de ma gaîté naturelle, prenait des mitaines pour me faire entendre que
je devais fuir les hôtelleries, les compagnons rubiconds et joyeux, les
tables trop avenantes, trop bien garnies d'oies farcies, andouillettes,
jambons, flacons de vins de Touraine, d'Anjou ou de Gascogne...
Halte-là, ne nous gargarisons pas avec ces mots délicieux, qui
donneraient soif et fringale à un estomac repu, ce qui n'est pas le fait
du mien!... Parlons-lui bien vite d'abstinence, de navets crus, de
racines coriaces... Broyons du noir?... maître Bonvarlet, vos conseils
ont été entendus, je suis maintenant d'une frugalité extraordinaire,
obstinée, farouche, d'une frugalité à toute épreuve!
Jehan des Torgnoles envoya d'un coup de bâton une pierre voler à trente
pas.
[Illustration: Le vieux tirait sur le licou d'une vache.]
--Pour le reste de vos conseils, maître Jacques Bonvarlet, vous me
pardonnerez de les oublier... car j'ai la ferme intention de ne pas les
suivre du tout.--«Réforme ton caractère, ne sois plus si prompt aux
colères, si querelleur et chercheur de noises... tu t'enflammes, tu
t'emportes, tu te fais des ennemis partout... Tâche de prendre du calme
et de la modération... etc., etc..»--Eh bien, maître Bonvarlet, j'en
suis fâché, mais je ne vais pas chercher à devenir un agneau bêlant, au
contraire, et je vais me plonger délibérément dans les noises et dans
les bagarres, je vais chercher les coups tout exprès, on m'appelle Jehan
des Torgnoles, je vais cogner, cogner, cogner!!!...
Il exécuta un terrible moulinet avec son bâton, puis tout à coup se jeta
sur le côté de la route comme pris d'une panique soudaine, ce qui
semblait démentir bien vite ses déclarations; mais derrière son buisson,
tout en restant les jeux aux aguets vers l'horizon, il tirait de son
bissac le fer d'un gros marteau et l'ajustait à son bâton.
--Quels sont ces gaillards qui viennent là-bas, traînant une vache et
portant des paquets? Soudards ravageurs revenant du pillage ou simples
paysans? Français ou Anglais? Bah! ils ne sont que trois, qu'ils soient
n'importe quoi, ce n'est pas pour me faire peur...
Jehan, la main sur les yeux, regarda si rien n'apparaissait au loin sur
la route derrière les trois silhouettes, puis sortit délibérément des
broussailles.
--Bon, ce sont des laboureurs qui rentrent au logis, dit-il, ils
ralentissent le pas, je crois qu'ils ont peur de moi...
Il leva son bonnet en l'air comme une manifestation pacifique pour
rassurer les survenants qui bientôt se rapprochèrent.
C'étaient en effet des paysans: un vieux à cheveux blancs tout cassé et
deux hommes jeunes et robustes, à l'air inquiet. Le vieux tirait sur le
licou d'une vache et les jeunes, quoique chargés de paquets de hardes,
avaient en la main droite chacun une fourche.
--Bonsoir, bonnes gens, cria l'ymagier quand il fut à vingt pas d'eux.
--Bonsoir, dirent les paysans, la mine défiante.
--Bon, ne me montrez pas les dents de vos fourches, dit Jehan, je ne
suis Anglais ni Brabançon, au contraire! Rien de mauvais sur la route
d'où vous venez?
--Rien de bon non plus, dit le vieux.
--Il y a danger?
[Illustration: Réfugiés dans les caches des bois.]
--Peut-être. Les Anglais tiennent bourgs et châteaux à sept ou huit
lieues, leurs bandes viennent au butin dans les villages tout près
d'ici... Tenez, voyez-vous là-bas ces fumées noires qui traînent, c'est
un village brûlé avant-hier; plus loin à gauche, ce qui fume encore un
peu, c'est un groupe de fermes avec le manoir du seigneur, brûlés aussi
après pillage et saccage!... Quelle existence pour de pauvres laboureurs
dans ce pays ravagé! Nos champs restent en friches, le pain est rare,
nos femmes et nos enfants sont dans les caches des bois, non pas en
sûreté, hélas! mais un peu moins en danger... et voilà notre dernière
vache que je conduis là-bas pour la sauver des brigands, si c'est encore
possible...
--Quelle tristesse! dit Jehan.
[Illustration: Les pillards.]
