Le Mémoire fut renvoyé au comte d'Artois par Louis XVI. C'était une

attaque en règle contre la petite cour de Turin, la légèreté de sa

conduite, la frivolité de ses propos. On y répétait les calomnies

propagées sur le roi et sur la reine. Le roi écrivait à cette occasion

au comte d'Artois qu'il ne croyait pas à ces accusations. Le comte

d'Artois, furieux, fit demander à M. de Durfort s'il était l'auteur du

Mémoire. M. de Durfort répondit négativement. Alors on voulut savoir

si, dans le cas où les princes entreraient à main armée dans le

royaume, il se déchirerait pour eux. «Il faut lui faire sentir la

nullité des ordres quelconques de la part du roi, attendu sa

captivité.» M. de Durfort répliqua qu'avant de songer à entrer en

France, il fallait réunir des troupes et qu'on n'en avait pas. Réponse

sèche et hautaine qu'on fut longtemps à lui pardonner.

IV

L'AGITATION À TURIN

Durant cette année 1790, à Turin, l'agitation fut à son comble. Le

comte d'Artois était parvenu, on ne sait comment, à arracher à son

beau-père, le roi de Sardaigne, la promesse de douze mille hommes si

le roi d'Espagne se déclarait en faveur des Bourbons de France.

Calonne, averti à Londres où se prolongeait son séjour, conseilla au

comte d'Artois d'aller lui-même à Madrid solliciter un concours auquel

était subordonné celui de Victor-Amédée. Mais un ami du comte

d'Artois, le comte de Vaudreuil, qu'il aimait à consulter, fut d'un

avis contraire dans une lettre datée de Venise, le 27 juillet. Il ne

pensait pas que le prince pût aller en Espagne sans l'agrément du

souverain de ce pays, et il redoutait que l'autorisation ne fût pas

accordée.

La mission fut alors confiée au marquis de Vassé. Cet envoyé devait

exposer au gouvernement espagnol les avantages que lui assurait le

rétablissement du roi de France dans son autorité, et lui demander

d'envoyer ses flottes s'emparer de Brest, de Toulon, de Rochefort.

Vaudreuil insistait en même temps pour que ces démarches fussent

faites au nom du roi Louis XVI et non en celui de son frère. L'Espagne

accueillerait favorablement tout ce qui lui viendrait de la part du

roi. Ce qui n'y viendrait que de la part des princes n'y aurait pas le

même succès; et puisque sans elle on ne pouvait rien de décisif, il

fallait guérir sa défiance en la laissant former elle-même le plan

qu'il convenait d'adopter.

Comme tant d'autres missions de même genre, celle de Vassé devait

échouer pour des causes, qu'un soir, à la veillée de famille, le roi

de Sardaigne résumait d'un mot.

--Mon frère d'Espagne n'a pas le sou.

D'autre part, on avait envoyé un agent dans les Flandres pour tirer

parti des circonstances favorables qu'y pouvait faire naître le

soulèvement de ces contrées résolues à secouer le joug de l'Autriche.

Des émissaires allaient à Berlin, à Vienne, à Londres, sans mandat

déterminé. On leur recommandait d'observer les événements, de signaler

tous ceux qu'ils jugeraient susceptibles de servir la cause des

émigrés. On acceptait tous les services, tous les dévouements, toutes

les bonnes volontés. Dans le Languedoc, on avait Froment, homme

d'initiative et d'énergie, mais intrigant, brouillon, capable

d'insurger les populations et non de concentrer leurs efforts vers un

but précis et déterminé. Il venait de prendre part aux troubles qui

avaient éclaté à Nîmes, le 13 juin, et la manière dont il s'était

efforcé de les faire tourner au profit du parti royaliste lui avait

assuré à Turin une influence que ne justifiaient d'ailleurs ni son

caractère ni ses moyens. Il ne devait réaliser aucun des espoirs qu'on

fondait sur lui. Trois ans plus tard, il était en Russie, quémandant

en vain et très humblement des secours pécuniaires. Mais, en juillet

1790, on le considérait à Turin comme précieux et indispensable.

