de proche parent, d'ami de son roi et de voisin le plus immédiat de
son territoire, que Sa Majesté Catholique a le plus grand intérêt dans
la félicité et dans la tranquillité intérieure de la nation française,
et que, bien éloigné de penser à la troubler, elle a pris la
résolution d'exhorter les Français, et elle les conjure de réfléchir
tranquillement sur le parti que leur souverain a été forcé de prendre;
de revenir sur les procédés outrés qui peuvent y avoir donné cause; de
respecter la haute dignité de sa personne sacrée, sa liberté et son
immunité, et celle de toute sa famille royale; et de se persuader que,
toutes fois que la nation française ne manquera point à ses devoirs,
elle trouvera dans le roi d'Espagne toute la considération et toutes
les ressources conciliatoires et amiables qu'elle saurait désirer, en
épargnant à Sa Majesté la nécessité douloureuse de réprimer les
perturbateurs et les ennemis de ce système pacifique[19].»
[Note 19: Papiers de Castries.]
À Bruxelles, l'émoi causé par ces événements était long à s'apaiser.
Le nombre des Français accourus au-devant du roi grossissait de jour
en jour. L'archiduchesse gouvernante des Pays-Bas s'inquiétait de
leurs allées et venues. Pressée de voir partir les princes dont la
présence causait cette agitation, elle ne les accueillait plus qu'avec
froideur. Monsieur s'était mis au lieu et place du comte d'Artois.
Celui-ci s'effaçait docilement, abandonnait à son aîné la direction
des affaires. Mais il se dépensait en bravades, en propos imprudents,
faisait grand bruit de ce qu'il appelait les promesses de l'Empereur,
montrait à tout venant une lettre du roi de Suède, proposant de former
une ligue contre la Révolution et d'en prendre le commandement. En un
mot, il s'agitait si follement que Monsieur était obligé d'intervenir
pour le faire renoncer à toute démarche précipitée. Calonne, idole des
exaltés, s'efforçait de démontrer au comte de Provence qu'il était
peut-être heureux que le roi eût été empêché de prendre le pouvoir,
puisqu'on pouvait tout redouter de sa faiblesse et du mauvais esprit
de la reine. Il lui suggérait l'idée de se proclamer Régent du
royaume.
Monsieur se laissait séduire par cette proposition, qui lui semblait
répondre aux intentions du roi. Il venait d'apprendre par Fersen qu'au
moment de quitter Paris, le soir du 20 juin, Louis XVI avait manifesté
l'intention de confirmer, s'il n'était délivré, de pleins pouvoirs
antérieurement donnés par lui à l'aîné de ses frères, et qu'il avait
ensuite annulés. Ces pouvoirs, s'ils étaient renouvelés, faisaient de
leur dispositaire, en remplacement du roi prisonnier, le véritable
dispensateur de l'autorité royale. Monsieur s'en croyait investi déjà.
Il parlait et agissait en maître, tandis que, confiants dans son
énergie et son habileté, beaucoup de gens commençaient à croire, comme
Calonne, que c'était pour un bien qu'en ces circonstances difficiles,
Louis XVI fût empêché de gouverner.
Le lendemain de l'arrestation du roi, un aubergiste de Bruxelles
disait à un émigré qui se lamentait sur cet événement:
--Consolez-vous, monsieur; cette arrestation n'est pas, je crois, un
si grand malheur. M. le comte d'Artois avait, ainsi que vous, l'air
attristé. Mais tous les messieurs qui étaient dans la voiture avaient
l'air très content.
Il est certain que, parmi les émigrés, il y en eut qui redoutaient que
Louis XVI redevînt libre et reprît le pouvoir, convaincus qu'il
voudrait l'exercer avec les constitutionnels, à l'exclusion des
partisans de l'ancien régime. C'étaient les mêmes qui, plus tard, se
réjouissaient de la mort de Louis XVI et qui appelaient Louis XVIII,
réfugié à Mitau, «le plus grand jacobin du royaume». Ils tenaient le
haut du pavé, soutenus par Calonne. Ils cachaient si peu leurs
sentiments que, le 10 juillet, un envoyé du roi étant venu à Worms
pour porter à Condé l'ordre de renoncer à combattre contre la France,
il dut s'enfuir pour se soustraire aux violences des émigrés «très
montés contre le roi et contre lui».
