Ces instructions rigoureuses, communiquées au prince, le déc

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[Notes au lecteur de ce ficher digital:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées.

Page 259: "Lorsqu'au mois de juin 1791" devrait être "Lorsqu'au mois

de juin 1794".

Page 345: "Entre temps, la Convention s'était séparée (26 novembre

1795)" devrait être "Entre temps, la Convention s'était séparée (26

octobre 1795)".]

ERNEST DAUDET

HISTOIRE DE L'ÉMIGRATION

PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

D'APRÈS LES PRÉCÉDENTES PUBLICATIONS DE L'AUTEUR ET DE NOUVEAUX

DOCUMENTS INÉDITS

TOME PREMIER

DE LA PRISE DE LA BASTILLE AU DIX-HUIT FRUCTIDOR

PARIS

LIBRAIRIE Vve Ch. POUSSIELGUE

RUE CASSETTE, 13

1904

AVERTISSEMENT

Il ne serait pas juste de dire que l'ouvrage qui suit n'est qu'une

réimpression de mes travaux sur les émigrés, épuisés aujourd'hui:

_Les Bourbons et la Russie_,--_Les Émigrés et la seconde

coalition_,--_Coblentz_.

Sans doute, on y pourra relire, pour la plupart, les nombreuses

pages que j'ai consacrées à l'Émigration, au fur et à mesure que

mes découvertes documentaires me permettaient de répandre plus de

lumière parmi les épisodes et les acteurs d'une histoire confuse et

peu connue. Mais on les y retrouvera refondues, corrigées,

complétées, leur ordre chronologique rétabli, et, ce qui en

constitue le principal attrait, entremêlées de parties entièrement

inédites, telles que celles qui y figurent sous ces titres: _Hamm

et Vérone_,--_Quiberon_,--_Le dix-huit fructidor_.

En outre, il y a été fait état d'importants documents inédits, qui

n'étaient pas encore en ma possession lorsque j'entreprenais, il y a

quelques années, d'évoquer ce passé tumultueux et tragique. J'ai donc

presque le droit de dire que c'est un ouvrage nouveau que je présente

aux lecteurs. Ils connaîtront en tous ses détails, lorsqu'ils l'auront

lu, la triste odyssée des Bourbons et de la noblesse de France en

exil, au cours des temps révolutionnaires.

J'ose ajouter que, quel que soit l'effort des historiens qui tenteront

après moi de faire revivre les mêmes personnages et de raconter les

mêmes événements, ils ne trouveront que de rares épis à glaner dans

mon sillon, tant j'ai eu le souci d'épuiser le sujet et de ne rien

laisser dans l'ombre qui méritât d'être mentionné.

La documentation de cet ouvrage est abondante, aussi abondante que

sûre. Elle résulte de mes recherches minutieuses et multipliées dans

les dépôts d'archives, et des apports successifs que je dois à la

bienveillance avec laquelle ont été accueillis mes efforts. Je donne

ci-après la nomenclature des sources auxquelles j'ai recouru. On y

verra la preuve qu'il est bien peu d'épisodes importants qui aient

échappé à mes investigations, et peut-être me reconnaîtra-t-on le

droit d'affirmer que cette _Histoire de l'Émigration_ mérite, d'être

considérée comme une oeuvre définitive, comme un tableau complet de la

politique des émigrés.

En traçant ce tableau, je n'ai pas eu la prétention de modifier les

jugements antérieurement portés sur la légèreté des émigrés, leur

crédulité, leurs illusions, leurs divisions. Ainsi que je l'écrivais

au début de mes travaux, les partis qui, successivement, se formaient

à Coblentz, à Vérone, à Londres, à Blanckenberg, à Mitau,

reproduisaient assez exactement les coteries royalistes de France. Il

n'est donc pas étonnant qu'ils en aient reproduit les passions avec

une égale fidélité. Il serait difficile d'ailleurs de tirer quelque

fruit de l'étude de ces événements, si l'on n'abordait cette étude,

résolu à l'impartialité, disposé à l'indulgence. Je me suis efforcé

d'être indulgent et impartial. Je plains ceux pour qui l'histoire

n'est qu'une arme de parti.

Les temps que j'ai racontés sont loin de nous. Mais si grands furent

les événements qu'ils virent s'accomplir, qu'ils sont inoubliables!

Plût à Dieu que les enseignements qui s'en dégagent n'eussent été

oubliés jamais! Quant aux colères qu'ils peuvent allumer dans les

coeurs échauffés par un ardent patriotisme, encore qu'elles soient

légitimes et généreuses, efforçons-nous de les apaiser. Gardons-nous

de les faire retomber trop durement sur une génération que ni son

passé ni son éducation n'avaient préparée à l'excès de ses malheurs;

qui, n'ayant pu les prévoir, crut les conjurer alors qu'elle les

aggravait. Rappelons-nous que, si les émigrés furent coupables, ils ne

furent pas les seuls coupables. Rappelons-nous qu'ils expièrent

cruellement leurs erreurs. Sachons reconnaître enfin que, dans un pays

où tous les partis ont commis des fautes, ils se doivent mutuellement

le pardon. Le pardon est dû aux morts; la politique des émigrés est

chose morte; elle ne ressuscitera pas.

E. D.

SOURCES DOCUMENTAIRES UTILISÉES PAR L'AUTEUR

ARCHIVES NATIONALES: Papiers des émigrés et des chouans.

ARCHIVES DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES: Fonds Bourbon; Correspondance

générale.

ARCHIVES DE LA GUERRE.

ARCHIVES DE CHANTILLY: Papiers de Condé.

ARCHIVES D'UN GRAND NOMBRE DE DÉPARTEMENTS.

ARCHIVES IMPÉRIALES DE RUSSIE ET D'AUTRICHE[1].

ARCHIVES ROYALES DE PRUSSE, DE DANEMARK ET DE SUÈDE.

CORRESPONDANCE INÉDITE DU COMTE DE CALONNE.

MÉMOIRES INÉDITS DU DUC DE CARAMAN.

PAPIERS DES MARQUIS DE BOUTHILLIER, MARQUIS DE LAROUZIÈRE, MARÉCHAL DE

CASTRIES, DUC D'HARCOURT, COMTE VALENTIN ESZTERHAZY, MARQUIS DE LA

QUEUILLE.

COLLECTION D'HAUTERIVE.

COMMUNICATIONS REÇUES D'ANGLETERRE, DE COURLANDE, DES ÉTATS-UNIS.

