crois pas, ne pourrait résister aux demandes réunies des cours de
Berlin, de Londres, de Madrid et de Turin. Mais ce n'est pas une chose
aussi aisée dans l'exécution que dans la spéculation d'amalgamer ces
quatre puissances.»
Sous l'empire des incertitudes que révèle cette lettre, le comte
d'Artois commençait à perdre patience. En arrivant à Turin, il était
convaincu qu'à son appel, les grandes cours se ligueraient contre la
Révolution, qu'elles lui fourniraient à lui-même tous les subsides que
nécessitaient la conquête du royaume et la délivrance de son frère.
Mais bien vite ses premières illusions étaient tombées. La tâche,
qu'au début il croyait facile, lui apparaissait longue, laborieuse,
hérissée de difficultés. Vainement, son cousin, le prince de Condé,
soumettait à son agrément chaque jour quelque nouveau projet que lui
suggérait son imagination ardente et déréglée. L'extravagance de ces
propositions ou leur impraticabilité était trop éclatante pour qu'il
fût possible d'en tirer parti. Mais ce n'est pas sans peine que le
comte d'Artois parvenait à les éluder. Il se demandait s'il ne
quitterait pas Turin d'où il était impuissant à agir. Il se décida
cependant à y rester jusqu'à la fin de l'hiver. Ce qui l'y détermina,
c'est que là, il pouvait mieux que d'ailleurs veiller aux affaires de
France, intriguer sur les frontières méridionales, dans le Dauphiné,
dans le Languedoc, en Provence, où les royalistes commençaient à
s'agiter.
Malheureusement l'argent lui manquait. Les ressources qu'il avait
emportées de Paris, celles qu'il s'était procurées s'épuisaient. Les
négociations ouvertes pour en obtenir de nouvelles marchaient
lentement ou échouaient comme celle, par exemple, qui avait pour but
d'emprunter le trésor de la Grande-Chartreuse et de quelques riches
abbayes. La détresse commençait, non encore aussi douloureuse qu'elle
le devint plus tard, mais gênante et telle qu'elle paralysait
l'exécution des projets naissants. Le roi de Piémont voulait bien
donner à son gendre le vivre et le couvert, mais de l'argent pour
fomenter des soulèvements contre la France, non. C'eût été trop
dangereux. Les prêteurs étaient rares. Ceux qu'on attirait à Turin,
dont on s'efforçait d'échauffer le zèle, exigeaient une caution. Où la
trouver, alors que Victor-Amédée III lui-même en était réduit à
contracter un emprunt à Gênes afin de faire face aux dépenses
qu'exigeait la mise sur pied de guerre de son armée, en prévision
d'une attaque de la France? L'année 1789 finissait ainsi sans que les
efforts multipliés du comte d'Artois eussent assuré ni même laissé
prévoir un heureux résultat.
III
LES DISSENTIMENTS ET LES CONFLITS
Pour comble d'infortune, entre le roi resté à Paris et les princes
émigrés, s'étaient élevés des nuages provoqués par les inquiétudes que
causaient aux Tuileries les plans inconnus du comte d'Artois, son
désir non équivoque d'avoir sa politique à lui, de marcher à son gré
sans tenir compte de ce qui se passait en France, la confiance qu'il
témoignait à cet extravagant prince de Condé, la faveur qu'il
accordait à Calonne. Quels que fussent les sentiments de Louis XVI,
demeurés malgré tout contradictoires, ceux qu'il trahissait étaient
hostiles à son frère dont il critiquait les entreprises et méprisait
l'entourage, cet entourage égoïste qui arrachait à Condé lui-même cet
aveu: «Il faut être juste; ce n'est pas trop la faute du comte
d'Artois s'il n'est pas mieux entouré. Les gentilshommes des provinces
ne viennent pas se rallier à nous; Vassé même veut s'en aller[6].»
[Note 6: Condé à Larouzière, 12 décembre 1789. Le marquis de
Vassé était écuyer du prince de Condé. Sous la Restauration,
il devint général.]
Le blâme de son frère irritait le comte d'Artois. «Le comte d'Artois,
écrivait encore Condé, excédé de toutes les lettres qu'il reçoit de sa
soeur, du roi, de la reine, vient d'écrire pour protester et demander
à agir. Sa lettre est faite, mais non envoyée, d'une force, d'une
éloquence, d'une noblesse[7]...» Ces efforts demeuraient vains.
