cherchait à reprendre ses esprits, mais la fièvre le travaillait; sa
blessure à l'épaule s'était rouverte, il souffrait cruellement, son sang
coulait et il continuait à demi éveillé le cauchemar qui avait troublé
son lourd sommeil. Quoi? Jehanne d'Arc et La Hire? Une sortie? mais les
trahisons tramées, le traître entré dans la ville? Il essaya de se lever
pour se mêler aux gens du parvis. A sa grande épouvante un cadavre dans
une flaque de sang était étendu à côté de lui, le visage contre terre.
Il poussa une exclamation. Des gens se retournèrent vers le porche
encore dans l'ombre et des cris d'horreur firent taire les acclamations.
Deux corps gisent aux pieds des statues de saints du portail, un cadavre
criblé de coups de poignard et un homme couvert de sang, à demi couché à
côté de l'autre. Cet homme tremble et balbutie, les yeux effarés. On
s'occupe d'abord de l'autre. Le cadavre est descendu sur le parvis. Au
bout de la place des gens continuent à fêter les archers et les hommes
d'armes, à qui chacun apporte vivres et rafraîchissements; sous le
portail on se presse, on se bouscule pour voir le cadavre qu'entoure un
groupe de bourgeois. Nul espoir ne reste, l'homme est bien mort.
[Illustration: L'entrée de Jehanne d'Arc.]
... Mais on le connaît! C'est maître Bonvarlet, l'ymagier, le messager
attendu par le gouverneur! Le nom circule parmi la foule, des soldats
courent prévenir Flavy en conférence avec les chefs du secours.
Jehan des Torgnoles entend le nom, d'ailleurs il a reconnu la tête pâle
de l'assassiné, sans doute son cauchemar continue. Il n'a pu sauver le
pauvre Bonvarlet! Mais les trahisons qui se préparaient, comment les
empêcher?... Soudain il est soulevé à son tour par des gens à figures
menaçantes, il est bourré de coups, dans un tumulte de cris et jeté en
bas des marches du portail. Il n'y a pas de doute, c'est lui l'assassin
du pauvre Bonvarlet! Blessé dans la lutte, il sera tombé sur le corps
de sa victime. Il faut pendre le misérable surpris dans son crime, il
faut faire justice immédiate! Attendre le gouverneur? A quoi bon? Le
gouverneur a bien autre chose à faire que de s'occuper de ce brigand, il
va aujourd'hui livrer bataille aux Anglais, les balayer de leurs
retranchements et sauver la ville avec le secours amené par Jehanne la
Lorraine... Une corde tout de suite, une bonne corde.
[Illustration: A demi assommé.]
C'est l'avis de tous, aussi bien des gens sur la place que de ceux qui
garnissent toutes les fenêtres des maisons. C'est notamment l'avis de
maître Rongemaille, apparu sur son huis avec la mine d'un homme qui se
réveille à peine.
Une corde, une bonne corde? Tout de suite, maître Rongemaille va vous
trouver cela. Vous avez bien raison! Inutile de déranger le bourreau
pour ce gredin qui a assassiné le messager du gouverneur.
Jehan des Torgnoles, assis à terre, maintenu autant par sa faiblesse que
par des poings vigoureux, regarde et entend sans comprendre tout à fait.
Hélas, l'horrible rêve continue. Les gens qui l'entourent sont-ils des
routiers anglais? Est-ce du populaire de Compiègne? Il ne sait au juste.
Est-il en ville ou bien encore dans les halliers de la forêt? Il ne
reconnaît vraiment que le pauvre Bonvarlet étendu sur le pavé, figure
tragique. Et aussi, au premier rang des gens qui l'entourent et le plus
acharné à le maltraiter, l'usurier Rongemaille au rictus féroce.
[Illustration: La corde impitoyable se tend.]
Quoi? on l'accuse d'avoir assassiné Bonvarlet? C'est un cauchemar causé
par la fièvre et qui va se dissiper tout à l'heure! Mais des mains lui
passent une corde au cou, on le pousse, on le soulève, on le hisse. La
corde est jetée à la première balustrade du portail. Il n'y a plus qu'à
tirer et justice sera faite de l'assassin de Bonvarlet.