--D'ailleurs, comment s'en tirer sans dommage, avec toutes les bandes
qui courent le pays? fit un des paysans. Si ce sont des soldats du roi,
ils nous disent: «Donne ta vache, bonhomme, il faut bien que nous
mangions!» Si ce sont des routiers anglais ou bourguignons, ils prennent
la vache, nous étranglent à moitié et nous assomment aux trois quarts en
nous appelant: _Chiens d'Armagnac!_ Et c'est grande chance quand ils ne
mettent pas le feu à la grange et à la maison! Hélas, quand
verrons-nous la fin de tant de misères? On parle tout bas de miracles
et de prodiges qui l'annoncent, mais en attendant il faut se sauver dans
les bois.
[Illustration: Devant Compiègne.]
--Et vous, mon garçon, reprit le vieux, où allez-vous?
--A Compiègne.
--On disait Compiègne pris par les Anglais.
--Que non pas! Les trêves venant d'être rompues avec le duc de
Bourgogne, Anglais et Bourguignons sont devant Compiègne, mais pas
dedans! La ville est forte... Il paraît aussi que Jehanne, la Pucelle
d'Orléans qui s'est faite chef de guerre et bat l'Anglais à chaque
rencontre, avec l'épée de l'archange saint Michel, dit-on, marche pour
délivrer Compiègne comme elle a délivré Orléans l'an dernier. J'y vais
donc aussi et ne serai pas le dernier à cogner sur l'ennemi...
--Allez et bonne chance! mais faites attention sur votre route, observez
bien les gens, défiez-vous de tout... Descendez sur le Valois pour ne
pas tomber dans les bandes de routiers, évitez Creil qui vient d'être
pris par les Anglais, passez par Senlis qui est aux gens du roi Charles
VII.
--Bonne chance aussi dans vos bois, gardez-vous bien, et bon espoir tout
de même!
Les paysans tirèrent sur leur vache et poursuivirent leur route vers les
forêts qui barraient l'horizon au Nord, tandis que Jehan piquait vers le
Sud, juste dans la direction des fumées sinistres dont les paysans lui
avaient révélé l'origine.
Depuis six mois la situation était redevenue bien sombre; après la
succession de victoires rapides et surprenantes, presque miraculeuses de
l'année précédente, après la foudroyante campagne de cette bergère
lorraine devenue chef d'armée, enflammant par sa seule présence le coeur
des gens de guerre, lançant hommes d'armes et piétons, chevaliers, ducs,
princes, archers, piquiers, vieux routiers ou simples soudards des
communes, animés de la même ardeur, hérissés de la même fureur, à
l'assaut sur les Anglais, bientôt démoralisés à tel point, que des
renforts appelés d'Angleterre refusaient de s'embarquer par terreur des
«maléfices et enchantements de la Pucelle»; après cette triomphale
chevauchée d'Orléans à Reims, qui promettait une complète et rapide
délivrance du royaume, les choses avaient brusquement tourné.
Au lieu de marcher de l'avant pour profiter de l'effet produit, de
l'élan des troupes et du désarroi de l'adversaire, soudain la bannière
royale avait viré en arrière! Malgré Jehanne, malgré le duc d'Orléans,
malgré tous les rudes compagnons des victoires de Jehanne, Pothon, la
Hire, Dunois, l'armée était retournée sur la Loire, le roi de France
était redevenu le roitelet de Bourges ou de Chinon, un prince d'apparat
vivant au milieu d'une cour corrompue, au lieu de chevaucher avec ses
gens d'armes, et tout le fruit de la campagne de 1429 avait été perdu.
[Illustration: Les Anglais avaient repris les champs.]
Les Anglais, rassurés par l'inaction de l'armée royale à demi dispersée,
avaient repris les champs; partout leurs capitaines menaçaient les
villes demeurées au parti du roi. Les provinces arrachées à l'ennemi par
Jehanne d'Arc étaient piétinées et ravagées de nouveau. Noyon était à
l'ennemi qui déjà arrivait devant Compiègne, après s'être emparé des
petites places des alentours et l'investissait pour forcer le passage de
l'Oise.
Des capitaines de Charles VII s'étaient remis en campagne pour leur
compte; Lahire avait pris Louviers et Château-Gaillard et de là se
lançait dans des courses sur les pays occupés par l'ennemi. Jehanne
d'Arc, enfin, avec une petite troupe, quittait l'armée royale et
accourait à la bataille. Elle surprenait les Anglais à Lagny et se
disposait à secourir Compiègne où déjà elle avait été conférer avec le
gouverneur Guillaume de Flavy pour réchauffer le courage de la garnison
et des habitants.