LA PRESQUE TOTALITÉ DES PUBLICATIONS RELATIVES AUX ÉMIGRÉS,

CONTEMPORAINES DES TEMPS RÉVOLUTIONNAIRES, ET ENFIN LES OUVRAGES

PUBLIÉS DE NOS JOURS, RÉCITS ET MÉMOIRES, AYANT TRAIT A L'ÉMIGRATION.

[Note 1: Ayant obtenu copie à Saint-Pétersbourg et à Moscou

des nombreuses pièces qui constituent le fonds des émigrés,

j'ai fait hommage de ces copies aux archives du ministère des

Affaires étrangères de France, où elles sont à la disposition

des chercheurs en deux volumes in-folio.]

HISTOIRE DE L'ÉMIGRATION

PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

LIVRE PREMIER

LES PREMIÈRES ÉTAPES

I

LES DÉBUTS DE L'ÉMIGRATION

Le 14 juillet 1789, dans Paris révolté contre l'autorité royale,

l'émeute triomphante s'emparait de la Bastille qui symbolisait à ses

yeux l'ancien régime, la détruisait et arrosait ses ruines du sang de

ses défenseurs. Ce premier acte des fureurs populaires était aussitôt

suivi des plus hideuses saturnales, au cours desquelles Flesselles,

prévôt des marchands; le contrôleur général des finances, Foulon;

Launay, gouverneur de la Bastille, d'autres encore tombaient

massacrés. On promenait leur tête au bout d'une pique. Ces trophées

sanglants étaient salués par des cris haineux et féroces, terriblement

menaçants pour la reine, l'Autrichienne, comme on disait, pour les

Polignac ses favoris, et pour divers membres de la famille royale, le

comte d'Artois par exemple, frère du roi, à qui ce peuple en délire

imputait, comme à Marie-Antoinette, la responsabilité de ses maux.

Tandis que se déroulaient dans la capitale ces événements sinistres,

précurseurs d'événements plus affreux qui, pendant plus de dix années,

allaient livrer la France à toutes les horreurs de l'anarchie et la

préparer pour la dictature, à Versailles, la monarchie, représentée

par un souverain dont la faiblesse n'avait d'égale que sa bonté, ne

savait plus que devenir. Assailli de conseils contradictoires,

tiraillé entre ceux qui le poussaient à la résistance et ceux qui le

pressaient de pactiser par des concessions avec la Révolution

naissante, et de la désarmer en lui cédant, le malheureux Louis XVI

s'immobilisait dans ses indécisions et ses scrupules. Sans penser à

lui-même, il tentait d'arracher des victimes au monstre par lequel il

se sentait enserré déjà.

Tremblant pour les jours de son plus jeune frère, ce comte d'Artois

qui par ses prodigalités, sa conduite, son rôle à la cour, s'était

attiré tant de haines, il lui enjoignait de quitter Paris et «de se

retirer hors du royaume». Le comte d'Artois s'empressait d'obéir à cet

ordre. Muni d'un passeport délivré par le général de La Fayette, il

s'enfuyait dans la nuit du 16 au 17, avec le prince d'Hénin capitaine

de ses gardes, le comte de Vaudreuil son ami, le marquis de Blignac et

le baron de Castelnau gentilhommes de sa maison. Ensemble ils

gagnaient à cheval Chantilly. Là, les attendait une voiture du prince

de Condé, qui les emmenait aussitôt à la poste prochaine d'où ils se

dirigeaient sur Valenciennes.

Derrière lui partait Condé suivi du duc de Bourbon son fils, du duc

d'Enghien son petit-fils. Entraînés par leur exemple, les plus grands

seigneurs de France, les plus grandes dames de la cour, les Lauzun,

les Villequier, les Duras, les Beauvau, les Mortemart, les d'Harcourt,

les Fitz-James s'en allaient, les uns en Allemagne, les autres en

Angleterre ou dans les Pays-Bas. À ce groupe des premiers fugitifs, il

faut joindre encore la princesse de Lamballe qui se décidait à aller

attendre la fin de la tourmente à Spa, d'où, pour son malheur, elle

devait revenir trop tôt; le maréchal de Broglie qui, parti de Paris

pour se rendre à son commandement de Metz, était empêché par une

émeute d'en prendre possession et contraint de se réfugier à

l'étranger, et enfin le duc et la duchesse de Polignac, qui emmenaient

avec eux leur jeune belle-soeur, la comtesse de Polastron favorite du

comte d'Artois. La duchesse de Polignac était l'amie préférée de la

reine, l'incessant objet de ses bontés, ce qui la désignait aux

animadversions de la foule.

Redoutant pour elle des périls qui ne se dissimulaient plus,

Marie-Antoinette l'avait suppliée de partir; puis, devant une

résistance qui s'inspirait d'un dévouement sans bornes, elle avait

appuyé ses sollicitations d'un ordre formel.

--Au nom de l'amitié, s'était-elle écriée, partez, je vous en prie, je

vous l'ordonne, partez quand il est temps encore.

La duchesse était alors partie avec son mari et ses enfants, serrant

sur son coeur ce dernier billet de la reine:

«Adieu, la plus tendre des amies. Ce mot est affreux. Mais il le faut.

Voici l'ordre pour les chevaux. Je n'ai que la force de vous

embrasser.»

Dans la soirée du 17 juillet, le comte d'Artois arrivait à

Valenciennes. Le comte Valentin Eszterhazy commandait cette place au

nom du roi Louis XVI. D'origine hongroise, âgé de cinquante ans,

successivement colonel de hussards, maréchal de camp et Cordon bleu,

ce gentilhomme avait fait sa carrière en France. Il occupait le

premier rang parmi ces favoris de Marie-Antoinette, qu'elle avait

comblés de ses bienfaits et qui lui témoignaient leur gratitude par un

incessant et passionné dévouement.

Aux premières nouvelles des événements qui marquèrent les débuts de la

Révolution, le comte Eszterhazy avait pressenti les périls qui

menaçaient la famille royale. Afin d'en mesurer l'étendue et de

contribuer à les conjurer, il s'était mis aussitôt en route pour

Paris, alléguant la nécessité d'y conduire sa femme, et dissimulant

sous ce prétexte le véritable objet de son voyage. Il touchait aux

portes de la capitale, le 14 juillet, vers le déclin du jour. La

Bastille venait d'être prise, la plupart de ses défenseurs d'être

massacrés. Dans Paris terrorisé régnaient l'émotion, le désordre, de

vives alarmes, par suite des tragiques excès auxquels s'étaient livrés

les vainqueurs.