Cette fois Jehan se débat, il se secoue violemment pour se réveiller et
pousse des cris de fureur. Moi? assassin de mon maître Jacques
Bonvarlet! Moi qui courais depuis deux jours et deux nuits pour le
sauver! Moi qui ai failli tomber sous les coups des routiers qui le
poursuivaient!... Je veux voir le gouverneur! Prévenez-le! Il y a dans
Compiègne des traîtres qui doivent livrer la ville... A moi, messire de
Flavy! Il y a des traîtres... Tenez dans cette maison que je guettais
cette nuit...
La main de Rongemaille tire sur la corde. Mais Jehan, hagard, les yeux
hors de la tête, a retrouvé toute sa force, il se dégage à demi, étend
le bras vers le portail.
--Vierge de pierre, saints et saintes du portail, s'écrie-t-il, je vous
appelle en témoignage. Vous avez vu ce meurtre horrible, vous avez vu
l'assassin! Est-ce moi, Vierge de pierre? Parlez, je vous adjure! Dites
que je ne suis pas coupable de ce crime! Dragons, serpents, basilics
sculptés dans la pierre, parlez!
Hélas, sous la fureur de la foule, la corde impitoyable se tend, Jehan
va périr.
--L'assassin, crie Jehan à demi étranglé, le traître qui veut livrer la
ville aux Anglais, il est dans cette maison, je vous dis... Mais non, il
est ici, je le vois le traître, l'homme, des Anglais... c'est...
Un cri de femme lui répond dans la foule. Une jeune fille qui accourait
en larmes et venait de s'écrouler sur le corps du pauvre Bonvarlet, a
levé la tête et reconnu Jehan porté au-dessus des têtes furieuses.
Elle voit la corde et devine avec horreur l'accusation qui pèse sur le
malheureux, l'affreux péril où il se trouve.
--Lâchez-le, ce n'est pas lui! Il est innocent! Oh! Jehan, peut-on
t'accuser de m'avoir tué mon père, non, non, c'est impossible, ce n'est
pas lui, lâchez-le au nom du ciel, au nom de mon père, il est innocent
je le jure!
--Merci, Guillemette, murmura Jehan, vous me croyez, vous!...
--Et moi donc! cria d'une voix indignée la servante Martinotte qui
avait suivi Guillemette et sanglotait à genoux de l'autre côté du
cadavre, je le jure bien aussi, qu'il est innocent, le pauvre agneau.
Lâchez-le tout de suite, tas de monstres, ou je vais vous arracher les
yeux à tous!...
--Et pourquoi l'aurais-je tué? s'écria Jehan profitant de l'hésitation
de la foule, pourquoi?
[Illustration: --Lâchez-le, il est innocent!]
--Pour voler l'or qu'il rapportait à la garnison, hurla Rongemaille les
yeux hors de la tête, et s'efforçant de tirer sur la corde, à la
potence, le gueux!
Au même instant, une détonation retentit. C'était une bombarde anglaise,
de l'autre côté de l'Oise, qui tirait sur la ville. Quelque chose passa
dans l'air avec un sifflement strident, il y eut un fracas de pierres
tombant sur le pavé, au milieu des cris d'épouvante de la foule.
Le boulet venait de fracasser une gargouille de Saint-Corneille, juste
celle dont la tête était à la ressemblance de l'usurier Rongemaille, et
avec elle la balustrade où l'on avait passé la corde pour pendre Jehan
des Torgnoles.
Jehan à demi suspendu tomba à terre, lâché par ceux qui le tenaient. Les
plus furieux s'écartèrent vivement sous les fragments de pierres qui
pleuvaient.
Jehan poussa un cri de triomphe.
--Je vais vous le montrer, le traître, l'assassin! Vous voyez bien que
je suis innocent, que je n'ai pas commis le crime, vous voyez bien, la
bombarde anglaise elle-même a proclamé mon innocence, et elle a montré
le coupable... A moi, braves gens, à moi, accourez, le traître, je vous
le livre, le voici!
[Illustration: Le boulet fracassait la gargouille.]
Et, traînant la corde toujours attachée à son cou, bousculant bourgeois
et soldats, Jehan sauta à la gorge de Rongemaille terrifié.
--L'assassin, c'est lui! Croyez-moi, braves gens! c'est lui! lui!... J'y
suis maintenant, je comprends tout!... l'homme entré devant moi par le
rempart c'était maître Bonvarlet, c'est lui que j'ai suivi jusqu'ici et
que j'attendais sous le portail... Celui qui l'a assassiné, c'est
Rongemaille... Le traître qui est dans Compiègne et dont j'ai entendu le
chef des routiers parler, le traître qui doit livrer la ville aux
Anglais, c'est Rongemaille!... Voyez comme il tremble! Assassin, tu
avoues! A moi! à nous! tenez-le! mais tenez-le donc!