Comment Louis XVI eût-il été bien disposé pour son cadet quand il
considérait avec quelle étourderie celui-ci se jetait dans les
aventures les plus périlleuses, en parlait à tort et à travers, sans
mesure, donnant l'exemple d'une indiscrétion qui s'exerçait à la fois
sur les affaires les plus importantes et sur les plus futiles, livrait
aux rues de Turin tous les secrets de la politique des émigrés et les
envoyait à Paris, rendus plus compromettants par les circonstances au
milieu desquelles ils étaient dévoilés et propagés? Comment eût-il été
disposé à venir en aide à ce frère turbulent et brouillon, quand il
savait de quelles calomnies abominables, de quelles sévérités outrées
la reine et lui étaient l'objet parmi les courtisans réunis en
Piémont?
[Note 7: Condé à Larouzière, 11 décembre 1789.]
Les dissentiments de la famille royale s'accusaient ainsi de plus en
plus. Le comte d'Artois et Condé en voulaient au roi, à la reine, à
Monsieur; au roi, parce qu'il refusait l'autorisation d'agir, bien
qu'on lui eût déclaré qu'on agirait sans lui; à la reine, parce
qu'elle ne manifestait que défiance pour leur politique, à propos de
laquelle, désireux de connaître son état d'esprit, l'un d'eux
recommandait à l'un des gentilshommes de la cour, le baron de
Flachslanden, de s'appliquer «à la pénétrer sans cependant jamais se
mettre à portée de recevoir ou d'être chargé d'envoyer une défense
d'agir»; à Monsieur, que les nouvelles de Paris montraient flattant la
populace, chantant les louanges de la Révolution et promettant de ne
pas émigrer.
Ce fut surtout à l'occasion de l'affaire du marquis de Favras, et de
la démarche de Monsieur auprès de la municipalité de Paris, à laquelle
il se présenta, «non comme prince, mais comme citoyen», que se
déchaîna la fureur du comte d'Artois et des Condé. Le 6 janvier 1790,
celui-ci écrivait à Larouzière:
«Je crois que vous allez frémir de rage comme le comte d'Artois et
moi, en lisant ce que je vous envoie. Est-il possible que le sang des
Bourbons s'avilisse à ce point, et qu'il coule dans les veines d'un
homme, si c'en est un, qui se permet une démarche évidemment dictée
par la peur et par la bassesse! Vous n'avez pas idée de l'explosion de
courage, de noblesse et d'indignation que cette lecture a produite sur
le comte d'Artois. Nous n'avons pas été en reste, et rien ne nous a
plus confirmés dans nos indispensables résolutions.»
Et le 9 janvier:
«Toutes nos lettres d'hier ne nous parlent que de l'indignation
générale que produit dans les deux partis la démarche de Monsieur. Il
est dans la boue au point qu'il y en a qui disent qu'il ne serait pas
étonnant qu'il fût obligé de se sauver. Le peuple fouillait le
lendemain toutes les voitures qui sortaient du Luxembourg pour voir si
Monsieur ne se sauvait pas en cachette. Il n'y a que les enragés de
l'Assemblée qui aient été chez lui au jour de l'an. Tous les bons
gentilshommes, jusqu'au chevalier de Crussol, ont cru devoir marquer
leur indignation en n'y allant pas.»
Ainsi, de plus en plus excités contre le nouveau régime, avides de
revanche, irrités de voir qu'à Paris, on repoussait leurs avis et on
contrecarrait leurs efforts, le comte d'Artois et le prince de Condé
avaient pris à tâche de blâmer toutes les résolutions de la cour, d'en
affaiblir les effets par leurs incessantes critiques. De son côté,
sous l'influence de la reine, le roi se prononçait avec une énergie
chaque jour plus marquée contre la politique de son frère. De là,
récriminations, colères, reproches amers.