C'est par la rumeur publique que le comte Eszterhazy fut mis au

courant des irréparables malheurs qui s'étaient accomplis et en

présageaient de plus lamentables. Il comprit que son devoir était de

retourner sans délai au poste qu'il tenait de la confiance du roi, et

d'y prévenir, par des mesures de précaution, le contre-coup de tant de

passions déchaînées. Se séparant de sa femme qu'il laissa entrer seule

dans Paris, il revint aussitôt sur ses pas. De retour à Valenciennes,

il s'empressait de donner, en y arrivant, les ordres que commandaient

les circonstances.

Dans la soirée du même jour, il fut appelé au nom d'un de ses amis, le

prince de Chimay, à la poste aux chevaux. Il y courut et se trouva en

présence du comte d'Artois qui venait d'arriver. Il reçut de ses mains

une lettre de Louis XVI, une autre de la reine mettant les fugitifs

sous sa garde jusqu'à ce qu'ils eussent passé la frontière. Ces

lettres lues, il promit au comte d'Artois dévouement et sûreté, lui

demanda ses ordres en lui offrant dans sa propre maison une

hospitalité qui fut acceptée avec empressement. Le prince désirait

attendre à Valenciennes ses fils; ils devaient arriver le lendemain.

Au moment où, sur l'invitation du comte Eszterhazy, la voiture du

comte d'Artois allait se rendre à l'hôtel du gouvernement, deux

berlines ébranlant le pavé sous leurs roues chauffées par une longue

route vinrent s'arrêter devant la poste. Elles amenaient les trois

Condé, suivis d'un petit nombre de courtisans, et à ce point affolés

que, quelque supplication que leur adressât le gouverneur de

Valenciennes pour les retenir au moins durant la nuit, ils refusèrent

avec énergie de prolonger leur séjour dans la ville au delà du temps

nécessité par le changement de chevaux. Quelques instants après leur

arrivée, ils partaient sans que les groupes qui stationnaient autour

d'eux, soupçonneux et inquiets, les eussent reconnus. Le comte

d'Artois, dont l'incognito n'avait pas été découvert, put alors se

rendre chez Eszterhazy.

Le prince avait trente-deux ans. Un portrait du temps le représente

vêtu d'un habit gris en soie dont les dentelles flottantes du jabot

cachent les revers. Petite est la tête, très aristocratique la

physionomie; il y a de la finesse dans ces yeux bleus qui révèlent

sous la grâce voulue de l'expression, plus de sensibilité que de

coeur. Avec sa taille svelte, sa tournure agile, ses manières

affables, son grand air, le comte d'Artois est séduisant et en même

temps dédaigneux et hautain. Il est aisé de comprendre qu'il ait été

tout à la fois un des Dons Juan de la cour de France, et la bête noire

d'une plèbe qui le croyait indifférent à ses maux. C'est bien le type

du gentilhomme vaniteux et léger, dont ses contemporains offrent de si

nombreux modèles, qui sera tour à tour l'émigré de Coblentz, aveugle

et têtu, ne voulant rien voir ni rien apprendre, et l'émigré de 1814,

n'ayant rien oublié.

Ne connaissant qu'une très minime part des événements au cours

desquels il avait quitté Paris, il raconta au comte Eszterhazy ce

qu'il en savait, sans lui faire toutefois de la situation du royaume

le sombre tableau que l'on pourrait supposer. Bien au contraire, il la

présentait sous des couleurs rassurantes. À l'entendre, les péripéties

devant lesquelles il fuyait, ne constituaient qu'un accident qui

n'aurait pas de suite, un feu de paille destiné à s'éteindre

promptement.

--Nous rentrerons dans trois mois, disait-il avec insouciance.

Trois mois! Ainsi s'exprime la conviction des premiers émigrés. Ils

ont foi dans l'avenir. Ils se voient revenus avant peu dans leurs

foyers. Cette conviction explique pourquoi ils ont déserté si vite,

sans régler leurs affaires les plus urgentes, sans s'assurer des

ressources pour vivre dans l'exil au delà de quelques semaines. La

certitude d'un prochain retour, c'est la caractéristique de

l'émigration à ses débuts.

Quoique pressé de passer la frontière, le comte d'Artois était tenu

d'attendre à Valenciennes la venue de ses fils. Ils arrivèrent le

lendemain. Il les laissa se reposer une journée, et profita du loisir

que leur repos lui donnait pour recevoir quelques-unes de ses amies de

Paris, qui se trouvaient dans la ville: la duchesse de Laval, la

comtesse de Balbi et la comtesse de Ménars sa soeur, Mme de Boufflers.

Puis il conféra avec ses courtisans. Il s'agissait de décider en quel

lieu il se rendrait. Eszterhazy conseillait l'Espagne; le comte

d'Artois opinait pour Turin. On sait que son frère, le comte de

Provence, et lui avaient épousé les filles du roi de Sardaigne. La

cour de son beau-père, Victor-Amédée III, lui offrait un asile.

Finalement, il résolut de gagner Bruxelles et d'attendre d'y être pour

choisir sa résidence définitive. Il partit le même jour, sous la

protection d'une escorte à la tête de laquelle s'était mis Eszterhazy,

et qui le conduisit à Quiévrain. Le départ de ses fils fut l'objet

d'une égale sollicitude et s'accomplit sans accidents.

Tel est brièvement raconté l'épisode initial de l'émigration. Cette

émigration, nous la verrons bientôt s'étendre. Les tragédies qui vont

se succéder dans Paris et accroître la terreur seront la cause de son

extension. Encore quelques semaines et de nobles familles de Provence

et du Dauphiné se réfugieront à Chambéry et à Nice. Celles qui iront

vers Nice trouveront le long du Var, pour les protéger, des troupes

envoyées à leur rencontre par le roi de Sardaigne. Celles qui

passeront en Savoie devront solliciter de ce prince des secours

analogues. Toutes ces contrées vont être en feu, et l'incendie

rapidement se propagera.

Les paysans secoueront leur vassalité séculaire, pilleront les

châteaux et traqueront leurs anciens maîtres au nom du saint devoir de

l'insurrection. Lorsqu'après le 4 août, on leur demandera de payer les

taxes maintenues ce jour-là, ils s'y refuseront, sous prétexte

qu'elles sont incompatibles avec la détresse générale.