Rongemaille et Jehan avaient roulé à terre, hagards tous les deux,
Rongemaille de terreur, Jehan hors de lui par la fureur et par la
douleur que lui causait son épaule. De plus la corde qu'on lui avait
passée au cou le serrait toujours, il se trouvait à demi étranglé, et
Rongemaille cherchait à lui enfoncer sa dague dans la poitrine, la dague
qui avait tué Bonvarlet. Enfin, d'un effort violent, Rongemaille se
dégagea et bondit en arrière, renversant quelques bourgeois. Sa porte
derrière lui était ouverte, il se jeta dans sa maison et on l'entendit
tout de suite qui barricadait l'huis aux montants solides.
[Illustration: --L'assassin, c'est lui!]
Personne ne doutait plus maintenant; les plus acharnés contre Jehan tout
à l'heure se montraient les plus indignés et les plus enragés contre
Rongemaille.
--Le brigand! le traître! Il ne faut pas le manquer, lui!...--Il a bien
une tête d'assassin! Où avions-nous les yeux tout à l'heure?--Pauvre
Jehan, qu'allions-nous faire?--Oh, moi, j'ai toujours prédit que le
Rongemaille finirait mal!... Hardi! Enfonçons la porte! Portons-le à
messire de Flavy!...
Cependant la foule, avec Jehan en tête, se jetait sur la porte de
Rongemaille pour l'enfoncer. Elle eût résisté longtemps si des
compagnons forgerons ne s'en fussent mêlés avec des haches et des
leviers. Aussitôt enfoncée, les assaillants se précipitèrent. Le logis
n'était pas grand, on eut bien vite parcouru les chambres du
rez-de-chaussée et de l'étage. Personne. Rongemaille avait disparu. Dans
une chambre on aperçut quelques pièces d'or par terre sur un parquet
fraîchement lavé. On grimpa au grenier, le grenier était vide. Comment
Rongemaille pouvait-il avoir disparu? Dans quelle cachette s'était-il
jeté? On sondait les murs, on regardait dans le puits, on explorait la
cave, profonde comme elles sont dans toutes les vieilles cités et qui
pouvait communiquer avec les caves voisines ou même les souterrains de
l'abbaye. Rien. Personne! Le misérable Rongemaille semblait s'être
littéralement évaporé.
[Illustration: Il barricadait l'huis.]
Pendant que Jehan et quelques hommes fouillaient de fond en comble le
logis de Rongemaille sans parvenir à mettre la main sur le misérable, le
corps du pauvre Bonvarlet était porté dans sa maison sous la tour
Beauregard, suivi seulement de quelques amis de l'ymagier, qui
s'efforçaient de soutenir Guillemette à moitié évanouie, et la grosse
Martinotte suffoquant sous les sanglots.
Jehan aurait voulu rejoindre les deux pauvres femmes pour pleurer avec
elles, mais il avait d'autres devoirs, il devait rendre compte au
gouverneur de ce qu'il avait vu et entendu en essayant de sauver le
messager, et l'avertir de la trahison préparée pour livrer la ville.
Guillaume de Flavy connaissait déjà la fin de Bonvarlet. Comme il
accourait pour recevoir la troupe de secours amenée par Jehanne d'Arc,
La Hire et Xaintrailles, on lui avait appris la funèbre découverte faite
sous le porche de Saint-Corneille, mais il croyait que la foule avait
immédiatement fait justice du meurtrier pris sur le fait.
[Illustration: Des compagnons forgerons s'en mêlèrent.]
La petite troupe, hommes d'armes et piétons, se reposait de sa marche de
nuit; les chevaux dans les écuries des hôtelleries, aux approches du
pont, recevaient bonne provende; les hommes, dans un vaste enclos,
débris de l'ancien palais de Charles le Chauve, au-dessous de la vieille
tour Beauregard, étaient fêtés joyeusement par les Compiégnois; ils
arrosaient du vin guilleret des coteaux de l'Oise, cru dédaigné
aujourd'hui, un repas suffisamment plantureux pour un festin d'assiégés,
et se préparaient pour le combat prochain.
Pendant ce temps, le gouverneur s'en allait avec les chefs faire le tour
des remparts, pour reconnaître la force de la ville et les positions de
l'ennemi sur les coteaux de la rive droite de l'Oise.
