écrivait-il plus tard, car non seulement il avoue la double mission,
mais il ne craint pas de laisser entendre que mes intérêts sont
séparés de ceux du roi[18].»
[Note 18: Le comte d'Artois à Madame Élisabeth, 4 février
1792.]
Bombelles étant revenu à Vicence et s'étant présenté chez le comte
d'Artois, le prince l'interpella et lui reprocha durement son
mensonge.
--J'ai agi d'après les ordres du roi, déclara Bombelles.
--Qu'est-ce que le roi, monsieur, dans ce moment-ci? s'écria le
prince; il n'est de roi que moi, et vous me devez compte de votre
conduite.
Bombelles répliqua vertement. Ambassadeur du roi, il ne devait compte
de sa conduite qu'à Sa Majesté. Il se retira sur cette réponse et ne
revit pas le comte d'Artois.
Il fallait citer cet incident. Il explique pourquoi, quelques mois
plus tard, Bombelles ayant reçu du roi et de Breteuil une mission
secrète pour Saint-Pétersbourg, le comte d'Artois en fut si froissé.
En quittant Venise, Bombelles se rendit à Naples où il avait été
précédemment ambassadeur. Il s'y croyait oublié. Mais la reine
Caroline le traita comme s'il eût toujours représenté le roi de
France, lui accorda une pension et le retint à sa cour jusqu'au moment
où Breteuil l'envoya en Russie.
L'incident Bombelles agita longtemps l'Émigration. Il révélait de
douloureuses rivalités et contribua à exciter l'un contre l'autre le
parti du prince et le parti du roi. Vaudreuil, qui semblait parfois
avoir perdu toute raison depuis qu'il avait échappé à l'influence du
cardinal de Bernis et subissait celle de Calonne, écrivait, le 17 juin
1791, au comte d'Artois:
«Il n'y a qu'un parti à prendre, c'est d'exiger du roi que les pleins
pouvoirs soient ôtés à M. de Breteuil et à M. de Bombelles, que vous
soyez le seul représentant du roi, le seul accrédité près de
l'Empereur et des cours. Votre position, la pureté de vos vues,
l'amour de la noblesse, du clergé, la confiance des Parlements, vous
donnent le droit de faire valoir avec autant de respect que de fermeté
tous ces titres; et M. le baron de Breteuil est en horreur à tout le
royaume; son nom seul suffit pour décourager les uns, effrayer ou
indigner les autres et empêcher la réunion à un seul parti. Voilà ce
que vous pouvez et ce que vous devez faire sentir au roi, avec le ton
qui convient à un frère, à un sujet, mais aussi à un prince loyal et
pur qui s'indigne d'être en concurrence avec un sot et un intrigant.»
De tels conseils étaient pour plaire au comte d'Artois. Il eût
aisément pardonné à Bombelles, si le mensonge qu'il lui reprochait
avait eu pour conséquence de décider le roi à confier à son frère la
direction de sa politique au dehors. Mais telles n'étaient point les
dispositions de Louis XVI. Le comte d'Artois ne le savait que trop. Il
ne suivit donc pas les conseils de Vaudreuil. En revanche, il tint
longtemps rigueur à Bombelles qu'il considérait comme le complice de
Breteuil. Cependant, en 1804, il écrivait à Vaudreuil: «M. de
Bombelles a pu avoir des torts envers moi. Mais je ne peux oublier que
sa femme était l'amie de ma malheureuse soeur, et qu'en mourant, elle
m'a recommandé la famille de son ami.»
Au cours de ces événements, à Paris, la situation s'aggravait.
Mirabeau venait de mourir. Avec lui, la cour de France perdait un
utile appui. Les périls auxquels étaient exposés le roi et la reine
devenaient plus affreux. Autour d'eux, les dévouements s'égrenaient.
Leurs amis s'éloignaient, contraints de fuir. Le 6 mai,
Marie-Antoinette écrivait à Mercy:
«Vous savez que mon opinion a été, autant que je l'ai pu, la douceur,
le temps et l'opinion publique. Mais aujourd'hui tout est changé. Ou
il faut périr ou prendre un parti qui seul nous reste. Nous sommes
bien loin de nous aveugler au point de croire que ce parti même n'a
pas ses dangers. Mais s'il faut périr, ce sera au moins avec gloire;
en ayant tout fait pour nos devoirs, notre honneur et la religion.»
