Mais ces nobles dévouements, quoiqu'ils ne se fussent encore ni

lassés, ni découragés, ne pouvaient plus rien. À Turin, le comte

d'Artois ne pouvait pas davantage. Depuis plus d'une année, il se

dépensait en démarches humiliantes auprès des cours; il avait dilapidé

des ressources précieuses sans arriver à aucun résultat. C'est à son

frère, c'est aux royalistes restés en France qu'il faisait remonter la

responsabilité de ses échecs, tandis qu'il méritait seul d'en porter

le fardeau. Il était seul coupable, coupable d'avoir voulu, en dépit

de son inexpérience et de son incapacité, se faire une politique à

lui, malgré son frère et contre son frère; coupable de n'avoir su ni

la formuler, ni donner à ses efforts une direction unique, précise et

raisonnée; coupable surtout d'avoir, par ses folles tentatives, ses

imprudences, ses propos inconsidérés, ameuté l'opinion contre le parti

du roi et compromis irréparablement la cause qu'il entendait défendre.

Louis XVI, Marie-Antoinette plus encore que lui, voyaient clairement

le péril qui montait autour d'eux. Ils pressentaient qu'avant peu,

leur couronne et leur vie seraient directement menacées. Mais ils

avaient la conviction que, si leur situation déjà si compromise

pouvait l'être encore d'une manière plus irréparable, c'était par

l'intervention des émigrés, à qui ils reprochaient d'avoir, par leur

fuite, diminué le nombre de leurs partisans et de leurs défenseurs.

Sybell dit avec raison que la reine ne voulait pas triompher par eux,

d'abord parce qu'elle ne croyait pas à la possibilité de rétablir

l'ancien régime, dont ils se proclamaient les champions, ensuite,

parce qu'à son avis, leur triomphe laisserait le roi dans l'ombre, et

qu'en tous cas, l'apparence seule d'une alliance avec l'émigration

anéantirait à jamais toute chance d'une restauration monarchique. Elle

ne voyait que deux partis à prendre: fuir en Vendée, dans le Midi ou

dans l'Est, ou s'appuyer sur les grandes puissances et surtout sur

l'empereur Léopold, en dehors de toute intervention des émigrés.

Mais aucune de ces solutions n'était aisée. Tandis qu'aux Tuileries on

croyait l'Europe uniquement occupée de la Révolution, l'Europe

continuait à assister indifférente à l'écroulement de la maison de

Bourbon. Loin de songer à intervenir pour sauver sa soeur, l'Empereur,

guidé par d'égoïstes calculs, se contentait de l'inviter à quitter

Paris, ce à quoi elle répondait fièrement: «Mon devoir est de rester

où la Providence m'a placée, et d'opposer mon corps, s'il le faut,

aux couteaux des assassins qui voudraient arriver jusqu'au roi. Je

serais indigne du nom de notre mère, qui vous est aussi cher qu'à moi,

si le danger me faisait fuir loin du Roi et de mes enfants.»

Ainsi, rien à attendre de l'Europe.

Il n'était pas plus facile de fuir, tant devenait rigoureuse la

surveillance exercée autour de la famille royale. Vers la fin

d'octobre, le roi songea à rejoindre le marquis de Bouillé, commandant

en chef de l'armée de l'Est. Il lui fit communiquer son dessein par

d'Agoult, l'évêque de Pamiers. Bouillé répondit que l'entreprise

présentait trop de dangers pour qu'il fût d'avis d'y donner suite. «Si

elle ne réussit pas, disait-il, elle perdra le roi et la monarchie.»

Il préférait engager l'Empereur à faire avancer des troupes sur la

frontière, en prenant pour prétexte l'atteinte portée par les décrets

de l'Assemblée aux droits des princes allemands possessionnés en

Alsace-Lorraine. Lui-même feindrait de vouloir repousser cette

agression. Une adresse demanderait que le roi se mît à la tête de

l'armée. Cette combinaison l'eût sauvé et lui aurait même permis de

jouer le rôle de pacificateur. Mais, hélas! c'étaient là des plans

irréalisables ou d'une exécution laborieuse, sans compter qu'on

pouvait toujours craindre qu'à la première démonstration de l'Autriche

sur la frontière, l'Assemblée ne traitât la famille royale en otage.