Les défenses étaient encore bonnes, malgré les dégâts des sièges
précédents; Compiègne, depuis moins de douze ans seulement, avait été
pris et repris cinq ou six fois, par les Bourguignons, par les troupes
royales, ou par les Anglais qui l'avaient conservé de 1423 à 1429, mais
grâce aux réparations et renforcements on avait une enceinte de murs
solides, des tours nombreuses suffisamment rapprochées l'une de l'autre,
avec quatre portes et deux poternes.
[Illustration: Repos et rafraîchissements avant la bataille.]
L'ennemi ne menaçait encore que la partie du rempart baignée par la
rivière d'Oise. Il occupait, en face du pont, à deux portées d'arbalète
le village de Margny, et plus loin à droite et à gauche, ceux de
Clairoix et de Venette.
Face à l'ennemi, le pont chargé de maisons et de moulins sur un côté de
ses piles, était défendu par de bonnes tourelles appuyées à la massive
tour Beauregard et par une grosse bastille extérieure sur la rive
droite, entourée elle-même d'un fossé.
Les derniers préparatifs de la sortie s'achevaient, les hommes de la
garnison étaient rassemblés, des soldats garnissaient toutes les
défenses de la tête de pont, des bateaux couverts de solides pavois
étaient amenés, pour recevoir des archers chargés de garder la rivière
et de soutenir au retour les hommes de la sortie.
Ainsi, massés tout près de l'ennemi, n'ayant plus que le pont à
traverser pour se précipiter sur lui, ils attendaient avec confiance
l'instant où Jehanne, la bannière royale à la main, viendrait se mettre
à leur tête.
[Illustration: Cortège funèbre.]
[Illustration: Évasion par la cave.]
XI
UN TRIO DE MALANDRINS
Rongemaille épouvanté n'avait pas perdu de temps; aussitôt sa porte
fermée, il s'était jeté dans sa cave, avait gagné un caveau qui n'était
séparé d'une cave voisine que par une barrière de planches. Avec une
agilité qu'il ne se soupçonnait pas, il escalada la barrière, remonta
chez le voisin sans mauvaise rencontre et se trouva de l'autre côté des
maisons du parvis, sur le Marché aux Herbes. Toute la population courait
du côté où passaient Jehanne et La Hire. Personne en vue. Rongemaille se
glissa dans un quartier de ruelles sombres et désertes, à peine larges
de quelques pieds, circulant derrière des hôtelleries et des maisons du
marché. Il respira un instant. Mais où aller? A qui demander refuge?
Comme il débouchait sous l'Hôtel-Dieu, il fit un brusque saut en
arrière. Un cortège s'avançait, une civière suivie de deux femmes en
larmes. C'était le corps de Bonvarlet que l'on portait chez lui;
Rongemaille se rejeta dans les ruelles, tourna sur lui-même et quelques
minutes après se trouva devant la porte du pont. Comme il passait sous
une fenêtre ouverte, une main s'allongea et le saisit par l'épaule. Il
eut un haut-le-corps de terreur et tenta de reculer, une seconde main
lui tomba sur l'autre épaule. Rongemaille allait se débattre avec rage,
mais, se retournant vers ces deux poignes, il poussa un soupir de
soulagement. Il avait affaire à des amis.
--Vous! Gauthier Longbec. Vous, Canteleu! C'est vrai, je vous oubliais
depuis hier... Vous êtes de garde au pont... Vous m'avez fait une belle
peur! fit-il à voix basse. Mais vite, cachez-moi!
--Qu'y a-t-il?
--Nous sommes pris! Cachez-moi vite!
Gauthier Longbec et Canteleu sursautèrent à leur tour.
--Hein? Quoi? Chut!... et les autres?...
--Je vous expliquerai, mais pas ici... allons vers le bastillon de
l'autre côté du pont.
Vivement les trois hommes s'engagèrent sur le pont, parlant à voix
basse.
--Belle idée, gémissait Geoffroy Canteleu, de nous avoir fait entrer
dans Compiègne pour prendre service dans les archers de messire de
Flavy! J'avais bien besoin de me souvenir que ma mère était Champenoise.
J'aurais dû rester Bourguignon comme mon père.
--Tout est découvert, mais ne désespérons pas, dit rapidement
Rongemaille. Vous trouverez bien dans la tour un coin pour me cacher.