«Dites à Froment, écrivait Condé, que son conseil pour le pape va être

suivi. Mais je doute du succès. Le cardinal de Bernis non seulement

n'osera pas le demander, mais même s'y opposera.» Il s'agissait

d'obtenir un Bref ordonnant des prières publiques pour le roi. Et

encore: «Recommandez à Froment de veiller à sa sûreté personnelle,

car, indépendamment de l'intérêt que nous prenons à lui (cela est

extraordinaire, mais cela est vrai), le sort de l'État tient peut-être

à cette tête-là.»

Dans le Vivarais, dans la Lozère, dans l'Aveyron, on avait aussi des

prêtres résolus à prendre les armes pour le roi, les abbés de La

Bastide de La Molette, de Siran, de Bruges, de Lavondès, Claude

Allier, son frère Dominique Allier, M. de Malbosc, le chevalier de

Borel, le chevalier de Robiac, Marc-Antoine Charrier, ancien député

aux États généraux, venu déjà à Turin pour protester de son dévouement

à la cause royale. Sous le prétexte de délivrer les populations du

Midi du joug protestant, ces personnages jetaient les bases de la

confédération qui prenait le nom de Jalès, petit pays du Vivarais où

elle devait se réunir. Pour en dissimuler le véritable but, ils

avaient décidé que lors du premier rassemblement des confédérés, fixé

au 17 août, ceux-ci seraient invités à prêter le serment civique.

Mais, en réalité, c'est à un vaste soulèvement des royalistes du Midi

qu'ils comptaient aboutir, et les princes connaissaient leurs

projets[13].

[Note 13: Voir mon _Histoire des Conspirations royalistes du

Midi pendant la Révolution_. Paris, Hachette.]

Rebourguil, un énergumène, ancien lieutenant aux gardes du comte

d'Artois, parcourait le Rouergue et le Quercy. Un major d'artillerie,

échappé de Toulon, était envoyé en Franche-Comté, en Alsace, en

Lorraine, pour se rendre compte de l'esprit des troupes «et notamment

de l'artillerie». À Valence, on essayait de séduire le commandant

militaire, M. de Graisin. On se plaignait de l'indifférence de la

Normandie, du mauvais vouloir des députés de la Guyenne à Paris. «On

voudrait qu'ils se souvinssent que nous existons et communiquent leurs

résolutions.» Partout où se manifestait un symptôme de dégoût pour les

idées nouvelles, à Montbrison, «où la population refusait de

reconnaître les décrets de l'Assemblée,» à Brest, où «trois généraux

venaient de rétracter leurs serments de fidélité au régime

révolutionnaire», partout enfin «où les royalistes s'organisaient pour

la résistance», on envoyait des émissaires à l'effet de recueillir des

adhésions au parti des émigrés.

On essayait en même temps d'agir sur les Parlements et sur le clergé.

Aux Parlements, on demandait des arrêts revendiquant la mise en

vigueur des lois protectrices de la couronne; au clergé, une active

propagande par la chaire. Si, quelque part, un sermon royaliste était

prononcé, on l'imprimait à plusieurs milliers d'exemplaires et on

l'expédiait dans les provinces.

Sur la foi de deux gentilshommes provençaux arrivés à Turin, MM. de

Castellane et de Villeneuve, on se leurrait de l'espoir que la

Provence se déclarerait quand on voudrait et fournirait de douze à

quinze millions pour payer les frais d'une insurrection. On

accueillait comme paroles d'Évangile les lettres d'un certain abbé de

Vaugelas qui, venu à Lyon pour y prêcher le carême, se disait en état

de faire élire le général d'Autichamp, fidèle ami des princes,

commandant des gardes nationales du Dauphiné. On discutait les moyens

d'agir sur les garnisons. On racontait avec complaisance que celle de

Soissons, composée du régiment d'Armagnac, était prête à marcher sur

Paris pour enlever le roi et le conduire à Lyon avec ses gardes du

corps, après qu'il aurait protesté contre les actes et les décisions

de l'Assemblée nationale.

Condé soufflait alors au comte d'Artois de se mettre à la tête des

gardes nationales pour marcher sur cette ville qu'on disait prête à se

soulever. On négociait afin d'assurer à ce grand mouvement les

Espagnols, les Piémontais et les Suisses. Qu'ils consentissent à

franchir la frontière qui les séparait de la France, et le succès

était assuré. Le refus de la Suisse et une dénonciation portée au mois

d'octobre à l'Assemblée nationale firent avorter le projet. Mais le

comte d'Artois et le prince de Condé n'y renoncèrent pas, bien que

Louis XVI l'eût désapprouvé. Le 16 mai 1791, dans une lettre à Mme de

Polignac, il dira en parlant de son frère: «Notre jeune ami me donne

de l'inquiétude. On le dit engagé dans un voyage au moins bien

prématuré et qui pourrait tourner d'une manière funeste pour bien du

monde.»

