Quand je fus votre hôte, en votre logis près de la grosse tour
Beauregard, lorsque nous allâmes à Compiègne il y a quinze jours avec
Jehanne, vous ne m'aviez pas paru aimer beaucoup à courir les champs...
Et votre si gente et si douce fille, l'auriez-vous laissée seule en une
ville assiégée?
[Illustration: --Oui, messire, c'est moi!]
--Messire, dit tout bas Bonvarlet, pendant que vous chevauchiez en quête
de bons coups de lance, je fus chargé par le capitaine de Compiègne,
messire de Flavy, d'aller voir les gens du roi Charles à Orléans, pour
remettre lettres et en rapporter argent pour les nécessités de la
guerre. Je ne suis pas homme de bataille, je ne me crois aucune
vaillance, et je serais d'une faible utilité dans un assaut, vous vous
en doutez à me voir, n'est-ce pas? Je vous avoue donc humblement que je
n'eus pas le coeur très réjoui de la mission... Messire de Flavy, pour
m'amadouer, parla de la confiance qu'il mettait ainsi en moi, sur la
recommandation du seigneur abbé de Saint-Corneille, il ne me cacha point
les dangers qui pouvaient m'attendre en chemin, ce qui n'était pas pour
me rassurer...
--Oui, oui, fit La Hire.
[Illustration: --Messire de Flavy pour m'amadouer...]
--Ces dangers vous feraient rire, mais moi cela me gênait tout de même
quelque peu, mais enfin je suis parti, j'ai rempli ma mission assez
heureusement jusqu'ici et je reviens...
--Vous revenez avec des finances?
--Oui, dit tout bas Bonvarlet, mon pourpoint est cousu de pièces d'or.
C'est une riche armure, mais je ne voudrais point me heurter sur la
route à des routiers de Bourgogne ou d'Angleterre. Je vais de ce pas à
Senlis où je dois laisser une partie de cet or. Averti des dangers
possibles, j'ai pris par le plus long, je serai à Senlis dans quelques
heures par chemins détournés et j'en repartirai demain pour Compiègne.
[Illustration: Jehanne d'Arc et la troupe de secours.]
--Gardez-vous bien, dit Pothon de Xaintrailles, maître Bonvarlet, la
force manque peut-être à vos bras, mais non le coeur en votre poitrine,
vous êtes un brave homme!
[Illustration: Jehanne.]
--Oui, gardez-vous bien! reprit La Hire, et que Flavy continue à bien
garder Compiègne; avertissez-le que nous serons chez lui dans deux jours
prêts à bien faire. Tenez, maître Bonvarlet, voici Jehanne, notre
bergère capitaine, qui s'avance avec son frère et son écuyer.
Regardez-la, elle chevauche hardiment comme un vieux chevalier, son
coeur déborde de flamme quand elle voit l'ennemi, et elle a force de
rude soudard pour bouter en avant dans un assaut ou une charge.
Un groupe de cavaliers arrivait en pressant le trot de leurs chevaux
fatigués. Jehanne marchait parmi eux reconnaissable à ses cheveux très
courts pour une femme, un peu longs pour un homme, et au grand surcot
qui couvrait son armure. Son casque, un bassinet en tout semblable à
celui des hommes d'armes, pendait accroché au chanfrein de son grand
cheval. Elle semblait de taille moyenne, mais tout en elle respirait la
force et la vaillance. Il était difficile de discerner à première vue ce
qui lui donnait cet indéniable ascendant sur tous ces rudes soldats
éprouvés par tant de guerres, peut-être son regard franc, la simplicité
de ses allures et ce courage sans hésitation ni défaillance, qui la
faisait se jeter au plus fort du combat en méprisant les volées de
flèches, les boulets des bombardes et les épées levées sur elle.
[Illustration: Quelques bons joueurs de bombarde.]
A côté d'elle marchaient son frère Pierre d'Arc, robuste soldat lui
aussi, et son écuyer d'Aulon qui portait sa bannière particulière, semée
de fleurs de lys et ornée de peintures.
--Et bien, messire La Hire, nous nous arrêtons?
--Pour ouïr des nouvelles de Compiègne, répondit La Hire, Flavy est
toujours le capitaine vaillant que nous avons vu; soldats et bourgeois
combattent de leur mieux, mais cela fait toujours peu d'hommes de guerre
aux remparts.
