«C'est dans ce sens, dans celui d'allié le plus intime de la France,

de proche parent, d'ami de son roi et de voisin le plus immédiat de

son territoire, que Sa Majesté Catholique a le plus grand intérêt dans

la félicité et dans la tranquillité intérieure de la nation française,

et que, bien éloigné de penser à la troubler, elle a pris la

résolution d'exhorter les Français, et elle les conjure de réfléchir

tranquillement sur le parti que leur souverain a été forcé de prendre;

de revenir sur les procédés outrés qui peuvent y avoir donné cause; de

respecter la haute dignité de sa personne sacrée, sa liberté et son

immunité, et celle de toute sa famille royale; et de se persuader que,

toutes fois que la nation française ne manquera point à ses devoirs,

elle trouvera dans le roi d'Espagne toute la considération et toutes

les ressources conciliatoires et amiables qu'elle saurait désirer, en

épargnant à Sa Majesté la nécessité douloureuse de réprimer les

perturbateurs et les ennemis de ce système pacifique[19].»

[Note 19: Papiers de Castries.]

À Bruxelles, l'émoi causé par ces événements était long à s'apaiser.

Le nombre des Français accourus au-devant du roi grossissait de jour

en jour. L'archiduchesse gouvernante des Pays-Bas s'inquiétait de

leurs allées et venues. Pressée de voir partir les princes dont la

présence causait cette agitation, elle ne les accueillait plus qu'avec

froideur. Monsieur s'était mis au lieu et place du comte d'Artois.

Celui-ci s'effaçait docilement, abandonnait à son aîné la direction

des affaires. Mais il se dépensait en bravades, en propos imprudents,

faisait grand bruit de ce qu'il appelait les promesses de l'Empereur,

montrait à tout venant une lettre du roi de Suède, proposant de former

une ligue contre la Révolution et d'en prendre le commandement. En un

mot, il s'agitait si follement que Monsieur était obligé d'intervenir

pour le faire renoncer à toute démarche précipitée. Calonne, idole des

exaltés, s'efforçait de démontrer au comte de Provence qu'il était

peut-être heureux que le roi eût été empêché de prendre le pouvoir,

puisqu'on pouvait tout redouter de sa faiblesse et du mauvais esprit

de la reine. Il lui suggérait l'idée de se proclamer Régent du

royaume.

Monsieur se laissait séduire par cette proposition, qui lui semblait

répondre aux intentions du roi. Il venait d'apprendre par Fersen qu'au

moment de quitter Paris, le soir du 20 juin, Louis XVI avait manifesté

l'intention de confirmer, s'il n'était délivré, de pleins pouvoirs

antérieurement donnés par lui à l'aîné de ses frères, et qu'il avait

ensuite annulés. Ces pouvoirs, s'ils étaient renouvelés, faisaient de

leur dispositaire, en remplacement du roi prisonnier, le véritable

dispensateur de l'autorité royale. Monsieur s'en croyait investi déjà.

Il parlait et agissait en maître, tandis que, confiants dans son

énergie et son habileté, beaucoup de gens commençaient à croire, comme

Calonne, que c'était pour un bien qu'en ces circonstances difficiles,

Louis XVI fût empêché de gouverner.

Le lendemain de l'arrestation du roi, un aubergiste de Bruxelles

disait à un émigré qui se lamentait sur cet événement:

--Consolez-vous, monsieur; cette arrestation n'est pas, je crois, un

si grand malheur. M. le comte d'Artois avait, ainsi que vous, l'air

attristé. Mais tous les messieurs qui étaient dans la voiture avaient

l'air très content.

Il est certain que, parmi les émigrés, il y en eut qui redoutaient que

Louis XVI redevînt libre et reprît le pouvoir, convaincus qu'il

voudrait l'exercer avec les constitutionnels, à l'exclusion des

partisans de l'ancien régime. C'étaient les mêmes qui, plus tard, se

réjouissaient de la mort de Louis XVI et qui appelaient Louis XVIII,

réfugié à Mitau, «le plus grand jacobin du royaume». Ils tenaient le

haut du pavé, soutenus par Calonne. Ils cachaient si peu leurs

sentiments que, le 10 juillet, un envoyé du roi étant venu à Worms

pour porter à Condé l'ordre de renoncer à combattre contre la France,

il dut s'enfuir pour se soustraire aux violences des émigrés «très

montés contre le roi et contre lui».

