moi tout seul qu'un troupeau d'oies! C'est vrai, j'étais tailleur de mon
état; voilà un métier tranquille, camarades! Bien au chaud, assis à la
fenêtre dans une belle rue de Rouen, je tirais l'aiguille... Niaiserie
de la jeunesse! je me suis dégoûté d'un métier assis! Je trouvais que
c'était contraire à ma santé... Par saint Maclou, mon patron! qu'est-ce
que je dirais aujourd'hui?
--Allons, silence, cria le chef; qu'on m'écoute! Vous allez donc dormir
deux heures, sauf Longbec...
--Oh! fit le routier à demi-voix, toujours debout alors!
--Eh! par la barbe du diable, tu viens de dire que tu n'aimais pas les
métiers assis, fit un autre avec un terrible accent de Gascogne.
--Le diable soit ton cousin, Loupias! Veux-tu prendre ma place?
--... Sauf Longbec et Geoffroy Canteleu, reprit le chef, qui vont partir
tout de suite.
--Qui vont partir tout de suite, gémit Longbec, chien de métier!
--Vous connaissez le pays, vous vous rappelez, à une bonne lieue
au-dessous de Senlis, le petit bois où déjà nous nous sommes mis à
couvert... Le ravin si broussailleux et la petite butte d'où l'on peut
surveiller la route au loin...
--Oui, oui.
--Vous commencerez par faire le tour de Senlis en approchant le plus
près possible pour voir s'il n'y a rien d'alarmant par là.
--Oui, mais si je vas trop près, dit Geoffroy Canteleu, moi je connais
peut-être des gens de la garnison, mauvaise affaire!
--C'est vrai, tu viens de l'armée du dauphin Charles, double traître, tu
as l'audace de me rappeler que tu étais l'ennemi il y a un an ou deux!
[Illustration: --Le pillage rapportait davantage.]
--Mon père était Bourguignon, ma mère Champenoise, et dame, il y a
dix-huit mois, avant que je vous aie rencontrés, je suivais le côté de
ma mère, j'étais Champenois... Mais l'année d'avant, c'était le côté de
mon père qui l'emportait, j'étais piéton dans les armées du duc... On
avait du bon temps, le pillage rapportait mieux... c'est maigre
aujourd'hui, même avec vous!
--Donc, après avoir fait le tour de Senlis et tâché d'éventer toute
embuscade, vous reviendrez au petit bois que vous connaissez, vous y
trouverez Touquart, Goldenbach et Craeswerbrouck. C'est assez, cinq
gaillards comme vous pour venir à bout de ce Bonvarlet... Mais ne vous
trompez pas, n'arrêtez aucun autre! Il vous tomberait sous la patte un
gros marchand chargé d'écus, que vous devriez ne pas le voir, pour ne
pas donner l'alarme au vrai gibier...
Les routiers ricanèrent.
--Moi, reprit le chef, j'attendrai l'homme au delà de Senlis, pour le
cas où vous auriez été assez bêtes pour le laisser passer.
[Illustration: --Tu es couché sur mon arbalète!]
--Ah bien, gémit tout bas Maclou Longbec, on ouvrira l'oeil! D'abord moi
j'en ai assez! Je quitte l'arbalète, je ne suis plus homme d'épée, je
redeviens homme d'aiguille et avec ma part de prise, je m'établis à
Rouen ou à Paris! La tranquillité, quelle douceur! Et puis, vois-tu,
Loupias, Gascon sec et dur comme un caillou, moi je suis un homme doux
et paisible et sujet aux rhumes... Hein! quel temps!... Et ce chien de
métier de soldat n'est guère bon pour la santé... Craeswerbrouck, animal
de Flamand, tu es couché sur mon arbalète, tu ne t'en aperçois pas, tant
tu es bardé de lard!
--Alors, bâilla Canteleu, on va se resangler au lieu de dormir...
[Illustration: Saisi par une jambe.]