[Illustration: Jehanne avait été conférer avec Guillaume de Flavy.]
Le pauvre Jehan de Compiègne, fatigué d'errer dans les villes et
provinces plus ou moins touchées par la guerre, où tout travail
manquait, où tous édifices en construction étaient arrêtés et
paraissaient plutôt destinés à une ruine prématurée qu'à un prochain
achèvement, avait pris son parti. Il s'était dit que ses bras vigoureux
habitués à manier le ciseau et le marteau pourraient tout aussi bien
tenir une arme et tailler, sculpter les Anglais à grands coups de
fauchard, avec une bonne colère patriotique, avec toute la légitime
indignation d'un homme qu'on dérange dans ses habitudes et qu'on empêche
de manger à son appétit.
Il allait se faire soldat et pour trouver rapidement l'occasion de
passer sa fureur sur le dos de l'ennemi en coups et horions, il
tâcherait de se joindre à la petite armée de Jehanne et de gagner
Compiègne, où il combattrait côte à côte avec des amis, où il reverrait
son vieux maître Jacques Bonvarlet.
Il marchait d'un pas rapide tout en surveillant soigneusement sa route,
en tournant, par crainte de mauvaise rencontre, autour des villages dont
l'aspect morne et silencieux ne lui disait rien de bon. La nuit venait,
les seules fumées visibles à l'horizon n'étaient pas celles d'honnêtes
cheminées où chauffe la soupe du soir, mais bien des traînées sombres
d'incendies mal éteints. Le silence de la plaine était lugubre, rompu
seulement par des croassements de corbeaux qui passaient en vols
nombreux, rasant les terres ou passant sur les collines, comme mis en
humeur par tous ces tragiques bouleversements.
--Et souper? fit tout à coup Jehan. J'oubliais de souper? Voilà des
heures et des heures que je marche, je vais, je cours, je tourne, il me
semble que j'ai bien gagné mon souper!... Mais ça ne me le donne pas...
Où trouverai-je bien mon souper? Je ne vois rien de mangeable dans tous
ces champs... l'herbe répugne à mon estomac, il me faut des choses plus
succulentes... voyons, voyons?
Il allait d'un champ à l'autre, la tête baissée, sans découvrir autre
chose que cette herbe qu'il avait en dédain.
--Ah! fit-il, voilà un hameau tout près d'ici, avançons, j'ai plus de
chances de trouver quelque chose... mais prudence et méfiance, un oeil
sur les maisons et un oeil dans les jardins... Assez misérable, ce
hameau... bien sûr je n'y dois pas chercher rôtisseries et cabarets...
Ne parlons de ces choses... Bon, rien ne remue par là... Avançons
toujours... interrogeons ce clos... Bonté divine, des navets! Dieu du
ciel, des carottes! Par mon saint patron, des oignons! je suis sauvé, je
vais faire bombance! au souper! au souper!
Par une haie éventrée, Jehan pénétra dans le clos à l'aspect abandonné,
où se distinguaient dans l'ombre du soir plusieurs vagues carrés de
plantes. Vivement il se pencha sur le sol et arracha quelques légumes
tout en continuant à monologuer. Jehan, on a pu le remarquer, était
bavard; il aimait à formuler ses moindres pensées avec des mots et à
défaut d'auditeurs il causait et discutait avec lui-même; à l'occasion
aussi, on l'a vu, il se cherchait querelle, se morigénait, se disait des
choses désagréables, parfois un peu dures, qu'il entendait sans se
fâcher, malgré son mauvais caractère.
[Illustration: Jehan pénétra dans un clos.]
[Illustration: --Des carottes, bombances et festins!]
--Carottes, bon! jeunes, tant mieux, plus tendres!... Navets... jeunes,
tant pis, fades!... Voyons, voyons, j'ai aperçu oignons, pourtant?...
non, c'est poireaux... Contentons-nous-en... Encore carottes... ah?
excellent, succulent, raves? je l'avais dit, festin! noces de prince!
banquet royal?... C'est assez, pas d'excès, ne retombons pas dans le
vice... Gourmandise, fi! Mais prenons déjeuner pour demain... pas
gourmandise cela, mais sagesse, prudence!...
Le bissac de Jehan grossissait, il y avait de l'espoir pour le déjeuner
du lendemain. Jehan, caché derrière un arbre, réfléchit et observe.
