Ce disant, Rongemaille montrait Jehan des Torgnoles qui avai

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LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE

1430

COLLECTION "PLUME ET CRAYON"

CLOWN, par A. Vimar 1 vol.

JEAN-QUI-LIT ET SNOBINET, par L. Métivet 1 vol.

NOUVELLES HISTOIRES SUR DE VIEUX PROVERBES, par G. Fraipont 1 vol.

LES BONNES IDÉES DE PHILIBERT, par H. Avelot 1 vol.

LE BOY DE MARIUS BOUILLABÈS, par A. Vimar 1 vol.

ANDRÉ LE MEUNIER, par G. Fraipont 1 vol.

GRAND'MÈRE AVAIT DES DÉFAUTS!... par Louis Morin 1 vol.

LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE, par A. Robida 1 vol.

LA POULE A POILS, par A. Vimar 1 vol.

YVES LE MARIN, par G. Fraipont 1 vol.

PARIS EN L'AN 3000, par Henriot 1 vol.

L'ILE DES CENTAURES, par A. Robida 1 vol.

LE TOUR DU MONDE DE PHILIBERT, par H. Avelot 1 vol.

DÉLURETTE ET LAMBINE, par L. Métivet 1 vol.

LE TRÉSOR DE CARCASSONNE, par A. Robida 1 vol.

ARTHUR VEUT... ARTHUR NE VEUT PAS, par H. Avelot 1 vol.

PATTARSORT, par Pierre Noury 1 vol.

MONSIEUR DE LA TRACASSIÈRE, par David Burnand 1 vol.

LES MÉMOIRES D'UN PERROQUET, par Pierre Noury 1 vol.

1837.--ÉVREUX, IMPRIMERIE HÉRISSEY.--7-33

[Illustration: Frontispice. Le sculpteur de gargouilles.]

[Illustration:

Les Assiégés de COMPIÈGNE

1430

texte & dessins par A. ROBIDA

PARIS.--H. LAURENS, ÉDITEUR, 6, RUE DE TOURNON.]

Copyright by Henri Laurens, 1906.

PRÉFACE

_La rapide et merveilleuse carrière de Jeanne d'Arc est un rayon de

soleil au milieu des plus terribles malheurs de la France; la

catastrophe du siège de Compiègne, en 1430, la termina comme par un coup

de foudre._

_Chef d'armée à dix huit ans, la bergère de Domrémy, conduisant à la

victoire de rudes soldats, des chevaliers et des princes, accourait avec

trois ou quatre cents hommes au secours de Compiègne assiégé par les

Anglais et défendu par Guillaume de Flavy. Le jour même de son arrivée,

sa troupe, à peine reposée, attaqua vigoureusement le camp des

assiégeants, mais ceux-ci battus d'abord, survinrent en grandes masses

et refoulèrent la sortie jusqu'au gros rempart établi à la tête du pont

de Compiègne._

_Alors, soit par suite d'une panique des assiégés, craignant de voir les

Anglais pénétrer dans la place pêle-mêle avec les derniers combattants

de la sortie, soit par trahison, au moment où Jeanne, qui combattait à

l'extrême arrière-garde, allait entrer en ville, le pont-levis se

releva, la laissant se débattre à grands coups d'épée parmi la foule

des assaillants. Précipitée à bas de son cheval, elle fut faite

prisonnière ainsi que son frère Pierre d'Arc et Xaintrailles, et son

long martyre commença qui devait finir au bûcher de Rouen._

_Depuis cette époque, le souvenir du drame plane sur les rives de

l'Oise, où le vieux pont de Compiègne vit passer Jeanne marchant à

l'ennemi pour la dernière fois, et le soupçon de la trahison pèse sur le

gouverneur de Compiègne, Guillaume de Flavy._

_Et pourtant ce gouverneur, après la prise de Jeanne d'Arc repoussa

toutes les tentatives de corruption et continua à lutter courageusement

sur ses remparts; il défendit pendant six mois contre toutes les

attaques la ville confiée à sa garde, jusqu'au jour où une nouvelle

troupe de secours étant survenue, il put avec son concours, en jetant la

garnison et les gens de Compiègne sur les bastilles ennemies, emporter

tous les retranchements et forcer les Anglais à lever le siège._

_Un frère de Flavy périt pendant le siège et lui-même ne se ménagea pas.

Si le pont se releva devant Jeanne, ce ne fut certainement pas sur un

ordre de Flavy, personne ne l'en accusa alors; il est permis de penser

que le crime fut le fait de quelque traître introduit parmi les

défenseurs de la porte, et nous pouvons, sur le grand drame historique,

aux détails demeurés inconnus, supposer ou imaginer telles circonstances

et telles explications._

_Le vieux pont n'existe plus, on le connaît cependant par quelques plans

et par un dessin datant du règne de Louis XIII, alors que ses défenses

extérieures se dressaient encore à peu près intactes à l'endroit où

Jeanne fut prise._

[Illustration]

[Illustration: Sur le marché.]

I

LE SCULPTEUR DE GARGOUILLES

ASSIS à califourchon sur une planche, en haut d'un échafaudage dressé

devant le nouveau grand portail, tout clair et tout frais, de l'église

Saint-Corneille, le brave Jehan de Compiègne, _ymagier_ de son état,

c'est-à-dire sculpteur, tailleur d'images en pierre, travaillait avec

une animation extraordinaire à grands coups de ciseau, tout en parlant

et grommelant très haut comme s'il avait de la peine à s'entendre

réfléchir, à travers le bruit du marché qui se tenait en bas.

--Ah! ah! mauvais chien, double pendard, triple larron!... Pan! attrape

ce coup sur ton nez de voleur! Tiens!... C'est tout à fait bien

ressemblant maintenant, ton museau de détrousseur de braves gens!...

Pan! attrape encore! ça me soulagera peut-être, je suis de mauvaise

humeur aujourd'hui.

C'était sur une longue gargouille, destinée à rejeter l'eau loin de la

balustrade du portail, que Jehan s'escrimait; elle venait d'être tout

récemment posée et le sculpteur lui donnait quelques dernières retouches

d'un ciseau un peu rude. Cette gargouille, sur un corps d'animal

étrange, vampire ou dragon pustuleux et griffu, avait une tête humaine

au vaste gosier tordu par la plus horrible et la plus méchante des

grimaces. Elle n'était pas seule, tout le long des bâtiments d'autres

tendaient la tête: guivres à gueules menaçantes, diables cornus, êtres

fantastiques moitié hommes, moitié bêtes, contorsionnés, hurlants ou

ricanants, taillés dans la pierre par un ciseau énergique et violemment

caricatural.