Jehan des Torgnoles en savait assez. Il fallait maintenant partir au
plus vite, s'évader de ce guêpier, arriver à tout prix à tirer le pauvre
Bonvarlet du terrible danger qui le menaçait, d'autant plus qu'en le
sauvant on sauvait peut-être la ville de Compiègne et la bergère qui
avait rendu l'espoir et le courage aux gens de guerre, et qui combattait
si vaillamment avec eux pour la délivrance du malheureux pays de France.
Profitant de ce que les routiers faisaient un peu de bruit, les uns se
préparant à partir, les autres en s'allongeant sur la paille, il se leva
vivement et gagna la lucarne. Quand il se fut hissé dehors sur le
chaume, il tira vers lui son bâton ferré et se laissa couler avec
précaution.
Le chaume descendait par bonheur assez bas, en se pendant par les bras
il n'y aurait qu'un saut de quelques pieds à faire. Jehan inspecta les
environs. Rien ne bougeait, la solitude semblait complète. Sans
abandonner son bâton ferré, il s'accrocha aux dernières brindilles de
chaume et s'apprêta à sauter avec le moins de bruit possible.
Tout à coup comme il allait lâcher les mains, il se sentit saisir par
une jambe. Juste au-dessous de lui un homme jaillissait de l'embrasure
d'une porte où il se tenait enfoncé, invisible pour Jehan sous la
saillie du toit de chaume.
--Alerte! par saint Georges! alerte! cria l'homme.
[Illustration: Son bâton ferré s'abattit.]
D'un violent coup de pied de la jambe libre, Jehan se dégagea et sauta
sur le sol. Il y eut un éclair d'épée sous un rayon de lune. Jehan, d'un
brusque mouvement de côté, put éviter la lame qui allait lui trouer la
poitrine, mais une estafilade lui déchira l'épaule. Il rugit de douleur
et de colère et son redoutable bâton ferré, massue formidable, s'abattit
sur son adversaire. Un bruit sourd, un second rugissement et l'homme
tomba la face contre terre; la massue avait rencontré la tête.
Jehan ne prit pas la peine de regarder en arrière. Il entendait les
routiers sortir de la grange. En trois bonds il traversa le courtil,
passa au travers de la haie et fila tout droit d'instinct vers un petit
bois qui par bonheur se perdait dans un pli de terrain à l'abri de la
lune.
[Illustration: Les routiers sortaient de la grange.]
Les routiers en désordre étaient tombés sur leur camarade; ils avaient
hésité un instant avant de se lancer à la poursuite de l'ombre qu'ils
avaient à peine entrevue.
--Allons donc! allons donc! cria le chef, laissez là l'imbécile qui
s'est fait assommer et attrapons l'homme... Camarades nous étions épiés,
l'homme a certainement entendu, il nous le faut ou tout est manqué...
Hardi, compagnons, du jarret! nous le tenons!
Jehan fonçait à travers le taillis comme une trombe, le bois par malheur
n'était pas profond et de l'autre côté c'était la plaine découverte en
pleine lumière, sous un ruissellement d'étoiles, dans la nuit claire et
froide. Mais il avait une avance de plus de deux cents pas et une fois
sous les arbres, invisible aux poursuivants, Jehan pointa sans hésiter
vers la gauche, suivit le bois dans sa plus grande longueur pendant que
les routiers perdaient quelques minutes en hésitations.
--Par ici! par ici! cria le chef, je l'ai entendu! Éparpillez-vous à dix
pas les uns des autres, faites silence et gagnez vivement le bout du
bois.
Par bonheur, au bout du bois, Jehan rencontra un terrain en partie
défriché, encore rempli de broussailles, avec de grosses souches çà et
là, et des troncs abattus. Plus loin, le sol s'escarpait, formant une
ligne de collines ondulées. Courbé, sautant de buisson en buisson,
presque à quatre pattes parfois, évitant les points éclairés, Jehan
atteignit le haut de la colline. Il était temps, les routiers sortaient
du bois. Il les vit après un court conciliabule gravir la pente en
sondant chaque trou, chaque repli broussailleux.