Cependant, dans la pensée de Fersen, les pouvoirs dont s'autorisait le

comte de Provence ayant été annulés, ne lui donnaient aucun droit;

c'est à tort qu'il les invoquait à l'appui de ses décisions. Fersen,

qui était resté en relations avec Marie-Antoinette,--il put

communiquer avec elle jusqu'au 10 août--lui demanda s'il convenait

d'octroyer ces pouvoirs à Monsieur, et de le laisser libre de se

servir de Calonne ou de lui imposer Breteuil. En réponse à cette

demande, l'ordre vint, le 8 juillet, de les renouveler dans la forme

où ils avaient été donnés une première fois. Cet ordre les limitait

strictement à des négociations avec les souverains étrangers, ayant

pour but le rétablissement de la tranquillité dans le royaume, la

démonstration des forces ne devant être que secondaire: «Je donne tout

pouvoir à mes frères de traiter dans ce sens-là avec qui ils voudront

et de choisir les personnes pour employer dans ces moyens politiques.»

La reine, négligeant de parler de Calonne, ajoutait: «Il sera

important que le baron de Breteuil se réunisse avec les frères du roi

et ceux qu'ils choisiront pour cette importante communication.»

Quelques jours plus tard, ces pièces furent remises aux princes à leur

arrivée à Coblentz. Mais ils n'en tinrent aucun compte. C'était

toujours entre l'Émigration et Paris le même dissentiment. Le roi et

la reine s'opposaient à toute démonstration armée, convaincus qu'elle

leur coûterait la vie et qu'il valait mieux attendre que le roi eût

acheté sa délivrance par des moyens amiables, notamment en adhérant à

la Constitution. Les princes, au contraire, ne voyaient de salut pour

la Monarchie que dans l'emploi de la force et ne songeaient qu'à

ameuter l'Europe contre la France. Monsieur, chapitré par le comte

d'Artois, entendait se substituer au roi, gouverner pour lui,

conserver Calonne qu'à ce même moment il envoyait à Londres solliciter

les secours de l'Angleterre ou tout au moins sa neutralité. Il voulait

enfin écarter Breteuil pour lequel il professait les mêmes sentiments

que son plus jeune frère. Il lui mandait que ses pouvoirs étaient

révoqués, et lui ordonnait de venir les lui remettre à Coblentz.

Ainsi, dans la pensée des princes, Louis XVI n'était plus qu'un

souverain détrôné, malgré lequel il fallait, même au risque de le

pousser à l'échafaud, sauver la couronne qu'il ne pouvait plus

défendre.

Le 5 juillet, les deux frères étaient à Aix-la-Chapelle, où le roi de

Suède passait l'été et leur avait donné rendez-vous. Il leur renouvela

les assurances de son dévouement à Louis XVI et se déclara de nouveau

prêt à se mettre à la tête d'une ligue contre la Révolution. Il se

plaignit de ce que l'Empereur ne lui avait pas écrit après Varennes,

comme aux autres souverains, pour lui demander son concours. Enfin, il

fut d'avis que Monsieur devait prendre le titre de Régent, afin de

parler à l'Europe, dans l'intérêt de son frère, avec plus d'autorité.

Excités déjà par l'accueil du roi et par son langage, les princes le

furent plus encore par l'apparition de Bouillé. En proie au plus

affreux désespoir, à la suite de l'arrestation du roi qu'il n'avait pu

empêcher, Bouillé manifestait autant d'exaltation que de douleur. Il

avait écrit à l'Assemblée nationale une lettre foudroyante, et

maintenant il ne parlait que de vengeance.

«Je connais les chemins qui mènent à Paris, s'écriait-il; j'y guiderai

les armées étrangères, et de cette orgueilleuse capitale il ne restera

pas une pierre.»

Non content de tenir ces propos, il écrivait encore:

«Les imprudents! ils me traitent de fanfaron; ils ne savent pas que

les coups que j'annonce sont déjà portés; que, dans ce genre, je donne

toujours plus que je ne promets; que l'orage est prêt d'éclater sur

leur tête, et que notre entreprise aura moins l'air d'une guerre que

d'une entrée.»

