un extérieur extrêmement

noble et modeste, et tout de feu dans ses résolutions, il était né en

1745, dans le duché de Nassau. Sa grand'mère, Charlotte de

Mailly-Nesle, avait été célèbre par ses aventures. Du vivant de son

mari, le duc Emmanuel-Ignace de Nassau, il lui était né un fils dont

elle ne révéla l'existence que lorsqu'elle fut veuve. Il se nommait

Maximilien. Le Conseil aulique de Vienne refusa de le reconnaître

comme légitime. Il se maria, et eut un fils qui, plus heureux que sa

grand'mère, obtint du Parlement de Paris la déclaration de légitimité

de son père. C'était le personnage dont il est question ici, Othon de

Nassau-Siegen. Il eut une vie très agitée, fit le tour du monde avec

Bougainville, fut officier au service de France et d'Espagne et

finalement amiral en Russie, où il obtint la faveur de Catherine.

Envoyé par elle auprès des princes, il se fit leur champion et les

servit avec dévouement. Il mourut en 1809. Lauzun, le prince de Ligne,

Mme Vigée-Lebrun parlent de lui dans leurs Mémoires.

Témoin et confident de l'échec que venaient de subir le comte d'Artois

et Calonne, il les avait poussés à expédier à l'Impératrice quelqu'un

qui marquât un peu et qui fût en état d'obtenir d'elle, en même temps

que des secours personnels pour les frères du roi de France, qu'elle

exerçât son influence à l'effet de déterminer les souverains à se

coaliser. C'est ainsi que le comte Eszterhazy, dont le nom était connu

à Saint-Pétersbourg, avait été désigné pour aller unir ses efforts à

ceux de Bombelles ou même se substituer à celui-ci, s'il était reconnu

au-dessous de la tâche en vue de laquelle il était envoyé. Après son

départ, le comte d'Artois prit la route de Coblentz, où l'attendait,

impatient et anxieux, Monsieur, comte de Provence. Une fois réunis,

les deux frères, quoique déçus dans leurs espérances par les termes

d'une déclaration qui subordonnait l'action militaire qu'ils

souhaitaient à l'accord préalable des puissances, étudièrent les

moyens de tirer parti de l'entrevue de Pilnitz. Le résultat de leur

étude et de leurs méditations fut une lettre publique adressée à Louis

XVI, que le comte d'Artois et Calonne s'étaient chargés de rédiger et

qui révélait la plus imprudente exaltation. Dans ce manifeste, ils

feignaient de croire que le roi n'avait pas accepté librement la

Constitution et que son adhésion avait été extorquée. Partant de là,

ils se mettaient en révolte contre ses ordres, annulant les

nominations faites dans l'armée depuis le 14 juillet 1789, ainsi que

les décisions émanées de l'autorité royale. Quant à la déclaration de

Pilnitz, ils étaient parvenus, en la dénaturant, à la transformer en

une déclaration de guerre, destinée à produire des effets immédiats.

Comme ils venaient d'expédier cette lettre, ils en recevaient une de

l'Empereur les avertissant que s'ils tenaient un langage contraire aux

accords conclus entre l'Autriche et la Prusse, il se verrait forcé de

les démentir. Dans les dispositions où se trouvaient les princes, ce

dur avertissement ne pouvait que les déconcerter, en leur prouvant une

fois de plus que les puissances, sans lesquelles ils ne pouvaient

rien, entendaient paralyser leurs efforts et entraver leur volonté.

Ils étaient encore sous le coup de la missive impériale, quand le

baron de Bombelles, qu'ils n'attendaient pas de sitôt, arriva à

Schonbornlurst. En réponse aux requêtes qu'on l'avait chargé de

présenter, Catherine le renvoyait aux princes porteur d'une somme de

deux millions de francs qu'elle leur offrait à titre d'avance, pour

faciliter l'exécution de leurs projets. Dans sa lettre datée du 1er

octobre, elle leur disait:

«Comment refuser de vous assister encore, lorsque vous me dites

qu'avec ce secours vous délivrerez votre patrie de ses oppresseurs?

Mais aussi, c'est une condition que l'Europe entière attend de vous.»

En même temps, elle écrivait à Nassau, à qui elle communiquait les

motifs d'ordre intérieur qui ne lui permettaient pas «d'entrer, dès ce

moment, avec activité dans les affaires de France». Mais elle

promettait d'aviser au moyen «d'être de la partie» au printemps

suivant.