Elle n'était que trop disposée à rendre le roi responsable de la

conduite des émigrés, et surtout de celle de son frère, le comte

d'Artois. Comme pour justifier cette disposition, un mémoire portant

la signature des princes venait de paraître, et, bien qu'ils n'en

fussent pas les auteurs, il n'avait pu circuler sous leur nom que

parce que le bruit se répandait qu'ils en préparaient un. Ce bruit

était fondé. Depuis le 15 septembre, l'agitation des émigrés de Turin

redoublait. De nouveau, on y rêvait de manifestations solennelles,

d'éclatantes démarches auprès des cours. Au découragement survenu dans

les premiers jours de l'été succédait une fiévreuse activité. C'est

que Calonne était arrivé et prenait, dans les conseils du comte

d'Artois, une situation qui tenait du favori et du premier ministre.

V

LA POLITIQUE DE CALONNE

Depuis le jour où, vers la fin de 1789, le comte d'Artois avait

recouru à ses lumières et sollicité ses avis, Calonne ambitionnait de

diriger la politique des émigrés non de Londres, et en quelque sorte

en se cachant, mais ouvertement aux côtés du frère du roi. Quelle que

fût cependant la vivacité de son ambition, il était trop fier pour

s'offrir; il entendait qu'on l'appelât, ce qui ne pouvait être

qu'autant que d'habiles intermédiaires suggéreraient au prince l'idée

d'utiliser plus complètement ses services. Ces intermédiaires, il les

chercha et les eut promptement trouvés en deux hommes avec qui il

était lié depuis longtemps et dont il rêvait, les sachant en

possession de la confiance du comte d'Artois, de faire ses bras droits

dans la direction du parti royaliste. L'un était M. de Conzié,

l'évêque d'Arras, l'autre le comte de Vaudreuil, un des favoris du

prince.

Des quelques prélats que leur dévouement aux Bourbons et le droit de

jouer un rôle transformèrent en agents politiques, il n'en est pas de

plus entreprenant que Conzié ni de plus agité. Aux yeux des princes,

c'était une forte tête; eu réalité, il en imposait surtout par son

audace, «des airs de grenadier,» et un esprit plus inventif que sage.

Mêlé à tout, pendant la durée de l'émigration, il n'y exerça cependant

qu'une influence de surface. Ses idées, pour la plupart, restèrent en

chemin, même celle d'une vaste ligue internationale contre la

République française, dont le pape aurait pris l'initiative. Il la

soumit à Pie VI, en 1791. Mais celui-ci refusa de prêcher la guerre et

d'intervenir «dans la querelle des rois et des peuples», considérant

que tel ne devait pas être le rôle de la papauté. Au moment où Calonne

songeait à se l'attacher, Conzié n'avait pas encore donné sa mesure.

Son rôle politique se bornait à avoir siégé dans l'Assemblée des

notables et à avoir défendu les plus purs principes de la monarchie.

Il passait pour prodigieusement ambitieux. Mais la dignité de sa vie

épiscopale, les capacités d'administrateur dont il avait fait preuve

dans son diocèse, lui avaient donné la réputation d'un homme éclairé

et actif.

Tout autre était Vaudreuil. Entre les paladins de l'émigration, ce

brillant gentilhomme, une des parures de la cour de France, le favori

de la reine, le courtisan préféré du comte d'Artois, le tendre ami de

la duchesse de Polignac, type accompli du noble d'ancien régime, se

distingue par une sagesse relative, une raison réfléchie et même des

principes de patriotisme tels que nous les comprenons aujourd'hui, qui

permettraient de l'admirer s'il n'y avait trop souvent contradiction

entre les conseils qu'il prodigue et dont est pleine sa correspondance

avec le plus jeune frère de Louis XVI[15].

[Note 15: On en doit la publication à M. Léonce Pingaud. 2

vol., Paris, Plon-Nourrit.]

À lire quelques-unes de ses lettres, Vaudreuil est un politique et un

patriote. Il gémit des imprudentes entreprises de son prince; il le

supplie de s'abstenir de tout ce qui pourrait déplaire à la reine; il

lui prêche la sagesse, l'union avec les membres de la famille royale;

il voudrait que la contre-révolution s'opérât par l'unique action des

Français, sans le concours de l'étranger.

«Toute influence étrangère ne ferait que réunir la nation entière et

augmenter encore cette opinion de liberté, ce goût d'indépendance qui

ne sont que trop généralement établis d'un bout à l'autre du

royaume... D'ailleurs, je suis épouvanté des dangers que courraient le

roi et la famille royale, prisonniers dans la capitale, si les

puissances étrangères, à votre instigation, se mêlaient de nos

affaires intérieures. En outre, je ne crois pas que nos alliés s'y

déterminassent sans y être invités par le roi lui-même. Quant aux

puissances rivales ou ennemies de la France, il serait bien dangereux,

et il paraîtrait criminel de s'adresser à elles.»