--Bons chiens de chasse, se dit Jehan après avoir soufflé une minute,
mais vous ne tenez pas encore votre gibier, détalons vite! Heureusement
ma mère m'a donné de bonnes jambes...
[Illustration: Détalons!]
[Illustration: Les routiers.]
VI
UNE POURSUITE MOUVEMENTÉE
Le soleil se levait blafard derrière les masses de nuages qui
promettaient encore de la pluie pour la journée. Depuis trois heures
peut-être Jehan courait ou marchait, le plus possible à couvert sous
bois, quand il rencontrait des bois, ou dans des sentiers accidentés, à
travers champs. Le gibier ne s'était pas laissé prendre. Pendant
longtemps il avait senti les chasseurs sinon sur ses talons, du moins à
courte distance. Maintenant il croyait être sûr de les avoir dépistés ou
distancés.
Il n'y avait plus de danger immédiat. Mais Jehan, les coudes au corps,
réglant le mieux possible sa respiration, courait toujours, l'oeil et
l'oreille aux aguets, évitant les villages et les grandes routes. Où se
trouvait-il exactement? les villages étaient-ils en la possession de
l'ennemi? Il l'ignorait. Mais il se savait à peu près dans la bonne
direction, marchant du côté de la rivière d'Oise, vers le pays de
Senlis. Car son parti était pris, coûte que coûte, il lui fallait
arriver là-bas avant les routiers pour sauver Bonvarlet, lui faire
quitter sa route pour aller avec lui à Compiègne, avertir le gouverneur
Flavy et Jehanne la Lorraine des trahisons qui se préparaient.
Il y laisserait sa vie si le sort le voulait, mais plutôt que de voir le
pauvre Bonvarlet tomber dans l'embuscade, il attaquerait les routiers,
même seul.
Ils étaient donc neuf, pensait-il en sa route, j'en ai abattu un qui, je
crois, est mal en train de courir maintenant... Reste huit... Je connais
leur plan, quatre dans l'embuscade en avant de Senlis, quatre en arrière
de la ville. Je vais en avant. Oh! j'arriverai! Je verrai Bonvarlet
avant eux et l'avertirai, ils ne le tiennent pas, quand je devrais leur
tomber dessus... J'ai une faim de loup... Courir ainsi creuse... Et je
n'ai plus mon bissac! Rien dans les champs! Il me faudrait passer près
des villages pour trouver des jardins, des raves et des oignons... Mon
dîner d'hier qui était le seul repas de la journée est loin! Tais-toi,
mon estomac, ne réclame pas... sois raisonnable, je te revaudrai ça un
autre jour, si je peux!... d'ailleurs tu devrais commencer à t'habituer
à la diète!...
En passant près d'un petit ruisselet, Jehan se jeta à terre pour boire
un peu et se reposer cinq minutes à l'abri d'un bouquet d'arbres. Son
estafilade à l'épaule, à laquelle il ne pensait pas en courant, lui fit
faire une grimace douloureuse. Il eut un instant la tentation de mettre
un peu d'eau fraîche sur sa blessure, mais le sang avait séché et collé
ses vêtements, il valait mieux n'y pas toucher.
[Illustration: Jehan se jeta à terre.]
--Quelle chance, se dit-il, que ce soit à l'épaule gauche! A l'autre
cela m'empêcherait de manier convenablement mon assomme-brigands, mon
brise-carcasse à routiers! Mais la droite est bonne et je le leur
montrerai!
Il se leva et fit un rapide moulinet avec son bâton ferré.
--Tout va bien! en route!
Pas de routiers à l'horizon. Certainement ils avaient abandonné la
poursuite et repris la route de Senlis. Jehan chercha à s'orienter.