Ce langage et deux millions, c'était plus qu'il n'en fallait pour

consoler les princes du mauvais vouloir de l'empereur Léopold. Ils se

consolèrent, en effet, enthousiasmés par les favorables dispositions

de l'Impératrice, assurés que le comte Eszterhazy saurait en tirer

parti et qu'ils en auraient le profit dans un prochain avenir. Ils y

puisèrent aussi la ferme volonté de ne pas plus tenir compte des

ordres et des désirs de leur frère que s'il n'existait pas. Une lettre

du comte de Provence écrite au roi vers ce temps traduit sous une

forme saisissante leurs sentiments:

«Mon frère, je vous ai écrit; mais c'était par la poste et je n'ai

rien pu vous dire. Nous sommes ici deux qui n'en font qu'un: mêmes

sentiments, mêmes principes, même ardeur pour vous servir ... Si l'on

nous parle de la part de ces gens-là (le parti constitutionnel), nous

n'écouterons rien; si c'est de la vôtre, nous écouterons, mais nous

irons droit notre chemin; ainsi, si l'on veut que vous nous fassiez

dire quelque chose, ne vous gênez pas. Soyez tranquille sur votre

sûreté, ... nous n'existons que pour vous servir; nous y travaillons

avec ardeur et tout va bien. Nos ennemis mêmes ont trop d'intérêt à

votre conservation pour commettre un crime inutile et qui achèverait

de les perdre.»

Cette lettre est abominable. Elle résume toutes les haines, tous les

préjugés, toutes les exigences des émigrés. Pour que leur cause

triomphe, ce n'est pas trop de la tête du roi. Ils sont prêts à la

sacrifier si leur victoire est à ce prix. Aussi, combien légitime et

fondée, cette accusation de Marie-Antoinette écrivant à Mercy: «Vous

connaissez par vous-même les mauvais propos et les mauvaises

intentions des émigrants. Les lâches, après nous avoir abandonnés,

veulent exiger que seuls nous nous exposions et seuls nous servions

leurs intérêts. Je n'accuse pas les frères du roi ..., mais ils sont

entourés par des ambitieux qui les perdront après nous avoir perdus

les premiers.»

Quand Louis XVI, au mois de septembre 1791, écrit officiellement à ses

frères pour les inviter à revenir auprès de lui, ils lui déclarent

qu'ils n'obéiront pas. Si violente est leur réponse rendue publique

que la famille royale prisonnière aux Tuileries en est réduite à

confesser que les princes la conduisent à la mort. La reine en larmes

s'écrie en parlant de Monsieur:

--Caïn! Caïn!

Le roi essaie de réparer les effets de la conduite de ses frères. Il

leur envoie un de ses plus dévoués serviteurs, le baron de Goguelat,

pour leur rappeler qu'ils doivent cesser de susciter des ennemis à la

France, rentrer dans le royaume et reprendre leur place auprès du

trône. Goguelat arrive un soir à Coblentz. Il est conduit auprès des

princes par le marquis de Bouillé. La petite cour de Coblentz

ressemble à celle d'un puissant monarque «par l'appareil des gardes,

des officiers de toutes armes et des nombreux domestiques dont elle

est remplie». Toute cette foule est dans l'enthousiasme sur la

nouvelle qu'un Congrès va se réunir à Aix-la-Chapelle, que les

puissances accréditent des ambassadeurs auprès des princes, et que la

contre-révolution va triompher. Goguelat est reçu par Monsieur, lui

remet les lettres dont il est porteur et accomplit sa mission.

--Le roi ignore ce qui se passe, répond Monsieur. Qu'il se

tranquillise, nous lui répondrons officiellement. Quant à vous, je me

flatte qu'après mûre réflexion, vous ne demanderez pas mieux que

d'être des nôtres.

--Monseigneur, Votre Altesse me pardonnera; mais j'ai pris envers

Leurs Majestés l'engagement de leur apporter votre réponse.

Et Monsieur réplique d'un ton glacial:

--En ce cas, je viens de vous la faire, et rien ne s'oppose plus à

votre retour.

C'est ainsi que les princes reçoivent les envoyés du roi et se

montrent empressés à suivre ses ordres. Quelquefois, dans ces

incidents d'un caractère si dramatique, au-dessus desquels on sent

passer un vent de mort, l'esprit caustique de Monsieur jette un trait

ironique, puéril et prétentieux. Le 6 décembre 1791, ce prince reçoit

de Paris une missive importante:

«Louis-Joseph-Stanislas-Xavier, prince français, lui est-il dit,

l'Assemblée nationale vous requiert, en vertu de la Constitution

française, titre III, chapitre II, section III, article 2, de rentrer

dans le royaume dans le délai de deux mois, à compter de ce jour,

faute de quoi et à l'expiration dudit délai, vous perdrez votre droit

éventuel à la régence.»

À cet ordre, Monsieur répond en le parodiant: «Gens de l'Assemblée

française se disant nationale, la saine raison vous requiert, en vertu

du titre Ier, chapitre I, section I, article 1 des lois

imprescriptibles du sens commun, de rentrer en vous-mêmes dans le

délai de deux mois, à compter de ce jour, faute de quoi, après

l'expiration dudit délai, vous serez censés avoir abdiqué votre droit

à la qualité d'êtres raisonnables et ne serez plus considérés que

comme des fous enragés, dignes des Petites-Maisons.»

Voilà comment on traite des affaires si graves; voilà comment on

bafoue le gouvernement de la France, sans songer que la famille royale

est en otage entre ses mains et que c'est à elle que la Révolution

fera expier ces plaisanteries outrageantes.

III

UNE COUR D'EXILÉS

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 8 / 37 段