[Illustration: Repos au soleil.]

--Eh bien, et moi? grommelait Jehan, je parle des autres! Est-ce que je

vaux mieux, tout de même? Bon garçon, certainement, personne n'a jamais

dit le contraire, même ceux avec qui j'ai eu des discussions un peu

vives, puisque si je leur avais, par hasard, donné un peu plus que leur

compte en coups de poing, je mettais sur leurs bleus un emplâtre

d'amitié repentante, avec le baume de quelques jolis flacons!... Et ceux

qui oseraient dire que je ne suis pas le plus gentil des garçons, je

leur rentrerais vivement leur mauvaise opinion dans la gorge à coups de

pied... Mais j'ai le droit de le dire, moi, et de proclamer, et je le

proclame, ici tout haut, devant tous ces imbéciles qui m'entendent,

oui! devant vous tous, les gens d'en bas! que je ne vaux pas mieux que

ce brigand de Rongemaille l'usurier! Non, je ne vaux pas mieux... dans

un autre genre, c'est vrai, mais pas mieux! pas mieux! non pas mieux! Et

celui qui dirait le contraire, je... Hélas! je suis faible! je suis très

faible! j'ai toujours été trop faible, et c'est ce qui m'a perdu...

Faible contre le péché, contre mon petit penchant pour la bonne chère et

la paresse, pour le repos au soleil sous les arbres, le repos accompagné

de menues distractions: jambonneries, saucisses et petits vins de

Touraine expéditifs! Oui, voilà comme j'étais et comme je suis,

c'est-à-dire comme je ne peux plus être, puisque en raison de ces

faiblesses coupables, honteuses, abominables... et délicieuses, j'ai

mangé tout mon bien jusqu'à la dernière bribe!... Mais à partir

d'aujourd'hui, je le jure, me voilà bien corrigé, décidé à rentrer dans

la bonne voie, la voie du travail, du pain sec: et de l'eau claire!...

C'est juré! D'ailleurs je ne pourrais plus faire autrement, puisque de

mon tout petit avoir il me reste... Combien me reste-t-il? Oh, inutile

de tâter ma bourse plate, il me reste juste un tout petit écu. Aussi me

voici repentant, bien repentant,--quoique toujours affligé du même

appétit, hélas!

[Illustration: L'usurier Rongemaille.]

Jehan laissa pendre ses bras et prit sur sa planche une attitude

contristée.

--Mais qu'est-ce que je dis? Mangé tout mon bien, moi? Tout? Ah! Plût au

ciel! Mais ce n'est pas vrai, je n'en ai croqué que la moitié, le quart,

peut-être, et c'est ce Rongemaille, l'usurier, qui m'a dévoré les trois

autres quarts, le gredin!

Jehan, d'un violent coup de ciseau, accentua la grimace de sa

gargouille, fendit la gueule un peu plus, puis il se mit à creuser des

plis et des rides pour faire saillir les pommettes et ajouter, s'il

était possible, à l'expression hypocrite et méchante du museau de la

bête.

--Tiens! fit-il en regardant au-dessous de lui, vers une étroite maison

serrée entre deux contreforts sur le flanc gauche de l'église, le voilà

sur sa porte, le vilain Rongemaille, usurier de malheur, araignée des

pauvres bonnes gens à court d'argent sonnant... Oui! tu guettes quelque

imbécile comme moi, à entortiller et à duper, quelque pauvre diable de

débiteur sur lequel tu exerceras tes crocs... Je suis curieux de voir la

grimace que tu vas faire quand tu te reconnaîtras dans celle-ci, car tu

te reconnaîtras, mon ami, elle te ressemble assez bien maintenant, ma

mauvaise bête de gargouille, c'est toi, c'est bien toi, tout à fait

toi... L'abbé de Saint-Corneille me l'a dit en me faisant des

reproches--un peu bien mérités, je le reconnais;--il m'a dit maintes

fois: «Non, Jehan, mon cher enfant, non tu n'es pas digne de sculpter la

Vierge du portail, pas même le tout dernier petit saint du paradis, tu

mènes une vie trop peu exemplaire pour cela... Fais des gargouilles, des

monstres grimaçants, tu ne mérites pas autre chose.»

[Illustration: --Fais des gargouilles, fais des monstres grimaçants!]

Jehan caressa le mufle de sa gargouille du bout de son ciseau.

--Eh bien, voilà, je fais des gargouilles, puisque je ne suis bon qu'à

ça, des monstres avec l'image de tous les vices et péchés capitaux sur

la figure. Celle-ci c'est l'avarice, la fringale et la soif de l'argent,

celui des autres surtout, donc, rien d'étonnant à ce que ça ressemble à

Thibaut Rongemaille... J'aurais mieux aimé tailler dans la belle pierre

l'image de Notre-Dame que Jacques Bonvarlet, mon bon ami et maître,

termine en ce moment, un peu à la ressemblance de sa fille

Guillemette... Bonjour, maître Bonvarlet, et bon courage!

Jehan, penché sur sa planche, s'adressait à un autre sculpteur qui, sur

un échafaudage placé au-dessous de lui, était très occupé à polir et

affiner les longs plis tombants du manteau de la Vierge, dans un groupe

de figures occupant le tympan du grand portail.

Maître Bonvarlet s'arrêta dans sa besogne et regarda en l'air.

--Eh bien, Jehan, comment va le travail ce matin?

--Fort bien, je termine ma mauvaise bête qui pourra, aux prochaines

ondées, cracher l'eau loin de vos belles figures.

--Notre portail est bien avancé, encore une ou deux années, si la

guerre nous laisse un peu de tranquillité, si ces maudits routiers

d'Angleterre sont enfin repoussés et chassés du pays de France par celle

qui vient de mener sacrer le roi Charles à Reims, et l'Abbaye de

Saint-Corneille aura un portail digne de sa grandeur et de sa vieille

gloire!

[Illustration: Maître Jacques Bonvarlet.]

Les deux sculpteurs placés, l'un à cheval sur son madrier suspendu en

l'air, l'autre sur un échafaudage plus commode, étaient de physionomie

et d'allures bien différentes. Le premier, Jehan de Compiègne, dit aussi

des Torgnoles en picard, pour son caractère prompt à s'enflammer et sa

malheureuse facilité aux querelles, était un grand et gros garçon à mine

réjouie, le visage rasé, haut en couleurs, paraissant au plus âgé de

vingt-sept ou vingt-huit ans. L'air vif et franc, tout en dehors, il

abondait en gestes et en paroles, sa figure changeait d'expression à

toute minute, maintenant épanouie en un large sourire, et l'instant

d'après toute renfrognée par le souci ou froncée par la colère.