--C'est vrai, dit Bonvarlet, mais je ne suis plus inquiet, messire, si
vous y venez avec la vaillante Jehanne, avec messire Pothon de
Xaintrailles.
[Illustration: --J'irai voir mes bons amis de Compiègne.]
--Les assiégeants sont nombreux, les Bourguignons ont rejoint les
Anglais, ils veulent la ville, fit Xaintrailles la mine soucieuse, et
nous avons peu de gens à mener à la rescousse contre l'armée du comte
d'Arundel et du duc de Bourgogne, nous ferions peut-être bien d'attendre
à Crépy d'avoir réuni plus de monde.
--Bah! nous avons cinquante lances, trois cents bonnes épées, quelques
arbalètes, plus quelques gaillards qui sont bons joueurs de bombardes et
couleuvrines et qui l'ont bien prouvé au siège d'Orléans.
--Juste comme messire de Flavy en réclame pour le rempart, fit
Bonvarlet.
[Illustration: --En route.]
--Tous de vaillantes gens qui n'ont pas voulu laisser rouiller leurs
épées dans l'inaction de l'autre côté de la Loire, s'écria Jehanne, et
qui viennent de bon coeur au combat, les Anglais l'ont vu hier à Lagny.
On nous promettait défaite et trahison, et vous voyez, la déroute a été
pour l'ennemi, comme à Beaugency, comme à Patay...
--Oui, c'est assez pour donner bon aide à ceux de Compiègne, acheva La
Hire en faisant sonner son gantelet sur son genou, un jour de repos à
Crépy pour laisser souffler hommes et chevaux et ensuite nous boutons en
avant!
--C'est dit. Pour moi, après-demain, déclara Jehanne, quoi qu'il arrive,
j'irai voir mes bons amis de Compiègne...
--Et nous tombons sur l'Anglais. Allez votre chemin, maître Bonvarlet,
continua La Hire tout bas, et aussitôt à Compiègne, prévenez Flavy qu'à
l'aube d'après-demain nous arrivons par la forêt et que tout soit prêt
pour l'attaque.
--Que Dieu vous garde! fit Bonvarlet d'une voix grave en levant son
bonnet.
Déjà la petite troupe reprenait sa marche, le groupe des chevaliers,
avec Jehanne au milieu, s'éloignait dans un bruit de fer froissé,
d'épées frappant sur les jambards des hommes, sur les bardes des
chevaux. On entendait en avant quelques voix de soldats qui reprenaient
une chanson pour égayer un peu la marche en cette journée maussade et
pluvieuse.
[Illustration: Sous le bastion de la Vierge.]
VIII
COMMENT JEHAN, MALGRÉ LES ARCHERS DE GARDE, S'INTRODUISIT EN VILLE
Il ne pleuvait plus et la nuit était belle. Lorsqu'une éclaircie se
produisait dans les masses de nuages tourbillonnant et roulant dans le
ciel, poussée par le vent, la lune apparaissait éclairant la ligne des
remparts de Compiègne, du côté tourné vers la forêt près de la porte
Pierrefonds, sous une grosse tour en forme de trèfle qui défendait un
saillant de l'enceinte. Cette grosse tour, d'aspect très particulier,
s'appelait le bastillon de la Vierge, en raison d'une statue placée à la
pointe du trèfle, au-dessus des créneaux.
La forêt qui venait alors presque jusqu'aux murs de la ville, masse
sombre aux profondeurs mystérieuses, semblait dans la nuit hostile et
menaçante.
Ce n'était pas alors la belle forêt aménagée aux trois derniers siècles,
percée dans tous les sens de routes innombrables et de larges avenues
que nous connaissons. Cette forêt de Guise ou de Compiègne formait un
immense territoire sauvage, à peine traversé par quelques mauvais
chemins, comme l'antique voie romaine dite chaussée Brunehaut, les
chemins de Senlis, de Crépy et de Pierrefonds; ici fourré impénétrable
coupé de gorges profondes, de sombres ravins où venaient se perdre des
cours d'eau, ailleurs futaies séculaires autour des étangs, files
majestueuses de grands hêtres, chênaies aux arbres formidables étendant
leurs grandes branches tordues, cavernes de feuillage où les mystères
druidiques avaient été célébrés, taillis enchevêtrés, antres
broussailleux habités par toutes les bêtes fauves, où le loup avait son
repaire, le sanglier sa bauge, où les hardes de cerfs et de biches
passaient sous la protection de vieux mâles farouches aux bois
immenses.