Le 6 octobre suivant, l'invasion de Versailles imprimera au flot de

l'émigration une impulsion nouvelle. Parmi les fugitifs figurera le

duc d'Orléans. C'est alors que le comte de Montmorin, ministre des

affaires étrangères, écrira à Choiseul, ministre de France à Turin,

sans qu'on puisse savoir si son langage est sincère ou s'il n'a

d'autre but que de flatter l'opinion victorieuse: «Ces émigrations ne

peuvent qu'affliger ceux qui, ayant confiance dans la volonté

paternelle du roi et le dévouement de son ministère, pensent que,

quelles que soient les calamités actuelles, on ne devrait pas

abandonner la patrie, mais concourir plutôt par des exhortations, des

bons conseils et des sacrifices au retour de la prospérité dont on ne

peut qu'éloigner le terme par un découragement aussi marqué, qui ne

peut faire que le plus fâcheux effet chez les étrangers, et nuire à

notre considération.»

Mais ces réflexions, si justes qu'elles soient, ne peuvent rien contre

la contagion de la peur ni contre celle de l'exemple. Dans plusieurs

grandes villes, la nouvelle des événements de Paris a déchaîné des

passions ardentes, provoqué des rébellions parmi les troupes en

garnison. Des chefs de corps sont tombés victimes de ces mutineries;

beaucoup d'officiers n'ont évité la mort qu'en prenant la fuite.

Menacés dans leur sûreté, des gentilshommes, des bourgeois notables,

des magistrats se sont vus contraints de les imiter. Autant d'émigrés,

tous ces fugitifs à qui leur patrie n'offre plus un asile sûr. Sur les

routes encombrées, ils se déroulent en longues files, hommes, femmes,

enfants, vieillards, pressés de gagner la frontière, n'osant s'arrêter

aux auberges, de peur d'y être retenus prisonniers, et assiégeant les

relais de poste pour y réclamer des chevaux. C'est le moment où l'on

part comme on peut, les riches dans leurs carrosses, les moins

fortunés par le coche, d'autres en charrette, voire en fiacre, car à

Paris on trouve des automédons qui consentent à vous conduire à

petites journées jusqu'en Suisse ou en Allemagne. Ces véhicules

chargés de bagages, et où sont entassées des familles éplorées,

donnent à cette fuite générale l'aspect d'une déroute. Les mille

accidents qui arrivent en chemin, chevaux crevant sous la fatigue,

essieux brisés, roues embourbées, voitures versées, achèvent de lui

imprimer cette physionomie.

Après le vote de la Constitution civile du clergé, ce flot mouvant,

tumultueux, agité, se grossira de prêtres, de moines, de religieux, et

pour ceux-là aussi, pour les vieux évêques comme pour les jeunes

clercs, s'ouvrira l'ère des dures épreuves qu'ils ont encourues, afin

de se dérober à la persécution[2]. Enfin quand l'élite de la société

française aura ainsi déserté ses pénates, quand la marche ascendante

de la Révolution aura tari les sources où s'alimentent le commerce et

les industries de luxe, les fournisseurs eux-mêmes, las de rester les

bras croisés dans leur boutique déserte, se décideront à passer à

l'étranger pour rejoindre leur clientèle qu'ils croient encore en

possession de ses biens, toujours disposée à la dépense, et qu'ils

trouveront si misérable, si dépourvue de tout, que des grandes dames

et de nobles seigneurs auront dû se résoudre à travailler pour vivre.

Mais à la minute où l'on émigre, personne n'appréhende ces misères

qu'on ne prévoit pas, qu'on ne soupçonne pas. C'est en riant et d'un

coeur léger que couturières, modistes et marchandes de plaisir se font

«émigrettes», avec l'espoir de trouver à l'étranger la fortune qu'on

ne peut plus réaliser en France.

[Note 2: Ces épreuves ont trouvé dans M. l'abbé Sicard un

narrateur éloquent et sûrement documenté. Lire le troisième

volume de son ouvrage _L'ancien clergé de France_. Tout y est

dit pour cette partie de l'Histoire de l'Émigration.]

Quant à la durée de l'exil, personne n'y veut croire. L'illusion à cet

égard est unanime et absolue. Tout le monde est convaincu, on ne

saurait trop le répéter, que l'absence sera brève, que dans trois

mois, dans six mois on sera revenu. Cette conviction fait considérer

le voyage, si pénible qu'il soit, presque à l'égal d'une partie de

plaisir, un peu trop accidentée, et en efface vite les ennuis: les

exigences des hôteliers, la difficulté de trouver un établissement, le

prix des loyers, des vivres, de tout ce qui est nécessaire à la vie,

le mécontentement des populations parmi lesquelles on s'installe, et

qui craignent que cette invasion ne rende l'existence plus coûteuse

pour elles. On ne voit rien de tout cela; on ne s'inquiète de rien; on

vit en campement, dans l'attente d'un prompt retour vers la patrie,

retour qu'appellent d'ailleurs de tous leurs voeux les souverains dont

les États se sont ouverts à ces fugitifs, et qui redoutent que le

gouvernement français ne prenne ombrage de leurs agitations, de leurs

propos malveillants et de leurs bravades.

II

L'ARRIVÉE À TURIN

En quittant Valenciennes, le comte d'Artois s'était dirigé vers

Bruxelles. Il y arriva dans les derniers jours de juillet. Cette ville

n'était pas encore, ainsi qu'elle le devint plus tard, un rendez-vous

d'émigrés[3]. L'archiduchesse Marie-Christine, soeur de l'empereur

Joseph II, mariée au duc de Saxe-Teschen, y résidait, au nom de ce

souverain, comme gouvernante des Pays-Bas. Après avoir reçu la visite

du comte d'Artois, elle en manda la nouvelle à son frère. L'empereur

répondit sur-le-champ qu'il ne pouvait autoriser le séjour des princes

français à Bruxelles. Il ne voulait pas, en laissant se créer aux

portes de la France un foyer de conspirateurs, justifier les griefs

que le gouvernement royal ne manquerait pas de lui imputer. Il

ordonnait donc à sa soeur d'inviter le comte d'Artois à s'éloigner, et

s'il ne le pouvait sur-le-champ, à se fixer jusqu'à son départ au

château de Laeken avec un seul domestique, à y vivre incognito après

avoir pris l'engagement de n'y recevoir personne.

[Note 3: C'est par erreur que l'historien Forneron, dans ses

études sur l'Émigration, a prétendu le contraire. Il dit qu'à

Bruxelles se réunirent d'abord les émigrés les plus riches,

et il indique que ce fut dès 1789. Il cite même, à l'appui de

son dire, une phrase du _Journal_ de Fersen: «Je fus à la

comédie. J'y trouvai tous les Français qui y sont

d'ordinaire, moins les femmes.» Mais cette phrase est

extraite d'une lettre qui porte la date du 11 août 1792 et

non de 1789.]