Les lettres de Condé jettent sur ces conflits permanents le plus
triste jour, sans en éclairer cependant tous les motifs. Elles
révèlent ce qu'on pensait à Turin de la conduite de Louis XVI et de
Marie-Antoinette, le mépris qu'inspiraient aux émigrés les
hésitations, les incertitudes, les angoisses des malheureux souverains
dont la captivité, décorée de pompeuses formules légales, devenait de
jour en jour plus rigoureuse. On ne leur tenait compte ni des
difficultés accumulées autour d'eux, ni des dangers sans cesse accrus
qui les menaçaient. Il est aisé d'être héroïque quand on ne court
aucun péril. C'est ce qu'à Turin on ne comprenait pas ou on feignait
de ne pas comprendre. Le comte d'Artois et le prince de Condé
oubliaient que le roi n'était pas libre et qu'eux-mêmes étaient en
sûreté. Cet oubli donnait à leur langage un caractère véritablement
odieux d'injustice et de lâcheté.
Quand, à la fin de 1789, la famille royale semble disposée à se
confier à La Fayette, Condé écrit à Larouzière qu'il faut s'attacher à
perdre le général, et le remplacer à la tête de la garde nationale par
M. de Vioménil, «l'homme qui nous convient le mieux[8]». Il ajoute:
[Note 8: Le lieutenant général, baron de Vioménil. Il mourut
le 9 novembre 1792, d'une blessure qu'il avait reçue dans la
journée du 10 août.]
«Je trouve La Fayette cent fois plus dangereux que Mirabeau, que sa
scélératesse plus généralement connue finira toujours par abattre ...
Qu'on se mette bien dans l'idée qu'il n'y a qu'une seule chose à
faire, c'est de réunir tous les moyens, tous les efforts pour
dissoudre l'Assemblée nationale en continuant la résistance, et en
fomentant la division dans son sein et parmi ses satellites.»
Au mois de décembre, le comte d'Artois avait envoyé à son frère un
long exposé de sa conduite à Turin et de ses premières démarches. La
réponse qui lui fut faite était meilleure qu'il ne l'attendait. Mais,
même en témoignant son contentement, il ne pouvait se défendre
d'arrière-pensées et de réticences. Condé, à qui il les confiait, les
répétait en ces termes, le 20 janvier 1790, à son fidèle Larouzière:
«Embrassons-nous, mon cher Larouzière, comme nous avons fait dans
notre petit conseil, dimanche dernier, en recevant la réponse du roi:
_Je suis extrêmement sensible, mon cher frère, à tout ce que vous
m'apprenez; j'approuve tout ce que vous avez fait. Continuez vis-à-vis
des provinces la marche que vous avez suivie jusqu'à présent_. Il dit
après, à la vérité, de rester tranquille. Outre que cela ne s'accorde
pas trop et que ce n'est point un ordre, le comte d'Artois va y
répondre très longuement et très fortement pour le convaincre qu'il ne
peut attendre de soulagement que de nous. Nous n'insisterons pas pour
avoir une autorisation plus décidée: 1º parce que celle-ci nous
suffit; 2º parce qu'il ne faut pas risquer un moment d'humeur qui
pourrait amener un changement d'avis. Pas un seul mot de la reine, ni
de Mme Élisabeth non plus. Cependant la reine était présente à la
lecture. Mme Élisabeth, cependant, dit un mot par lequel il est clair
qu'elle s'est méfiée.» Et à propos de Mme Élisabeth, Condé ajoute: «Sa
lettre est parfaite. Vous en jugerez par ce mot. Après avoir gémi sur
l'apathie dans laquelle le roi et la reine vivent à Paris, elle dit:
_Ne vous découragez pas, mon frère, et secourez-les malgré eux_.»
Les secourir, c'est bien ce que voulait le comte d'Artois. Mais
éloigné de Paris, trop aveugle pour voir la marche rapide de la
Révolution, les périls que courait la famille royale déjà prisonnière
aux Tuileries, tiraillée entre les factions, menacée par les uns, mal
conseillée par les autres, impuissante à prendre un parti, il
cherchait à lui venir en aide par des moyens qu'elle ne pouvait
approuver, parce qu'ils compromettaient sa sûreté. Aussi le
poussait-elle sans cesse à patienter, à attendre pour agir les
instructions et les ordres du roi. «Le comte d'Artois a reçu une
lettre de la reine qui dit qu'il faut attendre la fin de l'Assemblée,
ce qui n'a pas le sens commun, et qui blâme fortement la conduite de
Monsieur. Il y a aussi une autre lettre du roi où sont ces mots: _Nous
ne ferons rien dont vous puissiez avoir à rougir_. Mais peut-on y
compter? Toutes les lettres disent qu'on va le faire aller à
l'Assemblée nationale. Jusqu'à présent, il s'y refuse. Mais je
parierais que cela finira par là.»