Le désaveu royal n'ébranlera pas la résolution des princes. On les

verra encore, au mois de mai 1792, tenter de provoquer une émeute à

Lyon. Ils seront alors à Coblentz. Ils reviendront à Turin, prêts à

gagner Chambéry pour pousser plus avant. Mais la tentative sera

prématurée, et ils devront rebrousser chemin en apprenant qu'au delà

de la frontière, ils trouveraient l'armée du Midi que commande le

général de Montesquiou.

Au milieu de ces vaines agitations se produisait parfois--trop

rarement--quelque indice heureux, propre à surexciter les espérances

souvent ébranlées. Un jour, c'était l'arrivée de députés auvergnats,

conduits par les comtes de Fargues et de Bosredon, qui venaient offrir

au comte d'Artois les services de quatre cents gentilshommes de leur

pays. Ce fut l'origine de ce que l'on a appelé la coalition

d'Auvergne. Cette coalition fournit à l'armée des princes un corps de

plusieurs centaines d'hommes montés et équipés à leurs frais et qui,

sous les ordres d'un lieutenant général et de deux maréchaux de camp,

fit la campagne de 1792. Ce corps fut licencié après la retraite de

Brunswick. Un autre jour, arrivait un envoyé de l'Ordre de Malte, le

chevalier de Ligondès. Il apportait une réponse favorable à une

démarche faite au nom du comte d'Artois auprès de l'Ordre par M. de La

Tour du Pin, à l'effet de solliciter des secours pour un mouvement

royaliste, qu'avec l'aide de l'Espagne il espérait fomenter dans le

Gard. Le plan consistait à débarquer un corps de troupes à

Aigues-Mortes et à marcher sur Nîmes d'où il serait aisé de favoriser

le soulèvement du Midi. Le chevalier de Ligondès était chargé non

seulement de promettre trois mille fusils, sept canons et quatre

galères de transport, mais encore de demander que les chevaliers de

Malte de nationalité française fussent autorisés à servir dans les

rangs de la noblesse rassemblée pour la défense du roi. Il fut fait

droit à leur requête. Il s'en présenta ultérieurement un assez grand

nombre qui servirent honorablement dans l'armée des princes et dans

l'armée de Condé.

D'autre part, Calonne, qui de loin proposait projets sur projets,

avait conseillé la formation d'une armée de gentilshommes, destinée à

devenir le noyau de celles que ne pouvaient manquer de lancer contre

la Révolution les puissances coalisées. L'idée étant trouvée sublime,

on s'était pressé de l'exécuter. Par l'intermédiaire de quelques

royalistes restés en France et notamment du marquis de La Queuille et

le marquis de Larouzière, un appel avait été adressé à la noblesse

française pour l'inviter à émigrer et à s'enrôler sous les ordres des

princes. Mais cet appel, pas plus que ceux qu'on adressait aux

troupes, ne fut entendu. Le moment n'était pas encore venu où tout

gentilhomme devait émigrer et aller s'enrôler dans les armées royales,

sous peine de se déshonorer. C'est seulement un peu plus tard, lorsque

les princes s'installèrent, le comte de Provence et le comte d'Artois

à Coblentz, les trois Condé à Worms, que les enrôlements devinrent

assez nombreux pour fournir deux corps, comptant en tout plus de vingt

mille hommes. Quant aux proclamations parties de Turin, elles

restèrent sans effet. Il n'arriva qu'une centaine de nobles disposés à

servir. Il y avait parmi eux des magistrats, voire des gens de

finances dont quelques-uns portaient gauchement l'uniforme dont on les

avait affublés et prêtaient à rire. On les éparpilla tant bien que mal

aux environs de la ville, faute de pouvoir profiter sur-le-champ de

leur bonne volonté. Ils ne firent que grossir le nombre des oisifs

français, dont les allures arrogantes avaient choqué et lassé les

populations et qu'elles souhaitaient de voir partir. «Ces désoeuvrés,

écrivait Choiseul, ont rempli la ville de leurs discussions et de

leurs querelles.» Il n'exagérait pas; il y eut des duels entre

officiers et, dans l'un d'eux, mort d'homme. On ne doit donc pas

s'étonner si, lorsque les émigrés quittèrent Turin à la suite des

princes, les habitants ne purent contenir l'explosion de leur joie.