Dans cet enchevêtrement très peu pénétrable, il y avait pourtant çà et
là en des clairières difficiles à découvrir, des hameaux de bûcherons
reliés par des sentiers, des monastères enfoncés dans le silence de
quelque vallon perdu, des postes fortifiés pour les sergents forestiers
chargés de la garde et juridiction dans l'immense domaine; mais depuis
les soixante années de guerre qui ravageaient le Valois, savait-on ce
que la forêt recelait de dangers dans ses profondeurs? Où étaient
bûcherons et forestiers? Quelques prieurés et ermitages avaient été
ruinés, les nonnes de l'abbaye de Saint-Jean-aux-Bois devaient trembler
derrière leurs murailles, ou s'étaient réfugiées dans la cité de
Compiègne, remplacées peut-être par quelque bande de brigands.
[Illustration: La forêt de Compiègne.]
Cependant depuis un mois déjà que la ville de Compiègne était assiégée,
le côté du rempart en face de la forêt demeurait libre. Les assiégeants
ne tenaient que la rive droite de l'Oise et n'aventuraient de l'autre
côté que des partis de batteurs d'estrade qui se risquaient peu en
forêt. Depuis un mois la ville faisait bonne défense, mais les forces
ennemies augmentaient tous les jours; sentant qu'elle était la clef de
l'Ile-de-France, Anglais et Bourguignons avaient décidé de l'avoir à
tout prix. Ils tenaient Noyon, ainsi que toutes les places d'alentour,
et le château de Choisy, à une lieue de Compiègne, venait de tomber
entre leurs mains; ils allaient donc pousser le siège avec vigueur. En
attendant un secours des troupes que Jehanne d'Arc, la Hire et
Xaintrailles essayaient de réunir, les gens de Compiègne se montraient
pleins de résolution.
[Illustration: Dans les ruines.]
Dans les taillis à l'extrémité de la forêt, un homme à figure hâve, aux
vêtements déguenillés, boueux et sanglants, s'avançait à grands pas, le
corps penché en avant, avec des marques d'extrême fatigue, en s'appuyant
sur un énorme bâton, massue plutôt, terminé par un marteau de fer.
C'était Jehan des Torgnoles dans un assez triste état. Presque sans
repos depuis la nuit précédente, il errait dans les bois entre Senlis et
Compiègne, tantôt poursuivant, courant derrière les routiers avec
l'espoir d'empêcher le malheureux Jacques Bonvarlet de tomber entre
leurs mains, tantôt poursuivi lui-même et traqué dans les halliers.
Comme il succombait à la fatigue et à la faim, il avait pu, dans le
courant de la journée, en fouillant les ruines d'une ferme brûlée tout
récemment par les Anglais de Creil, dénicher un morceau de lard encore
accroché dans la cheminée. Grâce à cette bonne aubaine il avait repris
quelques forces et retrouvé la lucidité de son esprit troublé par la
fièvre de sa blessure, l'extrême tension de ses nerfs et la violente
excitation de toutes ces courses éperdues et anxieuses.
[Illustration: A travers bois.]
Maintenant c'est fini. Après tant d'heures d'angoisses, il arrive
désespéré. Hélas, tous ses efforts ont été inutiles! il n'a pu rejoindre
le messager royal, le pauvre Bonvarlet, sans doute tombé dans
l'embuscade et gisant à cette heure sans vie dans quelque fourré de
cette forêt où rôdent des soudards ennemis. Plusieurs fois dans la
journée il a cru l'apercevoir au loin, dissimulant sa marche par les
sentiers détournés et s'est lancé à sa suite à travers bois. Mais
l'homme entrevu, le sentant à ses trousses, avait trouvé quelque ravin
pour disparaître, et c'était ensuite Jehan qui, subitement, se trouvait
forcé de détaler devant quelques routiers surgissant au détour d'un
sentier.
[Illustration: Au large! riposta une voix.]
Enfin, si le pauvre Bonvarlet est pris, il reste la ville à sauver. Et
rappelant toute son énergie, Jehan a continué sa route sur Compiègne et
il arrive à bout de forces en vue des murailles. Il est déjà tard dans
la soirée. Les portes sont closes depuis longtemps. Il faut pourtant
pénétrer dans la ville et prévenir le gouverneur. Mais comment se faire
ouvrir à cette heure? Va-t-il falloir, pour attendre le matin, chercher
asile dans les maisons dévastées des faubourgs? Et si pendant ce temps
quelque traître pénétrait en ville avec le message arraché à Bonvarlet?