Cependant, dans la pensée de Fersen, les pouvoirs dont s'autorisait le
comte de Provence ayant été annulés, ne lui donnaient aucun droit;
c'est à tort qu'il les invoquait à l'appui de ses décisions. Fersen,
qui était resté en relations avec Marie-Antoinette,--il put
communiquer avec elle jusqu'au 10 août--lui demanda s'il convenait
d'octroyer ces pouvoirs à Monsieur, et de le laisser libre de se
servir de Calonne ou de lui imposer Breteuil. En réponse à cette
demande, l'ordre vint, le 8 juillet, de les renouveler dans la forme
où ils avaient été donnés une première fois. Cet ordre les limitait
strictement à des négociations avec les souverains étrangers, ayant
pour but le rétablissement de la tranquillité dans le royaume, la
démonstration des forces ne devant être que secondaire: «Je donne tout
pouvoir à mes frères de traiter dans ce sens-là avec qui ils voudront
et de choisir les personnes pour employer dans ces moyens politiques.»
La reine, négligeant de parler de Calonne, ajoutait: «Il sera
important que le baron de Breteuil se réunisse avec les frères du roi
et ceux qu'ils choisiront pour cette importante communication.»
Quelques jours plus tard, ces pièces furent remises aux princes à leur
arrivée à Coblentz. Mais ils n'en tinrent aucun compte. C'était
toujours entre l'Émigration et Paris le même dissentiment. Le roi et
la reine s'opposaient à toute démonstration armée, convaincus qu'elle
leur coûterait la vie et qu'il valait mieux attendre que le roi eût
acheté sa délivrance par des moyens amiables, notamment en adhérant à
la Constitution. Les princes, au contraire, ne voyaient de salut pour
la Monarchie que dans l'emploi de la force et ne songeaient qu'à
ameuter l'Europe contre la France. Monsieur, chapitré par le comte
d'Artois, entendait se substituer au roi, gouverner pour lui,
conserver Calonne qu'à ce même moment il envoyait à Londres solliciter
les secours de l'Angleterre ou tout au moins sa neutralité. Il voulait
enfin écarter Breteuil pour lequel il professait les mêmes sentiments
que son plus jeune frère. Il lui mandait que ses pouvoirs étaient
révoqués, et lui ordonnait de venir les lui remettre à Coblentz.
Ainsi, dans la pensée des princes, Louis XVI n'était plus qu'un
souverain détrôné, malgré lequel il fallait, même au risque de le
pousser à l'échafaud, sauver la couronne qu'il ne pouvait plus
défendre.
Le 5 juillet, les deux frères étaient à Aix-la-Chapelle, où le roi de
Suède passait l'été et leur avait donné rendez-vous. Il leur renouvela
les assurances de son dévouement à Louis XVI et se déclara de nouveau
prêt à se mettre à la tête d'une ligue contre la Révolution. Il se
plaignit de ce que l'Empereur ne lui avait pas écrit après Varennes,
comme aux autres souverains, pour lui demander son concours. Enfin, il
fut d'avis que Monsieur devait prendre le titre de Régent, afin de
parler à l'Europe, dans l'intérêt de son frère, avec plus d'autorité.
Excités déjà par l'accueil du roi et par son langage, les princes le
furent plus encore par l'apparition de Bouillé. En proie au plus
affreux désespoir, à la suite de l'arrestation du roi qu'il n'avait pu
empêcher, Bouillé manifestait autant d'exaltation que de douleur. Il
avait écrit à l'Assemblée nationale une lettre foudroyante, et
maintenant il ne parlait que de vengeance.
«Je connais les chemins qui mènent à Paris, s'écriait-il; j'y guiderai
les armées étrangères, et de cette orgueilleuse capitale il ne restera
pas une pierre.»
Non content de tenir ces propos, il écrivait encore:
«Les imprudents! ils me traitent de fanfaron; ils ne savent pas que
les coups que j'annonce sont déjà portés; que, dans ce genre, je donne
toujours plus que je ne promets; que l'orage est prêt d'éclater sur
leur tête, et que notre entreprise aura moins l'air d'une guerre que
d'une entrée.»
L'échec qu'il venait de subir, le dépit de son orgueil blessé,
l'inutilité de son dévouement pouvaient faire comprendre ces propos,
sinon les excuser. Mais ce qui paraîtra moins explicable, c'est la
crédulité avec laquelle les écoutaient les frères de Louis XVI.