Tout au plus, accepterait-il le concours de l'Espagne, parce que le

souverain de ce pays est un Bourbon, et qu'entre lui et les Bourbons

de France existe le pacte de famille. Mais il considère que les

démarches en Espagne n'auraient aucun succès, si elles étaient faites

sans l'aveu du roi. Il faut donc qu'avant tout, le comte d'Artois

obtienne de son frère une autorisation propre à légitimer tout ce

qu'on ferait pour sa liberté, pour sa gloire et pour le bonheur de son

peuple.

Parlant des divisions qui ont éclaté entre les Tuileries et Turin,

Vaudreuil écrit au comte d'Artois, le 21 mars 1790: «Défiez-vous de

ces nouvelles, qui tendent à vous donner de la défiance contre le roi

et la reine, de qui doivent émaner vos principales ressources. Ce

n'est sûrement pas prudent ni honnête de vouloir diviser ceux qui ne

peuvent rien que d'accord. Mais n'ayez donc pas la volonté positive de

tout diriger et de ne vouloir recevoir aucune direction de ceux qui

doivent la donner ... Vous perdriez tout si vous preniez ce parti. Il

faut, au contraire, montrer toute confiance et en inspirer.» Le 28

août, il ajoute: «Un point bien essentiel est que l'union, la

confiance règnent entre la reine et vous. Ne croyez pas ceux qui

voudront vous diviser et vous inspirer une mutuelle défiance; ceux-là

sont des imprudents, s'ils ne sont pas des ennemis cachés.

«Votre conscience ne peut être en sûreté qu'autant que vous vous

entendrez avec le roi et la reine ... Vous ne pouvez rien sans eux,

quoi qu'on vous dise.»

Des conseils analogues abondent dans ces lettres, en même temps qu'y

transpirent des aveux tels que celui-ci, arraché à sa plume par les

déceptions que lui causent, en 1793, la mollesse et la mobilité du

comte d'Artois: «Il s'est bercé, il m'a tant bercé d'illusions, que

j'ai perdu en grande partie ma confiance.»

En juillet 1795, au moment où les émigrés partis d'Angleterre sur une

escadre anglaise venaient de débarquer à Quiberon, son patriotisme

éclate: «Il m'est impossible d'agir concurremment avec quelque

puissance que ce soit sans savoir à quel but on nous conduit. Je ne

veux pas faire la guerre à mon pays; mais je voudrais la faire à la

Révolution. Et jusqu'à présent je n'aperçois qu'une guerre faite à la

France ... Ma conscience y répugne.» Il est d'ailleurs convaincu que

c'est l'argent anglais qui a fait la Révolution. «Ils ne nous ont pas

pardonné la guerre d'Amérique ... La conscience politique est

terriblement large, et c'est une maxime reçue, surtout en Angleterre,

que servir son pays, abaisser les puissances ennemies, est la première

des vertus.»

Après avoir lu ces propos, qui font honneur à Vaudreuil, on ne peut

qu'être surpris de l'entendre en tenir d'autres, sensiblement

différents, et supplier l'Empereur d'Autriche de mettre l'Europe en

mouvement contre la France, de le voir devenir la doublure de Calonne,

qui est l'ennemi de la reine et qui recourt aux moyens que lui,

Vaudreuil, a désavoués. Peut-être ces changements dans son langage se

peuvent-ils expliquer par le développement des excès révolutionnaires.

N'empêche qu'ils permettent de dire que deux hommes vivent en lui, et

que les opinions de l'un sont fréquemment en contradiction avec les

opinions de l'autre.

Il est vrai que lorsqu'il exprimait celles qui viennent d'être citées,

il était à Rome, voyait tous les jours le cardinal de Bernis,

subissait son influence, lui montrait les lettres du comte d'Artois

auxquelles il répondait en s'inspirant des propos que lui tenait le

vieux cardinal, homme d'âge et d'expérience, esprit sagace, prévoyant,

modéré, qui se prêtait volontiers à faire tenir par Vaudreuil des

conseils au prince et traitait son entourage de «talons rouges et de

têtes folles». Lorsque, en arrivant à Turin, le comte d'Artois, se

demandant à quel homme d'État il confiera la direction de la politique

de l'émigration, consulte son ami pour savoir s'il vaut mieux la

confier à Calonne qu'au baron de Breteuil, un autre ancien ministre du

roi, ou s'il vaut mieux recourir à Breteuil préférablement à Calonne,

Vaudreuil répond comme un sage.