Cette lettre est du 23 janvier. Le 27 février, Condé écrit encore:
«Le comte d'Artois a reçu par une occasion une lettre du roi et de la
reine. Celle du roi est d'une faiblesse au delà de ce que vous pouvez
croire. Il a l'air de craindre son frère. Il lui cite le peu de succès
de ses démarches en Dauphiné comme une preuve qu'il n'y a rien à faire
nulle part. Celle de la reine est encore plus forte en faiblesse.
Après toutes les mauvaises raisons que vous pouvez imaginer, elle lui
demande le sacrifice de toute idée de contre-révolution. Voilà la
femme que La Queuille et tant d'autres présentent comme un modèle
d'énergie ... Le comte d'Artois va travailler à une lettre dans
laquelle il repoussera cette faiblesse avec la plus grande vigueur, et
fera entendre qu'il a de grands moyens. Mais il ne les confiera pas.
Cela serait trop dangereux à cause du confident La Fayette.»
Et le 3 mars:
«Ah! qu'on croie bien qu'il n'y a malheureusement que faiblesse
là-bas, et que la seule force est et ne peut être qu'ici. C'est malgré
eux qu'il faudra les sauver. Que La Queuille persuade à la reine que
nous ne sommes ni des enfants ni des étourdis. Nous réunirons la
prudence au courage ... La reine veut toujours juger le comte d'Artois
comme il y a dix ans; mais ce n'est plus cela, Dieu merci!»
Hélas! contrairement à ce que disait Condé, c'était toujours la même
chose. À ce moment comme plus tard, à Turin comme à Coblentz, dans
l'exil comme sur le trône, le comte d'Artois demeura le personnage
présomptueux et vain qu'il avait été à la cour de Marie-Antoinette, ne
croyant qu'en sa propre sagesse, ignorant de son temps, des
transformations de son pays, facilement accessible à toutes les
illusions, dédaigneux des conseils d'autrui, convaincu que le suprême
honneur consiste à ne jamais changer. À ce dernier point de vue, il
faut lire la réponse suivante qu'il fit, le 27 janvier 1790, à une
lettre du bailli de Crussol, jadis capitaine dans ses gardes et député
aux États généraux, qui, de Chambéry où il surveillait les mouvements
du Midi, lui avait écrit pour lui demander s'il prêterait serment à la
Constitution que préparait l'Assemblée:
«J'ai reçu votre lettre du 19, mon cher bailli, et si je ne m'armais
d'une patience peut-être exagérée, je vous prouverais d'une manière un
peu ferme et un peu claire que vous êtes loin de me connaître ... Moi
composer! avec le but où l'on va! Bailli, je te regarde toujours comme
mon ami. Eh bien! connais-moi donc. Labourer la terre, gagner mon pain
à la sueur de mon front, périr enfin, fût-ce de misère: voilà ce que
je préférerai toujours à un accommodement quelconque. Je n'en veux, je
n'en écouterai même aucun. Ah! bailli, c'est vous qui m'avez écrit une
pareille chose! Je l'avoue, j'en ai pleuré tout seul. Mais je vous le
pardonne, et ne vous en aime pas moins. Rappelez-vous qui vous êtes,
qui je suis, et parlez à votre ami un langage qu'il puisse écouter.
Si mon honneur était caché sous la foudre, j'irais l'exciter à tomber
sur moi[9].»
[Note 9: Papiers Larouzière.]
Quant à Condé, écho fidèle de la pensée du comte d'Artois, ce n'est de
sa part, pendant la première partie de l'année 1790, que critiques,
récriminations, bravades. À l'idée que le roi acceptera la
Constitution qu'élabore l'Assemblée nationale, qu'il jurera d'y obéir
et de l'observer, les deux princes sont consternés. Ils écrivent à
Bouillé qui commande à Nancy, pour lui proposer de faire évader le roi
«avant qu'il soit réduit à cette dure extrémité». La réponse de
Bouillé arrive: «Elle est affreuse, dans le genre de celle de la
reine. Il regarde la Constitution comme faite, et la contre-révolution
comme impossible.» De là à accuser Bouillé de trahir, d'être gagné par
La Fayette, il n'y a qu'un pas. Ce général est dénoncé comme suspect à
son ami le prince Henri de Prusse, et ne trouve d'autre défenseur que
le comte de Vaudreuil. Du même coup, les princes apprennent que
Mirabeau et le comte de Mercy ont des conférences secrètes dans le but
de soustraire le roi et la reine au sort qui les menace. Condé ne se
contient plus: «La reine veut bien être sauvée, pourvu que ce soit par
tout autre que par nous, je n'ai cessé de le dire.»