Bouillé, quoique vaincu, leur parut devoir être invincible si les
moyens lui étaient donnés de renouveler sa tentative. Ce fut un motif
nouveau pour persévérer dans leurs projets.
Après leur entrevue avec le roi de Suède, les princes avaient pris la
route de Coblentz. En passant à Bonn, ils y trouvèrent Breteuil, qui
les attendait. Tout en reconnaissant que les pouvoirs qu'il tenait du
roi étaient singulièrement affaiblis par ceux que Louis XVI venait de
donner à ses frères, il refusa de s'en dessaisir avant d'avoir reçu
les ordres de son souverain. Le sévère et hautain langage de Monsieur
ne fit que l'encourager dans sa résistance. Certain qu'il possédait
toujours la confiance du roi, il s'éloigna sans avoir cédé. Il ne se
trompait pas. Quelques semaines plus tard, un envoyé des Tuileries, M.
de Vioménil, lui apportait un nouveau témoignage de cette confiance,
en confirmant expressément le mandat qui faisait de lui l'unique agent
royal accrédité auprès des cours étrangères.
Le 7 juillet, les princes arrivaient à Coblentz. La comtesse de
Provence, femme de Monsieur, les y avait précédés. Ils furent reçus
avec les honneurs prodigués une première fois au comte d'Artois. Cent
officiers français à cheval allèrent à leur rencontre à une lieue de
la ville, et les ramenèrent à Schonbornlurst, où le ministre de France
Vergennes, et après lui les émigrés, vinrent leur rendre leurs
devoirs. Durant quinze mois, la cour des princes allait devenir l'âme
de l'émigration, et le plus ardent foyer des coalitions formées contre
la France.
LIVRE SECOND
COBLENTZ
I
LA DIPLOMATIE DES PRINCES
Au moment où le comte de Provence et le comte d'Artois venaient
s'établir à Coblentz,--juillet 1791--résolus, comme ils le disaient, à
faire de grandes choses, à Paris, la situation politique s'était une
fois de plus modifiée. Après l'arrestation de la famille royale à
Varennes, quand, rentrée à Paris, elle croyait avoir tout à redouter
du parti jacobin, ce parti brusquement avait paru s'affaiblir et
perdre de son crédit. Les hommes considérés comme exerçant sur les
affaires une action puissante se prononçaient ouvertement pour la
conservation de la monarchie et du roi, pour le rétablissement de
l'ordre. L'Assemblée elle-même semblait disposée à user de son
influence pour assurer l'exécution des lois et finir la Révolution. La
reine, influencée par Barnave, se reprenait à espérer. Elle ne croyait
pas que de l'état de choses qui s'annonçait, le roi pût tirer toute
l'autorité nécessaire à sa couronne. Mais elle pensait, elle
l'écrivait à l'Empereur son frère, que les voeux de la nation étant
exaucés, la famille royale serait à l'abri de nouveaux malheurs.
En conséquence, elle était plus que jamais d'avis qu'on devait
renoncer à l'emploi de la force, et ne tenir aucun compte des
démarches des émigrés. Tout le commandait: les dangers auxquels son
mari, ses enfants, elle-même étaient exposés, l'exaltation du pays
décidé à se défendre s'il était attaqué, la nécessité d'éviter
l'effusion du sang qui résulterait d'une conflagration générale. Elle
détournait donc son frère de toute idée agressive. Elle l'engageait
même à reconnaître la Constitution dès que le roi l'aurait acceptée.
Elle espérait que, par cet acte éclatant qui entraînerait toutes les
cours, l'Empereur inspirerait confiance à l'Assemblée, se mettrait à
même d'exercer quelque influence sur les affaires de la France, et de
devenir son allié.
L'Empereur ne cherchait que prétextes pour ne rien faire. Les
pressants conseils de sa soeur servaient trop bien ses desseins pour
qu'il hésitât à les suivre. C'est parce qu'il s'était empressé de s'y
conformer que les princes, en arrivant a Coblentz, allaient ressentir
de nouveau l'effet de ses fluctuations, lesquelles arrachaient à
Polignac ce cri de découragement: «Il ne sait ni dire non, ni faire
oui.»