Ces instructions rigoureuses, communiquées au prince, le décidèrent à

quitter la Belgique et à se rendre à Turin, bien qu'il ignorât si son

beau-père l'y verrait sans déplaisir. Il lui écrivit afin de lui

annoncer sa venue, et confia sa lettre à son aide de camp, le baron de

Castelnau, qui devait lui rapporter la réponse à Mantoue où il allait

l'attendre. Puis, il gagna l'Italie par l'Allemagne et la Suisse,

voyageant à petites journées, faisant le long de sa route de fréquents

arrêts, notamment à Gümlingen près de Berne, où il passa trois

semaines, avec les Polignac, Mme de Polastron, et le comte de

Vaudreuil, en ayant soin, là comme ailleurs, de laisser ignorer qui il

était.

Le 4 septembre, Castelnau était à Turin. Depuis plusieurs jours, le

roi de Sardaigne possédait une lettre de sa fille, la comtesse

d'Artois, restée à Paris, qui lui demandait l'autorisation de se fixer

près de lui. Avant de la lui accorder, il avait cru devoir consulter

le roi de France. Il était encore sans réponse lorsque Castelnau lui

présenta la requête du comte d'Artois. De nouveau, il écrivit à Paris,

ne voulant recevoir ses enfants à sa cour qu'avec l'agrément de Louis

XVI.

Hostile aux idées sous l'empire desquelles était en train de

s'accomplir la révolution de France, Victor-Amédée III ne se

dissimulait pas le péril qu'elles allaient faire courir aux

gouvernements monarchiques limitrophes du territoire français. Ses

États y étaient plus particulièrement exposés, la Savoie surtout. En

Savoie, on parlait couramment la langue française. Les habitants de

cette province, en relations quotidiennes avec le Dauphiné d'où ils

tiraient en partie les objets nécessaires à la vie, n'étaient que trop

disposés à applaudir aux mouvements populaires qui venaient d'éclater

de l'autre côté de leur frontière. À Chambéry, le peuple et la

bourgeoisie se déclaraient pour les doctrines nouvelles, que la

noblesse, au contraire, tenait en défiance. Les premiers émigrés

arrivés en Savoie recevaient de cette noblesse l'accueil le plus

empressé. Par contre, ils rencontraient peu de sympathie parmi les

autres classes sociales, les avocats notamment, ce qui ne tardait pas

à accentuer les divisions et les rivalités qui depuis longtemps

avaient créé dans la ville deux camps ennemis.

Comme d'autre part, le gouvernement piémontais pouvait toujours

craindre un coup de main des Français sur la Savoie et sur le comté de

Nice, et qu'il n'avait à compter que sur la fidélité de l'armée, il

était obligé à beaucoup de circonspection et de prudence, alors que

l'arrivée de nombreux émigrés à Turin, à Nice, à Chambéry, à Annecy,

risquait d'éveiller les susceptibilités du gouvernement de Paris. Dans

ces circonstances, Victor-Amédée, partagé entre le désir de marquer sa

bienveillance aux sujets français restés fidèles à leur roi et la

nécessité de ne pas paraître braver la Révolution, entendait garder la

neutralité, au moins en apparence. Il y parvint durant quelques mois;

il s'efforça de contenir les émigrés qu'il avait accueillis dans ses

États, de réprimer leur agitation et de s'opposer à leurs intrigues.

Mais il fut promptement débordé par les excès auxquels ils se

livraient et réduit à reconnaître qu'il fallait ou les chasser, ce

qu'il n'osa faire, ou se laisser entraîner par eux, ce qui fatalement

devait avoir pour résultat une tentative de la France sur la Savoie et

sur le comté de Nice.

Ces éventualités redoutables, il les entrevoyait déjà au moment où le

cadet de ses gendres lui demandait asile, et c'est pour ce motif

qu'avant de le recevoir, il avait voulu s'assurer de l'adhésion de

Louis XVI à ce projet. Cette adhésion était acquise d'avance.

N'était-ce pas le roi de France qui avait engagé son frère à s'établir

à Turin, jusqu'à la fin des troubles? Quant à la comtesse d'Artois,

«il ne pouvait qu'approuver qu'elle se réunît à son mari et à ses

enfants et la laisser maîtresse de faire ce que lui dicterait son

coeur».

Après ces pourparlers, il fut permis aux princes français de venir en

Piémont. Castelnau partit aussitôt pour en porter la nouvelle au comte

d'Artois, tandis que le roi de Sardaigne, étant installé pour la durée

de l'été dans sa résidence de Moncalieri, louait à proximité du

château trois confortables maisons pour y loger son gendre, sa fille,

ses petits-fils et leur suite.

À la mi-septembre, le comte d'Artois arriva à Moncalieri. Le roi et

les princes ses fils le reçurent à la descente de son carrosse avec

les témoignages de la plus tendre affection. Ils le conduisirent chez

sa soeur, la princesse de Piémont, celle que son embonpoint avait fait

surnommer «Gros Madame». Après les épanchements de famille, il reçut

le ministre de France, Choiseul, qui lui présenta le corps

diplomatique. Les jours suivants, arrivèrent successivement et furent

accueillis avec une égale bonne grâce la comtesse d'Artois, le duc

d'Angoulême, le duc de Berry, les trois Condé, la princesse Louise de

Condé, le prince de Monaco et une nombreuse suite dont faisaient

partie le marquis et la marquise d'Autichamp, le comte du Cayla, le

comte de Choiseul-Meun, le comte d'Espinchal, le chevalier de Virieu.

Tous les jours, le ministre de France rendait compte à Montmorin des

faits et gestes des augustes personnages. On connaît par ses rapports

leur conduite et leurs intentions. Le comte d'Artois restera à Turin

et s'y occupera des intérêts de son frère. Les Condé iront, à ce qu'on

croit, voyager en Italie ... Il y a de nombreuses réunions de famille

à la cour, chez le duc et la duchesse de Chablais, installés à leur

château d'Aglaé, chez le prince et la princesse de Piémont, chez le

duc d'Aoste; il y a aussi des parties de chasse ... Les Condé se sont

établis dans un hôtel de Turin. Le comte d'Artois s'y rend de

Moncalieri, va leur demander à dîner sans façon.