Le 10 mars, le comte d'Artois écrit à son frère pour le détourner de
négocier. Et Condé de dire à Larouzière:
«Ils sont perdus s'ils négocient avec leurs bourreaux. On leur fera
céder beaucoup plus qu'ils ne doivent. Tous leurs vrais serviteurs
leur demandent à genoux ou d'autoriser ou de laisser faire les princes
qu'on sait être en bon train ... On assure que le duc d'Orléans arrive
à Paris. Cela me paraît bien fâcheux. Il y aura un massacre affreux à
Paris, et La Fayette et lui tirailleront le roi. L'un des deux le
sauvera peut-être. Quels sauveurs! et qu'ils seront dangereux pour le
prétendu sauvé!»
La Fayette, Mirabeau, Lally-Tollendal, Mounier, tous ceux qui
cherchent avec plus ou moins d'habileté à préserver les jours de la
famille royale, à créer un état possible entre le roi et la
Révolution, et, dans ce grand branle-bas, à réserver quelques
lambeaux du pouvoir royal, ceux-là sont les bêtes noires des émigrés,
des personnages exécrés. «Qu'ils fassent et disent toutes les sottises
qu'ils voudront. Nous ne pouvons les en empêcher. Ces gens-là ne nous
reviendront jamais, surtout tant que M. Necker vivra, parce qu'ils
espèrent toujours.» Et parlant de ces constitutionnels, de ces
«monarchiens» pour qui les émigrés nourrissent encore plus de haine
que pour les révolutionnaires, Condé ajoute: «Ce parti mitoyen sera
peut-être celui qui nous barrera le plus, car les enragés périront des
accès multipliés de leur rage.»
Mais le comte d'Artois a beau se remuer, protester, adjurer, écrire de
longues et «fortes» lettres, conseiller au roi de signer une
protestation contre les décrets de l'Assemblée, il ne parvient pas à
se faire écouter. Le roi refuse de protester; il finit même par ne
plus répondre que brièvement à des avis qu'il désapprouve. Le 31 mars,
les princes reçoivent à Turin, en réponse à leur mémoire de quinze
pages, «une lettre d'une page». On ne parle point de la protestation.
On ne la renvoie ni signée ni non signée.
De son côté, Madame Élisabeth, qui semble avoir avec son frère
d'Artois des vues communes et qui s'attache à le renseigner sur ce qui
se passe aux Tuileries, mande qu'il n'y faut compter sur aucune force,
sur aucune énergie. «On ne songe qu'à avoir la vie sauve. Si vous
agissez, attendez-vous à un désaveu public.» La reine a dit au marquis
de La Queuille[10] qu'on ne cessait de commettre des fautes à Turin.
Le comte d'Artois est choqué par ce langage: «Jamais ces gens-là n'ont
été, ne sont, ni ne seront servis avec plus de courage et de prudence
que par nous. Il est affreux et décourageant que l'on accuse nos
agents d'indiscrétion. Que La Queuille proteste. Qu'il se défie de la
séduction des grâces. Il ne s'agit pas d'être courtisan, mais de
parler avec force.»
[Note 10: Le marquis de La Queuille, passionnément dévoué à
la famille royale, résidait encore à Paris et servait
d'intermédiaire entre le roi et le comte d'Artois. Il
n'émigra qu'en 1791.]
La Queuille s'ingénie à exécuter le mandat dont on l'a chargé. Il ne
parvient pas à convaincre la reine. Elle ne s'applique qu'à lui
démontrer l'absurdité et le danger des idées du comité de Turin, dont
elle désire cependant qu'on ménage l'amour-propre. C'est le moment, 26
juillet 1790, où elle écrit à Mercy: «L'extravagance de Turin est à
son comble. Il n'est pas même sûr qu'on nous écoute davantage. Mais,
comme notre sûreté et peut-être notre vie en dépendent, il faut tenter
tous les moyens jusqu'à la fin[11].»