Le parti dont parlait la reine consistait à fuir. Mais il ne
paraissait réalisable que si l'Empereur faisait avancer douze mille
hommes sur la frontière française, entre la Moselle et la Meuse, pour
protéger les fugitifs. N'osant compter sur l'Autriche, Fersen, Bouillé
et Breteuil sollicitaient d'autres puissances, notamment l'Espagne, la
Suède, la Suisse et le Piémont. La Suède n'attendait qu'un signal et
de l'argent pour agir. Breteuil avait reçu à Soleure une lettre du roi
Gustave III, en date du 17 mai. Il y déclarait que la guerre qu'il
venait de soutenir contre la Russie et ses embarras extérieurs
l'avaient empêché d'intervenir activement pour le roi que toutes les
puissances semblaient abandonner, mais que la paix avec les Russes
étant faite, il offrait sept mille hommes sous ses ordres et des
navires. Toutefois il exigeait des subsides et ne voulait intervenir
que si le roi ne transigeait sur rien. «Tant que le roi est entre les
mains des factieux, écrivait-il, des démarches éclatantes de notre
amitié augmenteront ses entraves et ses dangers.» Après Varennes, il
envoya un Mémoire à l'impératrice de Russie et au roi d'Espagne. Mais
tout le dévouement dont il parlait sans cesse se traduisait en
paroles. Il périt assassiné au moment où, sans doute, il allait passer
à l'action.
L'Espagne avait, disait-on, déjà massé des troupes sur les frontières
des Pyrénées. Le roi de Sardaigne était prêt à marcher avec dix mille
hommes. On croyait pouvoir enfin compter sur le succès. Mais tout le
monde reconnaissait qu'à Léopold seul il convenait de prendre
l'initiative du mouvement; que seul il pouvait fournir des secours
pécuniaires. Par malheur, précaires étaient les espérances que son
attitude permettait de concevoir. C'eût été une illusion de compter
sur lui. Bouillé le confessait à Fersen, dans une lettre en date du 18
avril. Mercy, de son côté, laissait entendre que, lorsque le roi
aurait quitté Paris, les puissances se prononceraient en sa faveur,
mais pas avant.
Nous avons laissé le comte d'Artois en route pour l'Allemagne. Le 22
mai, il était à Augsbourg. Il n'y fit qu'un séjour de vingt-quatre
heures. En quittant cette ville, il entreprenait une tournée chez les
princes de l'Empire afin de les rallier à l'idée d'une démonstration
armée sur le Rhin. Il vit successivement le prince de Spire,
l'Électeur de Mayence, le prince de Darmstadt. Au cours de ce voyage,
pressé de renouveler ses ressources épuisées, il envoyait ses diamants
en Hollande, afin d'en faire argent, cherchait à contracter divers
emprunts. Puis, il mandait auprès de lui le comte Eszterhazy resté à
Valenciennes. Enfin, dévoré du besoin d'agir, il envoyait à Bruxelles
un de ses familiers, M. de Balainvilliers, ancien intendant du
Languedoc, afin de décider le comte de Mercy à lui donner asile avant
que les troupes impériales se missent en mouvement, de façon à ce
qu'il pût entrer en France derrière elles. Mercy refusa très
énergiquement de se prêter à cette lubie, en objectant qu'il n'était
pas question de faire avancer des troupes sur la frontière. Déçu dans
son espoir, le comte d'Artois se décida à aller attendre à Coblentz
une meilleure occasion de se jeter dans la mêlée qui se préparait.