C'était à quelques lieues de Gisors qu'il avait eu cette heureuse
chance de rencontrer les routiers et d'être mis au courant de leur plan.
Il avait dû obliquer vers le Sud pour leur échapper, mais il avait
depuis repris la bonne route. Senlis devait être encore à sept ou huit
lieues. Il fallait aller passer l'Oise du côté de Beaumont et piquer
ensuite le long des forêts pour couper la route de Bonvarlet avant
l'endroit dangereux.
[Illustration: Sous les averses.]
Par malheur la pluie qui menaçait depuis l'aube commença bientôt à
tomber. Petite pluie d'abord, averse violente ensuite. Le vent
soufflait; quand un nuage avait crevé, un autre arrivait en grande
course du fond de l'horizon et se déversait sur la plaine et sur le
pauvre piéton trempé bien vite jusqu'aux os.
Jehan ne s'en inquiétait pas. Ce qui le consolait c'est que la pluie
tombait aussi sur les routiers. Il se les représenta pataugeant derrière
lui sous l'averse, dans les chemins boueux; cela le fit rire et lui
redonna des jambes. Cette pluie lui fit même gagner trois quarts
d'heure. Comme il ruisselait sous la bourrasque, il songea qu'il était
bien inutile d'aller chercher un pont pour traverser l'Oise. Le plus
simple c'était de marcher droit à la rivière et de la franchir à la
nage. Il n'en serait pas beaucoup plus mouillé.
[Illustration: Sortie de la rivière.]
Des collines bordant la rivière il put apercevoir une étendue de pays,
bien mélancolique sous la bourrasque qui faisait rouler les gros nuages
et crever les averses. Des plaines parsemées de masses vertes, de gros
bouquets de bois qui peu à peu se serraient et se réunissaient pour ne
plus former qu'une immense forêt occupant tout l'horizon, presque sans
solution de continuité, sous divers noms: forêt de Chantilly, forêt de
Halatte, bois divers à perte de vue, se reliant sous Verberie et Béthisy
à la grande forêt de Guise ou de Compiègne. Jehan dévala au grand trot
la pente de la colline et sauta sans hésitation dans l'Oise. Oui,
vraiment, on n'y était pas plus mouillé qu'à travers champs.
En abordant sur l'autre rive il se secoua comme un chien mouillé et
reprit sa course. Un rayon de soleil vint un instant entre deux nuages
le réchauffer un peu sans le sécher tout à fait.
Il se défiait des bois propices aux embuscades et se tenait à la bonne
distance de la ligne sombre de la forêt.
--Où vas-tu donc, pauvre garçon? lui cria au passage dans un hameau de
bûcherons, une bonne femme apitoyée par sa figure hâve et ses vêtements
mouillés, est-ce qu'on te poursuit?
--Vous n'avez pas vu de routiers anglais par ici? demanda Jehan
s'arrêtant pour souffler un instant.
--On n'en avait pas vu depuis une semaine au moins, fit un homme passant
la tête à une fenêtre, mais...
--Mais quoi?
--Mais il vient de passer tout à l'heure, là-bas, à l'entrée du bois,
quatre ou cinq gaillards à mines d'écorcheurs... Entre te sécher ici, il
vaut mieux que tu ne les rencontres pas!
--Merci, dit Jehan, je n'ai pas le temps... Ce sont mes brigands qui
courent à leur embuscade, pensa-t-il, raison de plus pour me dépêcher,
je marchais, il faut que je coure!
--Il a froid et faim aussi, peut-être, dit la bonne femme, prends au
moins ce morceau de pain, mon garçon, il est de la quinzaine passée,
mais tu as de quoi mordre!
Jehan attrapa le morceau de pain au vol et reprit sa course en expédiant
le pain à grands coups de dents.
Enfin Jehan atteignit un chemin qu'il reconnut. C'était bien la route de
Senlis. Là devait passer Bonvarlet pour s'en aller vers les routiers qui
le guettaient.