L'échec qu'il venait de subir, le dépit de son orgueil blessé,

l'inutilité de son dévouement pouvaient faire comprendre ces propos,

sinon les excuser. Mais ce qui paraîtra moins explicable, c'est la

crédulité avec laquelle les écoutaient les frères de Louis XVI.

Bouillé, quoique vaincu, leur parut devoir être invincible si les

moyens lui étaient donnés de renouveler sa tentative. Ce fut un motif

nouveau pour persévérer dans leurs projets.

Après leur entrevue avec le roi de Suède, les princes avaient pris la

route de Coblentz. En passant à Bonn, ils y trouvèrent Breteuil, qui

les attendait. Tout en reconnaissant que les pouvoirs qu'il tenait du

roi étaient singulièrement affaiblis par ceux que Louis XVI venait de

donner à ses frères, il refusa de s'en dessaisir avant d'avoir reçu

les ordres de son souverain. Le sévère et hautain langage de Monsieur

ne fit que l'encourager dans sa résistance. Certain qu'il possédait

toujours la confiance du roi, il s'éloigna sans avoir cédé. Il ne se

trompait pas. Quelques semaines plus tard, un envoyé des Tuileries, M.

de Vioménil, lui apportait un nouveau témoignage de cette confiance,

en confirmant expressément le mandat qui faisait de lui l'unique agent

royal accrédité auprès des cours étrangères.

Le 7 juillet, les princes arrivaient à Coblentz. La comtesse de

Provence, femme de Monsieur, les y avait précédés. Ils furent reçus

avec les honneurs prodigués une première fois au comte d'Artois. Cent

officiers français à cheval allèrent à leur rencontre à une lieue de

la ville, et les ramenèrent à Schonbornlurst, où le ministre de France

Vergennes, et après lui les émigrés, vinrent leur rendre leurs

devoirs. Durant quinze mois, la cour des princes allait devenir l'âme

de l'émigration, et le plus ardent foyer des coalitions formées contre

la France.

LIVRE SECOND

COBLENTZ

I

LA DIPLOMATIE DES PRINCES

Au moment où le comte de Provence et le comte d'Artois venaient

s'établir à Coblentz,--juillet 1791--résolus, comme ils le disaient, à

faire de grandes choses, à Paris, la situation politique s'était une

fois de plus modifiée. Après l'arrestation de la famille royale à

Varennes, quand, rentrée à Paris, elle croyait avoir tout à redouter

du parti jacobin, ce parti brusquement avait paru s'affaiblir et

perdre de son crédit. Les hommes considérés comme exerçant sur les

affaires une action puissante se prononçaient ouvertement pour la

conservation de la monarchie et du roi, pour le rétablissement de

l'ordre. L'Assemblée elle-même semblait disposée à user de son

influence pour assurer l'exécution des lois et finir la Révolution. La

reine, influencée par Barnave, se reprenait à espérer. Elle ne croyait

pas que de l'état de choses qui s'annonçait, le roi pût tirer toute

l'autorité nécessaire à sa couronne. Mais elle pensait, elle

l'écrivait à l'Empereur son frère, que les voeux de la nation étant

exaucés, la famille royale serait à l'abri de nouveaux malheurs.

En conséquence, elle était plus que jamais d'avis qu'on devait

renoncer à l'emploi de la force, et ne tenir aucun compte des

démarches des émigrés. Tout le commandait: les dangers auxquels son

mari, ses enfants, elle-même étaient exposés, l'exaltation du pays

décidé à se défendre s'il était attaqué, la nécessité d'éviter

l'effusion du sang qui résulterait d'une conflagration générale. Elle

détournait donc son frère de toute idée agressive. Elle l'engageait

même à reconnaître la Constitution dès que le roi l'aurait acceptée.

Elle espérait que, par cet acte éclatant qui entraînerait toutes les

cours, l'Empereur inspirerait confiance à l'Assemblée, se mettrait à

même d'exercer quelque influence sur les affaires de la France, et de

devenir son allié.

L'Empereur ne cherchait que prétextes pour ne rien faire. Les

pressants conseils de sa soeur servaient trop bien ses desseins pour

qu'il hésitât à les suivre. C'est parce qu'il s'était empressé de s'y

conformer que les princes, en arrivant a Coblentz, allaient ressentir

de nouveau l'effet de ses fluctuations, lesquelles arrachaient à

Polignac ce cri de découragement: «Il ne sait ni dire non, ni faire

oui.»

