l'espérance d'une décision moins rigoureuse, ne découragèrent pas
Calonne. Il envoya à Cobenzl un long mémoire destiné à l'Empereur.
Dans ce mémoire, en date du 29 janvier, se trouvait nettement formulée
contre La Fayette l'accusation d'avoir feint de vouloir sauver la
famille royale, tandis qu'en réalité il ne songeait qu'à fortifier son
propre pouvoir. «Différer plus longtemps d'agir, disait Calonne, c'est
tout perdre; laisser le roi et la reine dans la situation à laquelle
ils s'abandonnent, c'est les laisser périr et les exposer beaucoup
plus qu'en les secourant malgré eux. Un secours puissant qui en
imposerait aux scélérats, et rendrait Paris responsable de la sécurité
de la famille royale, est le seul préservatif efficace.»
Propos inutiles; l'Autriche ne se décidait à aucun parti. Elle
repoussait la sollicitation du comte d'Artois en alléguant la volonté
du roi. Il répugnait à l'Empereur d'avoir l'air de favoriser les
émigrés, de paraître compter sur leur concours. Sa soeur ne cessait de
lui écrire pour le mettre en garde contre eux. Elle lui répétait que
leurs menaces irritaient les Français, empêchaient les affaires de
prendre une tournure meilleure. À Vienne, Cobenzl disait au marquis de
Noailles qui s'y trouvait encore comme ambassadeur de Louis XVI: «Une
première entrevue ferait tenir des propos, servirait peut-être les
desseins de M. de Calonne en faisant accroire des choses qui ne sont
pas, mais ne produirait certainement aucun changement dans les vues de
Sa Majesté impériale.»
Tout contribuait donc à démontrer que Léopold ne pouvait se résoudre à
la guerre. Il la jugeait inévitable; mais il l'ajournait sans cesse,
soit qu'il voulût attendre d'être poussé à bout, soit qu'il cherchât,
avant de l'entreprendre, à s'assurer quelque conquête pour prix de ses
efforts ou des échanges de territoire. Les témoignages d'affection
qu'il donnait à Marie-Antoinette n'allaient pas au delà des formules
écrites. C'est ainsi qu'il avait fait remettre à M. de Montmorin une
note déclarant qu'il regarderait comme adressées à lui-même, et
vengerait les injures faites à sa soeur. Mais à des menaces de ce
genre, plus dangereuses qu'efficaces, se bornait son intervention.
Mercy lui-même, longtemps considéré comme l'ami dévoué de la reine, ne
déployait plus, de Bruxelles où il résidait, qu'un zèle modéré, rendu
impuissant par les lenteurs de sa cour et par les ordres qui lui
enjoignaient de s'en tenir aux services purement personnels, de
favoriser toute tentative d'évasion, mais de ne pas aller au delà.
De Ratisbonne, où il était bien placé pour juger des dispositions
réelles de l'Autriche, Larouzière, le 23 août 1791, écrivait à Condé:
«Je ne sais où La Queuille prend toutes les nouvelles qu'il m'écrit
sur le ton de la plus grande assurance. Il croit que M. de Mercy l'a
pris pour son confident, et moi je n'en crois rien, quel que soit le
ton qu'il prenne avec lui. À en croire sa dernière lettre, nous
approchons du dénouement. Ce sera pour moi un beau coup de théâtre,
car je ne m'y attends guère.»
Breteuil, dans les démarches qu'au même moment, il multipliait au nom
de Louis XVI, n'était pas plus heureux que le comte d'Artois. Mercy
allait jusqu'à refuser de lui envoyer un chiffre que Breteuil lui
demandait pour rendre plus facile et plus sûre sa correspondance, et
il se faisait de ce refus un titre aux bonnes grâces du vieux Kaunitz.
À cette même époque, Marie-Antoinette écrivait à Mercy: «Il paraît que
mon frère d'Italie ne sera pas reçu à Vienne. Je le désire fort. Ce
voyage ne peut que nous compromettre de toutes façons, puisque celui
qui veut l'entreprendre y va sans notre aveu, et que tous ses
alentours et amis ne cessent de dire des horreurs de moi.»