La route, aussi loin que le regard pouvait la suivre, était déserte. Pas
une âme, pas une charrette. Chacun devait se rencogner chez soi et ne
se risquer dehors que pour des raisons sérieuses, par ce mauvais temps,
avec la crainte des gens de guerre courant les champs.
[Illustration: --Où vas-tu donc, pauvre garçon?]
Un monticule couvert de bois dominant des deux côtés une longue partie
de la route, parut à Jehan exténué un bon poste pour attendre Bonvarlet.
Il trouva dans les branches d'un chêne une place point trop mouillée et
assez commode pour surveiller la route.
--Et maintenant patience, patience! monologua Jehan une fois installé,
et ne faisons pas le douillet. D'abord, c'est entendu, je ne suis pas
fatigué, je n'ai pas faim, je n'ai pas froid, je ne suis pas mouillé!
Nous causerons de toutes ces bêtises-là plus tard, quand j'aurai tiré
maître Bonvarlet du danger qui le menace... Mais par mon saint patron,
qu'il vienne le plus vite possible.
[Illustration: Dans les branches d'un chêne.]
Ce Jehan qui n'avait pas froid et qui n'était pas mouillé, claquait des
dents cependant, et son estomac se remettait à crier famine. Et le
messager royal envoyé à Compiègne, le digne maître Bonvarlet, attendu
ici par Jehan et guetté par les routiers, n'arrivait pas. Jehan
maintenant engourdi sur la branche avait de la peine à se tenir éveillé.
Il se contait des histoires pour tâcher de ne pas laisser son esprit
s'engourdir comme son corps; il se remémorait ses différends avec
Thibaut Rongemaille l'usurier, et s'efforçait de se mettre en colère au
souvenir des écus laissés entre ses griffes.
Cependant la nuit tombait tout à fait et maître Bonvarlet n'arrivait
pas.
Maintenant Jehan des Torgnoles frissonnait tout transi de fièvre; le
froid, la pluie, la faim, la fatigue, tout l'accablait; sa blessure
lancinante le tenait à peu près éveillé. Il avait presque des
hallucinations. Il était sorti du fourré et marchait d'un pas saccadé
sur la route. Dans l'obscurité il croyait à tout instant voir arriver
sur lui des fantômes à longs bras qui devenaient simplement des arbres
quand il se cognait la tête dans les branches.
[Illustration: Les trois cavaliers s'arrêtèrent.]
--C'est vous, maître Bonvarlet? demandait-il à voix basse au moindre
bruissement du vent dans les broussailles. Rien! Personne! Les heures
passaient. De temps en temps, il se laissait tomber épuisé dans l'herbe
mouillée. Tout à coup dans la nuit il perçut, très nettement cette fois,
un trot de cheval. Comme il était alors par terre, il se contenta de
lever la tête pour écouter. Oui il arrivait sur la route, du côté de
Senlis, non pas un cavalier, mais trois au moins. Les cavaliers
passèrent. Jehan s'enfonça dans le feuillage, car il avait vu luire des
corselets d'acier et distingué de longues épées. La tournure des trois
hommes ne lui disait rien de bon. Les cavaliers s'arrêtèrent à quelque
distance comme pour tenir conseil. L'un d'eux partit au galop en avant
et disparut vers la plaine, tandis que les autres, descendus de cheval,
s'asseyaient dans un buisson à deux pas de Jehan.
Celui-ci avait repris toute son énergie et à tout hasard, pour être prêt
à tout, serrait entre ses mains son bâton ferré. Il resta bien trois
quarts d'heure ainsi, se rapprochant insensiblement des deux hommes et
se demandant souvent s'il ne ferait pas bien de les attaquer.
Les deux cavaliers semblaient s'impatienter; de temps en temps ils se
levaient, piétinaient pour se réchauffer et se rasseyaient en
grommelant.