[Illustration: Gloussements de poules et de dindons.]

Maître Jacques Bonvarlet, tout au contraire, était un petit homme

d'aspect doux et timide, âgé déjà et tout grisonnant, mince et maigre,

les cheveux un peu rares, avec une barbe courte en pointe. Sobre de

gestes et de paroles, il s'était remis à l'ouvrage après sa réponse, et

l'outil avec lequel il grattait la pierre ne faisait pas plus de bruit

que lui.

--Ces braves vendeurs de légumes et de poulailles ne lèvent pas le nez,

cria Jehan d'un air vexé, nous sommes bien bons de nous donner du mal

pour embellir les bâtiments et édifices de la ville, ils ne regardent

même pas!... Pour satisfaire qui travaillons-nous ainsi, maître

Bonvarlet?

--Nous! répondit laconiquement le sculpteur.

--Vous dites bien vrai, fit Jehan des Torgnoles avec un éclat de rire en

se laissant glisser en bas de l'échafaudage, au grand émoi d'un groupe

de paysannes surprises de le voir tomber du ciel sur leurs têtes.

L'instant d'après Jehan des Torgnoles était attablé devant un broc

d'hydromel à l'auberge de la _Fleur de Lys_, ouverte sur la place toute

pleine et bourdonnante en ce jour de marché, dans un vacarme de

conversations et de cris d'animaux, gloussements de poules ou de

dindons, couins couins de canards, bêlements de moutons, grognements

aigus de petits cochons roses serrés dans des caisses de planches,

clameurs de protestation de porcs gras, entraînés vers de sombres

destins par quelque charcutier faiseur de boudins et de saucisses.

[Illustration: Grognements aigus de petits cochons roses.]

[Illustration: Attablés à l'auberge.]

En vérité Jehan des Torgnoles semblait avoir oublié ses bonnes

résolutions; à le voir trinquer et rire plein d'animation avec quelques

gaillards rubiconds, il paraissait bien avoir remis à plus tard son

intention de délaisser ses déplorables habitudes et de s'amender le plus

vite possible.

[Illustration: Le pont de Compiègne.]

II

COMMENT JEHAN L'YMAGIER JETA LE TROUBLE DANS LE MARCHÉ DE COMPIÈGNE

Ceci se passait en la bonne ville de Compiègne, serrée entre ses

murailles le long de la rivière d'Oise, à l'entrée de la forêt, sur les

confins du Valois et de la Picardie. On était au plus fort de la guerre

avec l'Anglais, en l'an 1429, année fameuse qui avait vu surgir des

marches de Lorraine la bergère de Vaucouleurs, et la victoire revenir

avec elle sous les bannières de France si longtemps poursuivies par le

malheur. Après cette merveilleuse délivrance d'Orléans assiégé, il y

avait eu la campagne rapide et vigoureuse de Jehanne d'Arc; l'un après

l'autre les chefs les plus renommés des bandes anglaises étaient

battus, chassés ou pris, l'une après l'autre les villes retombaient au

pouvoir du dauphin Charles;--chevauchée héroïque d'une petite armée qui,

abattant ou renversant tout devant elle, venait de pousser jusqu'à Reims

pour y faire sacrer le roi dans la vieille cathédrale.

[Illustration: Délivrance d'Orléans.]

Tout n'était pas dit et la guerre continuait, mais l'espérance, à peu

près morte si longtemps, était revenue dans les coeurs. Les Anglais

tenaient encore bien des villes, leurs partis battaient l'estrade en

bien des provinces. Comme toutes les places fortes, villes ou châteaux

de la région, Compiègne se gardait soigneusement; quelques centaines de

soldats commandés par messire Guillaume de Flavy, capitaine à la main

dure et bon homme de guerre, étaient prêts à faire bonne défense.

[Illustration: Entrée en ville.]

Les guerres duraient depuis si longtemps, l'habitude en était si bien

prise que les gens ne semblaient pas trop soucieux; les ménagères

bavardaient par groupes en faisant leur marché, les bourgeois à mine

placide tournaient autour des paniers à volaille et des corbeilles de

fruits, ou plaisantaient avec les paysans, et ceux-ci semblaient peu se

préoccuper de l'appareil guerrier entrevu aux remparts, alors qu'avant

de leur laisser franchir les portes, les soldats de Flavy les

examinaient prudemment dans l'avancée, par crainte de surprise.

Cependant les amis de Jehan des Torgnoles, ayant quitté les brocs, après

les avoir consciencieusement vidés, stationnaient maintenant sur le

parvis de Saint-Corneille, juste sous les échafaudages. Le nez en l'air,

ils se poussaient du coude et riaient aux éclats depuis quelques

minutes. Il suffit qu'une personne dans la rue lève le nez, même quand

il ne se passe absolument rien dans les régions supérieures, pour que

tous les passants s'arrêtent intrigués et braquent leurs regards vers

les nuages qui filent.

[Illustration: Tous braquent leurs regards vers les nuages qui filent.]

Il en fut bientôt ainsi sur tout le marché; paysans et chalands

s'interrompirent dans leurs négociations sur le beurre et les oeufs, les

légumes ou les volailles, et à leur exemple, dans les rues débouchant au

parvis, du Change, de Saint-Antoine ou du pont, les commères regardèrent

en l'air sur le pas des portes, les ouvriers se mirent aux fenêtres.

Seul Jehan des Torgnoles assis sur un banc à la porte de l'auberge,

contemplait d'un air détaché des choses de ce monde l'enseigne de la

_Fleur de Lys_.

--Qu'est-ce qu'il y a de si joyeux dans le ciel? dit enfin un bourgeois

en tapant sur l'épaule d'un des amis de Jehan qui continuait à

s'esclaffer.

--Ce n'est pas dans le ciel, c'est sur le toit de Saint-Corneille, aux

balustrades, vous ne voyez donc pas!

--Quoi? demandèrent ensemble sept ou huit badauds.

--Cette gargouille toute neuve qui allonge son vilain museau... vous ne

reconnaissez pas?

--Celle qui est laide à faire fuir un diable d'enfer?

[Illustration: --Regardez! Regardez!]

--Oui... Et bien, vous avez donc tous la vue brouillée? Cette vilaine

bête qui ouvre si grandement une gueule édentée et qui serre une bourse

dans ses griffes... une bourse volée... c'est tout à fait la

ressemblance de...

--Oui! C'est tout à fait, tout à fait maître Thi...