L'Empereur répétait que la guerre pourrait être évitée, qu'avec le
temps, l'autorité royale reprendrait racine. Renchérissant sur
l'opinion exprimée par Marie-Antoinette, il poussait le roi à se
réconcilier avec les chefs des partis politiques, à se montrer de plus
en plus froid pour les émigrés. À ceux qui lui conseillaient quand
même une démonstration militaire, il objectait qu'on ne pouvait rien
sans un accord entre toutes les cours, et imputait au mauvais vouloir
de quelques-unes d'entre elles la responsabilité des retards qui
reculaient sans cesse cet accord. Enfin dans ses instructions à ses
agents, il leur recommandait de ne rien faire de ce que demandaient
les émigrés: «Ils sont bien à plaindre, écrivait-il, ils ne pensent
qu'à leurs idées romanesques, à leurs vengeances, à leurs intérêts
personnels. Ils croient que tout le monde doit se sacrifier pour eux,
et ils sont bien mal entourés.»
Les dispositions que révèle ce langage étaient au rebours de celles
des princes, toujours désireux de lancer contre la France les armées
coalisées de l'Europe. Comme pour exciter leurs espérances et
encourager leurs projets, le comte de Fersen arrivait à Coblentz
derrière eux, le 25 juillet. Après Varennes, il s'était rendu à
Aix-la-Chapelle, où l'attendait son souverain, le roi de Suède. Par
son ordre, il était parti sans délai pour Vienne, chargé d'intéresser
l'Empereur à l'expédition que méditait son maître, et d'obtenir que
l'Autriche y prêtât la main. Gustave III offrait seize mille hommes et
des navires pour les transporter. Il demandait à l'Autriche de les
recevoir dans le port d'Ostende, et de lui fournir des subsides. Il
avait envoyé à Catherine, avec laquelle il venait de conclure la paix,
le comte de Saint-Priest, l'ancien ministre de Louis XVI, réfugié dans
ses États, pour solliciter d'elle quelques milliers d'hommes destinés
à grossir l'effectif de son expédition. C'est en allant à Vienne que
Fersen s'arrêtait à Coblentz pour présenter ses hommages aux frères du
roi de France.
Il apprit par eux ce qu'il ignorait encore, qu'au lendemain de
l'arrestation de Louis XVI, l'Empereur d'Autriche avait fait appel à
toutes les cours, sauf à celle de Suède. Cette nouvelle l'attrista.
Elle était d'un fâcheux augure pour la commission dont Gustave-Adolphe
l'avait chargé. Comme il faisait part de ses craintes aux princes,
ceux-ci s'offrirent à seconder ses démarches. Ils écrivirent aussitôt
à l'Empereur pour lui demander d'admettre Gustave-Adolphe dans la
coalition. Un courrier emporta leurs lettres quelques heures après
l'arrivée de Fersen, de façon à le précéder à Vienne. Lui-même, quand
il manifesta le dessein de partir sans retard, fut prié d'attendre
Calonne, qui, de Londres où il venait de passer quelques jours, avait
annoncé son retour prochain.
L'attente de Fersen ne fut pas longue. Le lendemain, 26 juillet,
Calonne se présenta dans la soirée chez les princes, encore tout ému
d'un accident qui avait failli lui coûter la vie, sa voiture ayant
versé dans le Rhin. Il se disait enchanté de son voyage en Angleterre.
Ce n'est pas qu'il eût obtenu les secours qu'il était allé solliciter.
En réponse à ses demandes, Pitt avait objecté que s'il prenait parti
pour les princes, une violente opposition se formerait dans le
Parlement contre lui. Mais il avait promis de rester neutre entre la
France et la coalition; et cette promesse, qu'il se vantait d'avoir
arrachée à Pitt, était interprétée par Calonne comme une victoire
remportée par son savoir-faire.
Quant à la régence dont Monsieur cherchait à se parer, en raison de la
captivité du roi, Calonne prétendait avoir, au cours de son voyage,
acquis la certitude qu'elle serait acceptée avec plaisir par les
puissances. Effet d'un mirage dont personne, à Coblentz, n'était le
jouet au même degré que Calonne, ou mensonge volontaire, cette
affirmation ne reposait ni sur la vraisemblance ni sur la réalité. Une
fois de plus, le conseiller des princes s'abandonnait à ses illusions.