Le 26 septembre, Choiseul écrit que les princes de Condé dînent chez

lui ce jour-là. «Le comte d'Artois avait promis de venir. Mais il

s'est excusé, étant trop occupé par ses affaires de finances avec M.

de Bonnières, l'intendant de sa maison.» Que d'âpres préoccupations

révèlent ces trois lignes! Les affaires de finances sont déjà le plus

cuisant souci de l'exil qui commence, une terrible plaie qui vient de

s'ouvrir et va se creuser de jour en jour. Dès ce premier moment, il

faut suffire à l'entretien d'une suite de quatre-vingt-deux personnes,

car la suite du comte d'Artois compte quatre-vingt-deux personnes,

comme celle des Condé en compte quarante-cinq.

Les jours s'écoulent ainsi. Le 7 octobre, les Condé partent pour

Gênes. «Leur voyage ne doit pas se prolonger au delà d'une semaine.»

Ils sont décidés à passer l'hiver à Turin. «Ils y ont fait venir leurs

chevaux. Ils ont loué pour neuf mois, à raison de trois mille six

cents francs par mois, une maison qui communique par le jardin avec

celle que doit habiter le comte d'Artois, quand la cour de Piémont

rentrera dans la capitale, après le séjour d'été à Moncalieri.» Ils ne

tardent pas à y retourner. Ils y sont quand arrive la comtesse de

Polastron, la favorite du comte d'Artois. Il souffre de leur

séparation momentanée, et elle est venue passer quelques semaines

auprès de lui.

À la mi-octobre, Choiseul annonce à Paris la présence, à Turin, de

nouveaux émigrés: le duc de Laval et ses fils, le comte de Bonneval,

la Fare premier président des États de Provence, le marquis de

Montesson, le duc et la duchesse de Polignac, qui se rendent à Rome,

la comtesse Diane de Polignac, la vicomtesse de Vaudreuil, l'abbé de

Balivière, la comtesse de Brionne, amie du maréchal de Castries, mère

du prince de Lambesc et de la princesse de Carignan, qui repart pour

Paris, à peine débarquée, afin de s'y dévouer au salut de son fils,

compromis dans les événements, la duchesse de Brissac, qui se rend à

Nice pour sa santé, et beaucoup d'autres Français de toutes classes.

Cette cohue aristocratique devient bientôt si nombreuse, que la cour

de Sardaigne s'en inquiète. Le ministre de France aimerait mieux que

les émigrés allassent à Rome ou ailleurs, où on ne pourrait, vu

l'éloignement, les soupçonner de former des projets contre leur pays.

«Je ne peux voir qu'avec peine une réunion qui échauffe les esprits,

même à Turin, et qui peut faire sensation en France comme ici.» Il

leur ouvre toutefois sa maison, les y accueille avec courtoisie, leur

donne à dîner. «Jusqu'à présent j'en suis quitte pour de la fatigue et

de la dépense ... Vous pouvez imaginer en général leurs principes.»

Choiseul est un gentilhomme dévoué au roi. Mais il ne peut s'associer

au langage qu'il entend, approuver les projets que l'on commence à

fomenter contre la France et dont, imprudemment, on parle tout haut.

Ces projets étaient encore bien vagues. Ils consistaient à agir sur

l'opinion, à solliciter les cours d'Europe, à leur demander aide et

secours au nom de la solidarité qui doit régner entre les trônes. Tout

portait à croire qu'elles voyaient avec inquiétude le mouvement

révolutionnaire se développer. Mais il n'apparaissait pas au même

degré qu'elles fussent disposées à prendre les armes pour le

combattre.

En Russie, l'impératrice Catherine édictait des mesures rigoureuses à

l'effet de prévenir l'accès dans ses États de la fermentation qui

désolait la France et la livrait à de troublantes convulsions. On

n'insérait dans les papiers publics de Saint-Pétersbourg que de courts

extraits de ceux qui apportaient des nouvelles de Paris. Il était

interdit de parler politique partout où la parole pouvait trouver des

échos. Un avocat français, ayant commis l'imprudence de s'ériger en

déclamateur, venait d'être enfermé dans une maison de correction et

durement châtié. On avait mis en surveillance d'autres individus. La

garde impériale était comblée de soins et d'adulations, comme si

Catherine eût compté sur elle pour la défendre contre les idées venues

de France. Mais, en dépit de ces témoignages d'une haine ardente pour

les doctrines nouvelles, la grande impératrice ne songeait pas encore

à les combattre à main armée, préoccupée surtout par la guerre contre

les Turcs, dans laquelle elle était engagée, et par les événements de

Pologne qui captivaient son attention, comme ils captivaient

l'attention de la Prusse et de l'Autriche.

À Vienne, l'Empereur Joseph II, le vieux Kaunitz son ministre,

caressaient trop d'ambitions au succès desquelles la neutralité de la

France était nécessaire pour qu'ils fussent disposés à intervenir dans

les affaires intérieures de celle-ci. Ils souhaitaient même

l'aggravation de ces difficultés, avec l'espoir qu'en s'aggravant,

elles empêcheraient le gouvernement royal de contrarier les plans

impériaux. Joseph II avait besoin d'une France affaiblie. «La

Révolution lui parut singulièrement opportune[4].» Ce fut aussi la

politique de son successeur Léopold. L'un et l'autre se montrèrent

complaisants pour la Révolution, tant qu'elle ne se dressa pas comme

une menace contre les trônes. Quand ils se décidèrent à marcher à elle

pour la contenir, ce fut toujours avec l'arrière-pensée de ne laisser

rétablir en France un pouvoir fort qu'à la condition qu'il leur

consentirait l'abandon des conquêtes qu'ils attendaient de la guerre.

Ils sacrifièrent à ces desseins jusqu'à la vie de l'archiduchesse

d'Autriche, la reine Marie-Antoinette, soeur de l'un et tante de

l'autre. Leurs préoccupations égoïstes étaient déjà visibles en 1789,

au moment où le comte d'Artois, réfugié à Turin, s'apprêtait à

recourir aux bons offices de l'Empereur.

[Note 4: Albert Sorel: _L'Europe et la Révolution

française_.]

La Prusse n'était pas mieux disposée pour la France. Le souverain

licencieux et débauché qui régnait sur elle, Frédéric-Guillaume II, ne

se conduisait que d'après les vues du comte de Herzberg, son ministre.