L'Empereur répétait que la guerre pourrait être évitée, qu'avec le

temps, l'autorité royale reprendrait racine. Renchérissant sur

l'opinion exprimée par Marie-Antoinette, il poussait le roi à se

réconcilier avec les chefs des partis politiques, à se montrer de plus

en plus froid pour les émigrés. À ceux qui lui conseillaient quand

même une démonstration militaire, il objectait qu'on ne pouvait rien

sans un accord entre toutes les cours, et imputait au mauvais vouloir

de quelques-unes d'entre elles la responsabilité des retards qui

reculaient sans cesse cet accord. Enfin dans ses instructions à ses

agents, il leur recommandait de ne rien faire de ce que demandaient

les émigrés: «Ils sont bien à plaindre, écrivait-il, ils ne pensent

qu'à leurs idées romanesques, à leurs vengeances, à leurs intérêts

personnels. Ils croient que tout le monde doit se sacrifier pour eux,

et ils sont bien mal entourés.»

Les dispositions que révèle ce langage étaient au rebours de celles

des princes, toujours désireux de lancer contre la France les armées

coalisées de l'Europe. Comme pour exciter leurs espérances et

encourager leurs projets, le comte de Fersen arrivait à Coblentz

derrière eux, le 25 juillet. Après Varennes, il s'était rendu à

Aix-la-Chapelle, où l'attendait son souverain, le roi de Suède. Par

son ordre, il était parti sans délai pour Vienne, chargé d'intéresser

l'Empereur à l'expédition que méditait son maître, et d'obtenir que

l'Autriche y prêtât la main. Gustave III offrait seize mille hommes et

des navires pour les transporter. Il demandait à l'Autriche de les

recevoir dans le port d'Ostende, et de lui fournir des subsides. Il

avait envoyé à Catherine, avec laquelle il venait de conclure la paix,

le comte de Saint-Priest, l'ancien ministre de Louis XVI, réfugié dans

ses États, pour solliciter d'elle quelques milliers d'hommes destinés

à grossir l'effectif de son expédition. C'est en allant à Vienne que

Fersen s'arrêtait à Coblentz pour présenter ses hommages aux frères du

roi de France.

Il apprit par eux ce qu'il ignorait encore, qu'au lendemain de

l'arrestation de Louis XVI, l'Empereur d'Autriche avait fait appel à

toutes les cours, sauf à celle de Suède. Cette nouvelle l'attrista.

Elle était d'un fâcheux augure pour la commission dont Gustave-Adolphe

l'avait chargé. Comme il faisait part de ses craintes aux princes,

ceux-ci s'offrirent à seconder ses démarches. Ils écrivirent aussitôt

à l'Empereur pour lui demander d'admettre Gustave-Adolphe dans la

coalition. Un courrier emporta leurs lettres quelques heures après

l'arrivée de Fersen, de façon à le précéder à Vienne. Lui-même, quand

il manifesta le dessein de partir sans retard, fut prié d'attendre

Calonne, qui, de Londres où il venait de passer quelques jours, avait

annoncé son retour prochain.

L'attente de Fersen ne fut pas longue. Le lendemain, 26 juillet,

Calonne se présenta dans la soirée chez les princes, encore tout ému

d'un accident qui avait failli lui coûter la vie, sa voiture ayant

versé dans le Rhin. Il se disait enchanté de son voyage en Angleterre.

Ce n'est pas qu'il eût obtenu les secours qu'il était allé solliciter.

En réponse à ses demandes, Pitt avait objecté que s'il prenait parti

pour les princes, une violente opposition se formerait dans le

Parlement contre lui. Mais il avait promis de rester neutre entre la

France et la coalition; et cette promesse, qu'il se vantait d'avoir

arrachée à Pitt, était interprétée par Calonne comme une victoire

remportée par son savoir-faire.

Quant à la régence dont Monsieur cherchait à se parer, en raison de la

captivité du roi, Calonne prétendait avoir, au cours de son voyage,

acquis la certitude qu'elle serait acceptée avec plaisir par les

puissances. Effet d'un mirage dont personne, à Coblentz, n'était le

jouet au même degré que Calonne, ou mensonge volontaire, cette

affirmation ne reposait ni sur la vraisemblance ni sur la réalité. Une

fois de plus, le conseiller des princes s'abandonnait à ses illusions.