--... baut Rongemaille! s'écrièrent quinze voix au milieu des éclats de

rire.

--Comme c'est ça! c'est sa vilaine frimousse, sa grimace... à peine un

peu élargie.

--Par ma foi, je le connais, moi, dit un paysan, et même un peu trop...

c'est bien lui, quelle bouche! quel gosier! on dirait qu'il veut avaler

d'un seul coup de gosier tous les écus du pauvre monde.

--Hou! hou! Thibaut Rongemaille!

Jehan des Torgnoles, maintenant, s'avançait nonchalamment dans les

groupes, les mains derrière le dos.

--Tiens! tiens, fit-il, qu'est-ce qui se passe donc? que diable

voyez-vous là-haut?

--Quel diable? Rongemaille l'usurier!

--Le digne maître Thibaut? je le vois d'ici, à la fenêtre de son logis,

regardez!

[Illustration: --Qu'est-ce que dit ce va-nu-pieds.]

Et Jehan désignait l'original du portrait lui-même, qui avait ouvert une

fenêtre et passait la tête pour chercher ce qui mettait en si joyeux

émoi les gens du marché. En effet, le personnage ressemblait bien à la

longue gargouille grotesque toute blanche et toute neuve, qui des

balustrades de l'église tendait la tête vers lui. C'était, à

l'exagération près, le même nez pointu, les mêmes joues osseuses et

glabres, la même bouche immense aux longues dents, aux lèvres minces,

sur un menton rudement équarri. Les yeux cachaient sous une profonde

arcature sourcilière leur expression hypocrite; sur le front bas,

couturé de rides, les cheveux s'aplatissaient comme pour rejoindre les

sourcils.

--Et le voilà également là-haut, le digne maître Thibaut dit un ami de

Jehan en levant le doigt vers la balustrade.

[Illustration: C'était le gouverneur lui-même.]

Chacun d'un même mouvement, regarda alternativement le portrait et

l'original que toutes les mains désignaient, pendant que Thibaut

Rongemaille, surpris, s'efforçait de découvrir ce qu'on semblait lui

montrer.

--C'est ma foi vrai! fit Jehan d'un air innocent, c'est bien lui! Je ne

l'ai pourtant pas fait exprès, mes chers amis... J'avais à tailler dans

la pierre l'image d'une bête horrible représentant un péché capital,

l'Avarice, vilain vice qui fait commettre de bien méchantes actions, au

détriment de pauvres braves gens trop innocents pour savoir se

défendre... Alors il n'est pas étonnant que la ressemblance soit venue

tout naturellement sous mon ciseau!

--Qu'est-ce que dit ce va-nu-pieds? s'écria Thibaut Rongemaille qui

commençait à comprendre.

--Va-nu-pieds! dit Jehan, je proteste, vous ne m'avez pas pu prendre

mes souliers, parce que sans doute je me suis tiré à temps de vos

griffes.

[Illustration: --Qu'as-tu fait encore? dit l'abbé.]

--Ce misérable vaurien qui ose s'attaquer à un honnête bourgeois de la

ville!... heureusement l'on me connaît...

Un éclat de rire s'éleva dans la foule.

--Oui, oui, on le connaît!

Ceux qui ne connaissaient pas l'homme riaient de confiance ou

demandaient quelques explications à leurs voisins, et des mains, l'index

tendu, montraient l'ironique image de pierre, ou Thibaut Rongemaille

lui-même que la fureur commençait à gagner. Penché hors de sa fenêtre,

il criait des injures qui s'entendaient à peine au milieu des rires et

du brouhaha général.

--Filou! va-nu-pieds, claque-patins, mendiant sans le sou! je t'en ferai

voir! Je vais réclamer justice, gibier de bourreau! échappé du pilori,

espoir de la potence!...

Il n'eut que le temps de rentrer la tête, car une carotte et quelques

navets arrivèrent soudain, destinés à sa figure et qui endommagèrent un

peu le vitrage de sa fenêtre.

--Vous êtes tous des oies, des ânes, des...

La tête de Rongemaille paraissait à la fenêtre, criait une injure et

rentrait aussitôt pour éviter les projectiles. Le marché tout entier

semblait en joie; on avait abandonné toute transaction, une clameur

générale s'élevait, de rires et d'apostrophes joyeuses. Poules et

canards eux-mêmes mis en train et quelque peu effarés, se mêlaient au

concert.

--Fi! tu te plains, Rongemaille, criait Jehan, au lieu de remercier ces

braves gens qui te fournissent de quoi mettre la marmite au feu sans

bourse délier... Tiens, reçois encore ces choses pour ton souper, mon

ami!

Un tas de trognons de choux et de débris de légumes fournit aux amis de

Jehan un supplément de projectiles auxquels répondirent quelques potées

d'eau lancées par Rongemaille. Sur ce, quelques cailloux se mêlèrent aux

trognons de choux, certaines vitres souffrirent, puis la fenêtre se

ferma brusquement, après une bordée d'injures qu'on n'entendit pas, mais

l'usurier jaillit de sa porte.

--Je vais réclamer la justice de messire l'abbé de Saint-Corneille,

dit-il, et nous allons voir...

Au même instant la porte des bâtiments de l'Abbaye sur la droite du

parvis s'ouvrait toute grande et laissait voir messire l'abbé lui-même,

accompagné de quelques moines, pendant que de l'autre côté de la place

une quinzaine de soldats accouraient du poste du pont, où le tumulte de

la place du Marché avait donné l'alarme. Un gentilhomme à cheval, en

demi-armure, les conduisait, et ce n'était rien moins que le gouverneur

lui-même, Guillaume de Flavy, chevalier de haute taille et de forte

corpulence, à poing rude et mine sévère, bien propre à refréner vite

toute idée de désordre parmi les plus turbulents.

--Eh bien, qu'est-ce? une sédition?... ouvrez vos rangs, bonnes gens,

que nous y mettions bon ordre! criait le sire de Flavy en poussant son

cheval sans regarder s'il bousculait un peu les paniers de légumes et

cages à poulets.

--Pourquoi tout ce vacarme? dit l'abbé levant la main, pourquoi cette

bagarre? qui vient réclamer justice?

--Moi, dit Rongemaille blême de fureur, moi qu'on massacre et qu'on

assassine, comme vous voyez!

Un éclat de rire s'éleva, l'abbé réclama le silence.

--Pour un homme massacré, vous avez encore bonne voix, maître

Rongemaille, dit l'abbé; voyons, de quoi vous plaignez-vous? que

demandez-vous?

--Je demande... je demande... qu'on le pende!

Un nouvel éclat de rire lui coupa la parole.