Le jour même où il partait pour s'y rendre, les communications que de
Mantoue il avait expédiées à son frère, arrivaient à Paris. C'était le
2 juin. Elles trouvèrent le roi poursuivant avec activité, dans le
mystère, l'exécution du plan d'évasion combiné par Fersen, Breteuil et
Bouillé, avec le concours de Mercy. La fuite, dont la date n'était pas
encore fixée, devait s'effectuer dans le courant du mois. La famille
royale ne s'occupait que de ce grand projet. Les nouvelles données par
le comte d'Artois, en ce qui concernait les dispositions de
l'Empereur, ne parurent pas présenter tout l'intérêt qu'y attachait le
prince. Peut-être aussi ne les accueillait-on qu'avec incrédulité. Et
puis, on savait aux Tuileries que c'était Calonne qui menait le comte
d'Artois, et on ne voulait rien devoir à Calonne, pas plus qu'aux
émigrés, dans la crainte de se mettre sous leur dépendance si on leur
laissait «le mérite d'avoir tout fait». Le roi se décida donc à
n'apporter aucun changement dans les préparatifs commencés, se
réservant de profiter, lorsqu'il serait en liberté, des intentions
bienveillantes des puissances pour réclamer lui-même leur secours. Il
se contenta d'envoyer un courrier à l'Empereur pour s'assurer de la
vérité des communications du comte d'Artois et pour lui demander de
nouveau de porter dix mille hommes sur la frontière afin de protéger
sa fuite.
VII
SUR LA ROUTE DE COBLENTZ
Pendant ce temps, le comte d'Artois se dirigeait à petites journées
vers Coblentz, en suivant les bords du Rhin. Le long de sa route, il
traversait des villes déjà remplies d'émigrés. Depuis plusieurs mois,
c'est sur l'Allemagne, où s'étaient rendus les trois princes de Condé,
que se portait la partie jeune et active de l'émigration. Tous ceux
qui sortaient de France dans le dessein de combattre par les armes le
régime révolutionnaire, fixaient leur résidence à Francfort, à
Cologne, à Mayence, à Worms, à Coblentz, à Bayreuth, à Mannheim,
partout où ils étaient sûrs de trouver asile à proximité de la
frontière française. Des émissaires royalistes travaillaient
d'ailleurs à détacher les troupes de ligne de leur drapeau. Dans sa
principauté d'Ettenheim, le cardinal de Rohan faisait ouvertement des
levées d'hommes et contribuait à former la légion dite de Mirabeau. En
arrivant en Allemagne, les Condé avaient trouvé dispersés sur les
bords du Rhin près de trois mille de ces déserteurs fournis par les
régiments de Berwick et de Dillon, la légion de Saint-Clair et les
compagnies rouges. Échauffés d'un brûlant enthousiasme, ils avaient
hâte d'entrer en France, de marcher sur Paris, afin d'en chasser
l'Assemblée nationale et de délivrer le roi. En attendant, on les
cantonnait dans les environs de Worms. De la place où ils étaient
campés, entre la vieille cité germanique et le fleuve, ils
apercevaient, se profilant sur l'horizon, les cimes des Vosges qui
tenaient toujours présente à leurs yeux la patrie abandonnée, d'où ils
n'étaient sortis qu'avec l'espoir d'y rentrer bientôt. Cette vue
surexcitait leur ardeur, non moins que les allocutions enflammées qui
leur annonçaient la prochaine arrivée de l'armée impériale.
La nouvelle de la venue du comte d'Artois produisit parmi eux une
violente émotion. Ils se demandaient pour quelle cause il abandonnait
la retraite qu'il avait trouvée chez son beau-père, le roi de
Sardaigne, pour venir à Coblentz, l'un des points les plus rapprochés
de ce qu'on croyait être le théâtre de la future guerre, et par
conséquent l'un des plus exposés. Puis, quand on sut que c'est à cause
de cela qu'il y venait, l'enthousiasme éclata de toutes parts. Cette
installation d'un Bourbon à Coblentz, la formation du camp de Worms
excitaient les cervelles. On interprétait ces actes imprudents comme
une déclaration comminatoire adressée à l'Assemblée nationale, comme
le prologue d'une marche sur Paris. Mais tandis qu'à Worms on se
réjouissait, ailleurs la perspective des conflits qui se préparaient
épouvantait les royalistes modérés, trop sages pour s'associer à cette
joie. Lally-Tollendal écrivait à Burke:
«Des torrents de sang inonderont la France, des générations entières
s'effaceront. Je frémis de le dire, mais la plus auguste maison de
l'univers, ce trône glorieux dont les branches multiples ombragent
encore tant de trônes et tant de peuples, sera peut-être desséché
jusqu'à ses racines, et une tyrannie de fer, une anarchie dégoûtante,
un démembrement hideux seront les trois choses entre lesquelles
l'Empire français expirera.»