Ainsi, les infortunes de la famille royale, loin de cimenter l'union
de ses membres, ne faisaient qu'accroître et envenimer leurs
dissensions. Ces dissensions elles-mêmes avaient pour effet de les
affaiblir auprès de ceux dont ils sollicitaient le secours. Elles
permettent de dire que, jusqu'à sa mort, le roi n'eut pas de pires
ennemis que les émigrés, et qu'ils furent les principaux auteurs de
ses maux. Après l'avortement de la mission de Calonne, le comte
d'Artois, loin de presser son retour à Turin, résolut d'attendre à
Venise son envoyé. Peut-être aussi espérait-il, malgré tout, que
l'Empereur, dont le voyage en Italie n'était qu'ajourné, se
départirait de sa rigueur, et consentirait à se rencontrer avec lui.
Ainsi qu'on le verra bientôt, l'événement devait lui donner raison.
Presque au même moment, une affaire d'une autre nature sollicitait son
attention. En conformité des votes émis par l'Assemblée nationale dans
la nuit du 4 août 1789, à l'effet d'abolir les privilèges féodaux, un
décret du 28 octobre 1790 avait invité le roi à traiter avec les
princes étrangers propriétaires de terres en France, et qui devaient
subir la loi commune. Plusieurs des Électeurs possessionnés en
Alsace-Lorraine se refusaient à céder leurs biens, quoiqu'une
indemnité leur eût été offerte. L'Empereur avait pris fait et cause
pour eux, et demandait au roi de France le rappel des lois qu'il
déclarait contraires au traité de Westphalie. Mais il n'était tenu
aucun compte de ces réclamations. La France les repoussait en
maintenant ses offres d'indemnité. À ce moment, la Diète germanique
venait de se réunir à Ratisbonne, et les possessionnés lésés dans
leurs droits de porter leurs griefs devant elle. Seule, elle pouvait
décider sous quelles formes ils formuleraient leurs réclamations,
s'ils demanderaient par les armes, avec l'appui de l'Empereur agissant
en tant que prince allemand et chef de la Confédération, à être
réintégrés dans leurs anciens privilèges, ou s'ils se contenteraient
des indemnités que leur offrait l'Assemblée nationale, et si, dans le
cas où ils se prononceraient pour une démonstration militaire, ils se
borneraient à envahir l'Alsace et la Lorraine.
Entre ces diverses solutions, les émigrés devaient souhaiter celle qui
rendrait la guerre inévitable. Le comte d'Artois crut qu'il serait
utile à sa cause d'avoir à Ratisbonne un homme sûr qui pèserait sur
les délibérations de la Diète, et la disposerait à repousser les
propositions conciliatrices de la France. Il désigna pour remplir
cette mission le marquis de Larouzière. C'est à Inspruck, où ce
dernier se trouvait, qu'il reçut l'ordre de partir pour Ratisbonne et
des pouvoirs ainsi conçus, datés de Venise le 11 février 1791: «Vu la
captivité de mon frère et des aînés de ma maison, d'après les droits
que me donne ma naissance, j'autorise le marquis de Larouzière à
traiter en mon nom auprès de la Diète pour la déterminer à toutes les
démarches qui pourront concourir au salut de la France et à la
délivrance du roi.»
C'était le premier acte de ce genre que signait le comte d'Artois. Il
constituait une véritable prise de possession du pouvoir royal. Des
instructions s'y trouvaient jointes. L'extrait suivant les résume: «Le
but de la guerre étant de réintégrer dans leurs droits les princes de
l'Empire possessionnés en Alsace, le corps germanique pourrait bien se
trouver satisfait quand il aurait envahi cette province, et ne pas
aller plus loin. Il vaudrait donc mieux que les princes de l'Empire
donnassent leur contingent en argent, et que la Diète, en déclarant la
guerre à la France, chargeât l'Empereur de la faire. Ce serait pour
l'Empereur sa reprise de possession de l'influence sur la
Confédération que la Prusse lui avait enlevée.»
Le comte d'Artois espérait entraîner ainsi l'Allemagne dans une guerre
contre la France, et la décider, une fois cette guerre commencée, à ne
déposer les armes que lorsque le roi aurait recouvré son pouvoir. Mais
pour accomplir une telle lâche, il fallait d'autres moyens d'action
que ceux qu'il possédait. D'incorrigibles illusions pouvaient seules
lui donner l'espoir d'y réussir. Larouzière partit pour Ratisbonne.