--Pendre? s'écria l'abbé, comme vous y allez! qui donc?

--Tous! cria Rongemaille, ou plutôt un, pour le moins, celui-ci,

monseigneur, qui se cache derrière les autres.

Ce disant, Rongemaille montrait Jehan des Torgnoles qui avait pris

subitement l'air innocent d'un des petits angelots sculptés sur le

portail.

--Moi? fit Jehan s'avançant, et pourquoi donc, maître Rongemaille,

pourquoi me voudriez-vous voir cruellement attaché à la potence?

--Ah! ah! dit l'abbé se tournant vers Jehan, encore toi garnement!

Voyons, que te reproche-t-on? Qu'as-tu fait encore?

--Rien, monseigneur, rien qu'essayer, avec mon art et mes faibles

moyens, de travailler à l'édification et à l'amélioration de mon

prochain, voilà tout!

--Ce qu'il a fait, monseigneur, s'écria Rongemaille, tenez, regardez en

l'air! voyez cette gargouille!

L'abbé, les moines et Flavy levèrent la tête, ébahis.

--Quoi? Eh bien? Cette gargouille?

--Ah! dit Flavy en riant, je vois, moi. Ah! Ah! malepeste, maître

Rongemaille, votre effigie au portail de la noble abbaye, quel honneur,

et vous vous plaignez!

[Illustration: --Regardez cette gargouille!]

--Je me plains, messire, d'être ainsi pourtraicturé en animal

diabolique, d'être exposé à la risée de tous les passants, car voyez

comme ce misérable gueux m'a représenté?

--Mon ami Jehan, tu es coupable, dit l'abbé sévèrement, maître

Rongemaille a raison de se plaindre, tu n'avais pas le droit de le

pourtraicturer ainsi...

--J'ai voulu représenter l'Avarice qui est un bien vilain péché capital,

monseigneur, fit Jehan la mine contrite, ce n'est pas ma faute si maître

Rongemaille veut absolument se reconnaître... Il est certain qu'il n'est

pas joli, joli, mais est-il vraiment aussi laid que ma gargouille?

--Entendez-vous le gueux! s'écria Rongemaille. Monseigneur! je demande

justice! Ça ne peut pas se passer à moins d'une pendaison!

--Je t'avais pourtant averti, Jehan, fit l'abbé; il y a déjà dans tes

autres sculptures certaines oreilles d'âne qui ont chagriné un honnête

bourgeois... cette fois, je reçois une plainte formelle, je suis obligé

de sévir...

--Justice, monseigneur! faites bonne et sévère justice! clama

Rongemaille.

--Monseigneur! dit Jacques Bonvarlet qui était descendu du portail et

s'était approché de l'abbé, vous savez que Jehan n'est pas un méchant

garçon... il a eu tort, c'est certain, mais il y a certaines excuses à

son méfait...

[Illustration: Certaines oreilles d'âne.]

--Je sais, fit l'abbé, je sais, maître Bonvarlet, inutile de plaider

pour votre élève. Je dois bonne et prompte justice à tous sur le

territoire de l'Abbaye et je veux faire justice. En conséquence, toutes

choses vues et entendues, je reconnais le bien-fondé de la plainte

portée en mon tribunal par maître Rongemaille, homme notable, bourgeois

de Compiègne connu et apprécié, et je condamne Jehan des Torgnoles à la

prison, au pain et à l'eau...

--Je réclame, monseigneur, dit Rongemaille, j'aimerais mieux la potence

pour ce va-nu-pieds, et justement sa gargouille pourrait en servir...

--Silence! dit rudement Flavy.

--Je le déclare coupable de médisance envers son prochain et je le

condamne à la prison, au pain et à l'eau... pour deux heures!

Un formidable éclat de rire, en dépit de tout respect, accueillit la

sentence de l'abbé. Jehan baissa la tête comme un homme accablé, tandis

que Rongemaille levait en signe de protestation ses deux bras en l'air.

[Illustration: --Je demande qu'on les pende tous!]

--Allons! cria Guillaume de Flavy après avoir ri comme les autres; la

cause est jugée et bien jugée! Qu'on se retire! Comme capitaine de la

ville, j'entends maintenir la tranquillité. Or donc, que tous marchands

qui ont à vendre, vendent, que tous ceux qui ont à acheter légumes ou

poulaille pour leur cuisine achètent, et que les autres s'en aillent à

leurs affaires... Nous sommes en guerre, je ne permets ni bruit ni

tumulte!

--Mais!... dit l'obstiné Rongemaille.

--Vous! maître Rongemaille, n'ameutez point le populaire pour faire

juger si vous êtes plus beau ou plus laid que cette image. Si vous ne

vous taisez, je prie le seigneur abbé de faire grâce entière au

coupable.

[Illustration: Au fond des cachots.]

[Illustration: Guillemette travaillait à reproduire ces rinceaux.]

III

LES ÉMOTIONS DE GUILLEMETTE ET DE MARTINOTTE

Le sculpteur Jacques Bonvarlet habitait une petite maison dans un

quartier fort tranquille, en vue des prairies où la rivière d'Oise

coulait nonchalamment, en bonne petite rivière prenant ses aises, aimant

à s'étaler sous les saulaies et même, quelquefois, après les pluies, à

s'en aller vagabonder à travers champs, jusque vers les collines de

Picardie qui l'encadrent à courte distance.

Ce quartier solitaire s'éparpillait dans les anciens jardins d'un palais

des rois carlovingiens, le palais de Charlemagne, comme l'appelait le

populaire, abandonné ou détruit; il en restait près de la rivière une

grosse tour, la tour Beauregard, qui subsiste encore aujourd'hui après

dix siècles, et ruinée seulement depuis trois cents ans.

[Illustration: Au pied de la tour Beauregard.]

Sur l'emplacement du palais de Charlemagne, il y avait alors un couvent

de Jacobins; et quelques rares maisons. L'une de ces maisons était celle

de Bonvarlet, ancienne dépendance du palais sans doute, bâtie sur

terrain élevé. Les fenêtres de son unique étage regardaient d'un côté

par-dessus le rempart, vers la tour Beauregard et le pont traversant

l'Oise. De l'autre côté, c'était la ville, des toits et des toits, des

pignons, des flèches d'églises et la forêt bleuissant au loin. De vieux

murs croulants, encadraient le verger rempli de grands et gros arbres,

poiriers, pommiers, pruniers, dont quelques-uns semblaient presque

d'âge à avoir vu passer dans le palais Charlemagne et le paladin Roland,

et ne portaient plus sur leurs branches tordues que les pampres d'une

vigne envahissante.