Sous l'influence des manifestations que provoquait sa présence aux
bords du Rhin, le comte d'Artois eut bientôt perdu le souvenir des
promesses qu'il avait faites a l'empereur Léopold et qu'au moment où
il les faisait, il était si peu disposé à tenir. Il ne songeait plus
de nouveau qu'à jouer un grand rôle, qu'à se rapprocher de Condé et
des gentilshommes rangés sous les ordres de ce prince. Le séjour de
Coblentz allait le mettre à portée de les voir à toute heure. C'est
avec joie que, maintenant, il se rendait dans celle ville où naguère,
avant d'avoir apprécié les avantages quelle lui offrait, il lui
répugnait de se fixer. Ce n'était pas seulement le voisinage de Condé
qui l'attirait là. C'étaient aussi les sentiments bien connus de
Clément Wenceslas de Saxe, prince-électeur de Trêves, qui tenait sa
cour à Coblentz. Oncle et fidèle ami du roi de France, ce petit
souverain s'ingéniait à faire aux émigrés un accueil bienveillant. Sa
maison leur était hospitalière. Son ministre, le baron de Duminique,
avait ordre de les aider à se procurer le nécessaire et môme le
superflu. Lorsque, le 2 juin, Édouard Dillon vint le prévenir que le
comte d'Artois avait formé le dessein de s'installer à Coblentz pour
quelques semaines, l'Électeur accueillit cette nouvelle avec une
enthousiaste satisfaction. Par ses ordres, une brillante réception fut
préparée en l'honneur du frère de Louis XVI. Il fit aménager, pour le
loger, le château de Schonbornlurst, situé aux portes de la ville. Les
émigrés français furent avertis de l'arrivée prochaine du prince, et
invités à s'unir aux populations do l'électorat, pour lui faire un
accueil digne de son rang.
Le comte d'Artois arriva dans la soirée du 15 juin. Sa suite se
composait de soixante personnes. Calonne et Conzié, l'évêque d'Arras,
y figuraient. L'électeur avait envoyé au-devant de lui un yacht qui
devait le ramener par le Rhin avant le coucher du soleil. Mais une
tempête allongea le voyage. Il était huit heures quand le comte
d'Artois débarqua. Sur la rive, il trouva tous les Français résidant à
Coblentz, à leur tête le comte de Vergennes, ministre du roi de
France, et le comte Eszterhazy, «le cher housard,» comme il
l'appelait, arrivé la veille. Aux dernières lueurs du jour, au bruit
des acclamations et des salves d'artillerie, ils le conduisirent
jusqu'au palais électoral. Dans la cour d'honneur, entre une double
haie que formaient les gardes du corps, il fut reçu par l'Électeur
qu'entourait le personnel de sa maison. Après les présentations, on
soupa. Le souper terminé, des chaises de poste emmenèrent le prince et
sa suite à Schonbornlurst où tout était apprêté pour les recevoir. Par
ses dimensions, le vieux château se prêtait à toutes les nécessités
d'une installation difficultueuse. Calonne et les gentilshommes qui
accompagnaient le comte d'Artois y furent logés. Mme de Polastron,
étant arrivée le lendemain, s'établit dans une maison louée pour elle,
où le comte d'Artois, dès ce moment, prit l'habitude d'aller la voir
quotidiennement, comme il le faisait à Paris, avant l'exil.
Durant la journée suivante, on reçut des nouvelles de l'Empereur,
propres à refroidir les espoirs que le comte d'Artois, son imagination
aidant, avait emportés de son entretien avec lui. Elles étaient
envoyées par le duc de Polignac resté à Vienne. «Il ne sait ni dire
non, ni faire oui», écrivait-il. Une fois de plus, on se trouva réduit
aux incertitudes. Mais, par suite d'un événement imprévu, le plus
grave et le plus décisif de celte période de la Révolution, les
pénibles préoccupations nées de ces incertitudes allaient être
reléguées au second rang.
Dans la soirée du 23 juin, les princes de Gondé étaient venus de Worms
à Coblentz pour rendre visite au comte d'Artois. Sans s'arrêter au
palais électoral où la cour était rassemblée, ils se firent conduire à
Schonbornlurst. Ils conférèrent longtemps avec leur cousin. Lorsque
l'heure avancée interrompit leur conversation, il fut décidé qu'on la
reprendrait le lendemain. Mais, le lendemain, dès l'aube, le comte
d'Artois fut réveillé par un courrier venu de Mons, porteur d'une
lettre du comte de Provence. Monsieur faisait connaître à son frère
que, dans la nuit du 20 au 21 juin, le roi et sa famille avaient
quitté Paris, pour se rendre à Metz, où M. de Bouillé les attendait.