Disons sans tarder qu'il n'obtint aucun résultat. Le désaccord régnait
entre les membres de la Diète. Les uns étaient disposés à accepter les
indemnités que leur offrait la France. Les autres, avant de se
prononcer, voulaient savoir si l'Empereur les assisterait. D'autres
enfin, comme les Électeurs de Trèves et de Mayence, alléguaient qu'ils
n'avaient que des droits purement diocésains, de la perte desquels on
ne pouvait les indemniser avec de l'argent. Entre ces intérêts
contradictoires, Larouzière fut impuissant à faire prévaloir le parti
que souhaitait le comte d'Artois. La résistance que rencontraient ses
idées s'étayait sur la répugnance qu'éprouvait l'Autriche à se lancer
dans la guerre, et sur ses efforts pour décider la Diète à accueillir
les propositions de la France.
Les instructions que l'Empereur envoyait à ses agents se ressentaient
de ces dispositions. Il ne se refusait pas d'entrer en campagne. Mais
il aurait voulu n'intervenir que si la guerre civile éclatait dans le
royaume. En vain lui démontrait-on que les mécontents étaient trop
dispersés, trop surveillés, trop dépourvus de ressources pour combiner
une révolte générale, tandis qu'au contraire, ils se soulèveraient le
jour où ils seraient assurés de l'appui d'une armée étrangère; il ne
voulait rien entendre. Cet entêtement convainquit Larouzière que
Léopold cherchait surtout à affaiblir le parti des princes, à aggraver
le désordre de la France afin d'être mieux à même de la démembrer.
Fondée ou non, cette conviction eut pour effet de le décourager.
Durant les deux années qu'il vécut à Ratisbonne, il y fut bien moins
un négociateur que le correspondant du comte d'Artois, chargé de lui
envoyer des informations.
Parallèlement à cette affaire, le comte d'Artois, par l'intermédiaire
du ministre de Suède à Venise, négociait avec le sultan, duquel il
sollicitait des secours pécuniaires s'élevant à plusieurs millions.
Cette tentative n'ayant pas abouti, il se tourna vers la Prusse. Elle
consentit à prêter quelque argent, mais ajourna toute décision au
sujet de la guerre. Ce n'est pas qu'elle persistât dans l'indifférence
qu'elle avait d'abord manifestée pour les événements qui se passaient
de ce côté du Rhin. Elle commençait au contraire à s'en inquiéter. Un
envoyé qu'elle entretenait à Vienne en vue des affaires de Pologne, le
colonel Bischoffwerder, dans un projet de traité créant, en prévision
de certaines éventualités, une alliance austro-prussienne contre la
Russie, y avait introduit une clause relative à la France. Par cette
clause, les deux cours s'engageaient à prendre le plus tôt possible
des dispositions pour rétablir Louis XVI dans son autorité.
Mais, lorsque de cette formule vague et générale on passait aux
détails et on cherchait à la préciser, on ne s'entendait plus. Quand
l'Autriche parlait d'adresser au gouvernement français un solennel
avertissement, la Prusse répondait, non sans raison, qu'une telle
démarche ne pouvait être tentée qu'autant qu'on serait en état de
l'appuyer militairement. D'autre part, elle entendait que chacun des
contractants s'engageât à renoncer à toute conquête si Louis XVI était
remis en possession de ses droits, et que pour le cas où la
restauration échouerait, après que l'Alsace et la Lorraine auraient
été conquises, on décidât à qui seraient attribuées ces deux
provinces.
VI
LES ÉMIGRÉS ET L'EMPEREUR D'AUTRICHE
C'est au milieu de ces difficultés que s'engageaient des négociations
isolées et partielles, et qu'elles ne s'engageaient que pour traîner
en longueur, paralysées par l'impuissance des uns, l'égoïsme des
autres et les craintes que la France inspirait à tous. Cependant,
l'opinion se propageait que les chimères des émigrés et les violences
jacobines exposaient l'Europe à de redoutables périls. L'Empereur
commençait à s'émouvoir tout en déclarant qu'on ne pouvait rien
entreprendre tant que la paix n'aurait pas été conclue entre les Turcs
et les Russes.
Désespéré de ces longueurs, le comte d'Artois en attendait à Venise le
dénouement, quand il fut averti par le bruit public que ses tantes,
Mesdames Victoire et Adélaïde, venaient de quitter Paris et se
rendaient à Rome par Turin. Elles étaient parties le 19 février 1791.