Il n'était pas jusqu'à l'engagement prétendu de l'Angleterre de rester
neutre, qui ne fût beaucoup moins positif qu'il ne le disait. Mais les
princes avaient confiance en lui. Ils ajoutèrent foi à ses
affirmations. Seul, Fersen ne s'y trompa pas. Au moment de monter en
voiture pour se rendre à Vienne, il écrivait: «Calonne parle de
certitudes qui me paraissent aussi vagues que celles dont il se berce
depuis dix-huit mois.» Et jugeant avec une égale indépendance et un
égal sang-froid les émigrés de Coblentz, il ajoutait: «J'ai trouvé les
princes, et surtout Monsieur, très raisonnables. Mais leurs entours!
c'est un foyer d'intrigues abominables où l'intérêt général est
toujours sacrifié à l'intérêt particulier.»
À une date ultérieure, l'accusation de Fersen eût été plus juste
encore. Mais, dès ce moment, il en voyait assez pour prévoir les
odieux calculs qu'allaient faire naître l'égoïsme et les ardeurs des
émigrés. Du reste, quiconque les approchait et les observait
froidement parlait d'eux avec la même sévérité. L'Empereur, qui avait,
il est vrai, intérêt à les noircir, ne cessait de se plaindre de leurs
indiscrétions et de leurs exigences: «Ils veulent me mettre en avant,
me faire agir, et me faire payer pour tous. Ce n'est pas mon compte...
Ni d'eux, ni de leurs alentours on ne peut se servir ni se fier, ni
les aider. Ils ne cherchent qu'à embarrasser, qu'à compromettre.»
Et ce n'était que trop vrai, encore qu'en le constatant, il convienne
d'excuser les fautes que leur fit commettre leur incorrigible
aveuglement. Peut-être après tout, cet aveuglement fut-il leur force,
et les disposa-t-il à supporter avec un courage qui ne saurait être
contesté les effroyables infortunes que leur réservait l'exil. Aux
premières étapes de leur longue marche sur le sol étranger, ils
étaient déjà ce qu'ils furent aux dernières, vingt-trois ans plus
tard, en 1814, poussant leurs orgueilleuses exigences jusqu'à vouloir
disposer des forces coalisées, nommer les généraux, obliger les
souverains à leur porter secours, et à suivre les plans qu'il leur
plaisait de suggérer. Ce fut aussi leur attitude vis-à-vis de Louis
XVI jusqu'au jour où sa tête tomba sous le couperet de la guillotine.
Il leur importait peu qu'il désapprouvât leur conduite. Ils
s'irritaient de ce qu'ils appelaient sa faiblesse, de la
condescendance de la reine envers «les scélérats», épithète sous
laquelle ils désignaient également les monarchiens et les jacobins.
S'ils recevaient une lettre de l'infortuné souverain, leur enjoignant
de changer de conduite, de lui laisser l'initiative des mesures à
prendre, de renoncer à ameuter l'Europe contre la France, ils
traitaient avec mépris cet ordre d'un monarque qui, «n'ayant pas su
rester libre, avait perdu le droit de commander». Ces sentiments, leur
entourage les partageait, les exprimait avec acrimonie et légèreté.
Une lettre de Larouzière, en date du 30 juillet 1791, traduit très
exactement la manière de voir des émigrés:
«Les Français, dont le patriotisme ne saurait borner ses vues à
quelques années d'une tranquillité qui ne serait qu'illusoire,
s'indignent du nouvel ordre de choses qu'on prépare (la Constitution),
parce qu'en convenant qu'il y avait en France de nombreux abus à
réformer, ils reconnaissent que son gouvernement, le seul qui lui
convient, ne comporte point d'alliage. Mais que pourra le petit nombre
contre une multitude égarée qui ne réfléchit jamais, et surtout contre
cette portion si nombreuse qui, par lassitude de l'état actuel,
regardera comme un bienfait tout ce qui aura l'air de l'améliorer? Les
puissances qui, sans intérêt pour nous, ne s'émeuvent que par la
crainte que le débordement de nos vices n'arrive jusqu'à elles,
acquiescent à tout dès qu'elles pourront se livrer à une sécurité dont
elles sont si avides que, même aujourd'hui, contre toutes les règles
de la prudence et de l'humanité, plusieurs d'entre elles se repaissent
d'illusions.»