Il n'était pas jusqu'à l'engagement prétendu de l'Angleterre de rester

neutre, qui ne fût beaucoup moins positif qu'il ne le disait. Mais les

princes avaient confiance en lui. Ils ajoutèrent foi à ses

affirmations. Seul, Fersen ne s'y trompa pas. Au moment de monter en

voiture pour se rendre à Vienne, il écrivait: «Calonne parle de

certitudes qui me paraissent aussi vagues que celles dont il se berce

depuis dix-huit mois.» Et jugeant avec une égale indépendance et un

égal sang-froid les émigrés de Coblentz, il ajoutait: «J'ai trouvé les

princes, et surtout Monsieur, très raisonnables. Mais leurs entours!

c'est un foyer d'intrigues abominables où l'intérêt général est

toujours sacrifié à l'intérêt particulier.»

À une date ultérieure, l'accusation de Fersen eût été plus juste

encore. Mais, dès ce moment, il en voyait assez pour prévoir les

odieux calculs qu'allaient faire naître l'égoïsme et les ardeurs des

émigrés. Du reste, quiconque les approchait et les observait

froidement parlait d'eux avec la même sévérité. L'Empereur, qui avait,

il est vrai, intérêt à les noircir, ne cessait de se plaindre de leurs

indiscrétions et de leurs exigences: «Ils veulent me mettre en avant,

me faire agir, et me faire payer pour tous. Ce n'est pas mon compte...

Ni d'eux, ni de leurs alentours on ne peut se servir ni se fier, ni

les aider. Ils ne cherchent qu'à embarrasser, qu'à compromettre.»

Et ce n'était que trop vrai, encore qu'en le constatant, il convienne

d'excuser les fautes que leur fit commettre leur incorrigible

aveuglement. Peut-être après tout, cet aveuglement fut-il leur force,

et les disposa-t-il à supporter avec un courage qui ne saurait être

contesté les effroyables infortunes que leur réservait l'exil. Aux

premières étapes de leur longue marche sur le sol étranger, ils

étaient déjà ce qu'ils furent aux dernières, vingt-trois ans plus

tard, en 1814, poussant leurs orgueilleuses exigences jusqu'à vouloir

disposer des forces coalisées, nommer les généraux, obliger les

souverains à leur porter secours, et à suivre les plans qu'il leur

plaisait de suggérer. Ce fut aussi leur attitude vis-à-vis de Louis

XVI jusqu'au jour où sa tête tomba sous le couperet de la guillotine.

Il leur importait peu qu'il désapprouvât leur conduite. Ils

s'irritaient de ce qu'ils appelaient sa faiblesse, de la

condescendance de la reine envers «les scélérats», épithète sous

laquelle ils désignaient également les monarchiens et les jacobins.

S'ils recevaient une lettre de l'infortuné souverain, leur enjoignant

de changer de conduite, de lui laisser l'initiative des mesures à

prendre, de renoncer à ameuter l'Europe contre la France, ils

traitaient avec mépris cet ordre d'un monarque qui, «n'ayant pas su

rester libre, avait perdu le droit de commander». Ces sentiments, leur

entourage les partageait, les exprimait avec acrimonie et légèreté.

Une lettre de Larouzière, en date du 30 juillet 1791, traduit très

exactement la manière de voir des émigrés:

«Les Français, dont le patriotisme ne saurait borner ses vues à

quelques années d'une tranquillité qui ne serait qu'illusoire,

s'indignent du nouvel ordre de choses qu'on prépare (la Constitution),

parce qu'en convenant qu'il y avait en France de nombreux abus à

réformer, ils reconnaissent que son gouvernement, le seul qui lui

convient, ne comporte point d'alliage. Mais que pourra le petit nombre

contre une multitude égarée qui ne réfléchit jamais, et surtout contre

cette portion si nombreuse qui, par lassitude de l'état actuel,

regardera comme un bienfait tout ce qui aura l'air de l'améliorer? Les

puissances qui, sans intérêt pour nous, ne s'émeuvent que par la

crainte que le débordement de nos vices n'arrive jusqu'à elles,

acquiescent à tout dès qu'elles pourront se livrer à une sécurité dont

elles sont si avides que, même aujourd'hui, contre toutes les règles

de la prudence et de l'humanité, plusieurs d'entre elles se repaissent

d'illusions.»