Parlant de Breteuil, il dit: «Premièrement, croyez-vous qu'il voulût

vous rejoindre? Secondement, n'est-il pas entièrement brouillé avec le

prince de Condé? Troisièmement, a-t-il tout ce qu'il faut pour diriger

une grande opération et décider sur un parti à prendre? Je lui crois

une bonne tête dans un conseil; je le crois dans de très bons

principes; il a aussi dans l'Europe quelque réputation ministérielle,

des liaisons avec le Parlement. Mais est-il compatible avec Condé et

avec Calonne? Plairait-il au roi et à la reine?»

Il est encore plus explicite en ce qui touche Calonne, et résolument

il déconseille de l'employer. «Personne au monde ne l'aime plus que

moi, personne n'est plus convaincu de la supériorité de ses talents,

de ses ressources, de son génie et de sa loyauté; mais ici il faut

considérer que l'opinion a tout fait, et qu'on ne peut avoir de succès

qu'en ramenant l'opinion et les esprits égarés, en suivant un plan

sage mais lent. Est-ce donc l'homme, que la calomnie a attaqué ainsi

que vous, qu'il faut mettre en avant lorsqu'il s'agit de parler à

l'opinion? Les préventions du roi et de la reine ne seront-elles pas

un obstacle éternel à ce qu'ils approuvent tout ce qui viendrait de

lui?... Au reste, vous pouvez vous servir de M. de Calonne pour des

mémoires, des manifestes, et personne ne les fera comme lui. Mais s'il

arrive à Turin, je crains que l'effet n'en soit funeste pour lui et

pour nous.»

Qu'on ne s'y trompe pas, lorsque Vaudreuil parlait ainsi, il n'était

que le porte-parole de Bernis auprès duquel il résidait. Mais son

langage devait bientôt se ressentir de son déplacement. Lorsqu'en

quittant Rome pour aller se fixer à Venise, à la suite des Polignac,

il eut échappé à l'ascendant du cardinal, ses dispositions se

modifièrent en ce qui concernait Calonne, de l'ambition duquel il

devint presque, à son insu, l'instrument. Calonne en avait employé un

autre: l'évêque d'Arras. Par ses soins et sur les conseils de

Vaudreuil, ce prélat qui était à Londres fut mandé à Turin par le

comte d'Artois, et lorsqu'il y fut, il engagea le prince à appeler

Calonne auprès de lui. Cette fois Vaudreuil approuva par

reconnaissance pour l'ancien contrôleur des finances qui lui avait, en

d'autres temps, rendu maints services. C'était aller au-devant des

désirs du comte d'Artois. Il se laissa donc aisément convaincre, et

invita celui qu'on lui recommandait à venir le retrouver. Calonne

promit et s'annonça. Le 7 août 1790, Vaudreuil écrivait à son prince:

«Vous allez avoir un homme de génie qui est bien dévoué à la bonne

cause en dépit de toutes les horreurs qu'il a approuvées. Il ne faut

pas calmer son ardeur parce que son courage est aussi grand que ses

talents.»

Du reste, Calonne se fit longtemps attendre. Il venait par l'Allemagne

et l'Italie à petites journées, avec de fréquents arrêts. À Turin on

ne savait à quels motifs attribuer son retard. On se demandait si les

jacobins ne l'avaient pas fait assassiner, lorsque enfin il arriva.

C'était à la fin d'octobre 1790. Mais alors il fallut vaincre les

répugnances du roi de Sardaigne, qui redoutait, en le recevant, de

déplaire à Louis XVI. Victor-Amédée ne céda qu'à la sollicitation de

son gendre.

«Il souffrit, dit une note du maréchal de Castries, que M. de Calonne

vînt incognito près de Turin, d'où il pourrait communiquer avec M. le

comte d'Artois. Enfin, d'acte de faiblesse en acte de faiblesse, il

parvint à se faire présenter à la cour, vis-à-vis de laquelle il avait

prétendu avoir l'autorisation du roi et de la reine, afin de négocier

à Londres, et que l'un et l'autre avaient approuvé son départ pour

Turin. J'ignore jusqu'à quel point il en a imposé; peut-être que

quelques expressions indirectes ont autorisé l'interprétation qu'il y

a donnée, et elle a suffi apparemment au roi de Sardaigne.»