Celui-ci l'avait intéressé à la réalisation d'un plan politique, qui

consistait à tenir l'Autriche en respect et à se servir contre elle de

la Pologne où la Prusse comptait trouver plus tard une extension de

territoire. En de telles conditions, il n'y avait ni temps ni lieu

pour s'occuper de la révolution qui venait d'éclater en France. Et

puis, il fallait, avant de la juger, voir ce qu'elle deviendrait. Un

peu plus tard, quand la Prusse la croira dangereuse, elle entrera dans

la coalition. Elle y entrera avec l'espoir de recueillir, en argent ou

en territoire, le prix de son concours. Puis, dès 1795, lorsque la

Révolution menacera de promener à travers l'Europe ses drapeaux

victorieux, lorsqu'il faudra se mesurer de nouveau avec elle, la

Prusse, non encore consolée de sa défaite de 92, renoncera à courir

l'aventure d'une guerre dont l'issue est douteuse; elle désertera la

coalition pour faire la paix avec la France. Ce n'est donc pas de ce

côté qu'en 1789, les Bourbons pouvaient attendre un appui.

En Angleterre, William Pitt, depuis six ans, dirigeait le

gouvernement. Il s'employait avec passion à relever le prestige de la

couronne, dès longtemps compromis, les finances nationales en

détresse, la prospérité quasi détruite par des guerres à peine

terminées. Son pouvoir, peu à peu, s'était fortifié. Lui-même dominait

le roi, George III, conduisait l'opinion, exerçait en Europe une

action décisive, toutes les fois qu'il voulait s'y appliquer. Il avait

trop exclusivement en vue les intérêts de son pays pour ne pas

rechercher, dès cet instant, quels avantages il pourrait retirer de la

Révolution et pour se mettre en route pour elle ou contre elle avant

de s'être sûrement orienté. Sa conviction n'était pas faite encore.

Mais il nourrissait déjà l'ardent désir de donner à l'Angleterre, où

les traditions de vieille haine contre la France survivaient au passé,

des occasions de revanche et le moyen d'accroître sa grandeur

coloniale comme sa suprématie sur les mers et de les lui donner aux

dépens de l'adversaire.

L'accueil fait aux émigrés, les secours qu'on leur prodigua ne

sauraient être considérés comme des témoignages de sympathie adressés

à la France, mais bien plutôt comme des mesures de prudence adoptées

en prévision des solutions que produirait l'avenir. William Pitt fut

longtemps à se prononcer. Ce n'est qu'en 1793 que sa politique prit

corps, que son ardeur contre la Révolution se manifesta. L'Angleterre

devint alors la plus intraitable ennemie de la France, ou plutôt du

régime nouveau qui s'y fondait. Mais, en 1789, ces sentiments

n'existaient encore qu'à l'état vague. Les Bourbons ne pouvaient pas

plus faire fond sur l'Angleterre que sur l'Autriche, la Prusse et la

Russie.

En Italie, ils n'étaient fondés à espérer un appui que des

gouvernements, les peuples ayant accueilli avec enthousiasme les idées

nouvelles, desquelles ils attendaient la délivrance. Et encore, entre

ces gouvernements, n'en était-il que deux qui fussent disposés, et non

sans arrière-pensée, à être de quelque secours: la Sardaigne, parce

que deux de ses princesses avaient épousé les frères du roi Louis XVI;

les États de Naples, parce que les Bourbons y régnaient.

De l'Espagne où régnaient aussi les Bourbons, ceux de France, en vertu

du pacte de famille, pouvaient espérer beaucoup, espérer d'autant plus

que le vieux fanatisme espagnol accru par l'influence ecclésiastique

renaissante sous le règne de Charles IV, après s'être affaiblie sous

celui de Charles III. contribuait à rendre les populations hostiles au

mouvement révolutionnaire. Mais l'imbécile roi d'Espagne, sa femme,

l'extravagante Marie-Louise, l'amant de celle-ci, l'ambitieux Godoï,

devenu plus tard prince de la Paix, livraient ce pays à tous les

hasards, à tous les périls créés par la bêtise de l'un, les ardeurs et

l'orgueil des autres. À la faveur de ce pouvoir mobile et débile,

l'Espagne, sous le ministère de Florida Blanca, sous celui de d'Aranda

et sous le règne omnipotent de Godoï, fut tantôt l'ennemie de la

Révolution, tantôt sa complaisante, et au point de conclure, en 1795,

la paix avec elle. Elle ne se trouva résolue que plus tard, sous

l'Empire, pour résister à l'invasion. Les espérances que le comte

d'Artois fondait sur elle et auxquelles, ultérieurement, le comte de

Provence s'associa, furent de courte durée. Néanmoins, loin de prévoir

la déception qui l'attendait à Madrid, le comte d'Artois, à peine à

Turin, songeait à agir sur l'Espagne par un homme à lui ou par son

beau-père.

En réalité, il n'était qu'un souverain qui, dès ce moment, se déclarât

avec spontanéité contre la Révolution et pour la maison de Bourbon.

C'était le roi de Suède, Gustave III. Son successeur devait suivre son

exemple et son amitié devenir une des rares joies de l'exil de Louis

XVIII. Mais la Suède était petite et faible. Son dévouement, quel

qu'il fût, ne pouvait tenir lieu de secours effectifs. C'était presque

de l'héroïsme de la part de son souverain d'oser, au mois d'octobre

1791, rompre les relations diplomatiques avec le gouvernement français

en faisant écrire par son ministre des affaires étrangères au

chevalier de Gaussin, représentant de la France à Stockholm:

«Le secrétaire d'État a reçu aujourd'hui de M. le chevalier de Gaussin

un paquet dont le cachet porte: _Mission de France_. Mais, comme vu la

captivité du roi, on ne connaît pas plus en Suède qu'en Russie la

_Mission de France_, le secrétaire d'État, par ordre du roi, a

l'honneur de renvoyer le paquet sans l'ouvrir et de le prévenir qu'une

correspondance ultérieure à ce sujet serait absolument superflue.»

L'état de l'Europe ne se révélait encore qu'imparfaitement au comte

d'Artois et au prince de Condé, alors qu'ils étudiaient la direction à

imprimer aux démarches qu'ils voulaient tenter près des puissances. Le

peu qu'ils savaient des dispositions de celles-ci les rendait

incertains. Le temps s'écoulait en de vaines délibérations. Elles

avaient lieu tous les jours. Divers émigrés de marque, et entre autres

le duc de Bourbon, le général d'Autichamp, le comte de Vintimille,

l'abbé Marie, aumônier du comte d'Artois, y prenaient part. Mais aucun

parti décisif ne sortait de leurs débats. Les conseils du comte de

Calonne, l'ancien contrôleur général des finances de Louis XVI, mirent

un terme à ces hésitations. Il était à Londres. Le comte d'Artois,

qui, jadis, à Versailles avait subi son influence, le consulta.

Calonne dicta la marche à suivre.