Il ajoutait que lui-même était sorti avec Madame, que tandis qu'elle
gagnait Tournay, où elle était, maintenant saine et sauve, il venait
d'arriver heureusement à Mons, d'où il allait repartir pour Bruxelles,
afin d'y recevoir les ordres du roi.
Le comte d'Artois n'était pas encore remis de son émotion, que la
nouvelle de l'évasion de Louis XVI parvenait, par d'autres voies, à
Coblentz. Elle ne portait rien qui ne fût la vérité. Le complot ourdi
par Fersen, Mercy, Bouillé et Breteuil, à l'effet de hâter la
délivrance du roi, venait de produire brusquement ses premiers
résultats. Les prisonniers des Tuileries étaient en fuite. Grâce au
dévouement de son ami le comte d'Avaray, Monsieur avait pu quitter
Paris en même temps qu'eux. Ivre de joie, le comte d'Artois résolut de
se rendre à Bruxelles sur-le-champ pour s'y réunir à ses frères.
Accompagné seulement de Calonne et de l'évêque d'Arras, il se mit en
route le même jour, après avoir écrit au roi, tandis que les Condé
retournaient à Worms et qu'autour d'eux, la certitude de l'évasion
excitait les esprits, inspirait des propos menaçants, ranimait des
espoirs de représailles et suggérait les projets les plus étranges,
comme celui de donner au trône une protection invincible, «en
rétablissant des compagnies d'hommes d'armes pour faire un rempart à
la monarchie».
À Bruxelles, le comte d'Artois allait éprouver une amère et cruelle
déception. Quand il y arriva, on venait d'apprendre l'arrestation de
la famille royale à Varennes et son retour à Paris. C'est le comte de
Provence qui lui révéla ce nouveau malheur. Après une longue
séparation, les deux frères ne se retrouvaient que pour mêler leurs
larmes.
Pendant les jours qui suivirent, ce ne fut, autour d'eux,
qu'affolement et désarroi. L'archiduchesse Marie-Christine pleurait
sur sa soeur. Fersen, Mercy, les princes eux-mêmes ne savaient à quel
parti s'arrêter. Ils espéraient que l'Empereur allait faire avancer
des troupes sur la frontière. Mais l'ordre n'arrivait pas. Malgré les
supplications de Monsieur, l'archiduchesse hésitait à y substituer les
siens. Il arriva enfin le 4 juillet. C'était déjà trop tard pour qu'il
pût être de quelque efficacité. Les portes de Paris venaient de se
fermer sur le roi et sa famille; elles ne devaient plus se rouvrir
devant eux.
L'empereur Léopold était à Padoue. Il y avait appris la fuite du roi,
et, à quatre heures du matin, il était allé chez le duc de Polignac
pour lui annoncer la nouvelle. En même temps, il expédiait à
Marie-Christine l'ordre de faire marcher douze mille hommes à la
rencontre des fugitifs. Il l'invitait en même temps à s'abstenir de
toute négociation avec le comte d'Artois. Croyant le roi et la reine
en liberté, il ne voulait connaître qu'eux. Mais, après le départ de
son courrier, il lui en était arrivé un du prince de Condé, qui lui
apportait le récit de l'aventure douloureuse survenue à Varennes.
D'abord, il avait refusé d'y croire. Vaudreuil, qui était présent,
s'était écrié:
--Si Bouillé n'a pas été tué, il sauvera le roi, et, comme on ne dit
pas qu'il a été tué, je réponds que le roi est sauvé.
L'Empereur partageait cette opinion et s'était flatté de l'espoir que
son beau-frère et sa soeur avaient pu s'enfuir de nouveau et se
trouvaient en sûreté à Metz. Enfin, ayant reçu la nouvelle définitive
de leur arrestation, il s'était alarmé pour eux, pour lui-même plus
encore, et avait, sous le coup de son indignation, annoncé à Polignac
et à Vaudreuil que ses armées ne tarderaient pas à marcher contre la
France. Mais, préoccupé d'abord de la sûreté de ses États, il écrivait
de nouveau à l'archiduchesse. Il importait qu'elle prît des mesures
pour empêcher les émigrés, et surtout le comte d'Artois, de faire «des
coups de tête», et l'invitait à s'y appliquer.