Livré à lui-même, le comte de Provence eût été plus disposé que le

comte d'Artois à entrer dans les vues de Louis XVI. L'influence de

l'exil, l'excès de ses maux, les crimes de la Terreur finirent par

altérer la modération naturelle de son esprit, et furent les

principales causes de ses fautes. Mais il y avait dans ce prince

l'étoffe d'un politique; devenu roi, il sut le prouver. Il n'eût pas

été impossible, au début de l'émigration, de faire de lui l'arbitre

efficace des différends et des conflits qui stérilisaient les efforts

des royalistes. Malheureusement, à peine sorti de Paris, il subit

l'influence du comte d'Artois. Quand plus tard il s'y déroba, ce ne

fut pas pour être plus raisonnable que lui.

Quoique dès ce moment on pût voir s'élever entre leurs courtisans les

germes des rivalités qui éclatèrent après la mort du roi, le plus

jeune exerçait sur l'aîné une action néfaste à laquelle celui-ci

cédait avec passivité et comme inconsciemment. L'affaire de Varennes

et l'arrivée de Monsieur avaient accru l'exaltation du comte d'Artois.

Avec encore plus de ténacité qu'au commencement de leurs malheurs, il

voulait des mesures violentes, une invasion immédiate, des

distributions d'argent pour préparer Paris à faire bon accueil aux

armées étrangères qui viendraient délivrer le roi. Il parlait

toujours, n'écoutait jamais, à moins que ce ne fût pour entendre

l'éloge de ses opinions et de sa conduite, et loin de trouver bon que

le roi se prêtât à des négociations avec l'Assemblée nationale, il ne

voyait de remède au mal que dans l'emploi de la force.

Après le départ du comte de Fersen, les princes jaloux d'appuyer les

démarches que le roi de Suède faisait faire à Saint-Pétersbourg par le

comte de Saint-Priest, écrivirent à l'impératrice Catherine. Ils

sollicitaient de cette souveraine un million de roubles afin de

prendre à leur solde les troupes des princes allemands, des régiments

français et l'armée suédoise. Une partie de ces effectifs devait

entrer en Alsace, l'autre débarquer sur quelque plage normande d'où

elle marcherait vers Paris, en soulevant le long de sa route les

populations. Ils voulaient, en un mot, faire de Catherine l'âme de la

coalition. À cette coalition, selon eux, tous les princes du

continent, à l'exception du roi d'Angleterre, résolu à rester neutre,

étaient prêts à s'associer: le roi d'Espagne et les autres souverains

issus des Bourbons, parce qu'ils étaient intéressés à ne pas souffrir

le renversement du premier trône de leur maison; l'Empereur, parce

qu'il avait été outragé personnellement par les traitements inouïs

infligés à la reine, sa soeur; le Corps germanique, parce qu'il

suivait l'impulsion de l'Empereur; le roi de Sardaigne, parce qu'il

était attaché au roi Louis XVI par plus d'un lien; le roi de Prusse,

parce qu'il en avait fait l'assurance aux princes eux-mêmes; les

cantons helvétiques et le roi de Suède, parce qu'ils s'y étaient

effectivement engagés[20].

[Note 20: Recueil Feuillet de Conches.]

Lorsque, cette lettre écrite, il fallut désigner le personnage qui la

porterait à l'Impératrice, le choix des princes s'arrêta sur le baron

de Bombelles, frère du marquis de Bombelles, avec qui on a vu le comte

d'Artois se brouiller avec éclat. Arrivé en Russie vers 1787, ce jeune

homme y était devenu officier; il avait fait en cette qualité la

guerre contre les Turcs. Il se trouvait à Coblentz lorsque les frères

du roi de France y arrivèrent; il alla leur offrir ses hommages. À

cause de ses relations à la cour de Russie, ils le chargèrent de leur

message sans songer à le rendre solidaire des faits qu'ils

reprochaient à son frère aîné[21]. En même temps, comme suite à leur

démarche auprès de l'Impératrice, de laquelle ils attendaient de

grands résultats, ils avisaient aux moyens de se faire autoriser par

l'Empereur à assister à l'entrevue entre ce souverain et le roi de

Prusse, qui devait avoir lieu à Pilnitz au mois d'août, et ils

décidaient que le comte d'Artois se rendrait à Vienne à cet effet.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 7 / 37 段