--Pour souper aussi savoureusement il faut s'installer, dit-il, et
ensuite quelques heures de sommeil, car je suis cassé, brisé, rompu...
il y a dans ce clos une grange qui me paraît convenable... Endroit
tranquille... Brr! tranquille, je devine bien... toutes les portes
ouvertes dans la maison là-bas, des fenêtres brisées, les routiers ont
passé par ici, il n'y a plus personne, les gens sont dans les bois...
Espérons pour eux qu'il sont dans les bois!... Pour rien au monde je
n'entrerais dans les maisons, je suis excessivement poltron, mais la
grange me paraît un endroit convenable pour ma nuit...
Jehan tourna autour de la grange, écouta, et glissa la tête par la
porte. Rien, pas un bruit. Il entra délibérément et à tâtons chercha un
endroit convenable pour s'installer. Après s'être heurté à des tas de
bois, à des instruments agricoles, herses ou charrues, il finit par
atteindre un coin où s'entassaient des bottes de paille. Il s'allongeait
déjà voluptueusement sur cette paille lorsque, ses yeux commençant à
s'habituer à l'obscurité, il distingua dans une partie de la grange un
étage sous le chaume, rempli aussi à ce qu'il semblait, de paille ou de
foin.
[Illustration: Il eut bien vite escaladé l'étage.]
--Je serai mieux et plus tranquille là-haut, plus chez moi, allons, pas
de paresse! Il lança son bâton et son bissac en l'air, puis s'accrochant
aux poutrelles, il eut bien vite escaladé l'étage. Dans les bottes de
foin il pouvait se faire un lit aussi doux qu'en bas, mieux abrité des
courants d'air, bien serré sous le chaume, dans un angle où des toiles
d'araignées pleines de poussière faisaient comme de riches courtines de
dentelles.
--Soupons! fit Jehan, c'est-à-dire déjeunons, dînons et soupons en même
temps, et après le festin, au lit tout de suite, nous aurons de la lune
pour une partie de la nuit; dès que cette chandelle indiscrète
s'éteindra, je me mettrai en route pour avoir fait quelques lieues avant
le lever du soleil et celui de ces canailles de routiers!...
[Illustration: Songes agréables.]
V
DOUCE NUIT DE REPOS TROUBLÉE PAR UNE BANDE DE ROUTIERS
Sous le chaume, bien enfoncé dans le foin, Jehan dormait profondément
depuis quelques heures. Il s'étirait un peu en dormant et rêvait. Jehan
ayant à peu près dîné, ce qu'il ne faisait plus tous les jours, se
trouvant moelleusement installé, bien au chaud, s'était efforcé
d'éloigner de son esprit avant de s'endormir les tristesses et les
inquiétudes présentes, assuré de les retrouver le lendemain, et cet état
de bien-être lui avait procuré des songes agréables. Il rêvait que les
moines de Saint-Corneille venaient en procession le supplier de
reprendre le ciseau et de leur tailler pour l'Abbaye les statues de tous
les saints et saintes du calendrier sans omettre personne. Logé à
l'Abbaye, nourri, abreuvé avec une profusion extrême, et même gênante
pour son travail, il sculptait, sculptait, sculptait! Faveur
extraordinaire et que personne n'avait jamais obtenue, pas même maître
Jacques Bonvarlet, les saints et les saintes daignaient venir en
personne complimenter l'imagier... Déjà,--il travaillait vite, malgré
les cinq ou six plantureux repas quotidiens--déjà Jehan avait exécuté un
saint Christophe de deux cents pieds de haut qu'il s'agissait de placer
au sommet d'une tour énorme, fabuleusement élevée. Entreprise difficile!
Jehan se tournait et se retournait dans son foin, il avait beaucoup de
peine à remuer son saint Christophe de deux cents pieds de haut. Il lui
en venait des gouttes de sueur au front. Tout à coup il ouvrit les yeux,
sortit péniblement de son rêve et se dressa sur ses poings. On parlait
dans la grange au-dessous de lui, on parlait et on remuait.
Que voulait dire ceci? Il se frottait les yeux et le front pour tâcher
de se réveiller tout à fait.--Oui, dans cette grange où il se croyait
seul et tranquille, des gens parlaient. Un magnifique clair de lune
étincelait au dehors, des rayons passaient par tous les trous du toit,
et pénétraient largement en bas par la vaste ouverture sans porte de la
grange. Jehan inquiet prêta l'oreille. Les intrus parlaient assez bas,
mais de temps en temps une phrase prononcée avec animation par une voix
rude, avec un accent autoritaire, s'élevait au-dessus du murmure étouffé
des autres voix.