[Illustration: Guillemette Bonvarlet.]

En cette maison enfouie sous les arbres, Guillemette Bonvarlet, la fille

du maître sculpteur, n'aurait rien appris du tumulte occasionné à cinq

minutes de chemin, au parvis Saint-Corneille, par l'élève de son père,

Jehan des Torgnoles, si la servante Martinotte, en rentrant du marché,

ne s'était hâtée de monter en sa chambre pour lui raconter l'événement.

Guillemette était une enfant blonde et fraîche, aux traits réguliers et

fins, avec un nez d'une ligne idéalement pure, des yeux de candeur

profonds et doux comme un ciel de printemps, limpides et claires

fenêtres de son âme. Essayer d'esquisser un portrait plus détaillé est

bien inutile, Guillemette ressemblait à toutes les statues de Vierges et

de saintes que son père sculptait depuis vingt-cinq ans. Elle n'était

pas née que déjà son père taillait son image dans la pierre, ce qui

s'explique très naturellement, car Guillemette était le vivant portrait

de sa mère défunte. Vingt-cinq ans auparavant, c'était le visage de la

mère que, sans le vouloir, le sculpteur reproduisait; c'était maintenant

celui de la fille.

Assise devant une grande table sur laquelle était étalé un grand dessin

de rinceaux pour une frise sculptée, Guillemette travaillait à

reproduire ces rinceaux avec son aiguille et des fils de nuances

diverses, sur une toile destinée à quelque somptueuse crédence. Elle

leva la tête à la brusque entrée de la servante, comprenant à son allure

que celle-ci devait avoir sur la langue quelque nouvelle la démangeant

fortement.

[Illustration: Martinotte.]

--Eh bien, Martinotte, dit-elle malicieusement, que rapportez-vous du

marché? Beurre frais, très cher, choux et poireaux, seulement pas encore

de cerises, n'est-ce pas?

--Attendez deux mois pour les cerises, si elles osent mûrir avec ces

Anglais de malédiction, qui sont par les champs! Aujourd'hui vous l'avez

dit, le beurre est encore augmenté... Mais vous ne savez pas autre

chose?

--Non, quoi donc?

--Un malheur! Votre père vous le dira en détail quand il va venir, moi

je peux seulement vous le dire en gros...

--Quel malheur? fit Guillemette épouvantée en jetant ses aiguilles.

--Un malheur arrivé au pauvre Jehan l'ymagier, au portail

Saint-Corneille... Jehan des Torgnoles, le pauvre garçon qui était

toujours si tant plein de gaîté... plutôt trop même... C'est bien

fini!...

--Ah, mon Dieu! il est tombé du portail... il s'est tué?...

--Non, il n'est pas tombé, non, il ne s'est pas tué, vu qu'il était

encore bien portant il y a cinq minutes quand j'ai quitté le marché,

mais il n'en vaut guère mieux...

--Comment? Pourquoi?

--Est-ce que je sais, moi! Je me tue à vous expliquer que je n'y ai rien

compris, vu que j'étais un peu loin, mais tout ce qu'il y a de certain,

c'est qu'il est condamné et qu'il est à cette heure au fin fond des

prisons de l'Abbaye...

--En prison?

--Au pain et à l'eau sa vie durant... ce qui ne sera pas long, car on

connaît ses goûts...

--Pourquoi condamné? Pourquoi en prison?

--Quelque chose qu'on lui reproche... je ne sais quoi... Mais c'est

grave et il a avoué... vous demanderez à votre père...

[Illustration: Au pain et à l'eau.]

Guillemette ne put tirer d'autre explication. Une chose était certaine.

Jehan avait commis quelque épouvantable crime, et, pris sur le fait, on

l'avait, après jugement immédiat et condamnation régulière, jeté pour le

reste de ses jours au fond des cachots de l'Abbaye. Quel terrible

événement!--Qui aurait pu penser, dit Martinotte, que ce Jehan des

Torgnoles à l'air si bon enfant, compagnon joyeux et insouciant,

s'était trouvé capable d'un forfait aussi noir que le crime inconnu à

lui reproché? Un gaillard toujours de belle humeur, riant et chantant si

bien d'habitude, que l'on se demandait s'il chantait pour se distraire

en travaillant, ou s'il travaillait un peu pour s'occuper en chantant!

Ah! il cachait bien son jeu!

Pour Guillemette terrifiée, Jehan était presque un ami d'enfance. Petite

fille encore, elle l'avait vu venir, grand garçon de quinze ans, montrer

ses essais à son père et lui demander des conseils; elle l'avait

toujours vu travailler à côté de Bonvarlet aux menus travaux de

sculpture, d'abord au dégrossissage des figures de pierre ou de bois,

ornements de poutres et poutrelles pour quelque pignon, chapiteaux de

colonnes, angelot de portail, écusson lambrequiné pour le manteau de

quelque noble cheminée, figure de roi, de prophète ou de saint destinée

à quelque église.

Quelle catastrophe pour le pauvre Jehan! La prison perpétuelle!

châtiment immérité certainement, car il devait être innocent de ce dont

on l'accusait... Pourtant il avait avoué... non, c'était impossible.

Guillemette se perdait dans les plus étranges suppositions lorsque son

père, qu'elle attendait avec une impatience fébrile, arriva enfin. Il

avait la mine soucieuse. Guillemette lui trouva l'air navré.

--Eh bien, père? dit-elle, le malheureux Jehan?

--Ah, tu sais déjà?

--C'est donc vrai!

--Oui, c'est vrai!

--Martinotte m'a dit qu'il avait... qu'il était... enfin qu'il avait été

pris, jugé et condamné...

--Et mis tout de suite en prison, c'est exact.

--Ah mon Dieu! et pour... combien d'années?

Maître Bonvarlet se mit à rire.

--Combien d'années?... Qu'est-ce que cette bête de Martinotte a bien pu

te raconter?

[Illustration: Menus travaux de sculpture.]

--Est-ce que je sais, moi, s'écria Martinotte froissée, j'ai dit ce

qu'on m'avait dit, je l'ai pas inventé, pour sûr, même que j'allais

quasiment pleurer tout à l'heure avec demoiselle Guillemette qui me

mettait en train...

--Tranquillisez-vous, Jehan a été jeté dans les oubliettes de

Saint-Corneille à midi, condamné à la prison dure, au pain et à l'eau,

mais lorsque deux heures sonneront à l'horloge de l'Abbaye, il sera

rendu à la liberté.

--Alors, son crime?