Sur ces entrefaites, avait éclaté à l'improviste, le 20 juin, la

nouvelle de la mort de l'empereur Joseph II. On le savait hostile à la

France en général, aux émigrés en particulier. On attendait mieux de

son successeur Léopold. Si faible que fût cet espoir, il ouvrait

cependant une perspective heureuse sur l'avenir.

Malheureusement les moyens manquaient d'exécuter tout ce qu'on rêvait

et projetait. Si désorganisé que fût le gouvernement de Paris, c'était

un gouvernement avec sa puissance et ses éléments d'action, contre

lequel ne pouvait rien la poignée de paladins réunis en Piémont,

qu'aucun État de l'Europe ne voulait écouter, le roi de France ayant

fait déclarer dans toutes les capitales qu'il ne reconnaissait à

personne, pas même à son frère, le droit de s'entremettre pour lui

sans ses ordres et que, pour le représenter, il avait ses ambassadeurs

qui, tous, occupaient encore leur poste.

Alors s'aggravait le dépit que causait au comte d'Artois son

impuissance non seulement à sauver le roi, mais encore à empêcher

qu'il fût sauvé par d'autres.

«Nous savons que La Fayette a montré à la reine une lettre du général

Schederer (Autrichien) qui commande à Liège, par laquelle il lui offre

secours. Si cette lettre n'est pas supposée par La Fayette, elle est

aussi mauvaise qu'extraordinaire.»

C'est Condé qui parle ainsi le 14 avril. Le 17, son langage est pire

encore:

«Vous savez comment s'est conduit le Bouillé. Aussi, je n'ai rien à

vous dire sur ce que vous avez à mander à La Queuille à cet égard. Je

crois bien que son ambition se tournerait à sauver le roi. Mais par de

nouvelles notions qui nous sont encore parvenues, nous avons lieu de

penser qu'il croit La Fayette dans cette intention et qu'il est en

correspondance avec lui. C'est ce qu'il y a de pis. M. de Castries

croit aussi La Fayette retourné. Si le roi se sauve par ce moyen, il

ne fera que changer de prison et tout sera perdu sans ressources.»

Alors aussi, commençaient les amers découragements accrus par les

lamentables nouvelles qu'apportaient de Paris les émigrés. Maintenant

ils arrivaient en masse, à Turin comme ailleurs. L'émigration devenait

à la mode. Ne pas partir, c'était se déshonorer. En juillet 1790, le

ministre de France, Choiseul, signale au département des Affaires

étrangères comme nouvellement arrivés à Turin, les princes de Tarente

et de Rohan-Guémenée, les marquis de Barentin, d'Escars, de

Courtemanche, de Miran, de Ferronnière, de Turpin, de Montesson; le

comte et la comtesse de Vintimille, les comtes de Vérac, de Lévis, de

Grammont, de Polignac, de Gourville, de Flotte, de Faucigny, le

vicomte de Mirabeau, le vicomte de Berthier, le baron du Faucon, le

baron d'Ailhaud, le chevalier de Lafargue, le chevalier de Bouglars,

le chevalier de La Trémoïlle, M. Ferrand, conseiller au Parlement de

Paris, M. de La Tresne, avocat général à celui de Toulouse, puis,

pêle-mêle, sans titres, des magistrats, des officiers, des membres de

l'Assemblée nationale: MM. de Lévignac, de Palarin, de Vernègues,

Walsh de Séran, Pelletier de Morfontaine, de Roux de La Fare, de

Pennetier de La Roque, de Beaune, de Colard, de Guilleragues, de

Capdeville, de Lally-Tollendal, de Montmorency, de la Rochelambert, de

Maussion, de Suffren. À la fin de sa dépêche, le ministre de France,

après avoir exposé qu'il donnait aux nouveaux venus, chaque semaine,

des dîners de vingt-cinq et trente couverts, ajoutait: «Ma position et

mes devoirs deviennent chaque jour plus difficiles. Il serait à

désirer que le roi voulût bien me faire connaître d'une manière

positive ses vues et me donnât personnellement des ordres précis.»