Il songeait ensuite au roi et à la reine de France. Prenant
l'initiative d'une négociation diplomatique en leur faveur, il
adressait une lettre pressante aux rois d'Angleterre, de Prusse,
d'Espagne, des Deux-Siciles, et de Sardaigne, ainsi qu'à l'Impératrice
de Russie. Il les engageait à s'entendre avec lui pour mettre un terme
à la Révolution française, en envoyant à l'Assemblée nationale une
déclaration commune, propre à produire sur les exaltés une impression
salutaire. Cette déclaration qui devait être appuyée, le cas échéant,
par des mesures de vigueur, portait que la cause du roi de France
était et serait toujours celle des souverains. Elle exigeait la mise
en liberté immédiate de Louis XVI et de sa famille, leur
inviolabilité, le droit de se rendre là où ils voudraient et le
respect auquel le droit de nature et des gens oblige les peuples
envers leurs princes. Elle disait encore que les souverains se
réuniraient pour venger, avec le plus grand éclat, les attentats
ultérieurs que l'on se permettrait ou que l'on permettrait de
commettre contre la sûreté, la personne, ou l'honneur du roi, de la
reine et de la famille royale; qu'ils ne reconnaîtraient comme corps
et constitutions légalement établis en France, que celles qui seraient
revêtues du consentement du roi, jouissant d'une liberté parfaite, et
enfin qu'ils emploieraient de concert les moyens que Dieu leur avait
donnés pour faire cesser le scandale d'une usurpation de pouvoir, qui
portait le caractère d'une révolte dont il importait à tous les
gouvernements de réprimer le funeste exemple. Dans sa lettre au roi de
Prusse, il agréait la proposition que, jusqu'à ce jour, malgré les
efforts de l'envoyé prussien, Bischoffwerder, il avait écartée, celle
d'une réunion à Pilnitz, en vue des affaires de Pologne, où seraient
traitées incidemment celles de France.
Ces protestations portent la date du 10 juillet 1791. Elles
constituent le premier acte d'intervention de l'Autriche entre Louis
XVI et la Révolution. L'Espagne ne les avait pas attendues pour
protester de son côté contre l'arrestation du roi de France. Averti
par son ambassadeur à Paris de l'événement de Varennes, le ministre
Florida Blanca y répondait dès le 1er juillet, d'Aranjuez, par l'envoi
d'une note destinée à être soumise à l'Assemblée nationale et où se
trahissait la volonté, tout en défendant Louis XVI, de ne pas éveiller
les susceptibilités de la nation française.
Dans la lettre d'envoi adressée à l'ambassadeur d'Espagne et signée du
ministre, il disait:
«Le roi a pensé que, telle qu'elle était, cette note était la
meilleure réponse qu'il pût vous charger de faire à M. de Montmorin,
pour qu'il la communiquât à l'Assemblée nationale, et que cette
Assemblée pût connaître quelles ont été et quelles sont les intentions
de Sa Majesté, relativement aux affaires du royaume de France et
particulièrement dans le cas présent. Ainsi, je ne retarde point cet
extraordinaire et je le réexpédie sur-le-champ a Votre Excellence en
sortant de mon travail avec Sa Majesté.»
Quant à la note elle-même, elle était ainsi conçue:
«La retraite de Paris entreprise par le roi très chrétien avec la
famille royale, et ses desseins, quoique ignorés encore par le roi
catholique, ne peuvent avoir eu et ne sauraient avoir pour cause et
pour objet que la nécessité de se débarrasser des insultes populaires,
que l'Assemblée actuelle et la municipalité n'ont pas eu le pouvoir
d'arrêter ni de punir; et de se procurer un lieu de sûreté, où le
souverain et les représentants vrais et légitimes de la nation eussent
pour leurs délibérations, la liberté dont ils ont été privés jusqu'à
ce jour, privation dont on a des preuves, et des protestations
incontestables dans des représentations des corps, et des provinces
entières.