--Pas bien gros. Une imprudence plutôt mais elle peut lui coûter plus

cher que les deux heures de prison auxquelles messire l'abbé, qui doit

justice à tous, l'a très justement condamné... Jehan a eu bien tort et

je l'en blâmerai fortement... Il s'est fait un ennemi dont il ne

faudrait pas rire, surtout dans les circonstances actuelles...

[Illustration: --Ça sentira le brûlé!]

--Qu'a-t-il donc fait, mon Dieu?

--Il a offensé cruellement un homme vindicatif et méchant, qui se

vengera s'il le peut, et même qui a déjà commencé... Messire de Flavy,

le gouverneur, n'est pas content. Mais nous causerons de cela tout à

l'heure, je n'ai pas le temps, il faut que je retourne à l'Abbaye.

--Et le dîner? fit Martinotte qui avait mis la table et approché déjà

trois escabeaux, ça va refroidir à cause de ce brigand de Jehan!...

--Nous dînerons avec un peu de retard, tu remettras sur le feu...

--Ça sentira le brûlé!

--Tu m'ennuies!

Maître Bonvarlet était venu changer ses habits de travail et prendre son

surcot et son chaperon des dimanches; il avait à parler à l'abbé de

Saint-Corneille pour des complications survenues à l'affaire de Jehan

depuis son emprisonnement. Il était bien près de deux heures, il lui

restait juste le temps de courir à l'Abbaye avant la sortie du

prisonnier.

[Illustration: A la fenêtre.]

Guillemette conduisit son père jusqu'au tournant de la tour Beauregard

et revint se mettre à une fenêtre avec Martinotte, toutes deux formant

mille conjectures sur l'événement. Martinotte, qui avait de

l'imagination, émettait les suppositions les plus extraordinaires.

Tantôt Jehan des Torgnoles avait voulu vendre Compiègne au roi

d'Angleterre, mais dans ce cas, les deux heures de prison n'étaient

vraiment pas une punition suffisante: tantôt il avait battu et mis en

chair à saucisses une douzaine de notables bourgeois... dans ce cas le

châtiment semblait encore trop bénin... Il fallait que maître Bonvarlet

fût réellement un monstre d'égoïsme pour traîner ainsi avant de venir

dire ce qu'il y avait au juste!

Comme elle donnait sa langue au chat, on aperçut tout à coup maître

Bonvarlet dans le jardin avec le criminel lui-même qu'il tenait par un

bras et qu'il semblait morigéner avec animation. Les deux hommes

venaient d'arriver par une ruelle détournée passant derrière le rempart.

Jehan avait un paquet de hardes à la main et un bâton comme un homme qui

se prépare à partir en voyage.

--Allons, Martinotte, un quatrième escabeau et à table le plus vite

possible. J'espère qu'il y aura assez de soupe pour un appétit de plus,

dit maître Bonvarlet.

L'ex-prisonnier des geôles de l'Abbaye ne semblait pas avoir pâti dans

son cachot malgré sa terrible condamnation, et vraiment il semblait

prendre bien légèrement les événements qui faisaient une mine si grave à

son maître.

[Illustration: A table!]

--Bonjour, demoiselle Guillemette, bonjour, respectable Martinotte, fit

Jehan. Vous voulez bien qu'une espèce de vagabond comme moi, d'échappé

de prison, prenne place à côté de vous? Je n'ose vraiment pas... je dois

sentir la potence! Vous ne trouvez pas?

Un sourire parut sur la figure de Guillemette tandis que Martinotte

fronçait les sourcils.

--Faudrait tout de même savoir? grommela celle-ci.

--Ne riez pas! dit Bonvarlet, la chose est sérieuse... Toi, mon garçon,

assieds-toi, mange ta soupe, tu n'en auras peut-être pas toujours à

discrétion... Enfin, la bêtise est faite, il faut en subir les

conséquences. Ce matin, sur le marché, tu avais les rieurs de ton côté,

mais ne rit bien que celui-là qui rit le dernier!... C'est au tour de

l'autre maintenant... L'ennemi que tu t'es donné n'a pas perdu de temps,

il est allé trouver le gouverneur qui avait ri ce matin et qui se fâche

maintenant.

[Illustration: Il est allé trouver le gouverneur.]

--Vraiment, interrompit Jehan, messire de Flavy aurait pu s'informer, il

n'y a pas dans toute la rue des Lombards pire voleur, plus méchant

homme, ni finassier plus habile à manger le bien de son prochain.

--Tant que tu voudras, mais c'est pour le gouverneur un homme à ménager.

Ce Rongemaille est en relations avec les gros marchands de France, de

Bourgogne et de Flandre et avec bien du monde. Il est riche, il est

habile, il est rusé... Or, le trésor du roi Charles paraît bien à sec,

ses argentiers sont bien démunis et messire de Flavy, dit-on, ne voit

pas souvent venir d'écus pour la paye de ses gens de guerre. La

Touraine est loin et Rongemaille, en cas de disette d'argent, peut être

utile...

--Oui, oui, mais je ne vois pas Rongemaille faisant sortir ses écus...

--N'importe! messire de Flavy ne peut tolérer le désordre dans une ville

presque assiégée, quand les ennemis sont aux champs et battent les

environs prêts à profiter de toute occasion; or, tu as causé ce matin

trouble et bagarre, un gouverneur ne peut permettre querelles et

dissensions dans sa ville, il t'a réclamé à l'abbé de Saint-Corneille

pour te chasser de Compiègne. L'abbé de Saint-Corneille ne pouvait, pour

tes beaux yeux, entrer en conflit avec le gouverneur. Donc...

--Donc, il me met hors de ses prisons et de l'Abbaye en même temps!...

Je ne travaillerai plus à votre beau portail... J'espérais pourtant,

avec le temps, y montrer un peu mieux le savoir que j'ai acquis en

travaillant sous vos yeux, d'après vos conseils...

--Mon ami, personne n'y va plus guère travailler... Plus tard, quand les

temps seront meilleurs, on reprendra l'ouvrage, les moines me l'on dit,

et tu reviendras... En attendant, tu dois partir, mon pauvre Jehan, mais

le bon abbé qui sait que tu n'es qu'un vaurien désordonné toujours à

court, m'a chargé de te remettre cet argent en y joignant toutes les

admonestations possibles pour tes fautes passées, toutes les

recommandations pour l'avenir... Prends donc l'argent et les bons avis,

tu auras besoin de l'un et de l'autre. Prends, mon garçon, et

ménage-les, ces écus, un peu mieux que les autres. Nobles à la rose,

écus de Tours ou de Paris, cela file vite, et par le temps qui court

cela ne revient pas facilement!