--Des routiers! se dit Jehan, me serai-je jeté dans la gueule du loup?
De quel parti? Ils parlent français ou à peu près, car je ne comprends
pas tout... écoutons... Par les cornes du diable! du flamand dans leur
jargon... bon! un juron anglais maintenant! C'est une bande de brigands
brabançons et anglais... Comment me tirer de leurs griffes sans y
laisser ma peau? Combien sont-ils?
[Illustration: Les routiers.]
[Illustration: Un saint Christophe de deux cents pieds de haut.]
Tout à fait réveillé, avec mille précautions pour ne pas faire crier le
foin, il se tourna sur les coudes et glissa peu à peu jusqu'à une
ouverture où l'argile manquait entre les poutrelles du plancher et
risqua un regard par l'ouverture.
Les routiers se trouvaient juste en dessous, assis ou couchés en cercle
dans la paille, les uns éclairés en plein par la lune, les autres tout à
fait dans l'ombre, taches noires à peine visibles dans le noir, mais sur
lesquelles un rayon de lune, passant par un imperceptible trou du
chaume, venait çà et là mettre une tache brillante, faire étinceler
l'acier d'un corselet, ou le pommeau d'un poignard.
--Combien sont-ils? se demandait Jehan s'efforçant de les compter. Un,
deux, trois, quatre... cette cotte de maille qui brille à gauche, cinq,
à côté, six, oh, les yeux de celui-là, sept, ça fait sept... un nez
là-bas que frappe la lune, un grand diable de nez en bec d'oiseau qui ne
me dit rien de bon; ils sont huit! Rien à faire qu'à se sauver, s'il y a
moyen...
[Illustration: Évasion.]
C'était vraiment une bande de sacripants que ces huit routiers que les
yeux de Jehan, s'habituant à la demi-obscurité, arrivaient à distinguer
plus ou moins. Des gaillards de sac et de corde, faces patibulaires,
glabres ou mal rasées, sombres figures du Midi et nez crochus
s'allongeant hors d'une barbe hérissée, sous des salades ou bassinets de
formes diverses. Costumes de guerre ayant fait déjà nombreuses
campagnes, gambisons de cuir matelassé, brigantines, surcots où
brillaient les clous de cuivre maintenant la doublure de plaques
d'acier, corselets de fer, hauberts de mailles rouillées. Les armes
aussi étaient variées, les routiers avaient à portée de la main quelques
arbalètes, des vouges et des fauchars. Redoublant de précautions, Jehan
se retourna sur le dos pour examiner son grenier à foin. Il ne fallait
pas songer à se sauver par en bas, était-il possible de trouver une
issue par en haut, dans le chaume? Jehan poussa un soupir de
satisfaction, la lune lui montrait le chemin. Son grenier avait une
espèce de lucarne à cinq ou six pieds au-dessus du plancher, il
s'agissait de se hisser par là sur le toit de chaume et de se laisser
couler ensuite dans le clos.
--C'est simple, il n'y a qu'à ne pas descendre du côté où cette bande
de malandrins pourrait m'apercevoir dans le clair de lune, il n'y a qu'à
ne pas faire le moindre bruit en sautant, et surtout à ne pas se casser
une patte ou se fouler bêtement le pied! Et ne perdons pas de temps, car
il pourrait leur prendre l'idée de venir s'allonger sur mon lit de foin,
où l'on est plus au chaud qu'en bas...
[Illustration: --Il y a des rats là-haut!]
Doucement, bien doucement pour ne pas faire crier la paille ou le bois,
Jehan se glissa vers la lucarne. Ses bras pourraient l'atteindre, mais
passerait-il, n'était-elle pas trop étroite? Il se hissa à la force du
poignet, oui, il pouvait passer, c'était juste, mais suffisant. Il
allait enjamber la lucarne lorsqu'il se ravisa. Il oubliait son bâton
ferré. Comment se défendrait-il, s'il tombait plus loin sur quelque
routier?
[Illustration: La Hire est avec elle.]
Avec un redoublement de prudence, il revint à son lit de foin et chercha
son arme en tâtonnant. Ses mains rencontrèrent son bissac, hélas il ne
pouvait l'emporter, sa provision de carottes et de raves l'empêcherait
de passer par l'ouverture. Enfin il mit la main sur son bâton. En
cherchant il dut faire tomber des poussières ou des brins de paille sur
les gens d'en bas, car l'un d'eux leva le nez en grognant et dit:
--Il y a des rats ou un chat là-haut...