[Note 11: Recueil Feuillet de Conches.]
Cette défiance de la reine pour le comité de Turin et pour son chef,
la plupart des royalistes raisonnables restés à Paris la partagent. À
la fin de mars, il y a eu chez le duc de Liancourt une réunion de
cinquante-deux personnes pour aviser au moyen de sauver l'État. On est
tombé d'accord sur la nécessité de nommer un lieutenant général du
royaume. Quelques voix sont allées à Monsieur, le plus grand nombre au
duc d'Orléans et à La Fayette, pas une au comte d'Artois. Il est
indigné de ce trait d'ingratitude, indigné aussi d'être, de la part de
son frère et de sa belle-soeur, l'objet de préventions injurieuses, et
tout à coup il cesse de correspondre avec eux, uniquement préoccupé de
sauver la couronne «malgré eux». Et cependant un de ses amis les plus
chers, Vaudreuil, lui écrit: «Les servir malgré eux est impossible, ou
alors vous seriez un rebelle et responsable de tous les crimes que ces
efforts feraient commettre.» Mais qu'importe au comte d'Artois. Il ne
cède pas; il veut agir et faire parler de lui.
Condé n'est pas en reste d'agitations et d'intrigues. En ce même mois
de juillet, il publie un manifeste.
«Depuis un an, j'ai quitté ma patrie, dit-il; je dois exposer aux yeux
de l'Europe les motifs qui m'ont forcé d'en sortir. Le peuple français
est égaré par des factieux; mais il ouvrira les yeux, ce peuple bon;
il rougira des crimes que l'intrigue et l'ambition de ses chefs lui
ont fait commettre. Il relèvera de ses propres mains le trône de ses
rois, ou je m'ensevelirai sous les ruines de la monarchie. La noblesse
est sacrée; c'est la cause de tous les princes, de tous les
gentilshommes que je défends; ils se réuniront sous l'étendard
glorieux que je déploierai à leur tête. Oui, j'irai, malgré l'horreur
que doit naturellement inspirer à un descendant de saint Louis l'idée
de tremper son épée dans le sang des Français, j'irai à la tête de la
noblesse de toutes les nations et suivi de tous les sujets fidèles à
leur roi, qui se réuniront sous nos drapeaux, j'irai tenter de
délivrer ce monarque infortuné.»
Le morceau était éloquent. On dit que la reine en avait été
satisfaite. Mais Fersen le trouva intempestif. Ce fut aussi l'avis du
comte Eszterhazy qui formula son opinion en ces termes: «Je crains
bien que M. le prince de Condé n'ait pas l'adresse de Guillaume Tell
et qu'il ne frappe à la tête, sans abattre la pomme.»
Ces dissentiments n'étaient pas faits pour hâter le succès de la cause
royale. Les affaires de l'Émigration n'avançaient pas. Rien ne
réussissait, ni les démarches auprès des cours, ni les mouvements
fomentés dans les provinces méridionales. Les efforts tentés pour
soulever le Dauphiné menaçaient d'échouer. Soit que l'argent manquât,
soit que les idées nouvelles trouvassent dans cette province plus de
partisans que de contradicteurs, les tentatives avortaient l'une après
l'autre. Les princes, au lieu d'ouvrir les yeux, au lieu de comprendre
qu'ils faisaient fausse route en allant à l'encontre de la volonté du
roi, en vantant aux populations les bienfaits de l'ancien régime et en
se refusant à seconder les suprêmes efforts des royalistes modérés,
accusaient les autorités royales du Dauphiné de les trahir en révélant
à Paris leurs intrigues. Le général de Durfort, gouverneur de
Grenoble, était tout spécialement l'objet de leurs accusations.
«Nous avons la certitude qu'on a mis sous les yeux du roi un Mémoire
très violent contre le roi de Sardaigne et contre nous, et qu'il a été
présenté au nom de M. de Durfort, commandant de Grenoble. Je ne puis
le croire capable de cette infamie. Nous allons nous en éclairer
positivement. Le Mémoire a été présenté par M. de Ladevèze, qui l'a
signé de la part de M. de Durfort. Il n'a fait aucun effet sur le
roi[12].»
[Note 12: Condé à Larouzière, 23 janvier 1790.]