--Remerciez pour moi l'abbé de Saint-Corneille, un jour, j'espère, je

pourrai témoigner ma reconnaissance.

--Tu vas donc partir...

--Pauvre Jehan! fit Guillemette émue.

--Bon, bon, dit Martinotte, faut-il pas pleurer? Ça vaut toujours mieux

que d'être pendu... ou enfermé au pain et à l'eau pour le restant de ses

jours, comme on disait.

[Illustration: L'abbé de Saint-Corneille.]

--Et je te donnerai, moi, une lettre pour le maître architecte de la

cathédrale de Tours, j'espère qu'il te trouvera quelques belles figures

à tailler dans la pierre... on ne chôme pas partout, et je te le répète,

les mauvais jours passés, il y aura bien encore des édifices en la ville

de Compiègne qui auront besoin des embellissements du noble art de

sculpture... Finis de dîner, prends des forces...

Dame Martinotte garnit l'assiette de Jehan avec les trois quarts du plat

de boeuf aux choux. Maître Bonvarlet emplit son verre d'un petit de vin

de Venette, aigre, mais franc et très guilleret.

--Et va-t'en! mon cher garçon, plus tôt tu seras parti, mieux cela

vaudra. Il faut que tu sois déjà loin à la brune, quand se fermeront les

portes de la ville.

--Bah! quand même les portes seraient fermées, pensez-vous que cela me

gênerait pour m'en aller, malgré messire le gouverneur? Ce ne serait pas

la première fois que je trouverais le moyen, les portes closes, de

passer dehors... Je connais certain endroit dans un angle, près de

l'ancienne poterne, où la descente n'est pas trop malaisée pour un

garçon qui n'a pas ses jambes dans ses poches...

--Non, non, pas de cela, tu partiras par la porte et je te conduirai

moi-même tout à l'heure, pour être certain que tu ne feras pas nouvelles

bêtises!

[Illustration: Adieux.]

[Illustration: Sur les routes boueuses.]

IV

UN VOYAGEUR AFFAMÉ ET DES ROUTES PEU SURES

Un hiver a passé, depuis que Jehan des Torgnoles a purgé sa peine de

deux heures de prison au pain sec et à l'eau claire, dans les geôles de

l'Abbaye de Saint-Corneille. Nous le retrouvons un soir de printemps

pluvieux, sur une route entre Normandie et Picardie; un léger bagage

dans un sac sur son dos, il marche dans les flaques de boue, la tête

basse pour veiller aux ornières, relevant à peine le nez de temps en

temps pour regarder sur sa gauche le soleil qui se couche, triste et

jaune, derrière des nuages couleur d'ardoise.

Le vent souffle dans les arbres où le feuillage est encore grêle, des

moulins à vent tournent mélancoliquement sur les collines bleuâtres au

pied desquelles un petit village tout frissonnant dévide dans le ciel

des fumées que la bise bouscule et emporte rapidement.

Jehan est triste, plus triste que l'an dernier sur son échafaudage du

parvis Saint-Corneille, et il nous faut avouer qu'il y a bien de quoi.

Voilà plus de six mois que les sculptures du portail sont terminées,

plus de six mois qu'il a quitté les chantiers de l'Abbaye, où, seul,

maître Jacques Bonvarlet avait encore quelques statues d'autel à

terminer. Les temps sont durs et mauvais. Depuis six mois Jehan de

Compiègne erre, cherchant du travail dans les bonnes villes; mais il n'y

a plus de travaux, partout la guerre sévit ou menace, partout les villes

ferment, partout les bourgeois guettent avec inquiétude, du haut de

leurs remparts, les bandes ennemies qui, de temps à autre, surprennent

quelque place et la mettent à sac.

Tous ces soudards et routiers, Anglais, Bourguignons, Flamands, vivent

sur le pays, pillant et saccageant, brûlant les villages qui résistent,

mettant à rançon les châteaux ou les bourgs intimidés. Il y eut bien

trêve avec le duc de Bourgogne, mais que valent les trêves pour des

routiers qui, lorsque l'occasion est bonne, passent sous les bannières

anglaises! Que fait-il, l'excellent Jacques Bonvarlet, au milieu de

toutes ces bagarres, dans le fracas des armes, lui si paisible et si

doux, âgé déjà et de santé médiocre, resté seul avec sa fille

Guillemette, qui brodait de si belles fleurs d'or et de pourpre sur les

aubes des moines de Saint-Corneille?

Jehan rit amèrement en se remémorant les bons conseils que lui a donnés

maître Bonvarlet lorsqu'il lui fit ses adieux aux approches de l'hiver,

il y a plus de six mois: «Si tu as quatre écus en ta pochette, mon ami,

ne te crois point pour cela riche à jamais et ne fais pas le magnifique

seigneur par les hôtelleries, avec tous ces bons amis que la moindre

piécette d'or nous fait si facilement découvrir! Apprends à compter!...»

[Illustration: Les bourgeois guettent avec inquiétude.]

--Oui, maître Bonvarlet, dit tout haut Jehan des Torgnoles en posant le

pied par distraction au milieu d'une flaque, j'apprends à compter,

maître Bonvarlet!... ou plutôt non je ne peux plus, comme je n'ai plus

même la monnaie d'un écu dans mon escarcelle, ni même d'escarcelle, je

ne saurai bientôt plus si un et un font deux ou zéro seulement!... ah,

maître Bonvarlet!

Jehan soupira.

--Que me disait-il encore?... Ah oui, «fuis la gaîté, crains, redoute,

fuis la gaîté, mon ami Jehan. Je n'en dirais pas autant à tout le monde,

chacun n'a pas comme toi une âme disposée à faire explosion à toute

minute en rires et en chansons! Non, mais toi, je te connais, je sais

que ta gaîté naturelle te joue de vilains tours et je te dis de prendre

garde! Quand tu te sentiras l'âme en fête, que des chansons te

reviendront aux lèvres, force ton esprit à penser à des choses tristes,

broie du noir si tu peux, mon ami, tu t'en trouveras bien!»

Jehan donna un coup de bâton dans un buisson d'orties.

--Je m'en trouverai bien? cria-t-il, non, maître Bonvarlet, non! Je

pense à de tristes choses, à des choses douloureuses... aïe, à mon

estomac qui crie la faim, par exemple... Je pense à cette chose vraiment

lamentable qu'est l'appétit... et je ne m'en trouve pas bien. Je broie

du noir toute la journée et je m'en trouve mal, très mal, horriblement

mal!

[Illustration: Rêves douloureux.]

Les assiègés de Compiègne, 1430 · 第 1 / 6 段