Menez-moi là-bas comme un bon ami qui vient faire une petite causette.
--Misère! gémit Longbec, je sens déjà la corde!...
--Je suis découvert, mais vous ne l'êtes pas, vous ne courez aucun
danger immédiat... tranquillisez-vous et tâchez de me tirer de là...
dans votre propre intérêt!...
[Illustration: --Misère! je sens déjà la corde.]
--Vous serez pendu, c'est votre affaire, mais vous avez répondu de nous
au gouverneur hier, et le premier soin de messire de Flavy, vous
expédié, sera de nous faire passer par la même cérémonie, et, dame, ça
nous touche davantage!
--C'est beaucoup plus ennuyeux et décourageant, fit Canteleu.
--Encore une fois, faisons tête au danger... tâchons d'exécuter le plan
convenu et de livrer une porte à votre capitaine... et le plus vite
possible.
--Ou de nous échapper la nuit prochaine... ce serait plus sain...
--Oui, mais si nous pouvons entre-bâiller seulement une porte ou une
poterne aux Anglais, nous aurons la récompense, dit Canteleu, et alors
plus de périls, Longbec, nous sommes riches...
--Alerte! s'écria Longbec en se retournant, voilà le gouverneur avec une
troupe qui arrive! Glissez-vous là, maître Rongemaille, et filons!
Alerte, Canteleu, ayons l'air joyeux! Mais, barbe du diable! que je
voudrais donc encore être avec les camarades, en forêt comme hier! Oui,
la poursuite de ce maudit messager peut nous coûter cher... Entrer dans
Compiègne, nous donner pour de bons garçons de soudards français
échappés aux pattes des Anglais, c'était trop risquer! Vois-tu,
Canteleu, mon idée valait mieux, lâcher la bande du capitaine, attirer
l'homme de Compiègne, ce Rongemaille maudit dans un bon buisson désert
et le mettre à rançon... Assez de fatigues et de dangers! Avec ma part
de ses écus, je quittais l'épée, je me refaisais tailleur...
[Illustration: Alerte! voilà le gouverneur.]
--Attention, le gouverneur... Oh! oh! La Hire, Jehanne...
C'était en effet Flavy qui s'engageait sur le pont avec une troupe de
cavaliers. A côté de lui marchaient Jehanne, en armure complète
recouverte d'un surcot cramoisi déchiqueté en longues bandes,
Xaintrailles et La Hire, Pierre d'Arc et une demi-douzaine de
chevaliers.
Les soldats du poste s'étaient rangés après la voûte de la porte, les
deux routiers parmi eux, la vouge au poing. Juste derrière, Jehan des
Torgnoles, qui venait de faire le tour des remparts sans pouvoir joindre
Flavy, se tenait appuyé au mur, soutenu, porté presque par ceux qui
l'avaient à demi assommé tout à l'heure, devenus maintenant ses
meilleurs amis.
--Allons, allons, malpendu, lui criait du ton le plus aimable un ami qui
lui avait précédemment poché un oeil et presque démis un bras, tu lui
parleras tout à l'heure, au gouverneur!
--Puisque tu es si pressé d'obtenir audience, disait un autre, il
fallait nous laisser faire... une fois hissé à la potence, il n'aurait
pas manqué de te voir et tu aurais pu lui faire à ton aise un discours
sur cette canaille de Rongemaille, et sur les traîtres qu'il a
introduits en ville... Un peu de patience, on les trouvera et on ne les
manquera pas, les gueux!
Longbec ne perdait pas un mot de la conversation, il frémit et donna un
coup de coude à son acolyte qui se garda bien de se retourner.
[Illustration: Longbec donna un coup de coude.]
[Illustration: L'attaque du camp anglais.]
XII
APRÈS LA CATASTROPHE
La sortie a lieu.
A peine reposées les troupes de secours amenées par Jehanne d'Arc,
renforcées par cent cinquante hommes de la garnison, vont assaillir les
positions des assiégeants.
Des bombardes placées à l'avancée tirent sur les barricades élevées
devant les défenses du pont, puis le pont-levis de l'avancée se baisse,
hommes d'armes et piétons se précipitent, Jehanne, La Hire et
Xaintrailles en tête. A grands coups de vouges et de guisarmes,
chevaliers et piétons ouvrent des brèches sanglantes au plus épais des
rangs ennemis bousculés et refoulés. Il semble que Jehanne encore une
fois, apporte la victoire dans les plis du glorieux étendard d'Orléans.