Livré à lui-même, le comte de Provence eût été plus disposé que le
comte d'Artois à entrer dans les vues de Louis XVI. L'influence de
l'exil, l'excès de ses maux, les crimes de la Terreur finirent par
altérer la modération naturelle de son esprit, et furent les
principales causes de ses fautes. Mais il y avait dans ce prince
l'étoffe d'un politique; devenu roi, il sut le prouver. Il n'eût pas
été impossible, au début de l'émigration, de faire de lui l'arbitre
efficace des différends et des conflits qui stérilisaient les efforts
des royalistes. Malheureusement, à peine sorti de Paris, il subit
l'influence du comte d'Artois. Quand plus tard il s'y déroba, ce ne
fut pas pour être plus raisonnable que lui.
Quoique dès ce moment on pût voir s'élever entre leurs courtisans les
germes des rivalités qui éclatèrent après la mort du roi, le plus
jeune exerçait sur l'aîné une action néfaste à laquelle celui-ci
cédait avec passivité et comme inconsciemment. L'affaire de Varennes
et l'arrivée de Monsieur avaient accru l'exaltation du comte d'Artois.
Avec encore plus de ténacité qu'au commencement de leurs malheurs, il
voulait des mesures violentes, une invasion immédiate, des
distributions d'argent pour préparer Paris à faire bon accueil aux
armées étrangères qui viendraient délivrer le roi. Il parlait
toujours, n'écoutait jamais, à moins que ce ne fût pour entendre
l'éloge de ses opinions et de sa conduite, et loin de trouver bon que
le roi se prêtât à des négociations avec l'Assemblée nationale, il ne
voyait de remède au mal que dans l'emploi de la force.
Après le départ du comte de Fersen, les princes jaloux d'appuyer les
démarches que le roi de Suède faisait faire à Saint-Pétersbourg par le
comte de Saint-Priest, écrivirent à l'impératrice Catherine. Ils
sollicitaient de cette souveraine un million de roubles afin de
prendre à leur solde les troupes des princes allemands, des régiments
français et l'armée suédoise. Une partie de ces effectifs devait
entrer en Alsace, l'autre débarquer sur quelque plage normande d'où
elle marcherait vers Paris, en soulevant le long de sa route les
populations. Ils voulaient, en un mot, faire de Catherine l'âme de la
coalition. À cette coalition, selon eux, tous les princes du
continent, à l'exception du roi d'Angleterre, résolu à rester neutre,
étaient prêts à s'associer: le roi d'Espagne et les autres souverains
issus des Bourbons, parce qu'ils étaient intéressés à ne pas souffrir
le renversement du premier trône de leur maison; l'Empereur, parce
qu'il avait été outragé personnellement par les traitements inouïs
infligés à la reine, sa soeur; le Corps germanique, parce qu'il
suivait l'impulsion de l'Empereur; le roi de Sardaigne, parce qu'il
était attaché au roi Louis XVI par plus d'un lien; le roi de Prusse,
parce qu'il en avait fait l'assurance aux princes eux-mêmes; les
cantons helvétiques et le roi de Suède, parce qu'ils s'y étaient
effectivement engagés[20].
[Note 20: Recueil Feuillet de Conches.]
Lorsque, cette lettre écrite, il fallut désigner le personnage qui la
porterait à l'Impératrice, le choix des princes s'arrêta sur le baron
de Bombelles, frère du marquis de Bombelles, avec qui on a vu le comte
d'Artois se brouiller avec éclat. Arrivé en Russie vers 1787, ce jeune
homme y était devenu officier; il avait fait en cette qualité la
guerre contre les Turcs. Il se trouvait à Coblentz lorsque les frères
du roi de France y arrivèrent; il alla leur offrir ses hommages. À
cause de ses relations à la cour de Russie, ils le chargèrent de leur
message sans songer à le rendre solidaire des faits qu'ils
reprochaient à son frère aîné[21]. En même temps, comme suite à leur
démarche auprès de l'Impératrice, de laquelle ils attendaient de
grands résultats, ils avisaient aux moyens de se faire autoriser par
l'Empereur à assister à l'entrevue entre ce souverain et le roi de
Prusse, qui devait avoir lieu à Pilnitz au mois d'août, et ils
décidaient que le comte d'Artois se rendrait à Vienne à cet effet.