Choiseul n'était pas le seul qui se préoccupât de la présence en

Piémont de tant de Français en révolte contre leur pays. Le roi de

Sardaigne s'inquiétait lui aussi de ce flot grossissant de fugitifs

répandus dans ses États et qu'il était obligé de protéger contre les

populations qui voulaient les chasser, redoutant qu'ils ne

contribuassent, par leur nombre, à la hausse des objets de première

nécessité. Il ne cachait pas le déplaisir que lui causaient les

intrigues nouées par son gendre et le prince de Condé. Ces agitations

incessantes, ces réunions d'émigrés chaque jour plus bruyantes et plus

nombreuses, les efforts qu'ils tentaient auprès des cours éveillaient

ses alarmes. Il craignait, en tolérant ces menées séditieuses,

d'attirer sur son royaume les représailles de la France et sur sa

couronne le ressentiment de ses sujets. Aussi tenait-il les princes

sous une rigoureuse surveillance à laquelle ils ne parvenaient à se

dérober que grâce à des prodiges d'habileté. Très inquiet, il armait

sa frontière du côté de la Savoie et du côté de Nice, en maugréant

contre ces émigrés que lui imposait son gendre et qui mettaient en

péril la sûreté de ses États. «Ils croient épouvanter, disait-il; ils

ne font qu'irriter ceux qu'ils prétendent soumettre; ils les

exaspèrent et les rendent furieux.»

Il existe d'autres témoignages de l'opinion défavorable qu'il s'était

faite de ses hôtes et des craintes qu'ils lui inspiraient. Au mois

d'avril 1792, recevant à Turin le prince Belosselsky, ambassadeur de

Russie, qui lui présentait ses lettres de créance, il lui ouvrait son

coeur. «Les émigrés qui sont pour la bonne cause ne sont-ils pas, pour

la plupart, des êtres dangereux par leurs inconséquences, leurs

bravades et leur inconduite? Quelques-uns d'entre eux ont couru ici

chez les fournisseurs et dans l'arsenal pour chercher des sabres

propres à couper les têtes d'un seul coup. Je les crains et je les

évite autant que je puis le faire honnêtement[14].»

[Note 14: _Dépêches du prince Belosselsky_, publiées par la

princesse Lise Troubetzkoï. Paris, Leroux, 1901.]

Son gendre n'était pas à l'abri de ses critiques. Il se plaignait

notamment de la manière dont ce prince élevait ses fils, le duc

d'Angoulême et le duc de Berry. Lui-même, profitant de la présence de

ces jeunes gens à sa cour, entreprenait de réformer leur éducation,

espérant que les malheurs de leur famille tourneraient à leur

avantage.

«J'ai forcé d'Artois à convenir, disait-il encore à Belosselsky, que

lorsqu'on avait, chez eux, l'espoir de certains droits à la couronne,

on n'apprenait plus rien; on donnait un libre essor à toutes ses

passions; on croyait être quitte du respect que tout le monde doit à

la religion, aux moeurs, aux lois de l'État. Les flatteurs ne cessent

de dire à leurs oreilles que l'État appartient au roi et à sa famille.

Ce n'est pas vrai; c'est le roi qui appartient à l'État.»

La conduite des émigrés à Turin, si propre à attirer des orages sur la

tête de Victor-Amédée, ne constituait pas l'unique cause de ses

récriminations. Les Français réfugiés à Chambéry ne témoignaient ni de

plus de bon sens ni de plus de perspicacité. Peu à peu, la Savoie

s'était remplie d'émigrés. Il y en avait à Chambéry, à Annecy, à Aix,

à Montmélian, au Bourget, à Saint-Genis, à Carouge, comme il y en

avait à Nice, à Aoste et en Suisse. Partout, en Savoie, ils étaient

admirablement reçus par la noblesse, les officiers, le clergé, les

moines et les religieuses. Mais le peuple et la bourgeoisie leur

faisaient grise mine, à Chambéry surtout, ou ils envahissaient tout,

dédaigneux et provocateurs, étalant leur luxe, tenant le haut du pavé,

raillant les vieilles coutumes de Savoie, la simplicité des

existences, le défaut d'élégance des femmes, imposant au gouverneur de

la ville leurs exigences à ce point que celui-ci, quand éclatait un

conflit entre eux et les natifs, leur donnait toujours raison.