Conzié était déjà à Turin. Vaudreuil y arriva derrière Calonne, c'est

encore le maréchal de Castries qui nous l'apprend. «M. de Vaudreuil

est parti de Venise de manière à arriver à Turin en même temps que M.

de Calonne; et dès leur arrivée, ils ont repris sur M. le comte

d'Artois l'empire funeste qu'ils avaient eu à Versailles, et qui a eu

des suites si malheureuses pour le corps de la noblesse en

particulier. Le premier emploi qu'ils ont fait de leur crédit a été

d'écarter le conseil intime que M. le comte d'Artois s'était formé,

composé de MM. d'Autichamp, de Vintimille et de l'abbé Marie. Ils ont

voulu rester seuls avec le prince, et ils ont associé à ce conseil

l'évêque d'Arras.»

Ce ne fut pas le seul résultat de la présence de Calonne. À en croire

le maréchal, elle activa l'ardeur intempestive du prince de Condé. «Il

se lia avec les nouveaux conseillers pour faire admettre les idées

qui, jusqu'à ce moment-là, avaient été rejetées; et sans connaître

encore ce que l'Espagne, qui venait de faire sa paix avec

l'Angleterre, voudrait ou pourrait faire; sans savoir précisément si

les puissances d'Allemagne soutiendraient ou abandonneraient la

France; dans le doute si l'armée française favoriserait les princes

ou les repousserait; sans vouloir attendre ni les effets de la

résistance du clergé sur les consciences, ni les suites de

l'établissement de l'impôt, M. de Calonne a appuyé la proposition, que

M. le prince de Condé faisait, d'aller se jeter dans Lyon, sur

l'espérance d'une insurrection qui devait lui être favorable, et sur

l'espérance la plus frivole. Cette insurrection, qui devait s'étendre

de Lyon dans toutes les provinces, n'a jamais été appuyée que sur des

bases fausses, sur des données incertaines, sur des extraits de

lettres dont on n'a jamais vu les originaux, et sans savoir

positivement quel jour le roi sortirait ou non de Paris, quoiqu'on se

soit permis de dire faussement que Sa Majesté avait promis

positivement de partir le 15 décembre.»

Ainsi, à peine à Turin, Calonne s'était emparé de la direction des

affaires. Dans le but de former une coalition, il voulut employer

Victor-Amédée. Mais ce dernier se retranchait plus que jamais dans une

prudente neutralité. Aux exhortations de Calonne qui lui demandait de

prendre l'initiative d'une manifestation en faveur de la monarchie, il

opposait avec un flegme imperturbable d'inébranlables refus. Il

répondait ce qu'avaient déjà répondu et devaient répondre encore

l'Espagne, l'Autriche, l'Angleterre et la Prusse, à savoir que le roi

de France seul pouvait requérir des secours, ce qu'il ne serait en

état de faire que lorsqu'il aurait quitté Paris. Les puissances ne

pouvaient agir tant que ses ambassadeurs dans les cours d'Europe

tiendraient un langage opposé aux réquisitions secrètes que le comte

d'Artois leur adressait.

Calonne se lassa bientôt de cette résistance. Il démontra au comte

d'Artois que, tant qu'il résiderait à Turin, il n'obtiendrait aucun

résultat parce que ses efforts seraient toujours paralysés par le

mauvais vouloir de son beau-père. Il l'engageait donc à partir, à se

rendre à Vienne auprès de l'Empereur pour y plaider lui-même sa cause.

On touchait alors aux derniers jours de novembre. À cette date, le

comte d'Artois, docile aux conseils de Calonne, était résolu à quitter

la capitale du Piémont, où sa présence et celle du prince de Condé

«excitaient trop le zèle des bons Français», et à partir pour Rome.

Mais, soudainement, un autre incident surgissait.

Louis XVI, ayant appris l'arrivée de Calonne auprès de son frère,

s'était alarmé de ce rapprochement. Afin d'en conjurer les effets, il

avait donné de pleins pouvoirs pour traiter avec les gouvernements

étrangers, au baron de Breteuil, le vieux rival de Calonne. Breteuil,

ambassadeur à vingt-cinq ans, en 1758, était devenu, en 1783, ministre

de la maison du roi, et n'avait quitté ce poste qu'en 1789. Il l'avait

repris, mais pour quelques jours seulement, le 12 juillet de la même

année. Puis à la fin de ce mois, il s'était retiré en Suisse, où la

confiance du roi venait d'aller le chercher. Ses pouvoirs portent la

date du 20 novembre. «J'approuve, était-il dit dans la lettre

officielle qui les libellait[16], tout ce que vous ferez pour arriver

au but que je me propose, qui est le rétablissement de mon autorité

légitime et le bonheur de mes peuples.» C'est ainsi qu'aux efforts

réitérés de son frère, le roi répondait par le plus formel désaveu, en

déclarant qu'il entendait rester seul maître de ses opérations.