Sans contester son dévouement, on peut dire de lui qu'il est l'homme

fatal de l'Émigration. Présomptueux, léger, crédule, il croyait à son

infaillibilité comme à la toute-puissance de son crédit. Quoiqu'il eût

cinquante-huit ans, il ne possédait ni sagesse ni expérience; l'âge ne

l'avait pas plus instruit qu'assagi, et il ne contribua que trop, tant

qu'il dirigea la politique des princes, à aggraver les dissentiments

qui existaient entre eux et leur frère, comme à entretenir parmi les

émigrés les plus funestes illusions. Marié à une Anglaise, Mlle de

Harveley, il lui devait de posséder une immense fortune, qu'il mit

d'ailleurs au service des Bourbons et dont une partie fut dévorée en

quelques mois.

La cour de Vienne semblait particulièrement désignée pour prendre

l'initiative des secours que les souverains devaient au roi de France.

Calonne fit valoir que l'empereur Joseph II, par considération pour sa

soeur, la reine Marie-Antoinette, ne saurait les refuser. C'est donc à

la cour de Vienne que le comte d'Artois fit, au mois d'octobre 1789,

sa première tentative. Le silence des documents ne permet pas d'en

préciser la forme. On peut supposer que l'agent, en cette

circonstance, fut le duc de Polignac, venu en Autriche après avoir

conduit et installé sa femme à Rome. Quels qu'eussent été d'ailleurs

la forme de la démarche et le négociateur, elle échoua piteusement

s'il faut en croire ce billet du prince de Condé au marquis de

Larouzière[5], daté de Turin le 7 novembre 1789: «La réponse de

l'Empereur arrive; elle est affreuse, repoussante, insultante même, et

nous le sentons vivement; ne perdez pas courage. Nous allons tâter de

la Prusse.»

[Note 5: Le marquis de Larouzière était un gentilhomme

d'Auvergne qui avait siégé aux États généraux. Il ne tarda

pas à émigrer. Lié avec Condé, il lui écrivait fréquemment et

reçut de lui de nombreuses lettres, dont je dois la

communication à son petit-fils.]

Calonne, toujours crédule, parlait avec conviction des favorables

dispositions de cette puissance comme de celles de l'Angleterre. Il

laissait entendre qu'il avait reçu de Berlin l'assurance d'une

intervention efficace sous la condition de «quelques sacrifices sur

les frontières». Il ne disait pas lesquels. Mais un prêt de quatre

cent mille francs, que le roi Frédéric-Guillaume semblait prêt à faire

au comte d'Artois, donnait à ses assertions un certain fondement. On

tâta donc de la Prusse. Il ne parut pas au chevalier de Roll, envoyé à

Berlin, qu'on dût y être plus heureux que près de l'Empereur.

Entre temps, on s'était adressé à l'Espagne où régnait un Bourbon, et

à laquelle on attribuait, à tort ou à raison, le pouvoir de mettre en

mouvement les autres puissances. Le ministre, Florida Blanca, qui

dirigeait alors les affaires de la monarchie, avait pris contre la

Révolution des mesures sanitaires. Pour préserver son pays de la

propagande des idées nouvelles, il avait fermé la frontière aux écrits

et aux journaux de France, en même temps qu'il éloignait de Madrid les

étrangers qui ne justifiaient pas leur résidence. Mais il était moins

pressé de faire marcher l'armée espagnole pour soutenir les droits de

Louis XVI, soit qu'il craignît une défaite qui mettrait en péril la

couronne de son roi, soit qu'il fût déjà choqué et découragé dans ses

intentions par la légèreté, les indiscrétions et les imprudences des

émigrés arrivés à Madrid. Le 6 février 1790, il n'avait fait encore

aucune réponse aux demandes du comte d'Artois. La lettre suivante,

qu'à cette date, écrivait Condé à Larouzière, témoigne à la fois de

l'importance qu'on attachait, à Turin, aux décisions de la cour de

Madrid, et du désarroi que son silence jetait parmi les émigrés.

«Jamais nous n'avons compté que les troupes étrangères dussent entrer

en France sans un manifeste préalable des puissances qui les

enverraient. Mais pour les secours d'argent ou de troupes comme pour

le manifeste à demander, il faut commencer par tâter les dispositions

des cours, et c'est le point où nous en sommes. D'ailleurs nous

n'aurons pas un seul étranger si l'Espagne n'est pas à la tête de

tout. Cela nous est prouvé par la réponse même de l'Angleterre, qui

nous demande où nous en sommes avec cette puissance. Il faut donc

attendre ses intentions, et bientôt elles nous seront connues. Si

elles ne le sont pas cette semaine, je crois qu'on fera partir Vassé

pour y aller.

«Dans cette incertitude, nous pourrons toujours aller avec confiance

dans l'intérieur; mais il faut aller avec plus de réserve à

l'extérieur, pour ne pas croiser les vues que l'Espagne peut avoir,

puisqu'elle nous est absolument nécessaire. Il faut attendre aussi des

nouvelles du chevalier de Roll, et nous en attendons tous les jours.

Alors nous verrons ce que nous aurons à faire. Il ne faut pas se

dissimuler qu'un manifeste des puissances qui ne serait pas soutenu

par un mouvement de troupes pourrait bien ne pas avoir tout l'effet

que vous en attendez, et les puissances qui ne seraient pas décidées à

le soutenir ainsi ne consentiraient sûrement pas à le produire. Par

conséquent, si le roi de Prusse ou toute autre puissance consent à

nous secourir, nous aurons aisément le manifeste. Si elle n'y consent

pas, nous n'obtiendrons pas plus le manifeste que des troupes, ce

genre de secours étant nécessairement une suite de l'autre.

«... Quant au sang à verser, nous donnerions sans doute le nôtre pour

l'épargner. Mais le seul moyen qu'il n'y en ait pas d'effusion, c'est

de montrer à la France des troupes piémontaises, suisses, espagnoles

ou prussiennes, prêtes à franchir le Rhin, les Alpes ou les Pyrénées.

La menace de la force bien prononcée par un manifeste tel que vous le

proposez suffira seule alors pour tout obtenir de la terreur et de la

présence d'un danger imminent, et nous n'aurions pas besoin de tout

cela si les provinces avaient la moindre énergie. Mais si l'on

continue à ne trouver qu'aveuglement ou faiblesse, il faut bien suivre

la seule voie qui nous soit ouverte pour sauver notre roi, notre

patrie, notre race et notre honneur.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 1 De la Prise de la Bastille au 18 fructidor · 第 1 / 37 段