Il faut entrer. Jehan des Torgnoles approche de la porte Pierrefonds
sombre et silencieuse dans la nuit. Un petit ouvrage extérieur palissadé
défend le fossé; derrière les palissades des sentinelles veillent, car
lorsque Jehan sort de l'ombre et se présente dans l'espace éclairé par
la lune, un carreau d'arbalète siffle à son oreille. Il se jette
vivement de côté et tente de parlementer.
--J'apporte mes bras pour combattre l'Anglais avec vous, bourgeois de
Compiègne, et j'ai des nouvelles à communiquer au gouverneur..., ouvrez
à un homme seul!
[Illustration: Double escalade.]
--Au large! riposta une voix, et reviens demain matin! Si tu es ce que
tu dis, on t'accueillera, si tu es un espion, c'est assez tôt pour être
pendu.
Jehan entendait les hommes de garde arriver pour garnir les meurtrières
de la palissade, il comprit qu'il était inutile d'insister et battit en
retraite. Il n'y avait rien à faire qu'à chercher quelque trou pour
dormir jusqu'à l'aube. Comme, d'un pas hésitant, il suivait à quelque
distance les contours du fossé, il se rappela un coin des remparts dans
l'angle d'une tour, où les débris d'une échauguette au-dessus d'une
poterne condamnée, pouvaient se prêter à une escalade. Mais n'avait-on
pas apporté des modifications à ce point faible du rempart? Il fallait
voir. Jehan s'avança avec précaution. Justement une nouvelle bande de
nuages allait masquer la lune pendant quelques minutes. Quand
l'obscurité attendue fut venue, Jehan courut vers le fossé et se laissa
glisser dans l'herbe humide. Oui, c'était bien là. Pas de changement à
l'ancienne poterne. Il y avait toujours les pierres en saillie que Jehan
connaissait. Grimpé sur le talus de la tour, il se hissa aux premières
pierres avec d'infinies précautions pour ne donner l'éveil à aucune
sentinelle et pour ménager aussi son épaule qui le faisait cruellement
souffrir à chaque mouvement des bras. Il mesurait de l'oeil dans le
vague de la nuit la hauteur du mur lorsque, de stupeur, il faillit
pousser un cri et lâcher prise. Un homme montait devant lui et cet
homme, parvenu en haut, enjambait déjà le parapet!
[Illustration: Sur le rempart.]
Encore la trahison.
Jehan, surexcité par la fureur, oublie son épaule; il se hisse
rapidement de pierre en pierre et à son tour il enjambe le parapet. Il
se trouve sur un rempart terrassé d'où une pente douce descend dans une
ruelle bordée de jardins. Tout dort de ce côté, les maisons au fond des
petits jardins n'ont pas une lumière. Il fait sombre, la lune est encore
voilée.
Où peut se cacher l'homme qui devant lui a escaladé la muraille? Quelque
chose a remué au fond de la ruelle, une ombre s'entrevoit qui disparaît
aussitôt dans le noir.
--Ah, brigand! je t'aurai! s'écria Jehan.
Son bâton ferré était resté dans le fond du fossé. N'importe, il avait
ses poings et saurait s'en servir. Au bout de la ruelle Jehan se trouva
un instant embarrassé; il y avait là un carrefour de rues tortueuses
dont les unes descendaient vers le centre de la ville, tandis que les
autres suivaient la courbe des remparts en remontant derrière des
couvents. Laquelle prendre de ces rues, toutes également sombres et
silencieuses? Jehan courut d'un côté, écouta, regarda vainement dans
tout ce noir et revint au carrefour. Enfin d'un autre côté il devina
plutôt qu'il n'entendit un bruit de pas déjà lointains. Il prit sa
course, l'homme poursuivi se dirigeait vers ce quartier que Jehan
connaissait si bien, au centre de la ville, sous les murailles de
l'abbaye de Saint-Corneille.
[Illustration: L'homme arrivait à Saint-Corneille.]
Comme Jehan la tête en feu, le coeur battant, arrivait sur le parvis,
l'homme arrêté sous l'abbaye même, disparaissait dans une petite maison
que Jehan connaissait aussi, la maison de l'usurier Thibaut Rongemaille!
Jehan stupéfait, se frottait les yeux, mais cela ne faisait pas doute.
Il avait vu la porte s'entre-bâiller et l'avait entendue se refermer.