--Non, non, j'en ai assez du métier, toujours sur ses pattes...
--Bah, puisque le capitaine a pu demander des chevaux aux Anglais de
Creil...
--Je n'en suis pas moins fourbu! Chien de métier!
--Tais-toi donc! tu n'aimes pas les métiers assis, tu n'aimes pas les
métiers debout, tu réclames toujours. Tu ennuies le diable à la fin!
Mais je voudrais te tranquilliser. Vois-tu, il ne faut pas se faire de
bile, car tout finit par s'arranger... Sais-tu ce qu'il arrivera?...
Tout vient à point à qui sait attendre, tu finiras à ton goût, ni assis,
ni debout... tu finiras pendu!
--La corde t'étrangle toi-même, gémit le routier, on ne doit pas parler
de ces choses-là entre honnêtes gens, ça porte malheur!
[Illustration: --Je n'en suis pas moins fourbu.]
Jehan ne pouvait plus conserver de doute, il avait devant lui deux des
malandrins de la grange. Que faire? Fallait-il tomber dessus en
profitant de leur surprise pour en débarrasser la route? Comme il
hésitait et cherchait à s'approcher davantage, il entendit au loin dans
le silence de la nuit le martèlement d'un galop rapide. C'était l'autre
cavalier qui revenait à pleine course: bientôt il fut à portée de voix.
--Holà hé! cria-t-il, Canteleu, Longbec, alerte, en selle!
--Quoi? firent les routiers en se relevant, le messager?
Jehan frémit et se redressa dans l'ombre.
--Non! dit le cavalier arrêtant un instant sa monture; non, par le
diable il est passé! Pendant que nous nous morfondions sous bois à
tendre nos souricières, il filait d'un autre côté!... Il a dû glisser
par je ne sais quels sentiers... Il faut le trouver... Vite, vite, en
selle, il s'agit de le rattraper avant Compiègne.
[Illustration: Une belle troupe de gens de guerre.]
VII
OU MAITRE BONVARLET RENCONTRE JEHANNE D'ARC ET LA HIRE
De l'autre côté des épaisses forêts qui du Parisis au Noyonnais ne
faisaient pour ainsi dire qu'une longue masse verte, dans l'après-midi
du jour où Jehan de Compiègne, après la mauvaise rencontre des routiers
dans la grange abandonnée, se lançait à la recherche de maître
Bonvarlet, une belle troupe de gens de guerre, marchant sous la bannière
bleue aux fleurs de lys d'or, s'avançait sur la route de
Crépy-en-Valois. Il y avait une cinquantaine d'hommes d'armes
chevauchant sous la lourde armure de fer, la salade sur la tête ou
accrochée à la selle; des écuyers en harnois plus léger ou des
coutiliers à pied à côté d'eux, portaient les grandes lances des
chevaliers. En avant et en arrière marchaient environ deux cent
cinquante piétons, une cinquantaine d'archers, autant d'arbalétriers
chargés du grand pavois dans le dos, avec la trousse pleine de viretons
au côté, et environ cent cinquante hommes armés de longues piques, de
guisarmes, vouges, fauchards à longues lames tranchantes, hérissées de
pointes et de crocs pour saisir et accrocher les gens d'armes par leurs
armures, éventrer les chevaux ou leur couper les jarrets.
[Illustration: La chanson de route.]
Quelques piétons, pour oublier la fatigue de cette longue route et la
pluie qui leur fouettait le visage, de temps en temps chantaient, sans
excès d'harmonie il faut l'avouer, quelque vieille chanson, la
complainte de l'_Homme armé_ qui disait naïvement les ennuis du soldat,
la tristesse des départs, et reprenait quelque gaieté par une
ritournelle comique au refrain, la chanson de marche enfin, aussi
vieille que les premières armées.