En outre, dans ce pays où les idées révolutionnaires prenaient

rapidement faveur, grâce à l'active propagande à laquelle se livraient

des émissaires envoyés de Paris, les émigrés conspiraient ouvertement,

ne faisaient mystère ni de leurs espoirs ni de leurs projets de

vengeance, correspondaient avec les royalistes du Midi et

transformaient Chambéry, comme Turin, en un brûlant foyer de

contre-révolution. Leurs intrigues offensaient la population non moins

que leur attitude, et déjà des conflits destinés à renaître et à

s'aggraver trahissaient des ressentiments réciproques.

C'est ainsi qu'au mois de mars 1791, le mariage du vieux et richissime

émigré marquis de Morfontaine avec une Française veuve, jeune et

belle, madame de Savigny, mettra aux prises, sous le plus futile des

prétextes, des adversaires qui ne demandent qu'à en venir aux mains. À

l'issue de la cérémonie religieuse, célébrée à la cathédrale au milieu

d'une immense affluence de nobles et d'officiers, la nouvelle mariée a

réuni les invités chez elle. Au cours de cette réception, un

attroupement se forme sous les croisées, et la foule donne un

charivari aux époux. Les émigrés s'irritent; ils descendent dans la

rue pour faire cesser ce scandale. Ils parcourent la ville armés de

sabres et de pistolets; mais le peuple tombe sur eux à coups de

bâtons, en criant: «À bas la cocarde blanche! Les aristocrates à la

lanterne!»

Ils sont obligés de se réfugier dans un corps de garde et d'y attendre

que la nuit leur permette d'en sortir. Le lendemain, le port de la

cocarde blanche est prohibé et tout rentre dans l'ordre. Mais le

retentissement de cette affaire est considérable. Le roi

Victor-Amédée, que d'autres incidents, non moins regrettables,

désignent à l'Assemblée nationale comme un ennemi de la Révolution,

commence à se demander avec angoisse si la France ne va pas lui

déclarer la guerre, envahir ses États et soulever contre lui ses

sujets qui désirent «que les Français leur apportent l'étincelle de la

révolte».

À la fin de l'été de 1790, la situation ne se présentait encore avec

ce caractère menaçant ni pour les émigrés ni pour le souverain qui

leur donnait asile. Mais elle s'aggravait tous les jours. Le mouvement

révolutionnaire en France avait échappé aux imprudents qui s'en

étaient emparés en favorisant ses débuts, avec l'espoir de le

maîtriser à leur gré. Ils étaient maintenant dépassés, emportés

eux-mêmes, devenus suspects aux yeux des nouveaux maîtres de la

nation. D'étape en étape, la Révolution avançait à pas de géant. À

travers des journées sanglantes, elle en arrivait, au dehors, à

menacer toutes les couronnes, à se créer des sympathies parmi les

peuples, à devenir impitoyable aux émigrés qui osaient la braver, et,

au dedans à annihiler le pouvoir royal, à faire le roi prisonnier dans

son palais. Autour de ce prince s'agitaient des partisans intrépides,

prêts à donner leur vie pour lui: le lieutenant général marquis de

Bouillé, l'auteur du projet de fuite qui vint échouer à Varennes; le

comte Axel de Fersen, grand seigneur suédois, familier de la cour aux

jours heureux, et que les malheurs du roi et de la reine ne firent

qu'attacher davantage à eux; le comte de Mercy-Argenteau, le

compatriote et l'ami de Marie-Antoinette; Jean de Simolin, ministre de

Russie à Paris; le baron de Breteuil, le comte de Durfort, le marquis

de Bombelles, le baron de Gilliers, M. de Bonnières, le comte

Eszterhazy, le général de Jarjayes, le baron de Flachslanden, le comte

d'Agoult, le chevalier de Coigny, le baron de Goguelat, l'Anglais

Crawford, le marquis de Bonnay, et enfin l'avocat Fernand Christin,

mort en 1830, à Saint-Pétersbourg, dans les papiers duquel ont été

retrouvées quelques notes sur les émigrés, notamment celle-ci:

«J'ai passé les premières années de l'émigration dans la société et

l'intime intérieur des princes, dévoué à leur cause, que je croyais si

belle et pour laquelle j'ai plusieurs fois exposé ma vie dans des

voyages à Paris, aux moments les plus périlleux, pour les faire

communiquer sûrement avec Louis XVI.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 3 / 37 段