D'ailleurs une raie lumineuse apparaissait sous un volet du premier
étage. L'homme était bien là.
--Eh bien, non, je suis trop bête de m'étonner, pensa-t-il, s'il y a
machination et trahison, il est tout naturel que le Thibaut Rongemaille
en soit... Oui, oui, j'y suis, je comprends tout! c'est lui le traître
dont parlait le chef des routiers dans la grange! Pas de doute, c'est
lui.
[Illustration: Sommeil ou évanouissement.]
Instinctivement, pour éviter d'être aperçu par Rongemaille, Jehan
s'était jeté dans l'ombre du portail de Saint-Corneille. Il monta
quelques marches et se trouva sous le porche profondément enfoncé; de là
il pouvait, sans craindre d'être vu, surveiller la porte de Rongemaille.
--A côté de mon abri de la nuit dernière, de mon trou à grenouilles ou à
crapauds, ce porche me semble un appartement douillet et chaud. J'y
reste! Demain je tirerai cette affaire au clair avec messire le
gouverneur. Un bourgeois traître dans la ville recevant des espions du
dehors! Par la fourche du diable! je pense que messire de Flavy, qui
n'est pas commode, en fera bonne et prompte justice!
Jehan, allongé sur les dalles, veillait les yeux fixés sur la maison de
Rongemaille; mais peu à peu, écrasé par la fatigue, affaibli par tant
d'alertes successives, malgré sa volonté de ne pas perdre de vue la
maison du traître, ses yeux se fermèrent et il tomba dans un sommeil qui
était presque un évanouissement.
[Illustration: C'était bien maître Bonvarlet.]
IX
LE LOGIS DE THIBAUT RONGEMAILLE
Jehan ne s'était pas trompé; l'homme qu'il poursuivait dans les rues de
Compiègne après avoir franchi la muraille derrière lui, avait bien
trouvé asile chez l'usurier Rongemaille, mais il tombait comme on va le
voir, dans une erreur complète en le qualifiant du nom de traître.
Il allait être onze heures du soir, c'est-à-dire que le couvre-feu,
sonné de bonne heure dans la ville assiégée, avait depuis longtemps fait
éteindre toutes les lumières. Cependant Thibaut Rongemaille ne dormait
pas, il se promenait de long en large dans une chambre aux volets
soigneusement clos, éclairée par un pâle lumignon, lorsqu'un coup frappé
en bas l'avait fait sursauter. Descendu immédiatement il regarda avec
circonspection par le guichet de sa porte; l'homme qui frappait s'était
mis le visage en plein sous la clarté de la lune pour être reconnu.
--Comment! s'écria Rongemaille en ouvrant rapidement sa porte, vous,
maître Bonvarlet, entrez, entrez vite!
C'était bien maître Bonvarlet, la mine presque aussi défaite que celle
de Jehan, les traits tirés, les vêtements boueux. Il suivit Rongemaille
et se laissa tomber sur un escabeau que celui-ci lui avançait.
--C'est moi, fit Bonvarlet. Je pensais que je ne reverrais plus
Compiègne ni ma pauvre Guillemette!...
--Je vous ai attendu toute la journée, je suis resté jusqu'à dix heures
de nuit à la porte Pierrefonds... Mais comment vous a-t-on ouvert sans
l'ordre du gouverneur?
--On ne m'a pas ouvert... Poursuivi, traqué depuis des heures de buisson
en buisson dans la forêt, je croyais avoir enfin dépisté les malandrins
et j'arrivais en vue de la ville lorsqu'ils m'ont rattrapé... Je les
avais sur les talons, un surtout, acharné à ma poursuite... Impossible
d'aller à la porte Pierrefonds, les routiers m'en coupaient la route...
--Et alors?
--Alors, je me suis rappelé un endroit du rempart où l'escalade était
possible, à la poterne abîmée au dernier siège... et que je vais
signaler au gouverneur... l'endroit m'avait été montré par un certain
gaillard qui se moquait bien de la fermeture des portes, mon élève
Jehan...
Maître Bonvarlet se mordit les lèvres, se remémorant soudain la grande
querelle de Jehan avec l'usurier.
--Oui, oui, grommela Rongemaille, un sacripant!
--Là, j'ai cru vingt fois que je roulerais dans le fossé... Et sur le
bord du fossé, maître Rongemaille, il y avait déjà, furieux de m'avoir
manqué de la longueur d'une pique, ce misérable routier qui me
poursuivait!... Enfin, me voici...