Un homme qui venait de sortir d'un petit bois à la vue des bannières
françaises, les regardait passer sur la route. C'était, lui aussi, un
voyageur; son bâton, ses chausses couvertes de boue l'indiquaient. Comme
un piéton s'arrêtait sur le bord du chemin pour relacer ses brodequins,
le voyageur l'interrogea:
--Archer, mon camarade, dit-il, messire La Hire est-il avec vous?
--Il y est, répondit l'archer, tenez, là-bas, le chevalier dont le
bassinet a une longue plume rouge. Et celui qui chevauche à côté de lui
est messire Pothon de Xaintrailles.
--Je le vois, merci, je vais lui parler.
--Eh, l'homme, dit un soldat qui portait sa salade à la ceinture parce
que son front était entouré d'un linge légèrement rougi par places, vous
savez qu'il est de mauvaise humeur aujourd'hui...
--Mais non, dit un troisième, il est de très bonne humeur, parce que
nous avons joliment battu les Anglais hier à Lagny!
--Il est de mauvaise humeur, te dis-je, parce qu'on a laissé échapper de
la déroute une quarantaine d'Anglais, alors que tous, à son compte,
auraient dû rester sur le terrain.
--Je vais toujours voir, fit le voyageur en allant au-devant d'un groupe
de gens d'armes qui s'avançaient assez lentement sur leurs grands et
lourds chevaux à l'air fatigué.
La Hire, un des plus fameux capitaines de Charles VII, de ceux qui, dans
la bonne ou la mauvaise fortune, portèrent les plus rudes coups aux
Anglais, était alors un homme d'environ quarante-cinq ans, chevalier
massif et robuste, aux traits accentués, aux yeux aigus sous des
sourcils épais et farouches réunis en un large accent circonflexe noir,
justifiant son surnom de _La Hire_, c'est-à-dire la Colère. Malgré le
froncement de ses sourcils, son humeur ne semblait pas trop hargneuse
ce jour-là, et même il souriait discrètement à quelque chose d'assez
plaisant sans doute que venait de lui dire Pothon de Xaintrailles.
Celui-ci aussi avait fière allure; un peu plus jeune que La Hire, grand
et solide chevalier aux bras énormes, il redressait sa haute taille dans
une armure un peu rouillée aux endroits visibles, recouverte d'un surcot
rouge dans lequel se voyaient quelques déchirures.
[Illustration: --Messire La Hire est-il avec vous?]
La Hire et Xaintrailles, toujours en expéditions contre les Anglais, en
courses rapides aux terres de Normandie, Bretagne ou Picardie, guettant
les occasions, prompts à fondre sur une place forte qui ne les attendait
pas, ou à surprendre quelque corps de routiers aventuré, avaient été des
compagnons de Jehanne d'Arc pendant la superbe campagne de l'année
précédente, conquis tout de suite par la belle vaillance de Jehanne et
par cette miraculeuse entente de la guerre que cette bergère de dix-huit
ans avait montrée tout de suite.
Le voyageur laissa passer un peloton d'hommes de pied et s'avança
ensuite en saluant devant La Hire, qui le regarda tout d'abord d'un air
surpris.
--Bonjour, que voulez-vous? fit-il de son air brusque. Tiens, mon hôte
de Compiègne, c'est vous, maître Bonvarlet?
L'homme s'inclina.
--Oui messire, c'est moi, dit-il, bien heureux de vous rencontrer et de
vous féliciter pour votre victoire d'hier.
[Illustration: Toujours prêts à fondre sur l'ennemi.]
--Oui, messire Pothon me rappelait à l'instant la mine déconfite des
Anglais qui rentraient de l'expédition avec du butin lorsqu'ils nous
virent et nous sentirent tout à coup leur tomber sur le dos. Vous voyez,
en y pensant, je suis presque malade de rire...
Décidément messire La Hire était de bonne humeur, il ouvrait largement
mais silencieusement la bouche, pensant probablement rire à gorge
déployée.