Après leur départ, la foule irritée s'était portée sur le palais du
Luxembourg, où habitait le comte de Provence, et, après lui avoir
arraché le serment de ne pas quitter Paris, elle avait exigé qu'il
allât se fixer aux Tuileries. Le comte d'Artois se mit en route
aussitôt et arriva dans la capitale du Piémont à temps pour recevoir
ses tantes. Il alla à leur rencontre jusqu'à Suze et la cour jusqu'à
Rivoli, escortée, dit un rapport officiel, de douze cents carrosses.
Elles ne firent que passer à Turin et se dirigèrent vers Rome, où le
pape Pie VI leur réservait le plus flatteur accueil[17].
[Note 17: Voir: _Le Cardinal de Bernis_, par Frédéric Masson,
pages 512-514.]
Après leur départ, le prince resta quelques jours encore auprès de son
beau-père. C'est là qu'il reçut un envoyé de la reine, le comte de
Durfort, chargé de le supplier, lui et le prince de Condé, de renoncer
à des projets dont la réussite était douteuse «et qui nous
exposeraient, disait Marie-Antoinette, sans nous servir». Mais il
était résolu à ne rien entendre et repartit pour Venise, encouragé à
persévérer dans ses projets par une lettre de Calonne. Son conseiller
lui écrivait que les affaires prenaient une tournure meilleure, que le
voyage de l'Empereur en Italie venait d'être fixé au mois d'avril,
qu'il espérait le voir à Florence et obtenir là pour le comte d'Artois
l'audience refusée à Vienne.
La France était encore représentée dans les États vénitiens par le
marquis de Bombelles, un des favoris de la famille royale, qui fut
plus tard évêque d'Amiens et aumônier de la duchesse de Berry. Lors du
premier séjour du comte d'Artois à Venise, ce diplomate s'était tenu
sur la plus grande réserve, en alléguant les ordres du roi. Au retour
du prince, il se montra plus empressé et se mit à sa disposition. Il
était averti au même moment qu'il allait recevoir des Tuileries, par
l'intermédiaire de Breteuil, des lettres et un Mémoire destinés à
l'Empereur, qu'on le chargeait d'aller lui remettre. Sans faire au
comte d'Artois confidence de ce message, il offrit de seconder les
efforts de Calonne pour obtenir l'audience que souhaitait le prince ou
même d'en tenter de son côté si ceux de Calonne n'aboutissaient pas.
Le prince agréa cette offre. Mais comme Bombelles n'était pas encore
en état de partir, il fut convenu entre eux qu'avant de prendre une
décision définitive, on attendrait d'avoir reçu des nouvelles de
Calonne. L'attente se prolongea jusqu'en avril. Puis, Calonne écrivit
de Florence que l'Empereur y était arrivé et avait consenti à le
recevoir. Enfin lui-même revint. Il était parvenu à voir Léopold, à
causer avec lui, mais sans en rien obtenir que de vagues promesses. Ce
souverain alléguait plus vivement la nécessité de ne rien faire que
d'accord avec Louis XVI. Il était averti que Breteuil allait lui faire
tenir un message du roi. Dans ces circonstances, il ne croyait pas
devoir se prêter à une entrevue avec le comte d'Artois.
Celui-ci, déçu dans son espoir, se trouvait donc obligé à recourir au
marquis de Bombelles. Mais n'ignorant pas que ce diplomate était lié
avec la reine, dont sa femme était l'amie, il eut le soupçon que c'est
à lui qu'était confié par Breteuil le message que Léopold attendait de
Louis XVI. Il le fit venir à Vicence, où Calonne l'avait rejoint, et
l'interrogea. N'obtenant que des réponses évasives, il ajouta:
--Monsieur, ne connaissant pas les pouvoirs de M. le baron de
Breteuil, je ne puis les reconnaître ni, à plus forte raison, donner
une mission à quelqu'un qui agirait d'après ces pouvoirs. Parlez-moi
franchement; si vous avez une mission du baron de Breteuil, je ne
pourrai pas vous charger de mes affaires; mais en plaignant votre
erreur, j'estimerai votre bonne foi.
Mis au pied du mur et ne pouvant se résoudre à trahir le secret qui
lui était confié, Bombelles répliqua qu'il n'était chargé d'aucune
mission, et qu'il acceptait d'autant mieux celle que le prince voulait
lui confier, que les intérêts de celui-ci ne faisaient qu'un avec ceux
du roi. Le comte d'Artois ne douta pas de la vérité de ce langage.