--Votre mission? demanda Rongemaille.
--A réussi... Je rapporte des lettres et l'argent pour la solde de la
garnison... Vous allez prendre votre manteau et votre lanterne et nous
allons courir chez le gouverneur... j'ai hâte de rassurer ma chère
petite Guillemette qui doit trembler pour moi... Dépêchons, maître
Rongemaille...
--Un instant... Vous avez l'argent pour le gouverneur?
[Illustration: --Vous avez l'or?]
--Oui, tenez, soulevez mon surcot... je suis cuirassé d'or... et pesez
ma ceinture, j'apporte l'or et ce qui est meilleur, de bonnes
nouvelles... J'ai vu messires Pothon et La Hire et Jehanne la Lorraine,
ils partent cette nuit de Crépy et seront ici demain à l'aube,
c'est-à-dire dans quelques heures, pressés de combattre pour notre
délivrance...
--Vous avez l'or? répéta Rongemaille.
--Je vous l'ai dit.
--Et vous n'êtes pas entré par la porte Pierrefonds où l'on vous
attendait?
--Je vous l'ai dit! Impossible, on me guettait aux abords, j'ai eu peine
à échapper...
--Alors, fit Rongemaille se promenant de long en large, alors personne
ne vous sait à Compiègne.
--Personne...
--Mettez-vous à l'aise, vous êtes fatigué!
--Je ne le serai plus quand j'aurai vu le gouverneur et embrassé mon
enfant.
--Mais asseyez-vous donc, cria Rongemaille en prenant Bonvarlet par les
épaules et en palpant ses vêtements, vous avez l'or... Oui, l'or est là,
je le sens... Et personne ne vous a vu entrer ici, personne?
Les yeux de l'usurier luisaient étrangement et ses mains s'appuyaient
violemment sur Bonvarlet.
--Allons chez le gouverneur, dit Bonvarlet, si vous n'êtes pas prêt, j'y
vais seul.
--Jamais!... Seul, avec cet or? imprudent!... ah! ah! les routiers le
guettaient, cet or... je vous accompagne, avec cette dague, une bonne
dague qui a le fil... Attends! mais attends donc! hurla Rongemaille.
Ses doigts qui cherchaient l'or sautèrent soudain à la gorge de
Bonvarlet; celui-ci tomba sur la table en jetant la lumière à terre, la
main droite de Rongemaille fit voler en l'air le fourreau de la dague,
puis la dague elle-même disparut tout entière dans le dos du malheureux
Bonvarlet qui ne poussa qu'un faible cri, étouffé au passage par les
doigts crispés de l'usurier. Tous deux étaient par terre, la lampe
éteinte, éclairés par un rayon de lune, Bonvarlet râlant, l'assassin à
genoux sur sa poitrine et fouillant ses vêtements...
[Illustration: Tous deux étaient à terre.]
[Illustration: Un cadavre criblé de coups de poignard.]
X
OU JEHAN DES TORGNOLES SUBIT UN COMMENCEMENT DE PENDAISON
Jehan des Torgnoles avait beaucoup de sommeil à rattraper. Malgré sa
ferme intention de rester éveillé, il dormit jusqu'au matin d'un sommeil
lourd et fiévreux, coupé de cauchemars et de demi-réveils, pendant
lesquels il prononçait vaguement de terribles paroles de menaces,
agitait bras et jambes et lançait des coups de poing et des coups de
pied à des ennemis invisibles.
Lorsque l'aube dora les toits de la ville, une rumeur s'entendit au
loin, se propagea, fit ouvrir des fenêtres et des portes, pousser des
cris de joie à des gens qui se précipitaient dehors. Des Angélus
sonnèrent. Jehan continuant son rêve ouvrit pourtant ses yeux, tout en
restant couché, les membres rompus et engourdis. Des gens couraient
toujours; des Noël! Noël! des clameurs joyeuses semblaient voler de rue
en rue et arriver jusque vers Saint-Corneille, puis ce furent des
froissements de fer, des bruits de chevaux qui s'arrêtaient devant le
parvis et des Noël! Noël! plus nourris.
Jehan s'était redressé sans pouvoir pourtant se lever.
--C'est Jehanne! avec messires La Hire et Xaintrailles! Noël! Noël! de
la belle chevalerie!... et des archers! Une armée?... Non, rien que
l'avant-garde... La ville va être délivrée... le gouverneur accourt...
on va attaquer les Anglais...