Jehan s'aplatit un instant sans bouger sur le plancher, puis reprit sa
route vers la lucarne.
--Laissons les rats et résumons! dit un autre des routiers dont la voix
avait un accent d'autorité. Vous avez bien compris? Il nous faut cet
homme, ce messager du dauphin Charles soi-disant roi de France, il nous
faut le message... L'argent qu'il porte au gouverneur de Compiègne sera
la récompense de ceux qui l'auront tué. Il ne faut pas qu'il passe.
Parti d'Orléans il y a quatre jours, il doit arriver sans doute à Senlis
demain soir; si on peut le saisir avant Senlis, tant mieux, sinon
l'embûche doit être dressée à la sortie. Si vous le laissez prendre par
les Anglais de Creil qui doivent être en campagne aussi, vous perdrez
la récompense.
--On l'aura avant eux!
--Ce messager ne sera pas difficile à dépêcher. Rappelez-vous bien que
ce Jacques Bonvarlet est un homme petit et maigre, à barbe blanche...
Au nom de Jacques Bonvarlet, Jehan qui déjà se dirigeait vers le toit
s'arrêta brusquement, le coeur battant. Que tramaient les brigands d'en
bas contre maître Bonvarlet? Il avait entendu confusément qu'il
s'agissait de guetter un homme chargé d'un message...
--Notre ami de Compiègne, qui nous a bien renseignés jusqu'ici, nous a
dépeint ce Bonvarlet pour que nous ne nous laissions pas berner. Petit
et assez vieux, barbe blanche, c'est compris?
[Illustration: --Sorcière grommela une voix.]
--Soyez tranquille, messire, on ne laissera passer aucun petit vieux,
avec une barbe grisonnante.
--Une fois son message entre nos mains, monseigneur le duc de Bourgogne
saura s'en servir pour tendre quelque bon traquenard au gouverneur de
Compiègne. Mais il faut réussir vite, car cette damnée Jehanne la
Lorraine marche sur la ville avec une troupe assez faible, mais composée
de soudards solides, et La Hire est avec elle.
--Sorcière! grommela une voix dans l'ombre.
--Tu grognes, l'Anglais, fit un routier en riant, tu sens encore les
horions qu'aux Tournelles d'Orléans et à Patay elle vous a fait pleuvoir
sur les épaules, cette bergère capitaine...
[Illustration: --Tu aimes trop tes aises!]
--Avec l'aide du diable encore un peu de patience et nous l'aurons
aussi. Nous aurons Compiègne et nous aurons Jehanne!
Jehan oubliait toute prudence, la tête presque en dehors du plancher,
au-dessus des routiers, il écoutait, le coeur battant d'émotion.
Ainsi, il y avait dans Compiègne assiégé un traître essayant de livrer
la ville, ainsi des pièges se tendaient pour prendre enfin par trahison
la vaillante bergère lorraine, pour arracher de ses mains cette bannière
aux fleurs de lys qu'elle avait plantée sur les bastilles anglaises à
Orléans, qu'elle avait fait flotter victorieusement sur tant de villes
arrachées aux soudards d'Angleterre, et qu'elle avait portée devant le
roi Charles, dans la cathédrale de Reims, au grand jour du sacre.
Et ce messager envoyé au gouverneur de Compiègne, l'homme que ces
malandrins parlaient de prendre et tuer, c'était Jacques Bonvarlet, le
pacifique et timide Bonvarlet, mêlé de façon extraordinaire à des
aventures guerrières.
Que faire? Comment arriver à mettre obstacle aux trahisons qui se
tramaient? Comment sauver le pauvre Jacques Bonvarlet? Jehan, les mains
sur son front, écoutait tout en se creusant la tête.
[Illustration: --J'étais tailleur de mon état.]
--Il y a huit ou neuf bonnes lieues d'ici la ville de Senlis, disait le
chef des routiers, vous allez dormir deux heures, puis en route, il faut
que demain vers midi nous soyons au-dessous de Senlis...
--Bon! grommela l'un des routiers, encore une nuit de perdue! Chien de
métier! Comme si l'on ne serait pas mieux à rester dans la bonne paille
jusqu'au matin?
--La grasse matinée, n'est-ce pas? fit un autre. Toi, Maclou Longbec, tu
aimes trop tes aises pour faire jamais un bon et franc soudard!