Bombelles partit pour Florence. Il y était rendu peu de jours après,
et, le 6 mai, il écrivait en ces termes à l'Empereur:
«Je supplie Votre Majesté de n'être point étonnée si je me trouve ici
chargé _d'une double mission_, de la part de M. le comte d'Artois et
de celle de M. le baron de Breteuil. Mais je conjure Votre Majesté
d'être bien convaincue que, _malgré mon attachement pour M. le comte
d'Artois, mon devoir de fidèle sujet passe avant tout_.»
Reçu par l'Empereur, il s'acquitta de son double message. Le comte de
Durfort, qui se trouvait à Florence, l'avait accompagné à cette
audience et appuya la requête du comte d'Artois. Ils plaidèrent tant
et si bien que l'Empereur céda. Il consentit à recevoir Calonne à
Vicence, quelques jours plus tard, et le comte d'Artois à Mantoue, où
il devait être le 17 mai. Mais s'il revenait ainsi sur ses refus
antérieurs, ce n'était pas pour encourager les ardeurs du prince;
c'était au contraire pour les contenir. Il l'avait dit à Bombelles et
à Durfort. Il le répéta à Calonne, auquel il accorda deux entretiens.
Calonne exposa ses vues. Elles ne différaient de celles de Breteuil
que sur un point. Calonne voulait pour le comte d'Artois et les
émigrés une part dans l'action qui se préparait. Breteuil, parlant au
nom du roi, entendait au contraire que les princes et leurs amis
restassent à l'écart des événements. Calonne fit connaître à
l'Empereur que le comte d'Artois se disposait à quitter l'Italie pour
se rendre à Namur, où il serait plus rapproché du théâtre de la
guerre, si elle s'engageait.
L'Empereur n'objecta rien à ces projets de déplacement. Il s'efforça
seulement de modérer le bouillant conseiller des princes, de lui
démontrer que toute tentative de contre-révolution partielle serait
dangereuse et qu'on ne pouvait rien entreprendre qu'après l'évasion du
roi, sur son instance, d'un commun accord avec l'Espagne, la Sardaigne
et l'Empire, après s'être assuré que l'Angleterre et la Prusse ne s'y
opposeraient pas. Mais il ne parvint pas à ébranler la conviction de
son interlocuteur, Calonne voulait une action générale immédiate,
dût-elle mettre en péril l'existence même du roi et de la reine, cette
existence, disait-il, que la faiblesse des puissances étrangères
envers la Révolution n'empêchait pas d'être menacée déjà. On se sépara
sans s'être entendu sur aucun point.
L'entrevue de l'Empereur avec le comte d'Artois ne porta pas de
meilleurs fruits. Elle eut lieu, le 17 mai, à Mantoue. L'archiduc de
Milan présenta le prince français à Léopold. Celui-ci développa
longuement les raisons données à Calonne. Il répéta que l'Europe
serait réduite à rester immobile tant que le roi serait prisonnier. Le
comte d'Artois protesta. Il mit beaucoup de chaleur à prouver qu'en ne
faisant rien, on condamnait plus sûrement son frère à périr victime de
ses bourreaux qu'en intervenant. Puis, l'Empereur ayant soutenu ses
dires, lui-même en parut convaincu. Léopold profita de cette apparente
résignation pour lui demander de retourner à Turin et d'y demeurer
tranquille. Sur ce point, le comte d'Artois fut intraitable. Le séjour
de l'Italie lui était devenu odieux. L'Empereur obtint cependant qu'il
n'irait pas à Namur, mais qu'il s'établirait provisoirement à
Coblentz, où son oncle l'Électeur de Trèves était disposé à
l'accueillir, et qu'il ne chercherait pas à se rapprocher du prince de
Condé. C'était promettre plus qu'il ne voulait tenir.