[Note 16: Recueil Feuillet de Conches.]

À peine investi de ces pouvoirs, Breteuil se mettait en relations avec

Fersen, Mercy et Bouillé pour aviser avec eux aux moyens d'assurer

l'évasion de la famille royale. Serait-ce à Metz que le roi se

réfugierait? Serait-ce en Vendée? Fallait-il attendre pour tenter le

coup que l'Autriche se fût décidée à faire avancer des troupes sur la

frontière? Telles étaient les questions qu'il y avait lieu de

résoudre. Breteuil les posait à ses correspondants. En même temps, il

écrivait au comte d'Artois. Sans l'éclairer sur le véritable caractère

de sa mission, il l'invitait à demeurer tranquille à Turin «jusqu'à ce

que les affaires politiques eussent fixé la mesure d'intérêt que

l'Europe prendrait aux affaires de France, et à s'occuper, en

attendant, des affaires méridionales». Il donnait, sous cette forme,

un aliment à l'activité du prince, tout en l'écartant des négociations

diplomatiques où son ingérence ne pouvait que desservir les intérêts

de la monarchie.

Cette lettre irrita le comte d'Artois, le prince de Condé et surtout

Calonne. Dans la rentrée en scène de Breteuil, il pressentait une

attaque de la reine contre lui. Il y crut d'autant plus que Breteuil

affectait des tons de maître. Cependant le comte d'Artois sut se

contenir. Il se contenta de répondre que, sans avoir reçu d'aucun

souverain des engagements positifs, il se croyait en droit de

concevoir de grandes espérances. Cette réponse faite, il continua à

suivre aveuglément les conseils de Calonne, sans tenir aucun compte

des ordres du roi. Secrètement, il se préparait à quitter Turin. Il

avait écrit à l'empereur Léopold pour lui demander une entrevue, et

envoyé sa lettre par un de ses familiers, le baron d'Escars. Puis,

brusquement, il se décidait à faire partir Calonne, avec la mission

d'appuyer sa requête. Lui-même, résolu à le suivre à peu de jours de

distance, confiait ses projets à son beau-père, et obtenait de lui une

lettre le recommandant aux bonnes grâces de Léopold.

Ce dernier avait déjà reçu du roi et de la reine de France l'instante

prière de repousser tout projet les concernant qui ne serait pas

présenté par eux-mêmes. Il était donc résolu à ne pas se prêter à une

entrevue avec le comte d'Artois et le lui écrivit. Mais quand cette

réponse arriva à Turin, le comte d'Artois et le prince de Condé, après

avoir lancé contre l'Assemblée nationale un fougueux manifeste,

étaient déjà partis, celui-ci pour Stuttgard, où il comptait réunir

plus de moyens d'action qu'en Italie; celui-là pour Venise, afin de

s'y trouver en même temps que l'Empereur, à qui Calonne était chargé

de l'annoncer.

À Venise, les plus pénibles déceptions l'attendaient. Il n'y avait ni

lettre impériale, ni nouvelles de Calonne. Il dut y rester très

anxieux durant plusieurs jours. Le 26 janvier 1791 seulement, un

courrier de Turin lui apporta les lettres attendues. Elles étaient

désolantes. L'Empereur renonçait au voyage de Venise, et refusait de

recevoir le frère de Louis XVI. Le prince dut en conclure que la

mission de Calonne avait échoué. Et c'était vrai. Arrivé à

Burckerndorf, petit village à quatre lieues de Vienne, Calonne qui

voyageait incognito sous le nom de Dommartin, s'y était arrêté. De là,

il avait écrit au comte de Cobenzl, ministre des affaires étrangères

d'Autriche, pour lui annoncer son arrivée et solliciter de l'Empereur

une audience. Quelques heures plus tard, il recevait une réponse

négative. Léopold ne voulait s'entretenir ni avec le comte d'Artois,

ni avec son représentant, ni maintenant ni plus tard.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 4 / 37 段