[Illustration: Jehanne d'Arc prisonnière.]
Mais des renforts nombreux arrivent des cantonnements anglais; de tous
les côtés des bandes de soudards furieux tombent sur les gens de la
sortie, à leur tour obligés de reculer. Les flèches et les carreaux
d'arbalète pleuvent sur eux. Ils sont ramenés et poussés en désordre par
la masse des assiégeants jusqu'au bastillon du pont, au bruit lugubre du
tocsin sonnant à toutes les églises de Compiègne.
On s'égorgeait dans un étroit espace, le long des barrières conduisant
au premier pont-levis et sur la berge, où les survivants purent être
recueillis par les bateaux couverts. Jehanne, la dernière, soutenant la
retraite avec quelques hommes d'armes, allait rentrer en ville,
lorsque, panique des soldats de garde ou trahison, pendant que Flavy,
dans la tour, dirigeait archers et arbalétriers qui couvraient de traits
les assaillants, le pont se releva et Jehanne, jetée à bas de son
cheval, resta aux mains de l'ennemi. . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
[Illustration: Tout est silencieux sur le pont.]
C'est la nuit après la catastrophe. Tout est silencieux sur le pont de
Compiègne. Au fond d'un ciel livide et traversé de gros nuages, la lune
se lève rouge, couleur de sang. Pas un bruit derrière les sombres
remparts, dans la ville assiégée, lugubre, toute à sa douleur. Les
soldats qui veillent autour d'un falot, à l'abri des palissades de
l'avancée, sont mornes.
Dans ce noir, dans cette tristesse de la nuit sinistre, une des
sentinelles du pont eut comme une vision.
Tout à coup le silence du côté de la ville fut troublé par un bruit de
pas précipités et du noir de la voûte, au bout du pont, un homme
apparut, jaillit plutôt, un homme effaré, haletant, les yeux comme des
points blancs, écarquillés par l'horreur, la bouche ouverte pour un cri
qui ne sortait pas, les bras tremblants levés en l'air.
[Illustration: L'eau sembla bouillonner.]
Et l'homme fuyait sur le pont, poursuivi dans le ciel par des bêtes
fantastiques au vol silencieux, dragons aux gueules formidables, guivres
cornues au rictus effrayant, aux griffes tendues, chimères à têtes
farouches, aux ailes griffues, bêtes étranges qu'on ne voit pourtant
qu'aux balustrades des cathédrales, sculptées dans la pierre, solidement
accrochées au-dessus des contreforts! Elles allaient, ayant ainsi quitté
les murs des églises de Compiègne, elles volaient, déchirant l'air dans
un coup de vent silencieux, menaçant l'homme du bec, des dents, des
griffes, tandis que dans le fond au-dessus de la ville, apparition
vague, un archange se dressait, l'épée flamboyante à la main...
[Illustration: Le traître.]
Ainsi le rapporte la légende. L'homme c'était Rongemaille le traître,
qui, dans la bagarre, à la rentrée des soldats repoussés, a levé, aidé
par Longbec et Canteleu, le pont qui laissait Jehanne aux mains de
l'ennemi sur le revers du fossé,--Rongemaille le traître, qui, profitant
de la nuit, s'était glissé en ville jusqu'à sa maison pour prendre son
or, l'or du crime.
[Illustration: Au matin.]
Poursuivi, happé par les becs, déchiré par les griffes de pierre,
Rongemaille hurlant et gesticulant, semant son or sur les pavés, sauta
d'un bond sur le parapet entre deux moulins et se précipita dans la
rivière. L'eau sous le choc sembla bouillonner et se referma. La lune se
voila d'un nuage, dragons et guivres de pierre disparurent subitement et
la figure de l'archange s'effaça. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Au matin, sur les talus de la bastille défendant le pont, les
assiégeants purent voir s'élever deux potences auxquelles furent
accrochés les deux routiers complices de Rongemaille, Canteleu et
Longbec.
Guillaume de Flavy continua pendant six longs mois à défendre
énergiquement la ville confiée à sa garde, plus étroitement serrée et
plus rudement attaquée après la prise de Jehanne d'Arc, et il eut le
bonheur de la conserver jusqu'au jour où, avec l'aide d'un nouveau
corps d'armée de secours, les Compiégnois assiégèrent à leur tour les
Anglais dans les bastilles construites devant les murs ébréchés, les
prirent d'assaut et forcèrent l'ennemi à décamper.