L'Empereur se contenta de cette promesse, et même, comme s'il eût
cherché à atténuer ce que son langage avait eu de cruel pour le
prince, il lui dit, au moment où ils allaient se séparer, qu'il
tenterait de nouveau d'entraîner les puissances à agir de concert avec
lui. Ce n'était qu'une phrase sans portée. Mais le comte d'Artois en
jugea autrement. Il y vit un engagement d'intervenir. Plus tard, il se
plaignit de ce que cet engagement n'était pas tenu. Une impartialité
rigoureuse oblige à reconnaître que l'Empereur avait eu soin de ne
s'engager sur rien, se conformant en cela aux désirs de sa soeur. Elle
le suppliait d'attendre, avant de prendre aucune résolution, que la
famille royale fût sortie de Paris. Elle le lui demandait encore le
1er juin, en le priant de s'en tenir aux communications de Breteuil et
de Bombelles. Elle ajoutait: «Nous n'aurions point de secrets pour le
comte d'Artois s'il n'était entouré de M. de Calonne et de M. le
prince de Condé, dans lesquels nous n'aurons jamais confiance.»
Le voyage du comte d'Artois à Mantoue, sa visite à l'Empereur
constituaient un acte formel de désobéissance à son frère. Ce n'était
pas le premier; ce ne devait pas être le dernier. Déjà, au moment où
il se mettait en route pour rejoindre Léopold, il avait reçu de Louis
XVI l'ordre de renoncer à toute entreprise et de «s'enfoncer en
Allemagne». Puis, le 23 mai, comme, après l'entrevue de Mantoue, il
arrivait à Augsbourg, une lettre nouvelle apportée par M. de Bonnières
l'invitait officiellement, au su de l'Assemblée nationale, à se garder
de toute manifestation propre à exciter contre la France les
puissances étrangères. Enfin, un peu plus tard, c'était une
communication secrète de Breteuil, expédiée de Soleure, lui promettant
que rien ne serait fait sans lui, mais lui enjoignant de ne rien faire
sans le roi, dont sa conduite imprudente compromettait la sûreté. «Le
roi agira quand il en sera temps, ajoutait Breteuil, et quand les
intentions de ses alliés pourront être efficaces.» Ces exhortations
avaient beau se multiplier, elles n'étaient pas exaucées.
Pour justifier sa résistance, le comte d'Artois objectait que, son
frère n'étant pas libre, les ordres émanés de lui ne pouvaient être
considérés comme l'expression de sa volonté. Ce n'était là qu'un
prétexte. Il n'avait pas attendu pour désobéir que la liberté du roi
fût devenue illusoire. Depuis longtemps il ne tenait aucun compte de
ses désirs ni de ses avis. Encore à ce moment, malgré les ordres,
malgré les prières, en dépit de l'engagement qu'il venait de prendre
envers l'Empereur, il était résolu à n'agir qu'à sa guise. La seule
marque de déférence qu'il crût devoir donner à son frère consista à
lui envoyer de Mantoue, par un agent sûr, le récit de son entrevue
avec l'Empereur, récit dans lequel étaient répétées avec une
orgueilleuse exagération les assurances de dévouement qui lui avaient
été données. Il partit ensuite pour l'Allemagne, après avoir confié au
duc de Polignac le soin de le représenter à Vienne.
Mais alors se produisit un incident qui vint accroître, au grand
dommage de la cause royale, les dissentiments existant déjà entre les
Tuileries et le comte d'Artois. On a vu que Bombelles, en quittant le
prince à Vicence, afin d'aller plaider pour lui auprès de l'Empereur,
avait affirmé, contrairement à la vérité, n'être chargé d'aucun
message de Breteuil. Comme l'Empereur, dans son entretien avec le
frère de Louis XVI n'avait fait aucune allusion à ce message, le comte
d'Artois ne songea pas à mettre en doute les affirmations de
Bombelles. Mais à l'improviste, en arrivant à Vicence, après son
départ de Mantoue, il eut la preuve du mensonge de Bombelles. Elle
consistait en un brouillon de la lettre écrite par celui-ci à
l'Empereur. Ce brouillon, oublié par lui dans la chambre de l'hôtel où
il était descendu à Florence, venait d'y être trouvé par le comte de
Talleyrand, ambassadeur de France à Naples, neveu de Calonne, amené là
par le hasard et qui s'empressa de l'envoyer à son oncle. Heureux de
découvrir ce témoignage de ce qu'il appelait la duplicité des
Tuileries et de leurs agents, Calonne mit ce papier sous les yeux du
comte d'Artois en accusant Bombelles de trahison. Loin d'excuser
Bombelles, uniquement coupable de n'avoir pas voulu lui livrer les
secrets du roi, et auquel il devait d'avoir été reçu par l'Empereur,
le comte d'Artois s'emporta: